Mort d’Oussama Ben Laden : quel avenir pour al-Qaida ?

Après une décennie de traque, les Américains ont finalement mis la main sur Oussama Ben Laden, le chef d’al-Qaida, dans une villa du Pakistan. Quelles répercussions sa mort aura-t-elle sur l’organisation islamiste et sur la lutte des Américains contre le terrorisme ? Deux experts du Moyen-Orient, Sami Aoun et Pierre-Alain Clément, analysent la situation.

Après une décennie de traque, les Américains ont finalement mis la main sur Ouss
photo : AP/PC/R. Yousafzai

Sami Aoun est professeur titulaire au département de science politique de l’Université de Sherbrooke et spécialiste du Moyen-Orient.

Pierre-Alain Clément est chercheur en résidence à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

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L’événement marque-t-il un tournant dans l’histoire des États-Unis et du terrorisme ?

Pierre-Alain Clément : Le symbole est fort. Ça arrive vers la fin du mandat d’un président qui a voulu renier la politique néoconservatrice américaine ayant marqué le début des années 2000. Obama ferme donc symboliquement le chapitre Al-Qaïda. Mais dans la réalité, les facteurs qui créent des vocations djihadistes sont toujours présents.

Sami Aoun : Depuis 2001, Al-Qaïda a perdu beaucoup de son lustre dans la rue, auprès des élites et dans les médias du monde arabe. En cette période de printemps arabe, on se préoccupe plutôt de démocratie et de bonne gouvernance. Les slogans qu’on scande dans la rue ne se rapportent nullement à ceux de Ben Laden et d’Al-Qaïda. En ce sens, Ben Laden était déjà mort, politiquement. Il a été devancé par l’humeur, les convictions et l’ambition d’une grande majorité des peuples arabes et musulmans.

Oussama Ben Laden occupait-il encore une place importante dans Al-Qaïda ?

P-A C : Il était important parce qu’il était le chef charismatique à l’origine de l’organisation. C’est le charisme et l’argent de Ben Laden qui ont permis à Al-Qaïda de connaître le succès. Sa disparition enlèvera des moyens monétaires à l’organisation, c’est certain. Mais dans la péninsule arabique ou au Maghreb, Al-Qaïda fonctionnait déjà de façon assez autonome.

SA : Il n’avait plus tellement d’influence sur la logistique et l’organisation des attentats. D’abord parce que son expertise en matière de sécurité et de forces armées était limitée. Cette partie des opérations était plutôt prise en charge par des assistants, comme Abou Yahya al-Libi. Ensuite, parce que sur le plan logistique, il était devancé par Ayman al-Zawahiri, un homme plus cérébral et idéologue.

Plusieurs voient d’ailleurs ce dernier comme le successeur de Ben Laden.

P-A C : Mais Ayman al-Zawahiri n’a pas le charisme et la stature de Ben Laden. Ceux qui se sont joints à Al-Qaïda en prêtant allégeance à Ben Laden vont peut-être songer à partir. De plus, avec la disparition probable de l’apport monétaire de Ben Laden, il va sans doute y avoir des problèmes d’organisation.

SA :Comme ça arrive toujours dans ce genre de mouvance, la disparition du leader laisse place à la zizanie et aux chicanes. La mort de Ben Laden pourrait ouvrir la voie à des conflits internes teintés de régionalisme, entre gens du Yémen et du Maghreb, par exemple.

Laisse-t-il Al-Qaïda en meilleure ou en moins bonne position qu’il y a 10 ans ?

P-A C : Le 11 septembre 2001, c’était le « sommet » de la carrière d’Al-Qaïda. L’organisation était à son apogée. Depuis, son influence a beaucoup diminué. Dans les faits, Ben Laden ne faisait plus grand-chose, et Al-Qaïda non plus. Ce sont les talibans qui abattent tout le travail en Afghanistan et au Pakistan.

SA : Faute de pouvoir atteindre des cibles américaines et militaires, Al-Qaïda a commencé il y a quelque temps à s’en prendre à des cibles « molles », comme les sites touristiques. Ça a terni l’image de l’Islam et nui aux intérêts des sociétés arabes. Il y a, là-bas, une prise de conscience du fait que les dommages et dégâts de l’approche « benladenienne » ont surpassé les bienfaits qu’on pouvait en tirer.

Un nouveau chef, même s’il réussissait des attentats spectaculaires dépassant ceux du 11 septembre 2001, n’arriverait probablement pas à soulever la foule et à regagner les esprits des musulmans.

Maintenant que l’ennemi numéro un est tombé, que feront les Américains : intensifier la lutte contre le terrorisme ou plutôt relâcher un peu les efforts ?

P-A C : La mort d’Oussama Ben Laden ne viendra pas changer quoi que ce soit à l’image d’Obama dans les pays arabes. Oui, l’antiaméricanisme y est populaire, mais les actions et l’idéologie d’Al-Qaïda ne sont pas approuvées par la majorité. Il est peu probable que l’on voie des réactions négatives venant du monde arabe.

En ce moment, les ambassades et les consulats sont sur les dents. On craint des attentats. Mais à long terme, je crois qu’Obama va en profiter pour concrétiser sa promesse de se retirer d’Afghanistan en juillet 2011. Ça lui fournit une occasion en or.

Cette guerre est perdue, et la décision de se retirer est chaque jour plus difficile à prendre. Il y a ici quelque chose qui atténuerait l’image d’une défaite.

SA : Obama a amené au Moyen-Orient une nouvelle approche qui n’est pas celle de l’incursion militaire directe, mais plutôt du soutien moral et politique des changements. Avec la mort de Ben Laden, les Américains vont pouvoir se retirer un peu et continuer à limiter leurs interventions militaires.

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