Médias sociaux, satellites, drones… les nouveaux outils dans la lutte pour les droits de la personne

Un entretien avec Béatrice Vaugrante, directrice générale d’Amnistie internationale Canada, sur les outils qui facilitent le travail d’Amnistie internationale, mais ouvrent aussi la porte au non-respect des droits de la personne et des libertés individuelles.

Un employé de Médecins sans frontières constate les dommages causés par une frappe de drone américain à Kunduz, en Afghanistan. (Photo: Najim Rahim/AP Photo)
Un employé de Médecins sans frontières constate les dommages causés par une frappe de drone américain à Kunduz, en Afghanistan. (Photo: Najim Rahim/AP Photo)

Réseaux sociaux, drones, imagerie par satellite… Les nouvelles technologies facilitent le travail d’Amnistie internationale, mais ouvrent aussi la porte au non-respect des droits de la personne et des libertés individuelles, estime Béatrice Vaugrante, directrice générale d’Amnistie internationale Canada. À l’occasion de la Journée des droits de l’homme, l’activiste témoigne des changements qui ont touché la lutte pour les droits de la personne depuis 10 ans, pour le meilleur et pour le pire…

L’actualité l’a jointe en Argentine, où étaient réunis les directeurs d’Amnistie internationale.

Quelles sont vos principales préoccupations par rapport aux avancées technologiques?

Le fait que rien n’oblige les États à rendre des comptes, notamment en ce qui concerne l’utilisation des drones, nous préoccupe beaucoup. Des attaques de drones qui touchent des civils sont régulièrement menées en toute impunité. En octobre dernier, un hôpital de Médecins Sans Frontières a été bombardé en Afghanistan, puis ça s’arrête là. On ne sait rien de plus.

Dans le domaine de la surveillance aussi, on commence à enfreindre le respect des droits de la personne au nom de la sécurité. Là non plus les États ne rendent pas de comptes. Au contraire. On voit le sort réservé à Edward Snowden depuis qu’il a révélé l’existence des programmes de surveillance aux États-Unis. Au lieu de revoir leurs pratiques, les autorités américaines réfutent complètement les révélations, et Snowden risque 30 ans de prison.

Le contexte de la lutte antiterroriste encourage-t-il l’impunité des États?

Tout à fait. On le voit d’ailleurs avec la France, qui a décrété l’état d’urgence [après les attentats de Paris], ce qui met des libertés et des droits en veilleuse pendant trois mois. La population ne doit pas rester léthargique et se dire que «ce n’est pas grave, c’est pour nous protéger, et de toute façon je n’ai rien à me reprocher».

Même si on n’a rien à cacher, on doit se battre pour le respect de notre vie privée. On doit persister dans notre engagement pour les droits de la personne tout en menant une lutte contre le terrorisme. C’est ce qui nous distingue de beaucoup d’États non démocratiques ou terroristes. Il faut trouver un équilibre entre sécurité et droits de la personne et exiger des États qu’ils rendent des comptes.

En revanche, les nouvelles technologies participent à la lutte pour les droits de la personne…

Depuis le printemps arabe [qui a touché des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, en 2011 et 2012 surtout], les médias sociaux jouent un rôle de premier plan, en direct de la rue, pour témoigner, mobiliser, amplifier le bruit et dénoncer presque instantanément les persécutions.

Ces technologies facilitent le travail d’Amnistie. En ce moment, par exemple, notre chercheuse Donatella Rovera se trouve en Irak: autrefois, on aurait dû attendre son retour pour avoir des informations sur la situation là-bas; maintenant, on la suit en direct grâce aux témoignages et aux photos qu’elle publie sur Twitter.

D’autres outils sont aussi d’une grande utilité. L’application mobile Panic Button, notamment, qui peut envoyer une alerte à la police ou aux médias en toute discrétion en cas de situation difficile. Et il y a les satellites, qui facilitent l’observation des déplacements de populations ou des villes ravagées. En Corée du Nord, par exemple, les photos satellite nous ont permis de démontrer l’expansion des camps de travail et les conditions de famine et de torture épouvantables qui y règnent. On a aussi pu obtenir des photos de villes comme Alep, en Syrie, complètement dévastées.

Est-ce que ces changements ont influencé l’implication des donateurs?

Oui, bien sûr, les gens donnent beaucoup plus d’argent par Internet. On doit cependant continuer à les sensibiliser sur les médias sociaux pour s’assurer qu’ils ne se contentent pas de faire du «slacktivisme» [NDLR: mobilisation virtuelle qui donne bonne conscience, mais qui n’engage pas de geste concret]. Même si les médias sociaux permettent d’amplifier le bruit autour d’une cause, ils ne remplacent pas les manifestations physiques. Il faut plus que des technologies pour affronter les répressions, il faut des gens qui descendent dans la rue!