Lisbonne change de cap

Les plus célèbres architectes du monde s’affairent à Lisbonne. Leur mission : transformer la cendrillon portuguaise en princesse urbaine. Sans lui voler son âme…

C’était jadis le mini-Broadway de Lisbonne. De fières actrices y exhibaient leur porte-jarretelles pour faire rire. La légendaire Amália Rodrigues y chantait du fado pour faire pleurer. À son apogée, dans les années 1950, les théâtres de variétés du parc Mayer étaient l’un des rares endroits où il était possible de se moquer, du moins en public, d’António Salazar, le dictateur qui a dirigé le Portugal d’une main de fer jusqu’au jour où, en septembre 1968, sa chaise s’est effondrée sous lui. Victime d’un accident cérébral, il est entré dans le coma et est mort deux ans plus tard. Le rideau tombait enfin sur le très catholique dictateur, qui avait occupé le devant de la scène portugaise pendant 38 ans.

Le quartier des théâtres est aujourd’hui déserté et délabré. Les couleurs vives des façades d’inspiration Art déco sont un leurre. Une seule salle fonctionne. Et les abords ne sont plus maintenant qu’un parking (comme on dit en portugais), où les nouveaux riches garent leur BMW ou leur Porsche. C’est ce parc que la Ville de Lisbonne souhaite faire revivre en le confiant aux soins de Frank Gehry, architecte américain originaire de Toronto, qui a donné à Bilbao, en Espagne, son futuriste Musée Guggenheim, et à Los Angeles sa toute nouvelle salle de concerts Walt Disney.

Si ce projet voit le jour, Gehry rejoindra une capitale qui est en train de devenir le rendez-vous des grands noms de l’architecture contemporaine. Car l’Italien Renzo Piano (le Centre Georges-Pompidou, à Paris), le Britannique Norman Foster (le Reichstag, à Berlin) et le Français Jean Nouvel (l’Institut du monde arabe, à Paris) pourraient, eux aussi, marquer une ville qui n’en finit plus de se métamorphoser. Le Portugal a longtemps été l’un des pays les plus pauvres du continent. Grâce aux fonds qui lui viennent de l’Union européenne, son économie a repris du poil de la bête. Depuis le début des années 1990, son taux de croissance dépasse chaque année la moyenne européenne (même s’il a fléchi à partir de 2001). « Le Portugal fait du rattrapage », explique Pedro Gadanho, un des directeurs de la Biennale du design de Lisbonne. « Nous avions tellement de retard, comparativement aux autres pays européens, qu’il nous fallait construire toutes sortes de choses. Et cela se poursuit. »

Après l’incendie, le 25 août 1988, du Chiado, quartier du 18e siècle en plein coeur de la ville, Lisbonne avait pleuré la disparition d’un inestimable patrimoine. On avait alors fait appel au plus célèbre des architectes portugais, Álvaro Siza Vieira. Le théoricien de l’école de Porto, ville du Nord où il a formé plusieurs générations d’architectes, est souvent considéré comme le successeur de l’Allemand Mies van der Rohe (voir « Sculpteur de villes », L’actualité, 1er novembre 2001), mondialement connu pour avoir conçu le Seagram Building, à New York. Mais, précise Béatrice Hajjar Lemaitre, architecte québécoise qui travaille au Portugal depuis 1997, « Siza s’est beaucoup inspiré de l’architecture populaire portugaise, qu’il a stylisée, épurée et monumentalisée ».

Dans le Chiado, toutefois, Siza a choisi de reconstruire les bâtiments « à l’identique »: même emplacement, même hauteur. Seuls quelques détails (portes, poignées et intérieurs) ont été changés. Ceux qui espéraient un geste architectural plus audacieux ont été déçus. « Siza a respecté les règles imposées par l’histoire », dit Béatrice Hajjar Lemaitre. Le quartier a retrouvé ses petits commerces, ses cafés et ses librairies, où les livres sont rangés sur des étagères qui vont, comme jadis, jusqu’au plafond. La circulation automobile a été réduite, et les piétons flânent entre le café A Brasileira, prisé des touristes, et le cybercafé Amote Chiado (Je t’aime, Chiado), où un DJ mixe gentiment de l’électropop.

Pour l’audace, il faut mettre le cap vers l’ouest de la ville. C’est là, à Belém, sur les bords du Tage – fleuve qui a permis aux navigateurs portugais de sillonner l’Atlantique et, au-delà, toutes les mers du monde -, que Lisbonne s’est dotée d’un complexe culturel d’avant-garde. Créé en 1993 par l’Italien Vittorio Gregotti et le Portugais Manuel Salgado, le Centre culturel de Belém, qui comprend musées, salles d’exposition, théâtres et cinémas, allait chambouler les habitudes des Lisboètes. Aujourd’hui, sa popularité est telle qu’il a insufflé une vie nouvelle à un quartier jusqu’alors surtout connu pour son monastère, remarquable ouvrage du 16e siècle, certes, mais peu fréquenté le samedi soir… Le succès du CCB, comme on l’appelle, annonçait une petite révolution, car il allait attirer les habitants de Lisbonne au bord du Tage. Eux qui lui avaient si longtemps tourné le dos allaient avoir une insatiable envie de s’y mirer.

Le soir, les Lisboètes prennent un verre sous le Golden Gate local, le pont du 25-Avril, qui commémore la révolution des OEillets, marquant le retour à la démocratie, en 1974. Même si les bars et restos des environs coûtent cher, que la pizza au poulet et à la banane est peu convaincante, ces établissements ne désemplissent pas. Comme si les Lisboètes avaient surmonté une très ancienne peur de l’eau. « Avant, les riches habitaient face au fleuve et la classe moyenne lui tournait le dos, m’explique Frederico Valsassina, un des architectes les plus en vue de Lisbonne. Aujourd’hui, tout le monde veut voir le fleuve. »

Surtout depuis que l’Exposition internationale de 1998, consacrée à la mer, a permis de mettre en valeur des berges peu utilisées et a dynamisé un quartier de l’Est, où se dressent aujourd’hui de nombreuses grues. Le site – le fleuve se transforme ici en estuaire – est impressionnant. Son architecture, vive et inventive. À commencer par la gare, dont le toit est couvert d’une forêt d' »arbres » de fer et de verre, clin d’oeil à l’architecte catalan Antoni Gaudí. Sans oublier la station de métro, en dessous, qui déborde d’oeuvres d’art en céramique et qui nous fait comprendre que la station Île-Sainte-Hélène (aujourd’hui Jean-Drapeau), qui donnait accès à l’Expo 67, à Montréal, était bien tristounette.

Le véritable prodige de l’Expo 98 est d’avoir survécu. Cinq ans après la manifestation, le parc des Nations, comme on l’appelle désormais, continue d’attirer des visiteurs par milliers. On y vient autant pour son exceptionnel aquarium que pour ses salons. Car les organisateurs ont eu la bonne idée d’inviter la plupart des pays participants à s’installer dans un vaste complexe de quatre bâtiments, chacun plus grand que la salle d’exposition de l’hôtel Bonaventure, à Montréal. Ces mégabâtiments abritent aujourd’hui la Foire internationale de Lisbonne, qui accueille de grands salons professionnels ou commerciaux.

La pièce maîtresse, un chef-d’oeuvre de Siza, reste le pavillon du Portugal, avec sa marquise, une « toile » de béton recouvrant une vaste esplanade. Chose tout à fait incompréhensible, cet immeuble est maintenant inoccupé. Le gouvernement avait envisagé un moment de s’y installer. Plus récemment, la presse a évoqué la possibilité d’y abriter l’importante collection du financier José Berardo, dont une partie des oeuvres sont exposées au Musée d’art moderne de Sintra, en banlieue de Lisbonne. De fait, on ignore encore ce qu’il adviendra du pavillon du Portugal.

Après l’Eurofoot 2004, la grande fiesta du soccer européen, qui aura lieu en juin et juillet, Lisbonne espérait accueillir la Coupe de l’America, en 2006, ce qui aurait donné l’occasion de braquer une fois de plus les projecteurs sur les rives du Tage. Pour António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme de la Ville, il est primordial de confirmer la vocation atlantique de Lisbonne. « Il faut que l’on devienne la West Coast de l’Europe. C’est beaucoup mieux que le Portugal, pays méditerranéen . » Une image inadéquate, de toute façon, puisque les côtes du Portugal donnent exclusivement sur l’Atlantique…

Sidónio Pardal, professeur d’architecture à l’Université technique de Lisbonne, reproche à la Ville sa préoccupation pour l’image. Frank Gehry, comme les autres grands noms de l’architecture, se livrera, selon lui, à un travail expérimental. « Ce sera un exercice de style, une architecture très high-tech, dont le résultat sera soit très intéressant, soit catastrophique. Mais nous sommes sur le terrain d’un marketing architectural qui donne plus d’importance au nom de l’architecte qu’au confort et à la sécurité des usagers, éléments qui laissent souvent à désirer dans les entreprises de prestige. »

La rénovation du « quartier des théâtres » n’est pas sans embûches. Quelques mois après avoir annoncé en grande pompe que Frank Gehry avait été choisi pour retaper le parc Mayer, le maire de Lisbonne, Pedro Santana Lopes, a déclaré que les honoraires de l’architecte, que la presse évalue à 26 millions de dollars, étaient finalement peut-être trop élevés. Il est vrai que la Ville, qui a déjà versé 1,5 million pour la maquette du projet, a procédé sans appel d’offres…

Habiter les bords du Tage et ses quartiers historiques est devenu « branché ». C’est le cas dans la Baixa (nom qui veut dire « basse », d’où « ville basse »), quartier du 18e siècle tout en damier, dont la conception a marqué un tournant dans l’histoire de l’architecture. La mairie souhaite que l’Unesco le reconnaisse comme « patrimoine de l’humanité ». « La Baixa est un des rares exemples de développement urbain issu des Lumières », explique António Sérgio Rosa de Carvalho, du Service d’urbanisme.

D’une harmonie rare, la ville basse, reconstruite après le tremblement de terre de 1755, possède ce que les spécialistes appellent une « trame urbaine standardisée », c’est-à-dire que les bâtiments, conformes à un modèle unique, s’y insèrent dans une grille planifiée. Dans l’histoire de l’urbanisme, il s’agissait d’une première, de sorte que la Baixa est l’ancêtre d’un quartier comme le Plateau-Mont-Royal. Sauf qu’il ne s’agit pas, à Lisbonne, de duplex et de triplex, comme à Montréal, mais essentiellement d’immeubles de quatre étages avec un seul balcon – au dernier niveau – et une mansarde.

Malgré ses charmes, le vieux Lisbonne s’est vidé de ses habitants à partir des années 1960. Aujourd’hui, la mairie cherche à le repeupler en y attirant la classe moyenne, qui s’est installée dans des banlieues où l’urbanisme est réduit à sa plus simple expression. Ce sont ces ex-Lisboètes, ou à tout le moins leurs enfants, que la Ville voudrait voir revenir, malgré les risques que suppose l’embourgeoisement. « On n’a pas peur de l’embourgeoisement ou des yuppies, précise António Sérgio Rosa de Carvalho. On n’est pas en train de chasser qui que ce soit: les immeubles sont vides! »

Il est vrai que de très nombreux bâtiments anciens restent inoccupés, et passablement dégradés, même sur la prestigieuse avenida da Liberdade, les « Champs-Élysées » de Lisbonne. Il faudrait les rénover avant qu’ils puissent être habités, ce que refusent de faire les propriétaires. « Ça coûte plus cher de rénover que de construire », déplore l’architecte Frederico Valsassina. Il sait de quoi il retourne, car il est en train de restaurer un palácio du 18e siècle que la Grande-Bretagne a acheté en 1937 pour en faire son ambassade. L’immeuble, racheté par la compagnie d’assurances Lusitania, accueillera bientôt un musée de la monnaie. Mais à quelques portes de ce joyau, on trouve un bâtiment abandonné…

La Ville a mis sur pied des programmes d’aide à la rénovation. Rua da Madalena – une artère du centre -, par exemple, une cinquantaine (!) d’immeubles seront refaits grâce à la mairie. Lorsque les propriétaires manquent d’empressement, l’administration municipale prend les choses en main. C’est le cas rua dos Olivais, où elle fait les travaux en lieu et place du propriétaire, qui recevra toutefois la note. Il faut dire que cet immeuble, en très mauvais état, gâchait une superbe place…

La mairie n’est pas sans reproche, selon l’architecte Sidónio Pardal, puisqu’elle refuse d’augmenter les évaluations qui servent à calculer l’impôt foncier, une mesure qui serait trop impopulaire. Sauf que les taxes sont si basses qu’un spéculateur peut se permettre de laisser une propriété à l’abandon. À Lisbonne, dit Sidónio Pardal, « on arrive à la situation aberrante où l’immeuble le plus rentable, c’est celui qui est abandonné »! Sa valeur immobilière augmente d’environ 12% annuellement, deux fois plus que s’il était loué – un bénéfice considérable lorsque la Bourse recule.

L’administration municipale est moins sévère que celle de bien d’autres capitales européennes, qui réglementent depuis belle lurette la couleur des façades dans les quartiers historiques – à Paris, par exemple, le beige est obligatoire dans la plupart des secteurs anciens. À Lisbonne, la palette des couleurs (traditionnellement le jaune pâle, le rose, le gris) s’est considérablement élargie, un peu trop au goût de certains. « Il existe un règlement municipal sur les couleurs, mais les gens ne le respectent pas », déplore l’architecte et urbaniste canadien d’origine portugaise Norberto Corrêa. « On dirait que les Portugais se plient moins facilement à l’autorité, à toute autorité, depuis qu’ils ont découvert la liberté avec la révolution des OEillets. »

Mais le véritable ennemi de Lisbonne reste peut-être l’automobiliste. Les Portugais, ces « obsédés de la bagnole », ainsi que les qualifie António Sérgio Rosa de Carvalho, se garent sur les trottoirs comme si de rien n’était, ce qui a pour effet de les endommager. Or, les trottoirs de Lisbonne sont faits de petits pavés de pierre, noirs ou blancs, avec lesquels les ouvriers façonnent des mosaïques, parfois très élaborées.

L’architecture, en tout cas, est devenue un sport national. Le Portugal, pays de 10 millions d’habitants, possède désormais 23 écoles d’architecture! Cet engouement tient peut-être surtout au fait qu’Álvaro Siza Vieira, connu mondialement, est un modèle pour beaucoup de jeunes. Pour Pedro Gadanho, de la Biennale de design, il n’y a pas de mystère. « Seulement trois Portugais, dit-il, ont une réputation internationale: Amália Rodrigues, pour le fado, José Saramago, pour son prix Nobel [de littérature, en 1998], et Siza. » Victime d’un phénomène de mode ou non, la nouvelle génération d’architectes déterminera le futur visage de Lisbonne. Si les spéculateurs et le laisser-aller ne l’abîment pas trop entre-temps.

 

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