Mongolie : si Gengis Khan voyait ça !

Depuis que le sous-sol de la Mongolie a révélé ses richesses longtemps inexploitées, le pays des yourtes et des nomades est en pleine métamorphose. Et les entreprises canadiennes sont au rendez-vous !

Depuis que le sous-sol de la Mongolie a révélé ses richesses longtemps inexploit
Photo : Jean-Frédéric Légaré-Tremblay

En entrant dans le quartier privé, sous le regard passif du gardien, j’aperçois les Bentley, Mercedes et BMW cordées aux portes de monumentales maisons multicolores, qu’on jurerait catapultées des banlieues cossues de Californie. Une jeune Mongole de 10 ans, qui discute au cellulaire dans un anglais impeccable, interrompt sa conversation en m’apercevant. « Voulez-vous parler aux adultes ? Ils sont dans la maison. » En se faufilant entre les deux VUS Lexus garés dans l’entrée, elle lance qu’elle ne veut pas aller au parc d’attractions d’Oulan-Bator avec ses amis pendant l’après-midi. « J’aime mieux Busch Gardens, bon ! »

À notre sortie de la maison, une heure plus tard, Oyumaa, la traductrice qui m’accompagne, habituellement réservée, ne tarde pas à exploser : « Ce n’est pas la Mongolie, ça ! Des quartiers privés ! Mais de quoi ont-ils peur ? Ce n’est pas la façon mongole de vivre, ça, séparés les uns des autres ! »

Le boum minier que connaît la Mongolie a provoqué une avalanche d’investissements étrangers, qui sont en voie de métamorphoser le pays des steppes et des nomades. Il n’est plus rare d’entendre que la Mongolie, pays de 2,8 millions d’habitants coincé entre la Russie et la Chine, aura sous peu l’économie la plus florissante de la planète. L’année 2011 a commencé avec une croissance économique de 6,1 %, qui a atteint 20,8 % au troisième trimestre ! Et le FMI s’attend pour l’an prochain à ce qu’elle soit de 23 %…

Le Canada, qui a comme affinités avec la Mongolie les grands espaces nordiques, une petite popu­lation, de puissants voisins et un sous-sol riche en ressources minières, y est devenu le deuxième investisseur étranger, derrière la Chine. Le tout, ou presque, injecté dans le secteur minier.

Dans cette Mongolie qui fut communiste jusqu’en 1991, où environ le tiers de la population vit encore sous le seuil de la pauvreté et où le PIB par habitant n’atteint à peine que quelque 3 000 dollars, ce développement en surchauffe a ravivé une flamme nationaliste et réveillé le Gengis Khan qui sommeillait en chacun des Mongols… Il a aussi fait apparaître des écarts grandissants entre une minorité qui s’enrichit à coups de millions, une classe moyenne qui peine à s’adapter à la hausse fulgurante du coût de la vie et une population miséreuse issue de la campagne, qui, attirée par les richesses de la ville et chassée par les hivers difficiles, s’agglu­tine par centaines de milliers à Oulan-Bator.

Au cœur de la capitale, sur la place Sükhbaatar, où se trouvent le parlement, la Bourse et l’opéra, l’hôtel Central Tower de la chaîne de luxe Shangri-La abrite depuis deux ans les marques Louis Vuitton, Emporio Armani, Hugo Boss, Ermenegildo Zegna, Montblanc… Peace Avenue, la principale artère d’Oulan-Bator, est congestionnée du matin au soir. Les voitures de 100 000 dollars se faufilent et klaxonnent sans arrêt parmi les véhicules usagés importés de Chine ou de Corée. Un choc pour tout visiteur.

Concentrés surtout dans la partie sud de la capitale – que les urbanistes voulaient pourtant garder verte -, les grues et les squelettes en béton de tours de condos et de bureaux dominent l’hori­zon. Aux quatre coins de la ville, les centres commerciaux poussent au milieu des bâtiments austères construits à l’époque communiste.

L’activité immobilière a pris de la vigueur il y a une dizaine d’années, avant de réellement décoller il y a trois ans, explique l’architecte à la retraite Ayur Hishigt, qui a été directeur de l’Institut d’État de la construction à l’époque communiste. Un gigantesque contraste avec le début des années 1990, dit-il, temps où « c’était le chaos » !

À l’instar des anciennes républiques soviétiques, la Mongolie a connu des années de misère après la chute du communisme, en 1991. L’inflation a gonflé jusqu’à atteindre les trois chiffres et l’économie dans son ensemble s’est contractée du tiers. Les Mongols ont même fait la triste expérience de la pénurie de denrées alimentaires.

Confortablement assis dans sa maison neuve de trois étages au cœur du quartier à accès contrôlé, un père de famille de 53 ans raconte avoir fait la queue à l’épicerie pour se procurer du pain dans les années 1990. Professeur d’université et chercheur, il a décidé de se lancer dans les affaires il y a une dizaine d’années, afin de nourrir sa famille. Après avoir pataugé dans des activités louches – il se garde de donner des détails et refuse que l’on publie son nom -, il a fait fortune dans le commerce de voitures Lexus et de fourrures. « Les gens veulent de plus en plus de produits de luxe », traduit en anglais pour cet homme unilingue mongol son fils de 18 ans. Ses affaires sont en croissance rapide depuis deux ou trois ans. L’explication tient en deux mots, dit-il : boum minier.

Le gouvernement répète à qui veut l’entendre que dans le sous-sol de la Mongolie se trouvent des réserves non exploitées de cuivre, de charbon, d’or, de terres rares et de bien d’autres ressources parmi les plus vastes du monde. Surnommé « Mine-golia » en anglais, le pays est aujourd’hui l’objet de convoitise des compagnies minières de partout. Tirés par l’effervescence dans ce secteur, les investissements étrangers affluent à coups de milliards.

Des sociétés minières canadiennes explorent ou exploitent déjà le sous-sol mongol, mais un chantier minier s’impose par son gigantisme : Oyu Tolgoi (« colline turquoise »), que la vancouvéroise Ivanhoe Mines est en train de construire en partenariat avec le géant anglo-australien Rio Tinto au cœur du désert de Gobi, tout près de la frontière chinoise.

Lorsque le Fokker d’Aero Mongolia se pose sur la piste de terre après une heure et demie de vol depuis Oulan-Bator – la seule autre façon de s’y rendre étant de rouler pendant deux jours sur les pistes cahoteuses du Gobi -, les passagers débarquent au milieu du désert, où paissent les troupeaux de chameaux et de chevaux ainsi que les antilopes. Après que nous eûmes parcouru sept kilomètres en jeep sur une route de terre, d’immenses bâtiments bleus et des grues apparaissent. Véritable petite ville, la mine de cuivre et d’or emploie 14 000 personnes. Mongols, Chinois, Australiens, Canadiens, Philippins… une trentaine de nationalités besognant à des températures de 40 °C l’été et de – 30 °C l’hiver.

« OT » est l’enjeu économique, politique et le sujet de discussion numéro un en Mongolie. Il aura fallu à la société minière canadienne six ans de négociations avec le gouvernement mongol pour parvenir à une entente, en 2009.

L’accord, qui attribue 34 % des parts au gouvernement, ne fait pas que des heureux. Le ministre des Mines a déclaré l’automne dernier qu’il voulait rouvrir l’entente, pourtant signée pour 30 ans avec Ivanhoe Mines (qui a depuis cédé la majorité de ses parts à Rio Tinto), et hausser sa participation à 50 %. Le gouvernement a baissé pavillon deux semaines plus tard, mais les investisseurs étrangers appréhendent la prochaine poussée de nationalisme chez les dirigeants, qui jouent de plus en plus la carte populiste à l’approche des élections législatives de juin.

Même s’il reconnaît qu’il vend de plus en plus de Lexus et de manteaux de fourrure grâce au boum minier, le riche père de famille n’hésite pas à dire que son pays n’en profite pas assez. « Gengis Khan nous a laissé des ressources inouïes à exploiter. Cette industrie minière est un test pour nous, parce que les entreprises étrangères profitent de nos richesses, pas nous. Nous n’avons pas besoin de tous ces investissements étrangers. »

Si l’extérieur de sa maison a l’apparence d’une hacienda californienne, l’intérieur transpire la Mongolie du sous-sol au grenier. Lorsque je lui en fais la remarque, son fils lance : « Nous sommes fiers d’être mongols, voilà tout ! »

Hormis les écrans plasma, la baignoire à remous et les lustres en cristal qui respirent le luxe clinquant à l’occidentale, les pièces cen­trales de chacun des trois étages reproduisent la forme circulaire de la yourte, l’habitation traditionnelle des nomades. Sur les murs, des images bucoliques de la steppe sont alignées à côté d’un morin khuur, instrument à cordes tradi­tionnel, et d’une photo du patriarche prise au parlement et sur laquelle on a ajouté, grâce à Photoshop, le del, le costume traditionnel. Au milieu de la salle de séjour trône le portrait de Gengis Khan, haut de deux mètres. Le fils s’appelle d’ailleurs Temujin, prénom du légendaire conquérant…

Gengis Khan, à l’origine du plus vaste empire jamais fondé – il s’étendait au 13e siècle du Viêt Nam à la Sibérie et de la Corée jusqu’à l’Ukraine -, fait un retour en force dans son pays d’origine, après avoir été banni par les communistes, comme tous les autres symboles nationalistes.

« C’est lui qui a uni tous les Mongols et bâti notre pays », dit avec enthousiasme une Mongole de 42 ans vêtue de son del en soie bleue, dans l’observatoire perché au sommet de la statue du héros national, érigée dans la steppe à une heure de route d’Oulan-Bator. « Il nous faut un nouveau Gengis Khan pour rendre la Mongolie forte et nous redonner nos richesses ! »

Convaincus de ne pas obtenir leur juste part des revenus générés par l’activité minière, les Mongols les moins fortunés doivent également encaisser le coup de l’inflation galopante qui accompagne la croissance économique débridée. En 2011, le taux d’inflation de 10,2 % pour les produits de consomma­tion était parmi les trois plus élevés d’Asie. Et le FMI prévoit qu’il passera à près de 15 % en 2012.

La hausse du coût de la vie inquiète Densmaa, une veuve de 55 ans qui habite dans l’un des vastes immeubles d’appartements que les dirigeants communistes ont cordés les uns à la suite des autres à l’ouest du centre-ville. Même s’ils datent des années 1980 seulement, leurs façades blanches et bleu pâle sont déjà défraîchies. Dans les cages d’escalier sombres, la peinture s’écaille, les marches en béton s’effritent et les gros tuyaux d’eau chaude irradient. On suffoque. (Les autorités municipales commandent le thermostat de la ville entière. Frisquet ou glacial, on chauffe de la mi-septembre à la mi-mai.)

« Les prix montent très, très vite, affirme Densmaa. Un kilo de riz me coûtait 1  000 tugriks [80 ¢] il y a trois ans. Maintenant, il m’en coûte 2 000. Le coût des billets d’autobus, lui, a doublé en deux ans. Mais cela fait longtemps que ma pension n’a pas augmenté. »

L’État verse 100 000 tugriks (80 dollars) par mois à cette géologue à la retraite depuis qu’elle a perdu son emploi, en 1991, lorsque la société minière publique pour laquelle elle travaillait a été privatisée. La somme couvre tout juste son loyer, et ses trois enfants lui versent de quoi payer le reste. « Mais la vie coûte de plus en plus cher pour eux aussi ! »

Grâce à la rente minière qui renfloue les coffres du pays, l’État envoie depuis l’automne à chaque personne un chèque de 21 000 tugriks (17 dollars) par mois. Et il s’apprête à distribuer, à tous les Mongols nés avant le 31 mars 2011, 10 % des parts du mégachantier minier de Tavan Tolgoi, qui devrait devenir sous peu la plus grande mine de charbon à coke du monde. Le gouvernement espère ainsi montrer aux Mongols que l’exploitation minière peut leur être bénéfique. Il souhaite également enrayer en partie la pauvreté qui ronge les « quartiers des yourtes », ces banlieues malfamées d’Oulan-Bator où s’entassent les nomades qui quittent la campagne pour tenter leur chance en ville, dans l’espoir de profiter du pactole généré par l’activité minière.

Nul besoin d’aller très loin du centre-ville pour apercevoir des yourtes entassées sur de petits terrains divisés par des clôtures de métal rouillé ou de bois recyclé. Environ la moitié du 1,2 million d’habitants d’Oulan-Bator – soit près du quart de la population nationale – vivent désormais dans ces quartiers, qui tapissent les collines entourant la ville.

Aux limites de la capitale, derrière la rangée de collines qui la borde du côté nord, Solongo, une femme de 26 ans, habite avec sa mère et sa fille de 5 ans dans la yourte que la famille traîne depuis plus d’une trentaine d’années. Son frère et le fils de celui-ci habitent dans la yourte voisine. Jadis nomade, la famille a quitté la steppe où elle vivait, à 1 500 km d’Oulan-Bator, il y a deux ans, après qu’un hiver particulièrement rude – un dzud – eut ravagé ses 200 moutons, 30 vaches et 40 chèvres. « Je suis venue pour travailler. Sans animaux, on ne pouvait plus vivre décemment dans la steppe », explique Solongo, en préparant le thé au lait salé sur le petit poêle installé au milieu de la yourte. Sur le mur circulaire, des tapis illustrent des paysages de la steppe, à côté du vieux réfrigérateur et de la machine à laver déglinguée.

L’endroit a beaucoup changé en deux ans, raconte-t-elle. « Lorsqu’on est arrivés, on était presque seuls. Certains avaient encore des bêtes. Maintenant, il n’y a plus de place pour les animaux. Notre terrain est entouré d’autres yourtes, une clinique a été bâtie un peu plus loin et il y a une petite école en construction tout près de là. »

Toutes les rues, en terre, sont crevassées : l’été, le quartier est régulièrement inondé. L’électricité a été installée il y a un an, mais il n’y a aucun système d’égout et d’aqueduc. Les habitants doivent aller chercher leur eau au puits communal et se creuser des latrines derrière la yourte…

« Les quartiers des yourtes n’existaient pas il y a 20 ans », rappelle Badruun Gardi, directeur général de la fondation Zorig, l’une des ONG les plus connues de Mongolie. « On estime qu’entre 20 000 et 50 000 personnes viennent s’y établir chaque année », ajoute ce jeune homme qui, à 24 ans, vient de rentrer de Californie, où il a étudié à l’Université Stanford.

La Mongolie compte près d’un tiers de nomades, mais les vagues de migration vers Oulan-Bator sont particulièrement fortes lorsque les dzud déciment les troupeaux, ce qui fut le cas trois hivers d’affilée. Dans le nord-ouest du pays, il y a deux ans, la température était restée figée la nuit à – 48 °C en moyenne pendant presque 50 jours ! Quelque huit millions de vaches, de chèvres, de yaks, de chameaux, de chevaux et de moutons avaient péri dans toute la Mongolie.

De nombreux nomades espèrent trouver en ville de meilleurs soins de santé, des écoles pour leurs enfants et des possibilités d’emploi, explique Badruun Gardi. « La vie peut être dure à la campagne », convient-il. Mais en débarquant ainsi en grand nombre à Oulan-Bator, les nomades posent un problème énorme. « Et de plus en plus grave. »

En plus de connaître des problèmes d’infra­structures, de salubrité, d’alcoolisme et de vio­lence, les quartiers des yourtes crachent dans l’air la fumée du charbon, mais aussi du bois et de toutes les autres matières combustibles utilisées pour chauffer les petites habi­tations. Ce qui place Oulan-Bator au deuxième rang des villes les plus polluées du monde, selon l’Orga­nisation mondiale de la santé. « Et ce n’est qu’une moyenne de l’année ! Venez en hiver, lorsqu’il fait – 40 °C et que les poêles chauffent à plein régime dans ces quartiers, et vous verrez que la ville est, à cette période-là, la plus polluée de la planète ! » assure Badruun Gardi.

Avant de monter dans sa Lexus pour aller au parc d’attractions d’Oulan-Bator avec les enfants, l’homme d’affaires tenait à conclure sur une note positive, fidèle à la croyance répandue en Mongolie que les pensées influencent le destin. « Les choses changent à un rythme fou, ici. Et il y a un risque réel que nous soyons affligés par la « malédiction des ressources ». Mais nous n’avons jamais été pauvres, même quand nous faisions la queue pour avoir du pain. La Mongolie est riche. Et c’est aux Mongols d’en profiter. »

La mine de la démesure

– Oyu Tolgoi deviendra l’une des trois plus grosses mines de cuivre du monde lorsque débutera la production, en 2013.

– Aussi pourvu d’or, le complexe devrait produire annuellement des richesses équivalant au tiers du PIB du pays lorsqu’il fournira son plein rendement, vers la fin de la décennie.

– Investisseurs : Ivanhoe Mines, de Vancouver, et le géant anglo-australien Rio Tinto.

– L’investissement, de près de six milliards de dollars, équivaut au PIB de la Mongolie.

Le retour de Gengis

Son nom et son image sont partout. L’aéroport Gengis-Khan, l’hôtel Gengis-Khan, la bière, la vodka… Son portrait géant est dessiné sur le flanc d’une des collines entourant la capitale, et sa statue, bien assise au sommet des marches du parlement national.

À une heure de route d’Oulan-Bator, un Gengis Khan à cheval surgit de la steppe au bout de laquelle pointent les montagnes du parc national de Terelj. Du haut de ses 40 m, le regard défiant tourné vers la Chine – les Mongols entretiennent leur rancœur depuis la domination chinoise, qui a duré 300 ans, jusqu’au début du 20e siècle -, le conquérant scintille, coulé dans 250 tonnes d’acier inoxydable.

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse Nord-Sud, offerte par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et l’Agence canadienne de développement international.