Mémoires de la lenteur malienne

Sillonnant le monde en solo depuis 30 ans, les reporters Fabrice de Pierrebourg et Marc-André Pauzé ont mis en commun les récits rapportés de leurs voyages pour créer le livre Regards croisés : Du Grand Nord à l’Afghanistan. Voici en exclusivité un extrait qui relate les transformations récentes du Mali, sur fond d’insurrection djihadiste. 

Illustration : Marc-André Pauzé

L’orage tropical qui vient de s’abattre pendant quelques minutes sur Bamako accentue encore plus l’humidité et cette moiteur qui plombent l’air ambiant depuis le lever du soleil, et font ruisseler des gouttes de sueur sur le visage et dans le dos au moindre mouvement. Quant à la petite rue 309, ce déluge typique et quotidien de la saison des pluies l’a transformée en champ de boue rougeâtre. Le passant qui s’y aventure doit être agile comme une gazelle pour zigzaguer entre les mares, mais aussi faire preuve de vigilance pour éviter d’être éclaboussé par un véhicule.

La rue 309 pourrait aussi s’appeler la rue des motos. Ou des mécaniciens. Des dizaines de petits réparateurs de deux-roues ont installé leur garage de fortune de chaque côté de cette petite rue ombragée du Quartier du fleuve, sur la rive nord du Niger, qui sépare la capitale malienne en deux.

Ici, c’est le royaume de la débrouille et de la récupération. Tout peut être réparé à moindre coût, dans des ateliers minuscules bâtis, eux aussi, avec les moyens du bord. Des murs en planches de bois et des tôles ondulées à moitié rouillées et tordues en guise de toiture, vulnérables au moindre coup de vent.

Les bords de la rue sont encombrés par des cylindrées de tous âges et de toutes sortes, alignées les unes à côté des autres, de bacs remplis de pneus et de gros réservoirs de plastique noir.

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on se promène dans Bamako, c’est le nombre incroyable de deux-roues. Leurs conducteurs foncent en grappe, tête baissée, le bas du visage parfois couvert d’un foulard pour se protéger de la poussière et de la pollution, avec un ou même deux passagers, évidemment sans casque. Mais à part quelques jeunes casse-cou, ils sont en général plutôt disciplinés. Ils circulent sur la droite de la chaussée et s’arrêtent aux feux rouges. Lorsque le feu passe au vert, ces pelotons à deux roues s’élancent tous ensemble devant les autos dans une joyeuse pétarade, soulevant des volutes de fumée de combustion bleutée.

Et il y a toutes ces Mercedes 190 D d’antan, transformées en taxis collectifs, toutes peintes en jaune. Un jaune criard. Visible à des centaines de mètres à la ronde. Sur la lunette arrière, on peut parfois lire des messages en grosses lettres blanches : « Les gens n’aiment pas les gens » ou « Allah 007 ». Pas de compteur. Le tarif se marchande âprement, toujours avant de monter à bord. Le marchandage est un rite incontournable en Afrique. Une pièce de théâtre au dénouement connu d’avance jouée par les deux acteurs.

Ces taxis, et même les autobus, subissent de plein fouet la concurrence sauvage des katakanis, tricycles servant de mototaxis. Le katakani est pratique — aucun chemin, même le plus délabré, ne le rebute — et très économique. Surtout pour les petits marchands, qui peuvent se faire transporter à moindre coût avec leur cargaison, que ce soit des sacs de mil ou des chèvres. Mais ces tricycles motorisés sont accusés de tous les maux par les automobilistes et les policiers, qui les assimilent à d’intrépides kamikazes bravant le danger… et les autres usagers de la route. N’importe qui peut en conduire un, sans permis. Les accidents sont donc nombreux. Et on ne compte plus les katakanis impliqués dans des collisions ou qui se renversent parce que surchargés.

Le bistro Bafing émerge comme une oasis au milieu des dizaines d’échoppes brunes des mécaniciens de la rue 309. Impossible de le manquer, avec sa longue devanture bleu pastel et ses professions de foi environnementalistes qui courent le long de sa façade : « Slow food », « Non aux changements climatiques! » « Consommons nos produits locaux maliens ».

Le Bafing est une institution à Bamako. Maliens et étrangers s’y retrouvent dans sa grande salle à manger, aux murs bleus et aux plafonds recouverts de bogotan tendu, ce tissu traditionnel en coton tissé à motifs tribaux teints, entre autres, avec de la boue d’argile.

Le menu propose du capitaine pané, le poisson emblématique du fleuve Niger, du riz sauce au gras, du poulet à la mangue, du poulet yassa sénégalais ou des brochettes avec frites, le tout à des prix défiant toute concurrence. La Castel, une bière originaire du Cameroun prisée au Mali, un pays à 90 % musulman, y est vendue à un prix ridicule : 500 francs CFA, environ un dollar. Cette aubaine contribue aussi à la réputation du bistro…

L’après-midi, la salle est presque vide. Dans un coin, trois hommes drapés dans leur boubou multicolore discutent, une bouteille de Coca-Cola à la main. Ils interrompent parfois leurs échanges animés pour jeter un regard vers le téléviseur, accroché au mur, qui diffuse un match de football européen.

Un grand type, portant jeans et veste sombre, est attablé à ma droite. C’est manifestement un habitué, car les employés viennent souvent échanger quelques mots avec lui. Tous ses gestes se font au ralenti. Posés. Calmes. Il dégage une impression de sérénité mêlée de fierté. Nous entamons la conversation.

— C’est moi, Boubacar, qui ai peint les décors ici, me dit-il.

Boubacar Guitteye est artiste peintre. Il s’estime chanceux de vivre de son art. Ses œuvres figuratives s’exportent bien. Ses thèmes de prédilection du moment sont l’enfance déshéritée et l’esclavage.

— Pour la jeune génération qui n’a pas de repères, se désole-t-il.

Il se souvient des débuts du Bafing, rapidement devenu son quartier général. C’était une petite gargote sans électricité, où les boissons étaient gardées au frais au milieu de blocs de glace et qui devait fermer ses portes au coucher du soleil. C’est un lien quasi fraternel qui l’unit, lui, l’artiste natif de Tombouctou, à Ibrahim Toukara, le maître des lieux, originaire de Gao.

Ibrahim a toujours voulu insuffler à son restaurant l’esprit de la jatigiya malienne, « l’hospitalité » en dialecte bambara, le plus parlé au Mali.

Son restaurant pittoresque est devenu, au fil du temps, un lieu de rencontre pour les artistes, les blogueurs et les activistes maliens. Ibrahim est aussi l’ambassadeur du mouvement international slow food, dont il fait la promotion sur les murs de son établissement.

L’animation euphorisante des rues de Bamako est un leurre. Le pauvre Mali vit des moments difficiles depuis 2012. Coup d’État, révolte nationaliste des nomades touaregs, puis prise de possession de la moitié nord-est du pays par des groupes djihadistes de la mouvance d’Al-Qaïda ont précipité en peu de temps le pays dans le chaos. L’entrée en scène des troupes françaises, puis des Casques bleus de l’ONU, a contribué à maintenir une grande partie du territoire, incluant Bamako, dans un calme relatif mais précaire. Les insurgés se sont repliés dans les zones semi-désertiques du Sahel et du Sahara, et y harcèlent les troupes maliennes et étrangères à coup de bombes artisanales, de tirs de roquettes et d’embuscades, sur un air de déjà-vu en Afghanistan.

Alors, Bamako a peur. Peur des attentats. Ses habitants ont encore en mémoire les attaques meurtrières d’un grand hôtel et d’un restaurant prisé des Occidentaux, trois ans plus tôt, commises par des commandos djihadistes.

— Dieu merci, Dieu nous protège de ces criminels qui ne pensent qu’à faire le mal! s’emporte mon chauffeur de taxi. Ce ne sont pas de vrais musulmans. Ce n’est pas l’islam, ça !

La culture malienne est par nature pacifique. Mais, à des centaines de kilomètres à l’est, des petites villes mythiques, bâties au bord du Niger, comme Gao ou Tombouctou, la perle du désert, sont désormais abandonnées par les touristes.

Je ne reconnais plus le Mali, que j’avais découvert en 1983, au cours d’un long périple en Land Rover sur des routes et des pistes sablonneuses qu’il fallait parfois deviner, mais aussi sur le pont du Koulikoro, un des bateaux à fond plat qui faisaient lentement le trajet sur le fleuve, de Bamako à Gao, lorsque le débit d’eau du fleuve le permettait.

La nuit, le pilote faisait confiance à l’un de ses hommes, campé à la proue du bateau, qui dirigeait la manœuvre au milieu de brebis parquées sur le pont avant, en observant la lune et les étoiles, et sondait à l’occasion le fond avec une grande perche pour éviter l’échouement.

Le Koulikoro ressemblait plus à un immeuble rectangulaire flottant qu’à un bateau de croisière. Il disposait de trois classes « confort », réparties sur trois ponts. La plus économique se trouvait en bas, au ras de l’eau. On y dormait, buvait le thé, cuisinait, mangeait, se lavait, faisait sa lessive, saignait des poules ou des moutons, tout ça à même le sol. La classe la plus « luxueuse » se trouvait en haut, avec ses cabines, le poste de pilotage et le carré du commandant.

Voyager sur le Koulikoro, c’était voir le Mali, ses paysages et ses villes traditionnelles, Ségou, Diré ou Mopti, défiler à 15 kilomètres/ heure, du lever du jour au coucher du soleil.

La lenteur est un luxe et la meilleure alliée pour qui veut découvrir un pays.

Voyager sur le Koulikoro, c’était admirer les dunes ocre du désert plonger doucement vers le fleuve.

Voyager sur le Koulikoro, c’était croiser des piroguiers aux commandes de leurs frêles embarcations.

C’était observer les pêcheurs en équilibre sur leur pirogue jeter au loin leurs filets d’un geste assuré.

C’était apercevoir des chameliers ou des nomades faire traverser le fleuve à leurs bêtes immergées jusqu’au cou, les yeux marqués par l’inquiétude.

À chaque escale, femmes, hommes et enfants se ruaient dans l’eau sablonneuse vers le Koulikoro avec des fruits, de la viande, du poisson, du lait, des tissus dans des bassines multicolores, posées sur la tête ou tenues à bout de bras…

J’avais longtemps rêvé de ce voyage à Tombouctou. Compte tenu de la richesse de son histoire mais aussi de l’imaginaire que ce nom légendaire inspire. J’imaginai une cité tapie entre les dunes qui ne se dévoilait qu’au dernier moment. Je découvris une ville au cœur d’une vaste plaine du désert, qui se livrait au bout d’une avenue sablonneuse qui, des années plus tard, serait surnommée « Les Champs-Élysées des ONG » !

Je n’ai pourtant pas été déçu par ce creuset millénaire religieux et culturel, carrefour de civilisations, halte depuis des siècles pour les commerçants-voyageurs, pour les caravanes de chameaux des marchands de sel. J’ai visité la Grande Mosquée Djingareyber, lieu emblématique aux murs en banco, mélange d’argile et de paille, et en branches de palmier. J’ai admiré de fragiles manuscrits anciens, rédigés par des oulémas sur du papier parchemin, sur du cuir ou de l’écorce, datés, pour les plus anciens, de l’époque médiévale. Ces documents, d’une valeur historique inestimable, traitaient aussi bien de tradition islamique que d’astronomie, de mathématiques, de philosophie ou de commerce.

Tombouctou, la mystérieuse, avec ses labyrinthes de rues étroites, ses portes de maisons en bois séché, craquelé par les rayons du soleil, s’ouvrait enfin à moi. Je profitais d’elle, même si elle était moins spectaculaire, d’un point de vue architectural, que je ne l’avais fantasmé.

Durant les quelques mois où les djihadistes ont régné dans la région, ils ont imposé leur sauvagerie et détruit à coup de pioches une grande partie du patrimoine religieux de la cité millénaire des « 333 saints » parce que jugés non conformes à la charia et aux idolâtres. Plusieurs mausolées ont aussi subi la fureur de l’obscurantisme. Des manuscrits immémoriaux ont été réduits en cendres. Mais la majorité de ces documents historiques ont échappé à leur vindicte, grâce au courage de citoyens, qui les avaient transportés en catastrophe à Bamako.

Comme tous les aventuriers du désert à cette époque, j’ai fait une dernière étape, plus à l’est, à Gao, avant de remonter plein nord vers l’Algérie, au volant d’un 4 X 4 chargé de jerricans d’essence et de pneus de secours.

C’était l’époque où l’on pouvait se perdre dans le désert. J’y ai bu du lait de chamelle, mangé des dattes, partagé le cérémonial des trois thés verts traditionnels sucrés, infusés dans une petite théière en tôle posée sur des braises, offerts au nom de l’hospitalité par un Touareg, sous la tente de son campement familial.

Dans des bleds aux rues sombres, à peine éclairées par des petits braseros, j’ai humé les effluves de viandes qui cuisent sur la braise.

Puis, quand venait le moment de m’endormir, je m’allongeais sur un lit de fortune, la tête dans les étoiles, bercé par des notes de musique dans l’air, par les voix des passants, par les aboiements timides des chiens, par tous ces bruits typiques d’une cité africaine qui veille tard.

Trente-cinq ans après ma découverte du Mali, mon hôtel à Bamako est protégé comme une base militaire. Et j’ai traversé Gao dans un convoi de Casques bleus allemands et de soldats maliens.

Boubacar, lui, n’est toujours pas retourné dans son Tombouctou natal. Il juge imprudent de voyager sur tout le territoire compris entre Mopti et Gao.

Mais un jour, la jatigiya soufflera à nouveau sur le pays, de Bamako à Tombouctou.

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