L’Oncle Sam change de cap

La révolution conservatrice tire à sa fin, dit l’économiste français Jacques Mistral. Le libéralisme économique sera le grand perdant du scrutin américain.


Illustration: A. Reno

Son livre s’intitule La troisième révolution américaine (Perrin) ; il aurait pu avoir pour titre Les États-Unis pour les nuls. L’économiste Jacques Mistral y relate avec force anecdotes les quatre années qu’il a passées aux États-Unis, à l’époque où il était en poste à l’ambassade de France à Washington.

Cet ancien conseiller des premiers ministres socialistes Laurent Fabius et Michel Rocard cerne des problèmes dont les États-Uniens ont peu débattu pendant la campagne : l’écroulement de la classe moyenne, la montée de l’individualisme, l’influence croissante de la religion. Il aborde aussi le recul du « laissez-faire », doctrine économique dont même les républicains sont en train de s’éloigner. L’interventionnisme, patent dans la récente débâcle financière, est plus que jamais à l’ordre du jour, y compris dans leur camp. Pour Jacques Mistral, le libéralisme économique — politique officielle des républicains depuis Ronald Reagan — n’en sortira pas indemne. Même si John McCain est élu, la révolution conservatrice tire à sa fin et pourrait déboucher sur une « démocratie plus active ».L’actualité a rencontré Jacques Mistral à l’Institut français des relations internationales, à Paris.

Pourquoi les programmes sociaux américains sont-ils si modestes ? Est-ce parce que les pauvres étaient noirs lorsque fut créé l’État-providence ?
— Une phrase résume la pensée des conservateurs à ce sujet : « Personne ne sait mieux que toi ce qui est dans ton propre intérêt — surtout pas le gouvernement ! » La culture américaine n’est pas hostile à la protection sociale. Mais celle-ci est perçue comme une intrusion du gouvernement fédéral dans la vie privée. On préfère que l’entreprise s’en charge. Ceux qui ont profité du système étaient, dans le langage marxiste de l’époque, « l’aristocratie ouvrière », c’est-à-dire les ouvriers blancs de la grande industrie. Les Noirs ont été considérés, jusque dans les années 1960, comme des citoyens de seconde zone. Jusque-là, l’argument ethnique ou racial a joué : la protection sociale conçue par l’ancien président Roosevelt pouvait être acceptable aux yeux de la majorité, mais s’il avait fallu payer en plus pour les ménages noirs défavorisés, cela aurait provoqué la révolte des travailleurs blancs.

Le taux de participation à l’élection présidentielle, inférieur à 60 % depuis 1972, sera-t-il aussi faible que d’habitude ?
— Les démocrates cherchent à séduire de nouveaux segments de la population. C’est une bonne tactique. George W. Bush y doit d’ailleurs sa réélection. Il a réussi à amener aux urnes des franges de l’électorat qui ne trouvaient personne dans l’arène politique pour exprimer leurs idées. Je pense en particulier aux chrétiens évangéliques. Miser sur eux a joué un rôle important. D’une certaine manière, Obama en a tiré une leçon. Aux États-Unis, il ne suffit pas de rallier des électeurs qui seraient tentés de voter pour votre adversaire. Il faut aussi convaincre les électeurs de votre propre camp qui risqueraient d’être tentés par l’abstentionnisme. Au début de la campagne, McCain n’attirait pas son électorat habituel. La popularité du Parti républicain a remonté avec la nomination de la colistière Sarah Palin. Cela peut encore changer, mais il y a une chance que la participation électorale soit plus élevée qu’elle ne l’est traditionnellement.

Pourquoi la question religieuse reste-t-elle aussi fondamentale dans la politique américaine ?
— La situation économique et sociale ne cesse de se détériorer : les revenus réels de la moitié la plus pauvre de la population stagnent. Le réseau de protection sociale s’effrite. La pauvreté chez les personnes âgées s’accroît. Le coût des études universitaires explose. L’ascenseur social s’est bloqué. Il n’est plus très raisonnable de croire au rêve américain, de penser, comme on le croyait au 19e siècle, qu’il suffit de se lancer avec énergie et courage pour pouvoir tirer son épingle du jeu. Devant les difficultés, le réveil du sentiment religieux est une façon de compenser l’absence de satisfaction matérielle. Les megachurches, au-delà de leur aspect spirituel, assurent une cohésion sociale ; les défavorisés y éprouvent un sentiment d’appartenance et trouvent des solutions à des problèmes matériels. Cela crée des liens dans une société où il n’y en a plus.

Pourquoi les politiciens qui veulent être élus à Washington dénoncent-ils… Washington ?
— Le premier facteur est la méfiance à l’égard du gouvernement central. Celle-ci a été renforcée par 25 années de gestion par des administrations conservatrices, qui ont démantelé des services publics. Ailleurs, ces services continuent pourtant de fonctionner à la satisfaction générale. Prenons par exemple la poste. Aux États-Unis, son budget a été tellement réduit qu’elle n’est plus fiable. On a donné aux Américains la preuve que l’État ne savait pas faire fonctionner les choses. Katrina a accentué cette perception. Il était clair que l’administration fédérale était incapable d’affronter de telles difficultés. Mais il y a un second facteur. C’est qu’il est compliqué de faire marcher un pays aussi immense, aussi hétérogène que les États-Unis. Je me souviens d’un film de guerre américain des années 1960 où on voyait une petite fête pour le départ des boys. Cela se passait dans l’Iowa, et les gens entonnaient une espèce d’hymne à la gloire de cet État. Les Américains ne réagissent pas à l’autorité de leur État de la même façon qu’ils réagissent à celle du gouvernement central, lequel est déconsidéré. Cela est frappant. Ils ont de l’estime pour ce que fait l’État « fédéré », parce qu’il est plus près d’eux. Il ne faut pas perdre de vue que les différences entre le Texas et le Minnesota sont aussi grandes qu’entre l’Andalousie et le nord de la Suède.

 

Bush a laissé l’économie américaine s’enfoncer. Malgré cela, McCain a des chances d’être élu…
— Il faut garder à l’esprit que jamais un président américain n’a été battu en temps de guerre, ce qui a pu jouer en faveur de Bush en 2004. Les élites oublient parfois que leur pays est en guerre, parce que leurs enfants n’y vont pas et que l’argent est fourni par les Chinois et les Japonais [NDLR : les banques centrales de la Chine et du Japon financent la moitié de la dette américaine, ce qui permet à Washington de payer les interventions en Irak et en Afghanistan]. Mais les milieux populaires, qui fournissent l’essentiel des troupes, l’oublient beaucoup moins, et les répercussions de la guerre sont très profondes sur eux. Cela permet aux républicains de faire diversion en mobilisant l’opinion sur des sujets sans rapport avec l’économie ; la religion, par exemple. Il ne faut pas sous-estimer non plus le fait que les solutions proposées par les démocrates n’inspirent pas confiance.

Dans votre livre, vous soulignez la croissance des inégalités sociales, mais ce sujet est absent de la campagne. Ce n’est donc pas une préoccupation pour les Américains ?
— L’idéal américain veut que quiconque travaille dur et mène une vie de famille honorable doive pouvoir s’en sortir. C’est le brevet d’accès à la classe moyenne. Que certains réussissent mieux, bien ! Mais à condition que tout le monde ait son brevet d’accès. Il est toutefois vrai que l’idéal de la classe moyenne est en train de s’écrouler, et la presse américaine en parle abondamment. Même BusinessWeek écrivait l’été dernier qu’il n’y a plus de classe moyenne aux États-Unis : il y a les haves et les have-nots [les nantis et les démunis].

Washington milite contre le protocole de Kyoto. Les États-Unis sont-ils rétrogrades pour ce qui est de l’environnement ?
— L’administration Bush a été rétrograde. On associe souvent le vice-président, Dick Cheney, aux intérêts pétroliers. En réalité, il était le grand défenseur des industries qui touchent, de près ou de loin, les matières premières, à commencer par le charbon. Aux États-Unis, c’est une industrie d’avenir ! Le Pentagone a récemment fait voler des B-52 fonctionnant au charbon, ressuscitant des procédés mis au point par les Allemands pendant la Deuxième Guerre mondiale pour tirer du kérosène du charbon. Cheney était le défenseur des matières premières, et cela s’est traduit par le mépris du protocole de Kyoto et le démantèlement de réglementations adoptées depuis les années 1970 pour protéger l’environnement. Ce n’est pourtant pas dans les « gènes » américains : les États-Unis ont adhéré, dans les années 1980, au protocole de Montréal sur les CFC, et le « réveil vert » est bien réel depuis quelques années. Les Américains ont pris conscience que le climat était menacé.

Que pensez-vous de la thèse de la fin de l’ère américaine ?
— Le fait que les États-Unis doivent se préparer au déclin de leur influence me paraît évident. Il suffit de regarder les nouvelles internationales ou financières pour s’en rendre compte. Mais l’électorat américain ne l’a pas encore compris, même si les événements de cet été l’ont montré de manière spectaculaire. En envahissant la Géorgie, la Russie a réussi une chose incroyable : elle a montré que les États-Unis n’étaient plus le seul pays au monde capable d’agir de façon unilatérale, comme ils l’ont fait en Irak. La Russie a clairement montré qu’elle était capable de faire la même chose dans une région très sensible.

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie