Nager vers l’enfer

Aussi dangereux soit-il, le fleuve Suchiate demeure la voie la plus empruntée par les sans-papiers qui veulent rejoindre le train qui mène aux États-Unis.

Le courant est fort dans les eaux brunâtres du fleuve Suchiate à la hauteur de Ciudad Hidalgo, ville frontière mexicaine, tout près du Guatemala. Dans un va-et-vient incessant, des Indiens guatémaltèques, torses nus, font traverser des marchandises sur des balsas, de petits radeaux montés sur des chambres à air, qu’ils attachent à leur taille avec une corde. Le soleil leur brûle la peau. Une fois accostées, les embarcations sont déchargées et les caisses sont rapidement entassées dans des camions, qui disparaissent tout aussi vite.

Ce côté-ci du fleuve Suchiate ressemble à n’importe quel petit port prospère du monde. Un port illégal. Si les marchands font des affaires d’or, c’est surtout parce qu’ils évitent le contrôle du poste douanier, situé à quelques mètres de là. Farine de maïs, sauce tomate, chips et biscuits, une quantité impressionnante de produits de contrebande sont déchargés de jour comme de nuit. Avec, parmi les denrées, des valises remplies de billets de banque ou d’armes.

Les balsas sur lesquels traversent les marchandises sont des bouées de sauvetage pour les migrants qui ne savent pas nager. Ceux-ci paient des Indiens pour qu’ils les fassent traverser. Mais une fois sur l’autre rive, ils mettent les pieds en enfer.

À travers le brouhaha et le tumulte, des gaillards vêtus de l’uniforme militaire demandent leurs papiers d’identité à ces clandestins effrayés et sans le sou. Brandissant la menace de l’expulsion, ils exigent une mordida (pot-de-vin), un impôt obligé. « Un simple geste de routine », raconte un Guatémaltèque habitué au trajet, à qui l’on vient d’extorquer ainsi quelques pesos.

Le fleuve Suchiate, qui sépare Tecún Umán, au Guatemala, et Ciudad Hidalgo, au Mexique, demeure la voie la plus empruntée par les sans-papiers qui veulent rejoindre le train qui mène aux États-Unis. Plus au nord, la jungle du Petén, du côté guatémaltèque, est trop escarpée. Et la traversée en pirogue par le Pacifique, elle, est beaucoup trop risquée.