Maroc : les promesses d’un roi

Le Maroc a échappé à la tourmente qui agite le monde arabe. Est-ce parce que Mohammed VI a annoncé sa volonté de démocratiser son pays ? Entretien avec l’éditorialiste Aboubakr Jamaï.

Maroc : les promesses d'un roi
Photo : Reuters

L’amour est comme la politique. « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour », disait l’écrivain Jean Cocteau. « Il n’y a pas de démocratie, il n’y a que des preuves de démocratie », réplique le journaliste marocain Aboubakr Jamaï.

Le Maroc a échappé, jusqu’à maintenant, à la crise qui a secoué le monde arabe. En mars, le roi Mohammed VI a annoncé une réforme constitutionnelle qui pourrait rendre son pays plus démocratique. Dans son discours, le souverain a dit vouloir étendre les libertés publiques, consolider la séparation des pouvoirs et renforcer le pouvoir du premier ministre.

Veut-il vraiment démocratiser le royaume ou simplement faire taire les manifestants, qui, en février, ont défilé par dizaines de milliers ? L’opposition reste dubitative. Sur le papier, le Maroc est une monarchie « cons­titutionnelle », mais en pratique, le roi et son entourage ont beaucoup trop de pouvoir face au Parlement, estime l’opposition.

Fondateur du Journal hebdomadaire, Aboubakr Jamaï est un pionnier de la presse indépendante au Maroc. Il s’est exilé après avoir eu maille à partir avec les autorités, en 2007. Lauréat de prestigieuses bourses (de Harvard et de Yale), il a remporté de nombreuses distinctions. L’Association mondiale des journaux et des éditeurs de médias d’information, la WAN-IFRA, lui a remis l’an dernier le prix Gebran Tueni, du nom de l’éditeur libanais tué dans un attentat à la voiture piégée, à Beyrouth, en 2005.

Aboubakr Jamaï est aujourd’hui éditorialiste du site lakome.com, journal bilingue (arabe et français) dont le serveur est hébergé au Canada. L’actualité a joint le journaliste chez lui, à Murcie, en Espagne.

 

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Mohammed VI peut-il se contenter, à la manière d’Élisabeth II, d’un rôle de représentation dans une monarchie parlementaire ?

Aboubakr Jamaï : J’ai des doutes. Mohammed VI a toujours dit qu’il était un monarque « exécutif ». Pour qu’on puisse lui faire confiance, il faudrait d’abord qu’il mette en pratique sa volonté de démocratisation. Il y a un certain nombre de gestes qu’il aurait dû faire il y a longtemps et qu’il n’a toujours pas accomplis.

Par exemple ?

– Il vient de nommer une commission chargée de la réforme de la Constitution. Mais quand on regarde qui y siège, on constate qu’il s’agit de gens qui ne se sont pas illustrés dans la défense de la démocratie. Il y a des universitaires qui se sont toujours cachés derrière l’écran de la science pour ne pas prendre position. À leur tête, on trouve un monsieur qui était jusqu’à maintenant au Conseil constitutionnel, c’est-à-dire quelqu’un qui était chargé de faire respecter une Constitution qui, à ce jour, donne le monopole du pouvoir au roi.

Pourquoi le roi sent-il soudainement le besoin de réformer la Constitution ? Est-ce en raison des révoltes en Tunisie et en Égypte ?

– Le vent que la Tunisie et l’Égypte ont soulevé souffle fort ! On l’a vu lors des manifestations qui ont eu lieu au Maroc en février : on assiste à une libération de la parole. Le ton est beaucoup plus critique envers la monarchie, mais il n’y a pas que cela. La monarchie n’est plus en position de force. Elle est victime de ses propres excès.

Elle a fait preuve, sous Mohammed VI, d’une voracité économique sans précédent. Ce n’était pas le cas du père, Hassan II, mais le fils est devenu le premier banquier du pays, le premier assureur et le plus grand agriculteur. Il est aussi à la tête d’une grande entreprise de télécommunications et a investi le champ de l’énergie. Sur le plan économique – je parle bien du secteur privé -, le roi a utilisé ses prérogatives politiques pour étendre son emprise économique.

 

Le magazine américain Forbes évalue la fortune de Mohammed VI à 2,5 milliards de dollars. Ce chiffre vous semble réaliste ?

– C’est en deçà de la réalité, à mon avis. Il y a des pans de sa fortune dont on ne tient pas compte. Nous n’avons pas idée de ce qu’il possède à l’étranger. On sait qu’il a des châteaux en France, par exemple, mais on n’en connaît pas la valeur. Selon certaines estimations, sa fortune a été quintuplée depuis la mort de Hassan II.

On sait, grâce à WikiLeaks, que des diplomates américains ont souligné l’importance de la corruption, même aux échelons supérieurs de la monarchie. Ces révélations ont-elles déstabilisé cette dernière ?

– Nous savons désormais que le Département d’État amé­ricain – le ministère des Affaires étrangères d’un pays ami – fait remonter la corruption aux plus hauts sommets de l’État marocain. Un autre câble parlait de la corruption aux plus hauts rangs de l’armée. Le régime ne peut plus se cacher, prétendre que ces révélations sont le fait de journalistes aigris ou d’opposants.

Pourquoi estimez-vous que la création du Parti authenticité et modernité (PAM), en 2008, a été une erreur politique ?

– Le PAM a été fondé par un ami intime du roi, Fouad Ali El Himma, qui est aujourd’hui son plus proche conseiller. Ce parti-là concurrence sur leur propre terrain non seulement des partis de gauche, mais aussi des partis religieux qui faisaient contrepoids aux islamistes. (Je ne parle même pas des partis islamistes non autorisés, qui étaient très critiques envers la monarchie.) Le message du PAM est : vous avez été incapables de faire reculer les islamistes, c’est nous qui allons le faire !

Et alors ?

– Le PAM, très largement identifié au roi, s’en prend à la gauche et aux islamistes en même temps. Hassan II a toujours fait très attention à cela. Il a toujours joué les uns contre les autres : quand il voulait attaquer la gauche, il récitait le bréviaire de l’authenticité, de la tradition, du conservatisme religieux. C’était sa façon d’attaquer la gauche, comme si elle était une espèce de corps étranger qui voulait occidentaliser de force le Maroc. Et quand il voulait attaquer les islamistes, il s’appuyait sur les valeurs progressistes et essen­tielles pour la modernisation du pays auxquelles s’opposaient ces obscurantistes religieux… Mais il ne s’attaquait jamais aux deux camps en même temps !

L’Union européenne a exprimé sa satisfaction en accordant au Maroc un statut spécial, qui facilite, entre autres, l’obtention de visas pour les Marocains. Bruxelles n’aurait pas dû ?

– L’octroi du « statut avancé » est un cadeau empoisonné. C’est reconnaître que le pays a progressé dans le bon sens, mais le Maroc doit désormais être à la hauteur de cette réputation. Les insuffisances apparaissent au grand jour, parce que la Tunisie est en train de devenir une vraie démocratie, l’Égypte aussi, et quand ces deux pays le seront devenus – je pense qu’ils sont sur le bon chemin -, l’image du Maroc sera beaucoup moins reluisante qu’aujourd’hui. Avant, la monarchie marocaine bénéficiait du contraste avec le reste du monde arabe : les partenaires étrangers reconnaissaient que le Maroc n’était pas parfait, mais qu’il faisait mieux que ses voisins. Bientôt, ce ne sera plus le cas.

Les réformes annoncées par le roi vont-elles étouffer ou relancer les manifestations ?

– C’est très difficile de répondre à cette question. Si je me fie à ce qui se dit dans Facebook, je ne pense pas que le discours du roi réussira à amadouer ceux qui sont à l’origine de la mobilisation du 20 février. J’ai moi-même manifesté ce jour-là à Rabat, et je suis en mesure de dire que ces gens parlent très clairement de monarchie parlementaire et de séparation des pouvoirs. Ils fustigeaient nommément les proches du roi, y compris son secrétaire particulier, et ils ont attaqué Fouad Ali El Himma. Les revendications étaient fortes et précises. Or, le discours du roi, aussi intéressant soit-il, et il l’est – c’est une reconnaissance de la validité des revendications du mouvement du 20 février -, sera pris au sérieux quand on en verra les conséquences.

Le roi a parlé de démocratie, mais dans le même souffle, de l’importance des sujets « sacrés » – la monarchie, l’intégrité territoriale et la religion -, qui ne sont pas négociables. Or, nous savons que Mohammed VI, comme Hassan II, a utilisé le thème des « sacralités » pour justifier leur autoritarisme. Ces lignes rouges-là n’ont pas bougé ; elles ont même été soulignées de façon très appuyée dans son discours. Ceux qui se battent pour la démocratie en sont insatisfaits. Par contre, le monde des affaires considère ce discours comme extrêmement positif. Dans ces milieux-là, on dit que le roi a fait un geste important, qu’il ne faut plus manifester, qu’il faut lui laisser un peu de temps.

 

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MAROC


maroc

Population
32 millions d’habitants

Jeunes âgés de moins de 18 ans
11 millions

Taux d’alphabétisation des adultes
56 %

Indépendance (de la France)
1955

Revenu national brut par habitant en 2009
2 790 dollars américains

Régime politique
Sur le papier, le régime est une monarchie constitutionnelle, comme le Canada. Dans les faits, toutefois, les pouvoirs du souverain sont plus importants que dans les monarchies occidentales. L’opposition ne réclame pas l’instauration d’une république, mais bien d’un vrai régime parlementaire.

 

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