Malade, la France?

Chômage élevé, exode des jeunes, PIB en chute libre: la France connaît des heures bien difficiles. Ce qui fait dire à beaucoup d’observateurs que son avenir se joue dans cette campagne présidentielle.

Ted Stanger n’a rien d’un homme d’affaires, mais il possède le sens du marketing. Installé en France depuis 1993, cet Américain de 62 ans, ancien directeur du bureau parisien de l’hebdomadaire Newsweek, a décidé de troquer le journalisme contre un métier bien plus lucratif: pourfendeur de Français! Depuis la publication, en 2003, de son best-seller Sacrés Français! (Folio), pas une semaine ne se passe sans que radios, télés, journaux sollicitent son opinion sur la France. Stanger tire dans toutes les directions: la lourdeur de la bureaucratie, la dette abyssale, la croissance anémique, sans oublier la retraite des fonctionnaires, qui coûte une fortune à l’État. «Je suis payé pour taquiner les Français!» me dit-il, amusé, pendant que nous sommes attablés dans un bistrot, à quelques pas du jardin du Luxembourg.

Ses propos polémiques font sourire certains, mais venant d’un Américain, ils en irritent parfois d’autres. «Rentrez chez vous!» lui a d’ailleurs lancé l’automne dernier l’animateur Laurent Ruquier, en plein plateau de l’émission On n’est pas couché. L’invective était quelque peu injuste. Car à l’aube des élections présidentielles, Ted Stanger n’est pas le seul à remettre en question le modèle social et économique français et à s’interroger sur les façons de le réformer. Beaucoup considèrent même que ces élections pourraient marquer un tournant dans les politiques économiques de la France.

«La campagne présidentielle est la plus importante depuis l’élection de François Mitterrand en 1981», affirme l’avocat Nicolas Baverez, 45 ans, chroniqueur à l’hebdomadaire Le Point et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). Dans son magnifique bureau du faubourg Saint-Honoré, où il me reçoit, il explique que l’élection printanière représente une formidable occasion de dire adieu à 25 ans de mitterrandisme et de chiraquisme, qui ont plongé le pays dans une profonde stagnation et dont les effets commencent à peine à se faire sentir. Les émeutes des banlieues, qui ont secoué la France durant trois semaines à l’automne 2005, ainsi que les manifestations provoquées par la création du contrat de première embauche (CPE) ne sont pour lui que les premiers symptômes d’une France malade. «Si on ne réforme pas ce pays, on se dirige vers une guerre civile!» dit-il.

Comme tous ceux qui font le constat du déclin économique de la France et de la baisse de son influence dans le monde — entre autres le journaliste et historien Jacques Julliard, auteur du Malheur français (Flammarion, 2005) —, Nicolas Baverez a été qualifié de «déclinologue» et de «décliniste». Il récuse ces étiquettes qu’on veut lui coller. «La science du déclin n’existe pas, dit-il. Il n’y a que des faits, et ils sont incontestables: la France décline.»

Or, quels sont ces faits? D’abord, les chiffres. L’économie française recule, et elle recule vite. En 1980, la France trônait au quatrième rang mondial pour son PIB, de 30% supérieur à celui du Royaume-Uni, et en huitième position pour sa richesse par habitant. Aujourd’hui, elle a rétrogradé au sixième rang pour le PIB et sa richesse par habitant a chuté en 19e position, derrière le Danemark, l’Autriche et le Canada. Sans oublier que l’Hexagone importe plus qu’il n’exporte: sa balance commerciale a été de –44,55 milliards de dollars l’an dernier — un record inquiétant.

Si rien n’est fait, prévoient les experts, la situation économique sera encore pire dans 25 ans: la France sera alors dépassée par la Russie et l’Inde, puis, 10 ans plus tard, par le Brésil. L’économiste Emmanuel Lechypre, 40 ans, directeur du centre de prévision au magazine L’Expansion, prévient que la France pourrait devenir un immense Disneyland pour les touristes américains et chinois, friands de bonne bouffe et de pinard. Il a même un conseil à donner aux parents: «Dites à vos enfants de devenir sommeliers et d’apprendre le mandarin!»

Après la Deuxième Guerre mondiale, le pays a connu, il est vrai, 30 années de croissance fulgurante — l’époque des «30 glorieuses» —, grâce à un système social protectionniste et à un État interventionniste omniprésent. Mais, estime Nicolas Baverez, alors qu’il aurait fallu s’adapter à la mondialisation, François Mitterrand et Jacques Chirac ont plutôt coupé la France du reste du monde sur le plan économique, la privant de la liberté et de la modernité du 21e siècle. «La France, dit-il, a continué de vivre dans le monde de la guerre froide et de l’économie fermée et administrée.»

Face aux dangers du libéralisme — qui, selon Chirac, «représente une menace à la démocratie comparable au communisme» —, l’État français maintient en effet de formidables sentinelles protectrices. Ainsi, bien des secteurs souffrent toujours de l’absence de véritable concurrence. C’est le cas des domaines de la télévision, du gaz, des transports, de la grande distribution. Au mieux, ces secteurs sont des oligopoles; au pis, des monopoles d’État.

À vrai dire, il reste peu de pays où l’État joue un rôle aussi important qu’en France. «À part Cuba et la Corée du Nord!» dit Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef du mensuel économique Capital. Telle une pieuvre géante (25% des salariés en France sont fonctionnaires, contre 19% au Québec et au Canada) aux multiples tentacules, l’État français est de toutes les sphères de la vie économique, toujours prêt à siphonner les ressources des entreprises, obsédé qu’il est par la distribution de la richesse, bien plus que par sa création.

Les charges sociales, qui s’ajoutent aux salaires, sont ainsi parmi les plus élevées au monde, étranglant particulièrement les PME. Et le Code du travail est tellement contraignant que bien des entrepreneurs hésitent à embaucher — ce qui explique le chômage chronique (autour de 9% en 2006) qui afflige le pays depuis 20 ans.

«Le problème est moins l’embauche que la “débauche”», dit Frédéric Bedin. Directeur général de Public Système, une agence de communication parisienne, et vice-président de CroissancePlus, un groupe de pression qui défend les intérêts des entreprises en croissance, Frédéric Bedin soutient qu’il est extrêmement difficile, voire quasi impossible, de licencier un employé en France, même pour de bonnes raisons. «Il faut des motifs sérieux et cela débouche souvent sur des procès interminables.»

Cet état de chose décourage pas mal de gens. Les riches sont de plus en plus nombreux à choisir l’exil pour éviter l’impôt sur la fortune. Bien des jeunes, parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi, choisissent aussi l’exil. En 10 ans, on estime à un million le nombre de jeunes diplômés ayant quitté la France — beaucoup vers l’Angleterre, où le marché du travail est plus dynamique.

Si au moins l’État avait mis son nez à la bonne place, en misant sur l’innovation, peut-être que la France serait en meilleure posture. Mais les investissements en recherche et développement sont parmi les plus timides au monde et restent concentrés dans un petit nombre d’entreprises. Dans les secteurs porteurs du savoir ou des produits à haute valeur ajoutée, le pays se fait larguer par l’Allemagne, l’Espagne, les États-Unis, le Japon, le Canada… Bientôt, ce sera la Chine.

Il y a bien eu la création, en 2004, dans le cadre de la nouvelle politique industrielle, des «pôles de compétitivité» — sortes de «grappes industrielles» à la française, où des entreprises, associées à des centres de recherche et de formation, s’engagent dans une stratégie commune de développement. En 2005, il y avait 67 de ces pôles, dans divers secteurs économiques. Il est cependant trop tôt pour en évaluer les résultats. D’autant plus que la mise est mince: on parle d’investissements annuels, par l’État français, d’environ un milliard d’euros dans tous les pôles. En Espagne, on investit 20 fois plus, selon Emmanuel Lechypre.

La France est-elle en déclin? En panne? En recul? En danger? En désarroi? «Tous ces mots sont vrais!» affirmait l’an dernier, dans un grand dossier, Le Nouvel Observateur. Ce constat n’est pas sans rappeler celui fait l’an dernier par Lucien Bouchard, qui clamait que le Québec était endetté, ne travaillait pas assez, se faisait dépasser par ses concurrents. À long terme, disait-il, si les Québécois ne se réveillent pas, ils n’auront plus les moyens de leurs ambitions.

Au Québec, la réplique est venue de la gauche solidaire. En France, curieusement, c’est une partie de la droite — surtout chiraquienne — et du patronat qui montre du doigt les prophètes de malheur. «Les déclinistes ont fabriqué une machine à faire perdre confiance aux Français», dit le directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, Nicolas Jacquet.

Ancien chef de cabinet de l’ex-premier ministre Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Jacquet est d’avis que le débat sur le déclin de la France est utile à de nombreuses personnes. À certains patrons, qui tiennent à contrôler l’inflation des salaires et à réduire leurs impôts; à la presse, qui table sur les mauvaises nouvelles pour vendre du papier; et surtout aux politiciens, qui voient dans le déclin le parfait alibi pour dire aux électeurs qu’il faut changer les choses. «Tout le monde a intérêt à dire que ça va mal!» dit Nicolas Jacquet.

Le concept de «rupture» avec le passé, introduit quelques mois avant la campagne présidentielle par le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, est d’ailleurs une réponse au déclin, selon Nicolas Jacquet. La socialiste Ségolène Royal, la candidate de la gauche, a quant à elle invité les Français à la suivre pour «gravir la montagne» — façon de dire que la remontée de la pente sera longue et ardue.

Pourtant, le tableau n’est pas si noir. Selon le dernier World Investment Report (2006) de la CNUCED, la France arrive désormais quatrième, derrière le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine, dans le classement mondial des pays d’après la valeur totale des investissements directs reçus de l’étranger. Et elle a récemment ouvert son marché dans le secteur de la téléphonie.

Comme le fait remarquer Nicolas Jacquet, la France traverse une mauvaise passe, mais elle possède néanmoins de formidables atouts. Dans La France qui gagne (Odile Jacob, 2005), il en fait d’ailleurs une démonstration éloquente. Des exemples? Il y a 30 ans, aucune entreprise française ne figurait parmi les chefs de file mondiaux. «Aujourd’hui, on en a 30!»

Dans plusieurs secteurs économiques, les multinationales françaises s’en tirent plutôt bien. Renault, moribond il y a 20 ans, est aujourd’hui le premier constructeur d’automobiles européen. Dans l’assurance, AXA est l’un des leaders mondiaux. Dans le domaine bancaire, la Société Générale et BNP Paribas, deux anciennes sociétés d’État, sont aussi parmi les meilleurs. Et les exemples se multiplient: Michelin, Alstom, Air France…

C’est vrai, admet Emmanuel Lechypre. Mais, dit-il, toutes ces grandes entreprises ont un point en commun: elles ont délocalisé une bonne partie de leur production et réalisent les deux tiers de leur chiffre d’affaires à l’étranger. Ce qui est loin d’être le cas des PME, pour la majorité confinées au marché local, et qui vont plutôt mal.

«Justement! s’exclame Nicolas Jacquet. Pourquoi ne pas prendre exemple sur nos succès pour construire nos réformes, plutôt que de s’acharner sur nos échecs?»

En fait, il y aurait peut-être deux France, celle qui tombe et celle qui gagne, et le pays aurait avantage à s’inspirer de la deuxième pour relever la première. «Il faut redonner confiance aux Français», dit Nicolas Jacquet, qui estime que la confiance est le moteur de la croissance économique.

Cela dit, pessimistes et optimistes s’entendent sur un point: le déclin de la France n’est pas irréversible. Ils sont cependant en désaccord sur la façon de redresser la situation.

Nicolas Jacquet et d’autres privilégient des réformes progressives, en douceur, prenant modèle sur les succès français. Les déclinistes, eux, sont plutôt partisans de la méthode forte, un peu comme celle adoptée par Margaret Thatcher à la fin des années 1970, alors que la situation économique de l’Angleterre était bien plus dramatique que celle de la France aujourd’hui. Fin octobre 2006, l’hebdomadaire britannique The Economist y allait d’ailleurs d’une suggestion en étalant sur sa couverture une grande photo de la «Dame de fer» avec un titre sans équivoque: «Ce dont la France a besoin.»

«Impossible!» selon Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef de Capital, qui estime qu’on ne peut imaginer en France des réformes aussi draconiennes. «Les syndicats [de la fonction publique] sont trop puissants, les cheminots [le syndicat ferroviaire] se mettraient en grève et paralyseraient tout le pays.» Et puis, en Angleterre, Margaret Thatcher avait l’appui de l’opinion publique; en France, pas une formation politique ne dispose d’une base électorale suffisamment forte, dit-il.

Nicolas Baverez n’est pas de cet avis. Pour l’historien, Margaret Thatcher est une aberration dans l’histoire du Royaume-Uni, qui, dit-il, s’est toujours réformé de manière continue. La France, soutient-il, depuis la révolution de 1789, s’est toujours modernisée par coups d’éclat, en rompant avec le passé. «Paradoxalement, Margaret Thatcher représente un mode de réforme français appliqué au Royaume-Uni.»

Nicolas Sarkozy a beau se prétendre une Margaret Thatcher en pantalon, peu croient qu’il ira aussi loin que son modèle. Quant à Ségolène Royal, qui avait vanté les mérites de Tony Blair et remis en question la sacro-sainte semaine de 35 heures lors de son investiture, voilà qu’elle vient carrément de faire volte-face en promettant des mesures sociales qui grugeront le budget de l’État.

Dans le fond, l’avènement d’une France moderne passe peut-être avant tout par une réforme des mentalités. Malgré une année record, en 2006, la création d’entreprises en France reste marginale si on la compare à celle de ses voisins. Le problème? Les entrepreneurs sont peu valorisés. En France, le gendre idéal est cadre à L’Oréal, pas entrepreneur, dit Frédéric Bedin. Même les jeunes des écoles de commerce ne se voient pas dans la peau d’entrepreneurs. «C’est trop risqué», confirme Bertrand Schapiro, 22 ans, étudiant de 2e cycle à HEC Paris, qui rêve plutôt d’être embauché par une grande entreprise à la fin de ses études.

Son camarade Mickael Hammel, 22 ans, lui aussi étudiant de 2e cycle à HEC Paris, affirme qu’il aimerait bien lancer sa «boîte» un jour, bien qu’il ne sache pas encore dans quel domaine. Il n’est toutefois pas convaincu, ni très convaincant. «Si je m’aperçois que c’est trop compliqué, dit-il, je me tire à Londres comme beaucoup de Français!»

Les plus populaires