Louisiane : l’enseignement du français menacé

Pour protéger l’emploi des Américains, Donald Trump a suspendu la délivrance des visas destinés aux enseignants de français aux États-Unis. La Louisiane, avec ses nombreuses écoles et programmes français-anglais, est particulièrement touchée.

Crédit : L'actualité

C’est une rentrée dont Mitchell Troy Fontenot se souviendra longtemps. Le directeur de l’école élémentaire de Mamou, commune rurale de Louisiane à trois heures de La Nouvelle-Orléans, doit trouver en catastrophe cinq enseignants de français d’ici la reprise des cours en août. Originaires de France et de Belgique, ses cinq recrues initiales devaient venir animer son programme d’immersion en français, un cursus où le temps d’enseignement est partagé entre l’anglais et le français. Or, ils se retrouvent bloqués en Europe à cause de la décision de Donald Trump, le 22 juin, de prolonger la suspension de la délivrance de visas J-1 jusqu’à la fin de l’année au moins. Le président américain a justifié cette initiative par la nécessité de protéger les emplois des Américains dans un contexte de fort chômage (11,1% en juin). Ses motivations politiques n’auront échappé à personne. L’élection présidentielle du 3 novembre approchant, une telle mesure est de nature à plaire à sa base électorale, qui avait notamment été séduite par son discours anti-immigrés en 2016.

Ces visas, également employés par les stagiaires, les étudiants et les au-pair, sont aussi utilisés pour faire venir aux États-Unis les enseignants de français dont ont besoin les écoles bilingues privées et les programmes d’immersion publics comme celui de Mamou, où 80 enfants sont inscrits. Pour Mitchell Troy Fontenot, c’est donc la douche froide.

Ce sentiment d’incertitude est partagé dans le reste de la Louisiane, un État où les programmes d’immersion ont connu un développement important ces dernières décennies sous l’impulsion des autorités locales. En raison de la décision du locataire de la Maison-Blanche, une quarantaine d’enseignants francophones, essentiellement Français, ne pourront pas intégrer les écoles louisianaises à la rentrée. Ils devaient être répartis dans une trentaine d’établissements, d’après le CODOFIL (Conseil pour le développement du Français en Louisiane), l’agence de l’État chargée de promouvoir le français. « Cela va d’un seul enseignant manquant à 17 selon l’école, indique Peggy Feehan, une native du Nouveau-Brunswick qui dirige le CODOFIL depuis 2018. Cette situation risque de créer un retard dans l’apprentissage de la langue. Deux mille deux cents élèves scolarisés dans le public, en majorité défavorisés, sont touchés. Le fait qu’ils ne reçoivent pas l’éducation dont ils ont besoin me dérange. »

Fondé en 1968, le CODOFIL a mis l’accent sur l’enseignement du français pour revitaliser l’usage de la langue alors que le nombre de locuteurs ne cessait de baisser depuis que la Constitution de 1921 a interdit l’usage du français dans l’enseignement public. Depuis les années 1970, des dizaines d’enseignants provenant du Québec, de France et de Belgique font donc le voyage tous les ans pour travailler sur une base temporaire dans une quarantaine d’établissements français privés et de programmes d’immersions gratuits offerts dans les écoles publiques. Selon le CODOFIL, 5 300 élèves suivent cet enseignement bilingue aujourd’hui.

Face à la décision de la Maison-Blanche de suspendre les visas pour protéger les emplois nationaux, les défenseurs de l’enseignement bilingue font valoir que les enseignants étrangers ne prennent pas la place d’Américains. Comme d’autres États où ce genre d’enseignement a explosé ces dernières années, la Louisiane a mis en place des programmes de formation pour recruter localement, mais ceux-ci peinent à trouver preneurs. « Ce n’est pas facile d’être dans une salle de classe. On corrige le soir, le week-end. On a les vacances d’été, mais le reste du temps, on travaille énormément », précise Peggy Feehan, qui a déjà été enseignante.

Cette année, « Escadrille Louisiane », l’initiative louisianaise de recrutement et de formation locale d’enseignants, ne compte que deux participants. Depuis sa création en 2011, elle a formé 30 personnes, loin de l’objectif de 200 prévu initialement pour 2020. « C’est mieux que rien, mais ce n’est pas facile, poursuit Peggy Feehan. On aimerait idéalement en avoir dix par promotion. » Au total, 175 enseignants officient dans le cursus bilingue louisianais chaque année. 

Pour plaider leur cause dans la perspective d’une rentrée difficile, le gouverneur du Texas et le lieutenant-gouverneur ont écrit à la Maison-Blanche et au Département d’État. De son côté, Télé-Louisiane a lancé une pétition, signée par des milliers de personnes, appelant à « sauver l’immersion française » et à contacter les législateurs locaux pour leur mettre la pression. « On est optimiste, déclare Will McGrew, le fondateur américain de Télé-Louisiane. Tous les élus locaux sont au courant. Mais le problème, c’est que la langue et la culture ne sont pas la priorité à Washington. » 

Outre la préservation de l’identité louisianaise, intimement liée à l’histoire de France et au « Grand Dérangement » du XVIIIe siècle, qui a vu des milliers d’Acadiens expulsés par les forces britanniques s’installer partout aux États-Unis, Will McGrew rappelle que ces programmes ont des vertus économiques. « La Louisiane est un État pauvre, dit-il. Le français permet d’attirer des touristes mais aussi des entreprises francophones dont les employés veulent pouvoir scolariser leurs enfants en français. L’immersion est un atout éducatif de notre système. Il faut le renforcer plutôt que le supprimer. »

En attendant une éventuelle bonne nouvelle de Washington, les écoles se préparent à une rentrée en eau trouble. Outre la recherche de suppléants, les dirigeants d’établissements regardent comment ils pourraient répartir les classes entre les enseignants présents, voire organiser des cours en ligne avec ceux qui sont bloqués en Europe. D’après Peggy Feehan et Mitchell Troy Fontenot, les parents restent fidèles aux programmes pour le moment. « Ils ne veulent pas qu’ils disparaissent, souligne ce dernier. Aujourd’hui, je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir pour maintenir notre filière bilingue, tenir quelques mois en attendant qu’on trouve un vaccin et que l’on puisse de nouveau accueillir des enseignants. »

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Ils auraient plus de chance avec le russe ou le nord-coréen, les grands amis du toupet de la Maison-Blanche.

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