« Obama est un lâche », selon un ex-sénateur démocrate

Maurice « Mike » Gravel, candidat aux primaires du Parti démocrate en 2008 et ancien représentant de l’Alaska aux racines québécoises, accuse le président d’avoir gouverné trop à droite, d’avoir manqué de courage et d’avoir trahi ses promesses. Entrevue avec un homme en colère.

« Obama est un lâche », selon un ex-sénateur démocrate
Photo : AP / PC

Quelle note attribuez-vous à la présidence d’Obama ?

Je lui donne un C-, tout près d’un échec. La dure bataille qu’il mène pour se faire réélire face à un adversaire faible [Mitt Romney] et un Parti républicain radicalisé est la preuve de sa mauvaise prestation en tant que président.

Lire également : « Présidentielles américaines : faites vos jeux ! » >>

Vous dites qu’Obama est pire que George W. Bush à certains égards. Pourquoi ?

Prenez la question militaire. Obama a alloué un plus gros budget à l’armée que George W. Bush. Au lieu de serrer la vis au complexe militaro-industriel, il est devenu un outil à son service.

Il a fait campagne en promettant de mettre fin à la guerre en Irak. Ça lui a pris deux longues années avant de tenir sa promesse. Et dès son arrivée au pouvoir, il a immédiatement augmenté nos effectifs militaires en Afghanistan. Qu’avons-nous accompli dans ce pays ? Rien ! On y est supposément pour entraîner l’armée afghane, mais nos soldats se font tirer dessus par les gens qu’ils doivent entraîner. Pourquoi, dans ces conditions, restons-nous encore dans ce pays ?

Au plan de la santé, Obama a adopté la plus importante réforme de la santé de l’histoire récente, qui étendra l’assurance santé à 30 millions d’Américains de plus. N’est-ce pas une réalisation importante ?

Quand le président a fait adopter sa réforme de la santé, 70% des Américains, selon les sondages, se disaient en faveur d’un système à guichet unique, comme au Canada. Or, Obama n’a même pas envisagé une telle avenue. En lieu et place, il a instauré un système qui laisse encore 10 à 15 millions de personnes sans aucune assurance santé. L’Obamacare [ndlr : le surnom donné à la réforme de la santé d’Obama] donne d’énormes subventions aux compagnies d’assurances, ce qui ne fera qu’accentuer l’un des pires problèmes du système de santé américain: le coût excessif des frais de gestion.

Aucune raison valable ne peut expliquer pourquoi on ne pourrait mettre sur pied un système de santé semblable à celui que vous avez au Canada, ou à celui en vigueur en Grande-Bretagne et dans d’autres pays européens. Nous dépensons plus en soins de santé que tous les autres pays du monde, et nous recevons beaucoup moins de services en retour.

SUITE DE L’ENTREVUE >>


QUI EST MAURICE « MIKE » GRAVEL ?

* Né en 1930 à Springfield, au Massachusetts, de parents francophones immigrés du Québec.

* A représenté l’Alaska au Sénat américain de 1969 à 1981.

* Reste à ce jour le seul sénateur francophone de l’histoire du Congrès américain.

* S’est rendu célèbre pour avoir rendu publics, au Sénat américain, de larges extraits des Pentagon Papers, un rapport secret qui dépeignait les dessous de la guerre du Viêt Nam.

* Candidat défait aux primaires démocrates en 2008. Il a ensuite brigué (en vain) l’investiture du Parti libertarien.

(Photo : Center For American Progress Action Fund / CC 2.0)

Les républicains diabolisent le système de santé canadien. Obama n’aurait-il pas perdu son temps et son énergie s’il avait proposé de s’en inspirer ?

Obama n’a aucune excuse. Il est arrivé au combat très tard et ne s’est pas vraiment impliqué dans la bataille. Les républicains radicaux qualifient le système canadien de socialiste, mais il est semblable au système américain pour les vétérans, dont je bénéficie, et qui est excellent.

Si ces fous d’extrême droite et ces démocrates sans conviction ne veulent pas se battre pour étendre au reste de la population un système qui a fait ses preuves, nous devrons tous nous contenter d’un système inefficace, coûteux, qui va nous mettre en faillite de toute façon.

Vous reprochez à Obama son manque de « transparence ». Pourquoi ?

Obama a fait campagne en promettant plus de transparence. Or, son administration a été cinq fois plus agressive envers les whistle blowers [dénonciateurs] que tous ses prédécesseurs !

Il a renouvelé le Patriot Act, une loi soi-disant anti-terroriste votée sous George W. Bush et qui viole la liberté d’expression. Il a facilité encore davantage l’incarcération d’« ennemis des États-Unis » partout dans le monde. Il avait promis de fermer la prison de Guantánamo, pourtant, elle est toujours en opération. Et les États-Unis ont encore des prisons secrètes dans le monde entier. Il faut vraiment être naïf pour penser qu’on n’y torture pas les prisonniers.

Obama a aussi cautionné l’utilisation des drones, ce qui est en soi extrêmement immoral. Plus vous vous détachez de la responsabilité de blesser ou tuer quelqu’un, plus vous êtes dans l’erreur. Selon l’excuse officielle, les drones servent à tuer des leaders d’al-Qaida. C’est peut-être vrai. Mais en tuant et en blessant au passage des civils innocents, ces drones créent aussi de nouveaux leaders d’al-Qaida !

Les partisans d’Obama soutiennent que, compte tenu de l’opposition féroce des républicains au Congrès, il n’avait guère le choix de faire des compromis. Que leur répondez-vous ?

Nous sommes un pays obsessivement conservateur parce que les leaders du Parti démocrate refusent de se battre pour leurs valeurs.

Obama s’est comporté comme un véritable lâche. Il ne s’est pas mis en danger. Bien sûr qu’il a fait face à un congrès difficile : dès le début de son mandat, le leader des républicains au Sénat, John Kyl, a dit que son seul but était de s’assurer qu’Obama n’obtienne pas de second mandat.

Mais Obama a mal réagi. Il aurait dû déclarer la guerre, une guerre partisane, et combattre les républicains avec acharnement. Il a fait le contraire. Il a agi comme une poule mouillée. Il n’a fait que multiplier les compromis, même si ses adversaires ne voulaient rien entendre. Obama aurait beaucoup mieux fait de se battre et d’offrir ensuite un choix très clair aux électeurs. Les gens auraient eu une meilleure idée de la véritable nature des républicains, qui se sont radicalisés.

Vous avez envisagé de vous présenter de nouveau à la présidence américaine. Pourquoi ?

Je voulais obliger Obama à rendre des comptes aux membres de son parti au sujet de ses manquements et de ses échecs. Croyez-moi, je l’aurais fait si j’étais encore un jeune septuagénaire ! Mais je suis rendu trop vieux. J’ai 82 ans. Si j’avais eu un soutien financier, je me serais peut-être lancé quand même. Mais je dérange trop l’establishment du parti. Les démocrates sont vendus aux mêmes groupes d’intérêts que les républicains.

Du point de vue des États-Unis, on considère souvent le Canada, et le Québec en particulier, comme étant plus à gauche. Vos origines canadiennes françaises expliquent-elles en partie vos opinions politiques ?

Il est possible que ce soit dans mon sang ! Mais se pourrait-il que je sois tellement de gauche que je penche à droite ? Parce qu’en réalité, je ne me considère ni de gauche, ni de droite. Je suis un libertarien.

Voterez-vous pour Obama le 6 novembre prochain ?

J’habite en Californie, un État sûr pour Obama. Je ne vais donc pas m’abaisser à voter pour lui. Le bilan d’Obama peut se résumer en trois points. Des subventions aux compagnies d’assurance sous prétexte de réformer le système de santé. Des subventions au complexe militaro-industriel sous prétexte de lutter contre al-Qaida. Et des subventions à Wall Street sous prétexte de tenter de relancer l’économie.

Certains disent que le deuxième mandat d’Obama sera meilleur. Je ne le crois pas. Le courage n’apparaît pas comme par magie dans la cinquantaine. Vous l’avez ou vous ne l’avez pas. Obama ne l’a pas. Il a un esprit littéraire, il est brillant et il aura une place dans l’histoire à titre de tout premier président noir. C’est tout un exploit. Mais il n’est pas celui que les membres du comité des prix Nobel pensaient qu’il était, c’est-à-dire un homme au service de la paix.

 

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie