Michaelle Jean : Lettre au pays natal

Je me surprends à compter les jours, depuis celui fatidique du 12 janvier dernier où mon île natale a été éventrée, sa peau fissurée, son horizon défiguré.

Michaelle Jean : Lettre au pays natal, Haïti
Photo : Jake Wright / PC

Les images de destruction et de dévastation qui ont aussitôt déferlé sur les écrans du monde entier sont d’une violence inouïe. Ces images me sont insupportables, tant je sais qu’elles ne rendent qu’une infime partie de la souffrance et du désastre.

La secousse tellurique a enseveli et chamboulé des milliers de vies. Elle a saccagé et réduit en gravats tout un patrimoine qui portait en lui la mémoire d’un peuple aujourd’hui « sans dimanche au bout de ses peines », selon l’expression du poète René Depestre. Des pans entiers d’un imaginaire, singulier et collectif, d’une mémoire riche et séculaire, chargés de douleurs et de rédemption, de luttes quotidiennes pour exorciser le malheur, se sont écroulés comme un fétu dans la tourmente.

C’est un coup presque fatal à l’espérance, qui est depuis toujours une règle de vie dans ce pays, même quand elle ne tient qu’à un fil, même quand ce fil continue de s’user, sans pourtant se rompre.

C’est alors que l’on brandit le grand mot de « résilience » pour caractériser le peuple haïtien. Miséricorde ! Ce refrain aussi est insuppor­table. La résilience est le dernier recours des écorchés.

« Oui, mais il faut voir comment la vie s’organise autour du désastre, déjà », m’a affirmé le premier ministre d’Haïti, Jean-Max Bellerive, venu me rencontrer à Ottawa après la Conférence ministérielle préparatoire qui s’est tenue à Montréal sur la reconstruction d’Haïti. Oui, monsieur le premier ministre, devant tout ce qui s’est effondré, il faut tenir debout. Avec force conviction, vision, leadership et avec, en renfort, le soutien sans précédent de la communauté internationale.

Bien sûr, comme vous et combien d’autres, je m’accroche à cette perspective, pour ne pas sombrer. Pour ne pas désespérer alors que tant d’enfants, de femmes et d’hommes d’Haïti, nos sœurs et nos frères les plus démunis des Amériques, cherchent à raviver l’espoir. Je tente par tous les moyens de me persuader qu’il est possible de faire de cette épreuve inhumaine l’occa­sion d’une renaissance, d’un mouvement irrépressible vers un présent plus digne et un avenir meilleur.

Le 7 janvier 2010, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, Hédi Annabi, ce grand ami d’Haïti, mort cinq jours plus tard avec plusieurs membres de son équipe à Port-au-Prince sous les décombres du quartier général de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), déclarait : « Haïti est à un moment décisif de son histoire. On a vu se profiler à l’horizon, en 2009, l’espoir d’un nouveau départ. Il appartient aux Haïtiens, et aux Haïtiens seuls, de transformer cet espoir en réalité, en travaillant ensemble au service des intérêts supérieurs de leur pays. »

Ce sont précisément les signes de cet espoir que nous avions observés ensemble, Hédi Annabi et moi, du nord au sud du pays, d’Ennery aux Cayes en passant par les quartiers les plus sensibles de la capitale, il y a exactement un an. Mobilisés, dans nos rôles respectifs – lui pour l’ONU et moi pour le Canada -, pour constater, valider et soutenir les efforts louables de la société civile haïtienne après les quatre cyclones qui s’étaient abattus férocement sur le pays, provoquant de graves inondations et des coulées de boue qui ont fait des centaines de victimes, des milliers de sinistrés, et emporté sur leur passage les récoltes, les routes et les ponts.

On n’a toujours pas fini de désem­bourber la ville des Gonaïves, la plus touchée. Mais Haïti se remettait courageusement de cette catastrophe. De nombreux résultats positifs sur les plans économique et social laissaient présager des temps meilleurs, avec un taux de croissance de son PIB de 2,5 %, un allégement de sa dette de 1,2 milliard de dollars et l’annulation intégrale de cette dette par certains de ses partenaires financiers internationaux.

De plus, nommé envoyé spécial de l’ONU en mai 2009, le président Bill Clinton avait entrepris de changer l’image d’Haïti, de mettre en valeur son potentiel économique et de convaincre les pays donateurs et les investisseurs privés de faire un effort supplémentaire.

Dans le domaine de la sécurité, grâce à une étroite collaboration entre la Police Nationale d’Haïti et la Minustah, les conditions s’étaient améliorées. À un point tel, d’ailleurs, que les membres de la diaspora ont été nombreux à mettre le cap sur le pays natal pour les fêtes de Noël et du Nouvel An.

Mais, mais la suite, combien tragique et désespérante, nous la connaissons. À l’image de tous ces survivants de la catastrophe, qui lèvent les bras au ciel et implorent grâce et répit, nous sommes ahuris de voir des communautés entières en pagaille et tant de détresse peser sur ce petit pays des Amériques déjà fragilisé par une somme accablante de misères.

C’est un retour mille fois plus brutal à la case départ dans la cour des miracles. Les besoins sont incommensurables. Les défis tout autant. La route s’annonce longue, tortueuse et, n’en doutons pas, parsemée d’embûches qui met­tront patience et espoir à rude épreuve. Mais la tâche est cruciale et doit mener à la réussite. Chacune et chacun doivent y veiller sans réserve ni restriction.

Je nous invite toutes et tous à nous inspirer de la parole d’Édou, ce petit garçon rencontré il y a quelques années à Jacmel et qui m’a confié, du haut de ses 11 ans, une vérité bouleversante. « Ce qui doit changer en Haïti, m’a-t-il dit, c’est l’égoïsme, c’est le chacun pour soi et pour son clan. » Cette phrase, ô combien lumineuse, n’a jamais cessé de m’accompagner. Ce qui doit changer, c’est l’égoïsme, c’est le chacun pour soi et pour son clan. Je la cite sur tous les sentiers du monde où je m’engage, car elle ne vaut pas que pour Haïti.

Cher Édou, c’est aussi le mur de l’indifférence qui s’est en grande partie effondré sous la force des secousses. Les cœurs ont parlé. Au Canada, d’un bout à l’autre du pays, de nos plus petites localités de l’Arctique à nos plus grandes villes, des individus par milliers, des associations, des ordres professionnels, des artistes et des médias regroupés, des entreprises, nos gouvernements et nos institutions, tous ont senti le devoir d’inter­venir et d’assister. Tous répondent par des gestes volontaires, des initiatives d’une extraordinaire générosité. Tous sont résolus à soutenir de mille et une façons le peuple haïtien. Ce pacte fraternel avec Haïti s’est manifesté partout sur la planète, et l’on voit triompher et se répandre cette éthique du partage dont l’humanité a tant soif.

Cher Édou, le monde serait-il en train de changer ? Pour y croire, plus que jamais, il nous faut rêver grand !