New York, 10 ans après

Petite fille, elle a vu s’élever les tours du World Trade Center. Et les a vues tomber, en 2001, alors que son fils venait de naître. En cet anniversaire des attentats du 11 septembre, l’écrivaine américaine Judith Matloff ausculte sa ville. Et redécouvre, émerveillée, son incurable envie de vivre.

New York, 10 ans après
Photo : C. Dowlatshahi

 

Judith Matloff enseigne à la Columbia Graduate School of Journalism. Son dernier livre, Home Girl (Random House), qui porte sur New York, raconte la rénovation de sa maison, à Harlem.

 

Pendant 10 ans, j’ai fait comme bien des New-Yorkais : j’ai soigneusement évité le gouffre béant où s’élevaient autrefois les tours jumelles du World Trade Center. Je détournais les yeux quand on passait en voiture près de « Ground Zero », et si un de nos visiteurs étrangers exprimait le désir de voir le site, je le laissais se débrouiller avec un plan de la ville. J’avais une telle appréhension que j’ai attendu 13  mois avant d’aller visiter les nouveaux bureaux de mon mari, situés à un coin de rue de cette terre consacrée. Je préférais me tenir loin des lieux du massacre.

Le traumatisme qu’a subi la ville le 11 septembre 2001 a affecté tous les New-Yorkais – même ceux qui, comme moi, n’ont assisté à la catastrophe que par l’intermédiaire de la télévision. Nous y avons tous laissé notre insouciance, que ce soit en perdant un parent dans le brasier ou en contractant des problèmes de santé. Dix ans plus tard, je ne peux toujours pas regarder un ciel bleu sans penser aux 200 personnes qui ont sauté des tours. Ces tours hideuses, qui nous sont aujourd’hui si chères, étaient pour nous bien plus que des ouvrages de béton et d’acier : elles incarnaient la fierté arrogante des New Yawkers. Visibles depuis les cinq arrondissements de la ville, elles servaient de boussole pour s’orienter vers chez soi. Et elles tenaient lieu (du moins pour moi) de rites de passage. Dans les années 1960, quand j’étais toute petite, mon père m’emmenait souvent au chantier pour observer la progression des travaux. Plus tard, c’est là que j’ai commandé mon premier cocktail – un manhattan, bien entendu. De la terrasse panoramique, où l’on dominait même le vol migratoire des oies, on pouvait facilement se croire invulnérable. Cette illusion rassurante s’est effondrée avec les tours, en 10 ahurissantes secondes, dans un Niagara de fumée noire et de décombres. Des chaussures, des chaises et des hommes sont tombés du ciel. J’ai beau avoir couvert pendant 20 ans les conflits armés, de la Tchétchénie au Rwanda, jamais je ne me suis sentie aussi désarmée que le jour où j’ai entendu les avions de chasse voler au-dessus de ma ville natale. J’étais seule à la maison, berçant mon bébé de quatre mois, et je me suis demandé : dans quel monde l’ai-je donc entraîné ?

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Le High Line Park est l’un des lieux emblématiques de cette métropole en mouvement. À droite, une
nouvelle terrasse urbaine face au Flatiron Building, dans le quartier de Midtown. (Photos : H. Schrader)

En mai dernier, quand Ben Laden a été abattu, je me suis enfin décidée à faire le pèlerinage au World Trade Center. L’expérience n’a pas été trop pénible – si j’exclus la morbide bande de touristes européens qui se bousculaient pour photographier la fosse. Le monument à la mémoire des victimes, deux bassins occupant l’ancien emplacement des tours jumelles, fourmillait d’ouvriers pressés de rattraper le temps perdu par des années de chicanes politiques, et il devrait être prêt pour son inauguration, le jour du 10e anniversaire. Des arbres avaient été plantés le long d’un sentier, et sur les 100 étages de la tour connue sous le nom de « Tour de la liberté », 68 étaient déjà cons­truits. Celle-ci est censée ouvrir en 2013, et d’autres édifices viendront ensuite. Le joyeux vacarme de la construction faisait presque oublier que près de 3 000 personnes sont mortes ici, et le gril­lage créant un périmètre autour des bulldozers attirait comme un aimant les petits garçons accompagnés par leurs nounous. L’odeur étouffante de chair brûlée avait disparu, remplacée par l’arôme alléchant des kébabs. (Le marchand pakistanais qui m’a vendu un pita à l’agneau m’a dit d’un ton suppliant : « Ne me demandez pas de vous parler de Ben Laden ! ») De l’autre côté de la rue, un jeune élégant en costume noir traînait sa valise à roulettes vers l’entrée du nouvel hôtel W. Oui, un hôtel-boutique donnant sur Ground Zero ! La vie continue…

Et malgré tout, la peur aussi. Selon Jack Saul, expert en trauma­tismes à l’Université Columbia, beaucoup de New-Yorkais n’ont pas complètement surmonté l’épreuve du 11 septembre. Ce psy­chologue vivait près de Ground Zero à l’époque et il a fait du quar­tier un centre thérapeutique, organisant, entre autres choses, des séances théâtrales où les survivants venaient témoigner sur scène. Les personnes trauma­tisées ont besoin de créer leur pro­pre récit collectif, affirme Saul, et selon lui, les New-Yorkais se sont fait voler la parole par le gou­vernement Bush. « Ils étaient encore sous le choc quand Bush a déclaré la guerre au terrorisme, dit-il. Ils en sont restés vulnérables. »

En tournant un coin de rue, le jour de ma visite, je suis tombée nez à nez avec le Tribute WTC Visi­tor Center – un petit musée fondé en 2006 par les familles des victimes, comme m’a expliqué la dame à la billetterie. Dans cet immeuble situé face à Ground Zero, juste à côté de la caserne de pompiers encore endeuillée, cinq salles sont consacrées aux photos des disparus et aux objets retrouvés dans les décombres – souvenirs déchirants qui m’ont fait un peu penser à un musée de l’Holocauste. (La boutique cadeaux, où l’on vend des tasses et des jouets commémoratifs d’un goût discutable, relève, elle, du pur culot new-yorkais : qui d’autre qu’un entrepreneur local songerait à accompagner le café matinal de pensées funèbres ?) La douleur que réveille l’exposition explique peut-être pourquoi seule une fraction des 500 000 visiteurs annuels sont de la ville. Une des bénévoles se rappelait avoir rencontré peut-être six résidants en autant d’années.

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CRISE À WALL STREET

Les nuages qui assombrissent le ciel financier des États-Unis étendent leur ombre sur New York, où 30 % des revenus d’emplois (la moitié à Manhattan !) dépendent du secteur finan­cier. Lorsque Wall Street (photo : V. Mazataud) fait moins d’argent, les appartements luxueux se vendent moins vite, les commerces et les restaurants sont moins achalandés, et les revenus fiscaux de la Ville et de l’État diminuent.

Dans cette mégapole de huit millions d’habitants, 434 000 tra­vail­lent dans le monde de la finance – soit plus que le nombre de rési­dants à Laval et presque autant qu’à Québec ! Le personnel des ban­ques et des compagnies d’assurances gagne en moyenne 205 857 dollars par an, et celui des maisons de courtage 150 000 dollars de plus. C’est bien davantage que les 306 000 employés des boutiques et grands magasins (34 691 dollars). À elle seule, la prime moyenne des employés du secteur financier (124 000 dollars en 2010) a été trois fois supé­rieure au revenu médian des New-Yorkais de plus de 25 ans.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont plombé Wall Street plus fortement que la crise de 2008 : sur les 50 000 postes perdus de 2001 à 2011, 40 000 l’ont été de juin 2001 à juin 2002. L’année 2011 pourrait porter un autre coup dur. Des banques d’investissement, comme Goldman Sachs, Morgan Stanley ou Credit Suisse, ont déjà annoncé des suppressions de postes. Le désarroi des marchés devient rapidement celui de la métropole américaine.

Pierre Duhamel

 

Le centre organise des promenades guidées autour des six hec­tares de ruines du WTC, dirigées par 300 bénévoles qui ont tous des liens émotifs étroits avec l’endroit : ce sont des veuves, des pompiers, des survivants du désastre. Ils travaillent toujours deux par deux, pour s’apporter un soutien moral. Une de nos guides, Rita Weiner, a été si révoltée par les attaques de 2001 qu’elle a ressenti le besoin de s’impliquer. Pendant huit mois, à raison de 12 heures par jour, elle a servi des repas aux équipes qui exhumaient les restes humains des décombres. « Nous nous déplacions toujours pour leur offrir du café, raconte-t-elle, afin de pouvoir les serrer dans nos bras s’ils en avaient besoin. » Wei­ner a retrouvé sa sérénité, mais de temps à autre, un événement vient la troubler. Récemment, ce fut la mort de Ben Laden. « En apparence, tout semble guéri, dit-elle. Mais il y a une blessure à l’intérieur qui fait encore mal quand on y touche. »

D’autres ont réussi, lentement, à tourner la page. La peintre C Bangs a frôlé la mort deux fois le 11 septembre : elle a d’abord failli être suffoquée par la fumée dans le métro, puis elle a échappé de justesse à l’écroulement de la station. En guise de catharsis, elle a peint une série de toiles évoquant son expérience et s’est forcée à retourner une semaine plus tard sur les lieux du désastre. « Je pensais qu’il serait salutaire de voir de mes yeux l’étendue des dégâts, explique-t-elle. J’ai trouvé ça horrifiant, étrange et déstabilisant. Aujourd’hui, l’endroit ne me fait plus cet effet, sauf que je ne peux m’empêcher de penser : ah oui, c’est ici que ça s’est passé. »

Malgré les menaces de représailles à la suite de l’assassinat de Ben Laden, la vie à New York est plus belle qu’il y a 10 ans – en apparence, du moins. Le maire, Michael Bloomberg, qui est entré en fonction le dernier jour de 2001, a fait planter un million d’arbres et inauguré plusieurs espaces verts, y compris une longue piste cyclable qui borde le fleuve Hudson et un parc suspendu aménagé sur un tronçon désaffecté d’une voie ferrée aérienne, le High Line Park.

La ville ne retrouvera jamais sa silhouette emblématique, mais les promoteurs immobiliers ne se tournent pas les pouces pour autant. Un an après la chute du World Trade Center, l’architecte-vedette Richard Meier avait déjà érigé ses propres tours à quel­ques kilomètres d’ici – des appar­tements de luxe enchâssés dans des boîtes de verre miroitantes, qui ont été imités partout en Amé­rique. Peu importe que les joyaux de Meier ne soient accessibles qu’aux célébrités comme Martha Stewart ou Nicole Kidman ; ils rappellent aux New-Yorkais que la ville se renouvelle constamment. Comme elle l’a fait encore en 2008, après la crise de Wall Street et l’effondrement des marchés hypothécaires. La vie vous ramène vite à la réalité : il y a des factures à payer, des tâches à accomplir et peu de temps pour s’inquiéter de l’avenir.

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LIVRES

L’homme qui tombe, par Don DeLillo.
Le titre fait allusion à la photo d’un homme sautant d’une tour du World Trade. Ce roman examine les effets du désastre sur plusieurs personnes.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, par Colum McCann.
L’auteur aborde le 11 septembre par l’exploit du funambule Philippe Petit, qui, en 1974, avait marché sur une corde entre les tours.

Netherland, par Joseph O’Neill.
Un immigrant néerlandais, dont le mariage n’a pas résisté au choc du 11 septembre, noue une étrange amitié avec un trafiquant antillais.

Onze, par Annie Dulong.
L’auteure, une Québécoise qui mène à New York des reche­rches postdoctorales sur l’imaginaire autour du 11 septembre 2001, suit plusieurs personnages alors qu’ils vivent leurs dernières heures dans les tours jumelles.

Extrêmement fort et incroyablement près, par Jonathan Safran Foer.
Un garçon précoce de neuf ans essaie de découvrir le secret d’une clé qui appartenait à son père, mort le 11 septembre.

 

FILMS

Vol 93 (2006), par Peter Markle.
Une reconstitutio­n en temps réel de ce qui a pu se passer dans l’avion détourné qui s’est écrasé dans un champ en Pennsylvanie. Déchirant.

World Trade Center (2006), par Oliver Stone.
L’histoire de deux policiers qui furent parmi les derniers rescapés des décombres. Lent, mais néanmoins émouvant.

9/11 : The Twin Towers (2006).
Documentaire réalisé pour la télévision et qui recrée, au moyen de reconstitutions et d’interviews, ce qui est arrivé à diverses personnes prisonnières des tours. Sincère et dérangeant.

Amreeka (2009), par Chieren Dabis.
Les tribulations d’une famille d’immigrants palestiniens en butte à la xénophobie d’une petite ville de l’Illinois après le 11 septembre. Doux-amer.

 

Une seule chose ralentit nos pas : l’état d’alerte qui reprend le dessus chaque fois que le métro tombe en panne ou que des camions de pompiers filent dans une rue. Nous nous attendons au pire, sachant fort bien qu’il est impossible de s’y préparer. Partout, on nous rappelle qu’à tout moment un kamikaze pourrait faire dérailler nos plans. Des affiches et des annonces dans le métro mettent les passagers en garde contre les colis suspects. Des chiens renifleurs patrouillent dans les grandes gares et les aéroports. Régulièrement, les tunnels et les ponts sont fermés pendant que la police recherche des explosifs. L’an dernier, il s’en est fallu de peu qu’un terroriste lié aux talibans ne fasse sauter une voiture piégée à Times Square.

En dépit de tout cela, les événements du 11 septembre figurent à peine au programme scolaire des écoles de la ville. Quelles leçons devons-nous en tirer ? Que nos immeubles n’étaient pas assez solides ? Que cet acte haineux a engendré davantage de haine ? Que le sentiment de solidarité que nous avons tous partagé la première semaine n’a pas duré ? La méfiance à l’égard des musulmans, elle, est restée. L’an dernier, une déplorable tempête s’est levée quand des musulmans modérés ont voulu cons­truire un centre culturel, Park51, dans le quartier financier. Après avoir atteint un sommet après le 11 septembre 2001, les crimes haineux contre les musulmans ont diminué, mais les organismes de défense des droits de la personne continuent de rapporter des cas d’insultes et de harcèlement.

Contrairement à nous, la prochaine génération réussira probablement à se libérer du fardeau du 11 septembre. Mon fils, Anton, est fier d’être né la même année que les attentats, car il est trop jeune pour en comprendre la gravité. Il vient à peine d’apprendre que le père d’un de ses amis est mort dans le World Trade Center, et quand nous prenons l’avion, il commence à s’inquiéter qu’il soit détourné. Anton veut devenir acteur et il a récemment passé une audition pour jouer dans le film Extrêmement fort et incroyablement près. J’ai failli l’en empêcher. Le rôle était celui d’un garçon de neuf ans qui perd son père dans l’effondrement des tours, et j’avais peur qu’Anton reste marqué. En fait, un juron ridicule dans le texte l’a fait rire et il a raté son bout d’essai. C’était un coup dur pour son jeune ego, mais secrètement, j’étais soulagée. Son innocence serait préservée une journée de plus.

(Traduction : Martine Desjardins)


À BROOKLYN, C’EST CASHER ET HALAK !

Il est assez rare que les juifs et les musulmans se côtoient, mais encore plus qu’ils achètent leur viande au même endroit. Or, l’épicerie String Bean, à Midwood, vend autant casher que halal, sur la prémisse qu’il y a peu de différences entre les deux façons rituelles d’abattre les animaux. « Halal, casher, c’est du pareil au même », lance avec un peu d’exagération le propriétaire, Asif Jhanjir, originaire du Cachemire.

Voir le photoreportage « Brooklyn : Shalom, salaam ! » >>

Midwood est un ancien quartier juif de Brooklyn qui s’est peu à peu transformé en l’un des plus cosmopo­lites de cet arrondissement. Les enseignes des maga­sins y sont autant en arabe qu’en hébreu ou en ourdou. L’activité des rues ralentit le vendredi, quand tout le monde se rend à la synagogue ou à la mosquée. Certains portent la calotte, d’autres le fez, le borsalino, la kippa, le tchador, le voile ou le foulard. Après un certain temps, on ne fait plus la différence entre tous ces sym­boles religieux.

Moshe Kanner, un ingénieur civil de 23 ans qui porte le feutre à larges bords des juifs ultra-orthodoxes, attribue à l’histoire la paix qui règne dans le quartier. « Les juifs et les musulmans ont combattu ensemble durant les croisades contre les chré­tiens, dit-il. Les conflits entre ces deux groupes sont récents, limités au territoire d’Israël. Ils ne débordent pas ici. »

Les 20 autres personnes que j’ai interviewées s’accordent à dire que tout le monde s’entend. Même les Pakistanais qui viennent de la région bombardée par les drones américains ne semblent pas affectés par ces événements. Il y a bien eu un incident isolé, en 2006, quand un adolescent juif a frappé et insulté un Pakistanais qui mangeait tranquillement une crème glacée. Cet acte haineux a rapidement été condamné de toutes parts. Ali Khan, un vendeur de kébabs installé ici depuis 27 ans, s’est récemment fait traiter de terroriste par deux Blancs. « Ce genre d’incident ne m’était jamais arrivé auparavant, dit-il. Ces gens-là devaient venir d’ailleurs. » (Photo : V. Mazataud)

 

 

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