Mon MP5 et moi

À Las Vegas, les casinos ont de nouveaux concurrents : des centres de tir où on vient en famille vider des chargeurs sur des cibles ennemies. Notre reporter est allé à la rencontre de ces Américains ordinaires…

Vivez l’expérience des fusils automatiques?!?» annoncent des publi­cités du centre de tir Machine Gun Vegas (MGV), placardées aux quatre coins de la ville.

Niché dans un immeuble en blocs de béton gris, dans une rue en retrait des grands hôtels-casinos du «?Strip?», le MGV ne paie pas de mine de l’extérieur. Mais à l’intérieur, l’atmosphère ressemble davantage à celle d’un bar que d’un centre de tir.

«?Je voulais créer un endroit luxueux et confortable, avec de belles filles pour montrer toute notre gamme de fusils?», m’expli­que le directeur de l’exploita­tion du MGV, Chris Redmond, un athlé­tique quadragénaire longtemps membre d’une équipe d’inter­vention tactique au Kentucky.

Dès mon arrivée, j’ai été entraîné vers une table de style bistrot par une grande hôtesse en petite tenue, qui m’a offert un survol du «?menu?» de l’endroit. «?Es-tu du type gangster???» m’a-t-elle demandé avant de m’expli­quer le forfait «?crime organisé?», qui propose, pour 129,99 $, l’essai de trois armes populaires au temps d’Al Capone. Le centre offre une douzaine d’autres forfaits, dont le «?femme fatale?» (une mitrail­lette Uzi et une arme de poing), le «?Deuxième Guerre mondiale?» (trois armes utilisées par les États-Unis et leurs alliés dans le conflit de 1939-1945) et le forfait «?enfant?», qui permet aux mineurs de manier une carabine de calibre .22. Pour 799 $, les clients peuvent tester 16 types d’armes et avoir accès à une zone VIP.

J’opte pour le forfait «?débutant?», qui me donne droit à une arme de poing Beretta et au pistolet mitrailleur MP5.

Avant de conclure la transaction, ma gun girl (c’est son titre officiel) me fait promettre que je ne tirerai sur personne. Elle s’assure que je ne suis pas sous l’effet de la drogue ou de l’alcool. Que je ne souffre d’aucune maladie mentale. Et… c’est tout. Elle ne procède à aucune autre vérification avant de m’accompagner près de l’allée de tir, où m’attend un ancien militaire (la plupart des guides du MGV sont issus de l’armée ou des corps de police).

«?C’est l’arme idéale pour vider une pièce?», me dit le guide en m’expliquant com­ment manier mon MP5 (pour Maschinenpistole 5), un fusil d’assaut de fabrication allemande capable de tirer 12 balles à la seconde.

Ma gun girl m’avait spontanément offert de mitrailler Ben Laden, la cible la plus populaire parmi les clients. Mais vérification faite, mon guide m’informe que l’effigie de l’ex-ennemi public numéro un des États-Unis est en rupture de stock… En guise de consolation, il me suggère de m’exercer sur la cible la plus «?populaire?» après Ben Laden, celle d’un terroriste anonyme, un Arabe coiffé d’un keffieh et muni d’une ceinture d’explosifs.

Une famille s’amuse au stand de tir d’un Bass Pro Shops. Dans la soixantaine de mégamagazins de la chaîne, on trouve un choix infini d’armes, qui vont du fusil de chasse à la version civile du M16 de l’armée américaine.

(Photo : Terry Wild/Terry Wild Stock)

Mon casque antibruit sur les oreilles, la crosse du fusil bien calée au creux de mon épaule, je retiens mon souffle avant de me décider à ouvrir le feu. L’œil rivé sur le viseur optique, je dirige mes premières salves vers le cœur, le ventre et le cou de ma «?victime?», avant de vider mon chargeur sur sa tête.

Une forte odeur de poudre noire me monte aux narines quand je mets fin à la fusillade, les mains tremblantes.

«?Beau travail?», me félicite mon guide en rapportant ma cible criblée de balles.

De retour dans la partie bar du centre de tir, j’entends des clients discuter fébrilement du choix de leurs armes.

«?J’ai toujours rêvé d’essayer une arme automatique?», m’expli­que Brady Clarke, un résidant du Dakota du Nord qui a décidé de venir au MGV sur un coup de tête, après avoir vu une publicité. Son fils Zach, 17 ans, a opté pour le forfait «?jeux vidéo?». «?C’est cool, je vais pouvoir uti­liser les mêmes armes que celles que j’emploie dans mon jeu préféré, Call of Duty?!?»

Selon le directeur de l’exploitation, Chris Redmond, la popularité des jeux vidéo n’est pas étrangère au succès de son centre de tir. «?Ça explique une bonne partie de notre chiffre d’affaires?», dit-il.

Redmond n’est pas le seul à avoir flairé la bonne affaire. Pas moins de quatre autres com­merces semblables ont ouvert leurs portes à Las Vegas dans la dernière année. Le MGV envisage déjà d’ouvrir un autre centre plus près des grands hôtels-casinos du «?Strip?».

Chris Redmond aimerait aussi que son entreprise prenne de l’expansion ailleurs au pays. Mais dans plusieurs autres États, comme la Californie, il se bute à une réglementation beaucoup plus stricte sur les armes à feu, en particulier sur les fusils automatiques, déplore ce membre en règle de la puissante National Rifle Association (NRA, le lobby des armes). «?Si seulement les lois étaient aussi souples partout ailleurs…?»

Pour les amateurs de chasse et pêche, le magasin Bass Pro Shops de Denver est un véritable parc d’attractions. Assez vaste pour accueillir 31 Airbus A380, il abrite un centre de formation pour chasseurs, un mur d’escalade, un troupeau de cerfs empaillés et un immense aquarium, où barbotent des centaines de poissons exotiques.

Mais pour Rob Mitchell, 28 ans, la principale attraction se situe au deuxième étage, derrière un comptoir où s’alignent des milliers d’armes à feu. En plus d’une panoplie de carabines et de revol­vers, le magasin offre un large éventail d’armes de type militaire. Et c’est en plein ce que recherche Mitchell, qui a arrêté son choix sur le fusil semi-automatique AR 15, version civile du M16, utilisé par l’armée américaine.

«?J’ai une petite ferme, ça va être utile pour éliminer la vermine?», m’explique-t-il d’un air nonchalant quand je lui demande à quoi pourra bien lui servir un fusil d’assaut conçu pour les forces armées…

Il compte aussi s’en servir dans des concours de tir à la cible, avec des amis militaires. «?Quand ils quittent l’armée, les gars veulent tous s’acheter des fusils d’assaut?», dit Mitchell, lui-même issu d’une famille de militaires. «?Ils se moquent des autres armes, disant que ce n’est pas « la vraie affaire »?», ajoute-t-il en riant.

Avec le AR 15, Mitchell aura en main la même mitraillette que celle utilisée par James Holmes dans la fusillade qui a fait 12 victimes cet été lors de la première représentation du nouveau Batman, dans un cinéma d’Aurora, en banlieue de Denver. Le tueur s’est d’ailleurs procuré deux de ses quatre armes ici même, au Bass Pro Shops, quelques mois avant le drame.

Mitchell le sait. Et à vrai dire, il s’en fiche. «?Holmes était décidé à tuer, dit-il. S’il n’avait pas acheté ce fusil, il aurait pu fabriquer une bombe. Ça aurait fait beaucoup plus de victimes, croyez-moi.?»

Comme beaucoup d’autres chasseurs du Colorado, il craint maintenant que le gouvernement ne prenne «?prétexte?» de la tuerie pour resserrer le contrôle sur les armes à feu.

Dans les semaines qui ont suivi le massacre, les ventes d’armes ont d’ailleurs bondi au Colorado. Beaucoup de résidants ont senti le besoin de prendre en main leur propre sécurité. D’autres ont jugé bon de faire des provisions avant le prochain scrutin présidentiel, qualifié par la NRA de «?plus dangereuse élection de notre existence?». Si Obama gagne, dit le président de la NRA, Wayne LaPierre, «?il mènera une guerre sans merci contre le cœur et l’âme de l’Amérique?».

LaPierre peut dormir sur ses deux oreilles.

Au lendemain de la tuerie d’Aurora, Obama a bien soutenu que la place des fusils d’assaut était «?sur les champs de bataille, pas dans les rues?». Mais il s’est aussi empressé de souligner qu’il respec­terait le deuxième amendement de la Constitution, qui protège le droit de posséder des armes. Et il est depuis resté muet sur la question du contrôle des armes.

Tout comme il était resté muet à la suite de son dernier grand discours sur ce sujet, après l’atten­tat contre la représentante Gabrielle Giffords, en janvier 2011, en Arizona. D’un ton grave, le président avait alors invité les Américains à oser «?revoir leurs positions?» et les avait conviés à une «?conversation nationale?» sur la sécurité des armes à feu.

Mais cette grande «?conversation?» n’a jamais eu lieu. Et selon beaucoup de partisans d’un plus grand contrôle des armes, elle n’aura sans doute jamais lieu. Le prix politique à payer, dans plusieurs États clés, serait simplement trop important, admet-on au sein même du Parti démocrate. De nombreux représentants et sénateurs risqueraient de perdre leur siège si le contrôle des armes devenait un enjeu électoral.

Résignés, nombre de commentateurs démocrates reconnaissent carrément la victoire de la «?culture des armes?».

«?La violence, imbriquée dans nos cerveaux de l’âge de pierre, est notre alter ego?», se désole dans son populaire blogue Bill Moyers, 78 ans, ancien secrétaire de presse du président Johnson au cours des années 1960. «?Elle est tellement ancrée en nous que ses éruptions toxiques ne nous choquent même plus, sauf pendant de courts instants, comme lors de cette tuerie au Colorado.?»

***

La folie des armes en chiffres

Un Américain risque sept fois plus de périr sous les balles d’une arme à feu qu’un Canadien.

 

États-Unis

Nombre d’homicides au moyen d’une arme à feu en 2009?: 11 493

Taux pour 100 000 habitants?: 3,7

Canada

Nombre d’homicides au moyen d’une arme à feu en 2010?: 170

Taux pour 100 000  habitants?: 0,5

 

Aux États-Unis, 68 % des homicides sont commis avec une arme à feu?; au Canada, 31 %.

(Sources?: Statistique Canada, National Center for Health Statistics)

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Les armes d’assaut aux États-Unis…

L’ancien président Bill Clinton avait fait voter en 1994 une loi qui interdisait l’achat d’armes d’assaut. Mais cette loi est arrivée à échéance en 2004 et n’a jamais été en vigueur depuis. Seule une poignée d’États (dont la Californie, le New Jersey et New York) imposent des restrictions sur la possession d’armes d’assaut.

Ailleurs, la loi n’oblige généralement le vendeur qu’à vérifier les antécédents judiciaires de l’acheteur.

… Et au Canada

La Loi sur les armes à feu interdit la possession d’armes automatiques, sauf à certaines fins, comme le tir à la cible ou l’ajout à une collection.

Idem pour les armes semi-automatiques, considérées comme des armes à utilisation restreinte.

En plus d’un permis spécial, il faut, pour acquérir de telles armes, obtenir un certificat d’enregistrement et une autorisation de transport.

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Nombre d’armes à feu en circulation

États-Unis

290 millions soit 96 armes pour 100 personnes

Canada

9,95 millions soit 31 armes pour 100 personnes

(Sources?: ATF, Small Arms Survey 2007, GRC, Statistique Canada)

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Quelques armes parmi les plus populaires aux États-Unis

AR 15?: 1 300 $

Revolver Smith & Wesson Model 10?: 719 $

Mini Uzi 9 mm?: 1 179 $

Glock 17?: 550 $

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