Mais où s’en va le Mexique ?

À l’approche du bicentenaire de son indépendance, le Mexique aurait bien besoin d’un autre virage de l’histoire. Déjà affaibli par une économie chancelante, il doit faire face à une flambée de violence sans précédent. Pas de quoi fêter…

Mais où s'en va le Mexique ?
Mexico – Photo : iStockphoto

Le Mexique paierait cher ces jours-ci pour avoir la recette de party de Régis Labeaume. Il s’apprête à souligner le bicentenaire de son indépendance (le 16 septembre) et le centenaire de la révolution (le 20 novembre), mais les célébrations censées faire lever le pays entier s’annoncent comme de véritables flops. Le miracle des fêtes du 400e de Québec – sauvées in extremis du fiasco, puis consacrées comme un succès retentis­sant – ne se reproduira pas ici.

Écrasés par le poids de la pauvreté, de la corruption et de la violence, les Mexicains n’ont absolument pas le cœur à la fête. Tout près du quartier historique de la capitale, Miguel Ángel Moreno, la quarantaine, cheveux clairsemés et ventre bien rebondi, vend des piñatas. Il ne prévoit pas de rupture de stock cet automne. « On n’a rien à célébrer », dit-il tristement.

Passe encore pour le bicentenaire. « Tous les Mexicains sont fiers d’avoir acquis leur indépendance à l’égard de l’Espagne », observe Jean-François Prud’homme, politologue québécois installé depuis 26 ans au Mexique, où il dirige les affaires universitaires du Colegio de México (Colmex). « Le centenaire de la révolution, toutefois, a un goût plus amer. »

C’est en 1910 que le peuple se soulevait contre le régime de Porfirio Díaz. Pendant 34 ans, ce dictateur avait laissé libre cours à ses idées de grandeur, en important du marbre italien pour construire le fastueux Palacio de Bellas Artes, en déployant le réseau ferroviaire ou en avantageant ses riches amis propriétaires de magnifiques haciendas. Tout en maintenant les indigènes et les métis dans un état de quasi-servitude, pour mieux servir ses ambitions.

Les groupes révolutionnaires se sont entredéchirés dans une guerre civile qui s’est prolongée bien au-delà du départ de Díaz. Mais en 1917 naissait une nouvelle Constitution, qui garantissait la redistribution des terres aux paysans, l’éducation pour tous et permettait la formation des syndicats. Un nouveau Mexique semblait sur les rails.

« Nous sommes à des années-lumière de ces idéaux », se désole Carlos Betancourt Cid, historien à l’Instituto Nacional de Estudios Históricos de las Revoluciones de México. « Nous sommes dirigés par un parti de droite [NDLR : le Parti d’action nationale, ou PAN], qui n’a que faire de l’héritage de la révolution. »

Dans un pays où l’homme le plus riche de la planète, Carlos Slim, côtoie 50 millions de pauvres, les iniquités sont loin d’avoir été réparées. Et la corruption reste endémique. La déception du peuple est exacerbée par une crise économique qui frappe de plein fouet le pays et par la lutte contre le narcotrafic, que des observateurs jugent aussi – sinon plus ! – sanglante que la guerre civile révolutionnaire. « J’ai l’impression que 100 ans plus tard, tout se termine là où tout a commencé », dit Carlos Betancourt Cid, dont le bureau est décoré d’un portrait de Francisco « Pancho » Villa, héros de la révolution assassiné par ses adversaires politiques.

Le 16 septembre et le 20 novembre, les feux d’artifice éclateront coûte que coûte au pays. « On va sortir trinquer, ne serait-ce que pour oublier nos problèmes, dit l’historien. Heureusement que les Mexicains ont le sens de l’humour. Sinon, ces célébra­tions tomberaient complètement à l’eau. »

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Une économie en panne

On dit que lorsque les États-Unis éternuent, le Canada s’enrhume. « Le Mexique, lui, attrape une pneumonie », observe Carlos Alba, sociologue et économiste, rencontré à son bureau du Colegio de México (Colmex). Après tout, 85 % des exportations du Mexique se retrouvent au pays de l’Oncle Sam. « C’est pour ainsi dire notre seul client, et il a la gueule de bois ces temps-ci », se désole l’économiste dans un français impeccable, appris lors de ses études supérieures à Paris.

Les maquiladoras encaissent le coup. Ces usines, installées près de la limite nord du Mexique, assemblent des automobiles, des ordinateurs ou des téléviseurs, qui sont aussitôt expédiés de l’autre côté de la frontière. Elles embauchent le tiers de la main-d’œuvre industrielle du pays. Ces jours-ci, leurs carnets de commandes sont faméliques, et le chômage est en forte hausse.

Les sept millions de clandestins mexicains installés aux États-Unis vivent aussi des jours difficiles. Et l’économie mexicaine s’en ressent. Les remesas (sommes gagnées à l’étranger et expédiées au Mexique) ont chuté de 20 % depuis le début de la crise. La dégringolade fait mal : cet argent représente la troisième source de revenus du Mexique, après le pétrole et le tourisme.

« Les sans-papiers, même s’ils ont perdu leur emploi aux États-Unis, ne rentrent pas au pays pour autant, raconte Carlos Alba. La frontière s’est fortement militarisée, et ils savent qu’ils pourraient difficilement la retraverser. » Selon les estimations du U.S. Department of Homeland Security, il y aurait actuellement 12 millions de sans-papiers aux États-Unis, dont 7 millions de Mexicains. Les autorités américaines serrent la vis. Environ 5 600 Mexicains sont morts en tentant de passer illégalement la frontière au cours des 15 dernières années. « Ce sont maintenant les familles mexicaines qui envoient quelques dollars aux expatriés, pour les aider à s’accrocher. »

 

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Manif contre la privatisation du pétrole à Mexico, en 2008.
Photo : AP / Gregory Bull / La Presse Canadienne

 

Afin de maintenir son économie à flot, le Mexique a longtemps compté sur sa vache à lait : le pétrole, nationalisé dans les années 1930. La source s’est tarie. L’or noir se trouve de plus en plus loin des côtes. « Il faudrait construire de nouvelles infrastructures pour aller le chercher, mais la société pétrolière PEMEX n’a plus les moyens de ses ambi­tions », dit Julián Durazo-Herrmann, Mexicain d’origine et professeur au Département de science politique de l’UQAM. « L’État a trop puisé dans les liquidités de la compagnie. »

Le président, Felipe Calderón, jongle ouvertement avec l’idée de la privatisation pour renflouer les coffres de la société d’État. Au grand dam de la population. « Le pétrole nationalisé, c’est un héritage sacré de la révolution, dit le professeur Durazo-Herrmann. C’est un peu comme si Jean Charest proposait de privatiser Hydro-Québec ! »

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La bouée du tourisme

Miguel Torruco Marqués, président de la Confederación Nacional Turística (CNT), est amoureux du Québec et du Canada, dont il aime surtout… l’hiver ! « Il n’y a rien de mieux pour remplir nos hôtels ! » confie-t-il en riant. En 2008, 1,18 million de Canadiens, dont 151 500 Québécois, sont allés se planter les orteils dans le sable des plages de son pays ou découvrir les villes mexicaines. L’ensem­ble de l’industrie du tourisme a généré 13,3 milliards de dollars américains et assuré 7,4 millions d’emplois directs et indirects.

Et en 2009 ? Miguel Torruco Marqués préfère ne pas y penser. L’épidémie de grippe A (H1N1), la crise économique aux États-Unis et la montée de la violence ont eu l’effet d’un ouragan sur le tourisme au Mexique. La CNT estime les pertes à deux milliards de dollars américains. « C’est derrière nous, assure son président. Au moment où l’on se parle, 22 000 chambres d’hôtel sont en construction au pays. »

 

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Plage de Cancun, Mexique
Photo : iStockphoto

 

À Los Cabos, destination soleil au sud de la péninsule de Basse-Californie qui gagne en popularité, le nombre de complexes hôteliers explose. « Nous sommes aussi en train de développer la région de Huatulco, au sud-ouest, explique Miguel Torruco Marqués. Une nouvelle autoroute permettra de rallier la ville coloniale d’Oaxaca en trois heures. Les touristes aiment de plus en plus combiner culture et plage. » Pour diversifier son offre, la CNT mise également sur des expéditions d’écotourisme, dans la jungle du Chiapas notamment.

Pour l’instant, la péninsule du Yucatán – avec ses Cancún, Riviera Maya et Cozumel – demeure la destination la plus prisée des Québécois, loin devant Puerto Vallarta et Acapulco. Reste à voir si les récentes violences à Cancún atténueront leur intérêt.

 

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PALMARÈS DES TROIS DESTINATIONS SOLEIL
LES PLUS POPULAIRES

Cuba :
415 000 visiteurs québécois en 2008

République dominicaine :
241 700

Mexique :
151 500

Source :
Réseau de veille en tourisme
, de l’UQAM

                                                                                                                LA PEUR AU VENTRE >>

La peur au ventre

La guerre déclarée par le président Calderón aux narcotrafiquants, en décembre 2006, a fait près de 25 000 morts à ce jour. Sur le terrain, on a envoyé 50 000 soldats et 20 000 policiers fédéraux, soi-disant pour juguler la violence. Mais les enlèvements et les meurtres, liés notamment aux luttes territoriales que se livrent les cartels et aux affrontements entre politiciens et trafiquants, n’en finissent plus de se multiplier. Les victimes sont surtout concentrées dans les États du Nord. Toutefois, la violence commence à étendre ses griffes.

« S’il y a une chose qui s’est démocratisée dans ce pays, c’est bien l’insécurité », laisse tomber J.M. Servín. Chapeau Borsalino vissé sur la tête, lunettes foncées et bouc au menton, cet auteur ressemble aux personnages des romans noirs qui sortent de sa plume. « Ici, tout le monde a peur. Le pauvre comme le riche. »

Le contrôle resserré de la mer des Caraïbes et du golfe du Mexique par les patrouilles américaines a forcé les narcotrafiquants à revoir leurs stratégies. La cocaïne en provenance de la Colombie, du Pérou ou de la Bolivie est maintenant acheminée par voie terrestre. Les cartels mexicains se livrent une lutte sans merci pour être maîtres des passages vers les États-Unis.

Les cadavres décapités, marqués de messages du genre « Il parlait trop », se retrouvent couramment à la une des tabloïds. Les narcos n’ont aucun mal à enrôler des recrues prêtes à perpétrer les crimes les plus sordides pour la gloire de leur capo (chef). Le pays compte sept millions de jeunes qu’on appelle « los ni-ni » (ni estudia ni trabaja – n’étudie pas et ne travaille pas). « Le narcotrafic est la réponse à un contexte social et économique insoutenable, croit J.M. Servín. Les jeunes n’ont rien à perdre. Ils préfèrent mourir maintenant plutôt que de mener une vie de merde. »

 

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Des policiers patrouillent à Torreon, dans le nord du pays,
où les cartels de la drogue se livrent une lutte sans merci.
Photo : AP / Ramon Sotoyamor/ La Presse Canadienne

 

Partout, plutôt que de féliciter Calderón pour son audace, on s’insurge contre sa guerre. « On ne lui a rien demandé », proteste Javier Cruz Mena, professeur de journalisme scientifique à la Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM). « Il a fait campagne en parlant d’économie. Une fois élu, il a sorti cette guerre de nulle part. »

Comme bien des Mexicains, l’enseignant suspecte le président d’avoir cherché à détourner l’attention publique. Après la victoire de Calderón, en 2006, on a soupçonné une fraude électorale. « Il a voulu se donner un mandat spectaculaire pour faire oublier le scandale », dénonce Javier Cruz Mena.

                                                                                         HEUREUSEMENT, IL Y A LA CULTURE ! >>

Heureusement, il y a la culture !

L’art, c’est le meilleur moyen que les Mexicains ont trouvé pour exorciser leurs démons », lance Déborah Holtz, passionnée de musique, de littérature et de photographie qui travaille dans le milieu de l’édition, dans le chic quartier de Polanco, à Mexico. « Ça tombe bien : nous sommes un peuple incroyablement créatif. On n’a pas le choix, si l’on veut survivre dans ce pays ! »

Expatriée pendant quelques années à Los Angeles, cette pétillante amoureuse des arts est rentrée au pays pour fonder Trilce Ediciones. La maison publie des livres de photos mettant en valeur la culture populaire mexicaine : depuis les vedettes de la lucha libre (lutte libre) jusqu’à la faune bigarrée de Tepito, quartier de Mexico réputé violent. « Aux États-Unis, je m’ennuyais de la vitalité chaotique qui règne chez nous », confie-t-elle avant de m’entraîner dans la ville.

Dans le centre historique, les ven­deurs clandestins côtoient nonchalamment les policiers, et des chauffeurs de taxis bloquent la rue avec leurs voitures pour impro­v­iser une fête populaire. « Ça n’a rien à voir avec la Californie, se réjouit Déborah. Là-bas, tout est hyper-réglementé. D’une certaine façon, je crois que ça tue la créativité. »

Dans la Condesa et la Roma, nouveaux quartiers à la mode de la capitale, le nombre de galeries d’art contemporain croît rapidement. Kurimanzutto, installée au sud du parc de Chapultepec, vend les œuvres de ses protégés aux grands musées européens et américains.

 

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Scène du film Labyrinthe de Pan, du réalisateur
Guillermo del Toro
Photo : Warner Bros / Everett Coll / La Presse Canadienne

 

Hollywood aussi a repéré l’effervescence mexicaine. Au cinéma, on s’arrache les réalisateurs Guillermo del Toro (Le labyrinthe de Pan), Alfonso Cuarón (Y tu mamá también, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban) ou Alejandro González Iñárritu (Amores perros, Babel). Et du côté des livres, des auteurs comme Paco Ignacio Taibo II, Sergio González Rodríguez ou Antonio Ortuño font frémir leurs lecteurs de bonheur avec leurs récits tordus sur la corruption mexicaine, leur vision sarcastique du système politique et leur humour mordant.

Alain Mongeau, directeur musical et fondateur du festival Mutek, a visité le Mexi­que des dizaines de fois, toujours séduit par sa force créative. De 2003 à 2008, ce Montréalais a organisé une version de son festival de musique électronique à Mexico. Et c’est à Tijuana, dans le nord du pays, qu’il a découvert l’artiste Murcof, musicien de l’avant-garde électronique. « On doit cesser d’aller au Mexique uniquement pour les plages et les mariachis, dit-il. Il faut découvrir les villes ! »