L’obamanie mondiale

Un peu partout sur la planète, on attend beaucoup de la politique de Barack Obama en matière d’affaires étrangères. Mais le président a d’abord été élu pour faire un boulot : défendre les intérêts des États-Unis.

J’ai déjà interviewé un député ougandais qui a pour prénom Ronald Reagan, et je ne serais pas surpris que des petits Africains nés en 2009 soient baptisés Obama. En Afrique, comme sur tous les autres continents, le jeune locataire de la Maison-Blanche suscite l’engouement tant il symbolise le renouveau après George W. Bush.

Cette obamamanie mondiale tient en partie au fait que Barack Hussein Obama est un « capteur de rêves ». Bel homme mais bon père de famille, intellectuel mais sportif, militant engagé mais universitaire averti, il est un écran sur lequel tous, et peut-être surtout les mal-aimés, projettent leurs fantasmes.

Pour beaucoup de personnes en Afrique, continent d’où est originaire le père d’Obama (un Kényan), c’est un Africain qui est sur le point d’entrer à la Maison-Blanche. En terre d’islam, on insiste sur le fait que le jeune Barack a vécu en Indonésie, pays musulman le plus peuplé du monde, et qu’il s’appelle aussi Hussein, comme un petit-fils du prophète Mahomet. Dans l’Europe des grandes villes, qui ne cesse de se diversifier et de se métisser, il est le porte-étendard des minorités de toutes sortes, visibles ou non.

Les puissants de ce monde ont salué la « brillante victoire » (dixit le président de la France, Nicolas Sarkozy) d’Obama. L’ex-président d’Afrique du Sud Nelson Mandela lui a écrit pour souligner que plus personne ne devrait « avoir peur de rêver de changer le monde ». En Amérique latine, le président du Venezuela, Hugo Chávez, dont l’antiaméricanisme est patent, s’est félicité de « l’événement historique que constitue l’élection d’un Afro-Américain ». En Asie, le président de la Chine, Hu Jintao, a salué l’avènement d’une « nouvelle période historique ». Même le président de l’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, a envoyé à Obama une lettre de félicitations. Seule note discordante : le président de la Russie, Dimitri Medvedev, n’a même pas prononcé le nom d’Obama dans un important discours qu’il faisait le 5 novembre, lendemain du triomphe démocrate.

Barack Obama changera d’abord, aux États-Unis, le regard que Blancs et Noirs portent les uns sur les autres. « Les Blancs se méfieront moins de la présence des Noirs dans les rues, les boutiques, les restaurants ou au volant de leur voiture ; les Noirs auront moins de haine pour les Blancs, qu’ils jugeaient responsables de tous leurs problèmes », a écrit le Malien Manthia Diawara, chargé des études afro-américaines à l’Université de New York.

L’onde de choc provoquée par l’élection d’Obama dépassera vite le seul domaine des relations « raciales », comme on dit aux États-Unis. Assisterons-nous à de véritables bouleversements ? Obama s’emparera-t-il des leviers de l’État américain pour promouvoir une nouvelle politique économique ? Transformer les relations internationales ? Revenir au multilatéralisme, sous l’égide des Nations unies ? Il est trop tôt pour le dire. On devine cependant que l’arrivée au pouvoir de « saint Barack » risque de fouetter l’ardeur des militants, agitateurs et dissidents de tout poil.

« L’élection d’Obama est une réhabilitation de la politique et des politiciens », dit Dominique Moïsi, auteur de La géopolitique de l’émotion (Flammarion, 2008) et fondateur de l’Institut français des relations internationales. « Obama rappelle que des mots peuvent devenir des actes, que des mots peuvent servir à changer le monde. C’est le retour de l’idéalisme en politique. »

Et peut-être le retour de la politique tout court, après le règne de l’économie. L’idée que l’État peut encore servir à quelque chose — qu’il s’agisse de renflouer les caisses de retraite ou d’interdire la vente d’aliments empoisonnés à la mélamine — s’est imposée. L’idée qu’il est possible de sortir des sentiers battus aussi.

En Europe, certains parlent déjà d’Obama comme d’un Gorbatchev : un dirigeant réformiste qui se métamorphosera progressivement en véritable révolutionnaire. En Grande-Bretagne, même un vieux routier de la politique comme Tony Benn, député pourtant issu de l’aile gauche du Parti travailliste, lui donne le bénéfice du doute : « J’ai 83 ans. Je ne crois pas que ce sont les leaders qui changent le monde, mais les mouvements sociaux. Cela dit, Obama permet de penser qu’il est possible de faire de la politique autrement. Dans un monde de ténèbres, nous assistons enfin à l’apparition de l’espoir. »

Mais qu’est-ce que cela pourrait bien changer, concrètement, à l’étranger ? Pour certains, le nouveau président sera plus ouvert, plus compréhensif que son prédécesseur. Le photographe indonésien Rully Dasaad, ancien camarade de classe de Barack Obama à Jakarta (où le président désigné a vécu de 1967 à 1971), a laissé un message dans le site Internet de la télévision publique France 24. « Étant donné son expérience ici [en Indonésie], il sera probablement plus facile de parler et de négocier avec lui. »

Et si c’était le contraire ? Son expérience à l’étranger ne pourrait-elle pas, justement, faire d’Obama un redoutable négociateur ? Le soutien dont il bénéficie dans l’opinion, en Occident, ne pourrait-il pas lui permettre d’être plus exigeant envers ses alliés ? Ces derniers seront probablement soulagés de voir Obama inaugurer une nouvelle politique étrangère. Si « saint Barack » demande à Ottawa, à Londres ou à Paris d’envoyer davantage de troupes en Afghanistan, par exemple, ces capitales pourront difficilement refuser leur aide à celui qu’on a surnommé « le premier président des terriens ». Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires étrangères en France, a bien résumé la situation lorsqu’il a déclaré : « Dire “non” à notre ami Obama, s’il le faut, sera plus difficile. »

Obama, après tout, a été désigné pour faire un boulot : président des États-Unis. « Rapidement, le monde découvrira que cet homme-là a été élu pour défendre les intérêts de son pays avant tout », écrit Jean-Michel Demetz, spécialiste des États-Unis au magazine français L’Express. Et alors ? Il n’est pas interdit de penser que les intérêts des États-Unis puissent correspondre à ceux de ses amis. Après l’Irak, Guantánamo, Abou Ghraib, l’enlèvement de Maher Arar et la guerre contre le terrorisme, on l’a un peu oublié.

Jusqu’où ira Obama ? En politique étrangère, les chantiers ne manquent pas (Iran, Pakistan, Palestine, etc.) ; il s’agit de conflits épineux et complexes dont on n’a pas fini d’entendre parler. Les résultats seront longs à venir. Surtout si le nouveau président s’emploie à trouver des solutions durables. Et même s’il le souhaitait, parviendra-t-il à régler des conflits dont les origines remontent à l’Empire britannique ?

Pour le révérend Martin Luther King fils, dont il a été très souvent question pendant la campagne présidentielle américaine, Obama fera peut-être en sorte que Washington regagnera une certaine crédibilité sur la scène internationale. Mais à ses yeux, le problème qui sous-tend de nombreux conflits, aussi bien aux États-Unis qu’à l’échelle mondiale, reste entier : c’est celui des inégalités. « Si nous devons faire la guerre, a-t-il déclaré dans un récent discours à Paris, faisons la guerre à la pauvreté ! » Pas besoin d’être un grand théologien pour comprendre l’ampleur de la tâche. « Le monde a besoin de beaucoup plus que de grands présidents et de grands premiers ministres pour réaliser le rêve de mon père », a souligné le révérend.

Ce n’est pas parce qu’une tâche est ardue qu’il faut s’y soustraire. Le soir de la victoire, à Chicago, Obama a martelé, tel le refrain d’un hymne au changement : « Yes we can ». En français : « Yes ! Oui ! Quand ? »