Naissance d’une armée

Beaucoup de volonté, mais bien peu d’équipement et si peu de temps… Notre journaliste revient d’un camp où Canadiens, Américains, Français forment les recrues afghanes. À quand une armée nationale digne de ce nom ?

Ce pourraient être les portes du paradis si ce n’était des rafales de kalachnikovs qui déchirent le silence des collines. Au loin, les nuages s’accrochent dans les pics enneigés des premiers massifs de l’Hindu Kuch, cette barrière naturelle entre l’Afghanistan et le nord du Pakistan. Sous nos pieds s’étendent les collines, vertes puis de plus en plus dénudées à mesure qu’on s’approche des monstres de roche. Sur cette terre où passait jadis la route de la soie, les commerçants vendraient l’oxygène à prix d’or s’ils pouvaient le mettre en pot. À 1 800 m, Kaboul est la capitale d’Asie dont l’altitude est la plus élevée. Les recrues de l’armée nationale afghane, qui s’entraînent aux limites extérieures de la ville, au creux des premiers dénivelés, doivent constamment reprendre leur souffle.

Assis par terre dans la poussière, Nazef-Allah regarde ses compagnons terminer le parcours de formation au tir. Un soleil de plomb brûle les yeux et embrase l’air. Le mercure frôle déjà les 30°C en cette fin d’avant-midi d’avril. En juillet, il fera régulièrement plus de 40° à l’ombre.

« J’ai été policier pendant trois ans, mais je ne me sentais pas utile, dit Nazef-Allah. Je veux me battre pour mon pays. Nous sommes en guerre depuis 25 ans et je veux arrêter ça. Il nous faut de la sécurité. »

À 23 ans, Nazef-Allah, un Tadjik du Nord, en paraît facilement 35, avec sa petite moustache et ses rides au coin des yeux creusées par le soleil. Sa tenue de camouflage kaki tranche avec les uniformes modernes couleur sable des Canadiens. Un petit pois dans le désert.

Nazef-Allah et ses compagnons portent sur leurs épaules tous les espoirs d’une coalition internationale qui veut se retirer d’Afghanistan le plus tôt possible. Pour que les Canadiens et leurs alliés de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) puissent rentrer chez eux, il faudra que l’armée nationale afghane soit en mesure d’assurer la sécurité du pays. Un objectif encore illusoire, particulièrement dans le Sud, où les combats contre les talibans font rage.

La reconstruction de l’armée afghane a déjà deux ans de retard, ce qui force l’OTAN à repousser à 2010 la réalisation de son ambitieux programme — former 70 000 hommes. À peine la moitié ont jusqu’ici répondu à l’appel des armes.

Avant l’invasion soviétique, en 1979, l’Afghanistan pouvait compter sur une armée de 500 000 hommes, équipés de 5 000 chars d’assaut et de 400 avions. Mais 25 années de guerre — contre l’URSS jusqu’en 1989, puis guerre civile et combats contre les talibans — ont anéanti cet arsenal. Aujourd’hui, les blindés rouillent au pied des collines. Ne subsistent que les souvenirs des guerriers qui ont repoussé non seulement les Soviétiques, mais aussi les Britanniques, au 19e siècle, et bien d’autres hordes d’envahisseurs avant eux. « Nous avons défendu le pays pendant 5 000 ans contre les violentes attaques et de grandes invasions », répète régulièrement le ministre afghan de la Défense, Abdoul Rahim Wardak, pour motiver ses troupes.

La route qui mène au centre d’entraînement militaire, aux limites de Kaboul, est sans doute la plus dangereuse de la région. Les commerces de fortune qui la bordent sont délabrés, les nids-de-poule ressemblent à des nids d’autruche, les mulets surchargés et les charrettes tirées par des chevaux sont souvent aussi rapides que les camions empêtrés dans les embouteillages. Tout cela facilite la vie des talibans, qui tirent à la roquette ou cachent des explosifs en bordure de la route.

Selon la coalition, seuls 1 500 « vrais » talibans participeraient à la déstabilisation de ce pays de près de 32 millions d’habitants. Les 5 000 autres insurgés seraient des criminels, seigneurs de guerre rebelles et trafiquants de tout poil.

 

Au camp militaire, 300 soldats-entraîneurs de six pays, dont 15 Canadiens (le reste vient des États-Unis, de Grande-Bretagne, de France, des Pays-Bas et de Nouvelle-Zélande), tentent d’inculquer aux recrues les rudiments de la guerre. À une dizaine de kilomètres plus au sud, au tout nouveau camp Morehead, des instructeurs américains et français ont entrepris, en mai, la formation de 3 900 hommes, qui constitueront les forces spéciales — pour les missions de nuit et les actions de type commando. Et à 480 km de là, près de Kandahar, une troupe de « mentors » canadiens — qui passe ces jours-ci de 65 à 200 soldats-instructeurs — aide les officiers afghans à planifier les opérations et à les mener efficacement sur le terrain.

La formation de l’armée afghane est la nouvelle priorité des Forces canadiennes. « Nous allons utiliser tous les moyens possibles pour que les talibans ne reprennent pas le dessus, et un de ces moyens, c’est de s’assurer que l’armée nationale est efficace », dit le chef d’état-major, Rick Hillier. Dans la province de Kandahar, le grand patron de l’armée canadienne espère que 3 000 soldats afghans seront pleinement opérationnels au printemps 2008. « Ils auront encore besoin de notre aide, mais je pense que le gros des combats contre les talibans l’été prochain seront menés par l’armée afghane », dit-il avec optimisme.

Le fusil en bandoulière, le regard déterminé, Nazef-Allah explique pourquoi il est ici, au centre d’entraînement des recrues de Kaboul, plutôt qu’avec sa famille, près de la frontière avec le Tadjikistan. Il fixe le sol en grimaçant, puis relève la tête et prononce quelques mots en dari. L’interprète, l’air étonné, lui demande de répéter. À 23 ans, Nazef-Allah a déjà trois enfants. S’il veut rétablir la sécurité dans son pays, c’est pour que ceux-ci ne subissent pas les mêmes épreuves que lui. Sa mère, son père, ses oncles et quatre de ses frères ont été tués durant la guerre contre les Soviétiques…

Hakmat, 25 ans, ne cherche pas à avoir l’air d’un dur comme son compagnon d’armes. Décontracté, lunettes de soleil sur le nez, lèvres fissurées par la sécheresse, il raconte être revenu en 2004 d’un exil de huit ans en Iran et au Pakistan. Il affirme s’être enrôlé pour contrer les ambitions de ces pays qui ceinturent l’Afghanistan. Pendant son absence forcée, il a fréquenté ces frontières poreuses par où transitaient les armes et les combattants qui alimentaient les « étudiants en théologie » au pouvoir. Peu de choses ont changé depuis. « Les pays autour ne veulent pas que l’Afghanistan soit indépendant et libre. Ça complique le travail de l’armée et il faut que ça cesse », dit Hakmat, qui refuse de donner son nom complet par peur des représailles contre sa famille.

Derrière Hakmat et Nazef-Allah, les apprentis soldats de l’armée nationale afghane s’entraînent pour la première fois au tir en mouvement. Les hommes font une dizaine de pas à la course, se couchent au sol et tirent sur une cible située à 100 m. Les coups de feu soulèvent la poussière dans toutes les directions, sauf au bon endroit. « Le lieu le plus sûr, ici, c’est derrière la cible ! » rigole l’entraîneur canadien qui supervise l’exercice.

Le soldat Jalam-Mhomad, 28 ans, avoue n’avoir jamais tenu une arme de sa vie. « J’étais fermier avant de venir dans l’armée. Je me sens plus utile ici, mais il faut apprendre. »

À une dizaine de mètres de là, le major Jim Molloy, qui commande les 15 soldats-entraîneurs canadiens en poste à Kaboul, surveille attentivement l’exercice. « Le maniement des armes est un gros défi. Quand on pense aux Afghans, on se dit qu’ils ont tous déjà été moudjahidin ou qu’ils ont une arme à la maison, mais ce n’est pas vrai. Ceux qui ont combattu les Russes sont vieux maintenant. Et 90 % des jeunes qui viennent ici n’ont jamais touché à une arme. Certains tirent bien et d’autres de façon atroce. »

 

Mais le pire casse-tête de Jim Molloy, c’est de bâtir une armée professionnelle, ce qui semble aussi difficile que de franchir les cols enneigés de l’Hindu Kuch à dos d’âne ! Dans le baraquement réservé aux soldats-entraîneurs canadiens, le major explique que les plus grandes difficultés des troupes afghanes sont typiques d’une armée naissante : les officiers sont trop peu nombreux et manquent de leadership. Les besoins sont tels sur le champ de bataille que l’entraînement dure à peine quatre mois — au Canada, il est de six mois à un an. Les soldats afghans rejoignent ensuite un bataillon déjà formé, plutôt que de partir avec leurs compagnons ; la cohérence du groupe en souffre. De plus, dans ce pays grand producteur d’opium, certains soldats consomment de la drogue, ce qui ne facilite pas le maintien de la discipline.

Et il y a les absences… Il arrive que, en plein entraînement, un soldat disparaisse pendant quatre ou cinq jours d’affilée, le temps d’aller porter sa paye à sa famille. « Il n’y a pas de service postal fiable et leur solde n’est évidemment pas versée dans leur compte, puisqu’il n’y a pas de banque », explique le major Molloy.

Le gros des effectifs (70 %) viennent de la région de Kaboul, 20 % du Nord ou de l’Ouest. Le Sud, fief des talibans, ne fournit que 10 % des recrues, selon un officier-formateur français rencontré à Kaboul. « Ceux qui sont désabusés par la situation dans le Sud se tournent plutôt vers les talibans », explique-t-il.

Le président Hamid Karzaï s’est inspiré de l’ancienne armée afghane et a imposé le mélange ethnique des troupes. Ainsi, des Tadjiks (27 % de la population), des Ouzbeks (9 %), des Hazaras (9 %) et des Turkmènes (3 %), plus des membres de quelques ethnies très minoritaires, côtoient des Pachtouns, qui forment l’ethnie majoritaire — des musulmans sunnites, dont sont issus les talibans.

La coalition internationale suit de près le recrutement pour éviter les conflits ethniques. Elle veut notamment veiller à ce que les Pachtouns (42 % de la population) aient la place qui leur revient — l’armée étant composée majoritairement de hauts gradés des ethnies du Nord.

Le gouvernement afghan refuse de dévoiler la composition ethnique exacte de son armée. On sait cependant que, en 2003, 37 généraux sur 38 étaient des Tadjiks. Les Ouzbeks étaient aussi fortement représentés parmi les hauts gradés. C’est que sous le règne des talibans, seuls les seigneurs de guerre Rachid Dostom, un Ouzbek, et Shah Massoud, un Tadjik, avaient une armée organisée. « L’expérience des Ouzbeks et des Tadjiks est donc plus forte, ce qui leur a assuré des places parmi les hauts gradés », explique Marc-André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM, de l’Université de Montréal. Dans le Sud, où vivent la majorité des Pachtouns, les adjoints sont souvent issus de cette ethnie, question de faciliter les relations avec la population.

Dans cette tour de Babel militaire, deux interprètes — un pour chacune des deux langues officielles, le dari et le pachto — travaillent en permanence. L’enseignement est nécessairement ralenti par leurs interventions, sans compter que la plupart des recrues, qui ont en moyenne 20 ans, ne savent pas lire. Mais, soutient le major Molloy, « nous n’avons pas de problèmes ethniques. Tout se passe bien. »

Lors de l’éclatement de l’armée afghane, en 1992, et pendant la guerre civile de quatre ans qui a suivi, les soldats sont retournés auprès des seigneurs de guerre de leur tribu. Au moment du renversement des talibans, fin 2001, les chefs de guerre, alimentés par l’argent de l’opium, payaient grassement leurs combattants, qui n’avaient aucun intérêt à se joindre à une armée multiethnique, sous-financée et sous-équipée. Il a fallu le ralliement de nombreux seigneurs de guerre au gouvernement Karzaï et la hausse de la rémunération des soldats pour relancer l’armée.

 

Une autre difficulté est d’empêcher les désertions. C’est même devenu la priorité de l’OTAN. Selon le quotidien International Herald Tribune, seuls 42 % des soldats afghans restent dans l’armée plus de trois ans. Et à peine 20 000 seraient véritablement opérationnels, non pas 35 000, comme l’avance l’OTAN.

Retenir les recrues est particulièrement difficile en été. La solde a beau être de 125 dollars américains par mois — le double du revenu moyen en Afghanistan —, ce n’est rien comparativement aux 300 dollars qu’offrent les trafiquants de drogue et les talibans pour mener la guérilla. En 2006, l’Afghanistan a produit 90 % de l’opium mondial, pour des revenus estimés à trois milliards de dollars américains. Cette récolte finance en grande partie la guérilla des talibans.

Pour ne pas décourager le recrutement, le gouvernement de Hamid Karzaï garde secret le nombre de morts et de blessés. Mais des officiers occidentaux sur le terrain estiment que l’armée afghane a perdu autant de soldats, sinon plus, que les forces de la coalition — qui, elles, déplorent plus de 600 pertes humaines depuis 2001. À l’hôpital de l’OTAN (dirigé par le Canada), situé à l’aéroport de Kandahar, 45 % des 1 900 blessés traités en 2006 étaient des soldats afghans ou des policiers, contre 19 % de membres de la coalition, alors que les deux groupes comptent le même nombre de militaires à l’œuvre. (Le reste des blessés étaient des civils occidentaux ou afghans.)

Il faut dire que les militaires afghans sont beaucoup moins bien équipés et entraînés que leurs collègues de l’OTAN. Ils se déplacent souvent dans des camionnettes non blindées, et les gilets pare-balles ne sont pas en nombre suffisant. Les vieilles kalachnikovs ont tendance à s’enrayer. Et les soldats afghans, qui représentent l’autorité du gouvernement, sont souvent la cible d’attentats.

Dans cette guérilla où les talibans se fondent dans le décor et trouvent refuge chez les habitants (souvent en les menaçant), l’OTAN sait qu’elle doit gagner le cœur de la population pour espérer l’emporter. Donner l’image d’une force d’occupation ne ferait que pousser davantage de rebelles dans les bras des talibans. L’OTAN joue donc à fond la carte de la grande tradition des armées afghanes de jadis. Cette armée en reconstruction est pour elle plus qu’une machine de guerre, c’est aussi une agence de relations publiques.

« On ne mène aucune opération sans l’armée afghane. Il faut donner un visage afghan au conflit, c’est primordial », explique le lieutenant-colonel Jean Trudel.

L’armée afghane agit donc en première ligne. Dans les petits villages qui entourent Kandahar, militaires afghans et canadiens traquent les talibans dans les ruelles étroites bordées de murs d’argile séchée. Des dizaines de petites maisons d’à peine deux mètres de hauteur, entassées les unes contre les autres dans un véritable labyrinthe, y sont autant de pièges potentiels qui mettent les nerfs des soldats à l’épreuve. L’armée afghane installe aussi des points de contrôle sur les routes fréquentées et escorte des convois militaires de ravitaillement. Mais sera-t-elle prête à prendre la relève de l’OTAN dans un avenir prévisible ?

« Ça prend forme », dit Marc-André Boivin, du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, qui a séjourné deux fois en Afghanistan depuis un an. « L’armée afghane prend une part beaucoup plus active qu’avant dans les opérations de combat avec l’OTAN. Mais on est loin d’une armée autonome qui puisse assurer sans aide la sécurité d’un pays instable comme l’Afghanistan. »

Sur le terrain, les soldats font le même constat. L’armée afghane a encore de la difficulté à garder seule le contrôle d’une région que la coalition a débarrassée des talibans, comme ce fut le cas à la frontière des provinces de Kandahar et de Helmand ce printemps. « Il se crée un vide à mesure qu’on avance », soutient le capitaine Alain Dionne, 43 ans, du Royal 22e Régiment de Valcartier, qui a donné un coup de main aux Britanniques lors de cette opération. « On fait le ménage, on sécurise le coin et quand on repart, on regarde par-dessus notre épaule et on se demande si on a vraiment été utiles. » La police et la justice n’arrivent pas à suivre, et les talibans profitent de ce terreau fertile pour cultiver leur propagande.

Pour le lieutenant-colonel afghan Babagul Haqmal, chef des instructeurs tactiques de l’école d’officiers du centre d’entraînement militaire de Kaboul, on est encore à des lieues de disposer d’une armée capable de prendre la relève des 35 000 soldats de la force internationale. « Soixante-dix mille hommes, ce n’est même pas assez pour la seule province de Kaboul, a-t-il dit à l’Agence France-Presse. Il nous faudrait 200 000 hommes, équipés d’armement moderne, sinon l’ennemi sera toujours plus fort. Sans forces aériennes, sans chars, sans blindés, il n’est pas possible de faire la guerre. »

Malgré les difficultés, le major canadien Jim Molloy soutient que l’évolution de l’armée afghane est bonne. Rien n’est encore comparable aux forces ultra-équipées de l’OTAN, mais ses armes et ses véhicules sont de plus en plus modernes. Et l’armée américaine a annoncé une aide de 8,4 milliards de dollars américains pour l’équiper.

Les cours de base sont maintenant donnés par des officiers afghans fraîchement formés, ce qui permet aux militaires de l’OTAN de se consacrer à l’enseignement de tactiques plus complexes. « Notre mission est de rendre les soldats autonomes, afin qu’ils n’aient plus besoin de nous le plus vite possible », dit Jim Molloy.

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