Obama fera-t-il couler Hillary ?

Les «déçus» du président Obama risquent de miner les chances des démocrates aux prochaines élections, selon John MacArthur, essayiste et directeur du magazine de gauche américain Harper’s.

Que retiendra l'histoire des réalisations du premier président noir des États-Unis d'Amérique ? La question divise les démocrates. (Photo : Pete Souza/Archives officielles de la Maison-Blanche)
Que retiendra l’histoire des réalisations du premier président noir des États-Unis d’Amérique ? La question divise les démocrates. (Photo : Pete Souza/Archives officielles de la Maison-Blanche)

En 2008, Barack Obama galvanisait les foules avec ses promesses de changement. Premier président noir de l’Amérique, il incarnait l’espoir et le renouveau.

Sept ans plus tard, au crépuscule de son mandat, ses électeurs devraient carrément se révolter contre lui, soutient John MacArthur, directeur du prestigieux magazine américain Harper’s.

Selon lui, Obama aurait pu profiter de son éloquence et de sa majorité au Congrès pour changer la face de l’Amérique. « Malheureusement, il s’est plutôt comporté comme une marionnette de l’argent et des lobbys », dit MacArthur.

Dans son numéro de juin, le magazine publie un vibrant réquisitoire contre la présidence d’Obama. L’article« What Went Wrong » (ce qui n’a pas fonctionné) se veut une réplique à un récent dossier de couverture du magazine Rolling Stone intitulé « In Defense of Obama » (à la défense d’Obama).

John MacArthur cite, entre autres, la stagnation des salaires, l’enlisement de la guerre en Afghanistan, l’assassinat par drones et le coûteux sauvetage des banques responsables de la crise financière de 2008. Même l’« Obamacare », la réforme de l’assurance maladie, pourtant saluée comme un grand succès par de nombreux démocrates, ne trouve grâce aux yeux de MacArthur, auteur de L’illusion Obama, publié en 2012.

Républicains et conservateurs ont l’habitude de tirer à boulets rouges sur Obama, qu’ils accusent de tous les maux depuis son élection, en 2008. Mais la déception est palpable au sein même des démocrates.

Et Hillary Clinton, qui vient officiellement de lancer sa campagne électorale, risque fort d’en souffrir, dit John MacArthur.

L’actualité l’a joint à Manhattan.


Vous décriez le manque de courage d’Obama. Ce dernier vient pourtant de conclure un accord historique avec l’Iran au sujet de son programme nucléaire. Ne devriez-vous pas le féliciter ?

Je l’applaudis ! Voilà enfin le « bon Obama », que ses électeurs et une bonne partie de la planète espéraient voir en action depuis longtemps. Cet accord avec l’Iran pourrait transformer, pour le mieux, le Moyen-Orient. J’espère vraiment qu’Obama parviendra à le faire entériner par le Congrès et qu’il résistera aux faucons, dans son propre parti, qui voudraient le torpiller. Car cette entente dérange énormément les relations entre les riches lobbys israéliens et le Parti démocrate, et ça bouscule la stabilité pétrolière entre les grands intérêts américains et l’Arabie saoudite.

Je me réjouis aussi de l’accord conclu avec Cuba pour rétablir les relations américaines avec ce pays. Ça met enfin un point final à la guerre froide, c’est majeur.

Mais ces quelques avancées ne peuvent masquer le reste des errements d’Obama. Au contraire, ça démontre même qu’il avait la capacité, s’il avait fait plus d’efforts, de promouvoir le progrès mondial. Or, sur ce plan, comme sur bien d’autres, c’est un échec.

John MacArthur, essayiste et directeur du magazine de gauche américainHarper's (Photo : Sarah Shatz)
John MacArthur, essayiste et directeur du magazine de gauche américain Harper’s (Photo : Sarah Shatz)

Que lui reprochez-vous ?

Sa politique de guerre. Au moment où il a annoncé la soi-disant fin de la guerre en Afghanistan, il a envoyé 30 000 soldats supplémentaires dans ce pays ! Les troupes y sont encore, et à ce rythme, elles pourraient y rester pour toujours. C’est pire que la guerre du Viêt Nam, parce que l’Afghanistan est un pays sauvage, morcelé, ingouvernable. Maintenir une présence militaire là-bas, c’est de la pure folie. C’est une vive déception pour tous ceux qui pensaient qu’Obama allait changer la donne entre l’Amérique et le monde musulman.

Au Proche-Orient et en Russie, Obama poursuit une politique ultra-traditionnelle, qu’on pourrait résumer ainsi : diviser et conquérir. Quand il est intervenu en Libye, ça a entraîné le pays dans le chaos. L’Irak reste complètement effrité. En Syrie, il mène la guerre à distance avec des drones. Assassiner des gens par télécommande est non seulement lâche, mais c’est aussi inefficace. À chaque attaque de drone en Afghanistan, on tue un ou plusieurs civils innocents, ce qui renforce les arguments des talibans et des musulmans radicaux, selon lesquels la seule façon d’agir contre l’Amérique est d’utiliser la violence.

Sur le front de l’emploi, le taux de chômage, qui, en raison de la crise, frôlait les 10 % en 2010, a fondu de près de moitié…

Oui, mais le pays reste dans une situation très précaire. Il y a eu une relance économique sans augmentation des salaires. Le revenu moyen des ménages a stagné, alors que le coût de la vie a augmenté. Tout le monde est figé au même endroit qu’il y a cinq ou six ans !

Dans le domaine de la santé, grâce à sa réforme surnommée « Obamacare », des millions de personnes qui n’avaient aucune couverture médicale en ont désormais une. N’est-ce pas un grand succès de la présidence d’Obama ?

Si le président avait fait un grand pas vers un système de santé universel, comme au Canada ou en Europe, on aurait pu dire qu’il a vraiment changé la donne. Mais il ne l’a pas fait. Il a créé le même programme de subventions aux assureurs privés que celui mis en place au Massachusetts par Mitt Romney, l’ex-candidat républicain à la présidence ! Ce système renforce le pouvoir des compagnies d’assurances et des sociétés pharmaceutiques. Quant au nombre de personnes qui peuvent réellement profiter de l’Obamacare, le bilan n’est pas complet. Ça dépendra du nombre de gens mis au chômage à cause des failles dans la loi.

Lesquelles ?

Les sociétés qui embauchent des employés moins de 30 heures par semaine peuvent se soustraire à l’application de la loi. Un grand nombre d’employeurs ont donc mis à pied leurs employés à plein temps, ou simplement réduit leurs heures de travail, pour éviter de payer l’assurance maladie. Si vous travailliez dans un supermarché à temps plein et que votre employeur a réduit vos heures de moitié, êtes-vous vraiment en meilleure posture aujourd’hui, même si vous avez désormais la possibilité de souscrire une assurance individuelle dans le cadre de l’Obamacare ? C’est loin d’être sûr.

Obama n’a-t-il pas été tout simplement pragmatique, sachant que les républicains — et même une partie des démocrates — s’opposeraient férocement à un système de santé public universel ?

Au moment précis où il est devenu président, le pays venait de subir sa pire crise financière depuis la Grande Dépression, en 1929. Tout le monde ou presque avait perdu confiance dans les marchés privés. Le rêve néolibéral, qui promet que les marchés se régulent automatiquement et toujours pour le mieux, s’effondrait. Obama aurait dû profiter de ce moment historique, comme Roosevelt l’avait fait en 1933 avec son fameux New Deal, qui réglementait rigoureusement les marchés financiers et créait de nouveaux programmes sociaux.

Il avait une solide majorité dans les deux chambres, il aurait pu accomplir presque n’importe quoi. Lyndon Johnson, avec une majorité semblable, en 1965, a établi le Medicare [programme d’assurance maladie publique réservé aux aînés] !

S’il avait mis sa grande éloquence au service d’une assurance vraiment universelle, je crois qu’il aurait pu gagner. Mais il est plutôt devenu un outil du système…

Hillary Clinton semble assurée d'obtenir l'investiture démocrate en vue des prochaines présidentielles. Mais sa campagne sera «hantée» par les échecs d'Obama, prédit John MacArthur. (Photo : Andrew Burton/Getty Images)
Hillary Clinton semble assurée d’obtenir l’investiture démocrate en vue des prochaines présidentielles. Mais sa campagne sera «hantée» par les échecs d’Obama, prédit John MacArthur. (Photo : Andrew Burton/Getty Images)

Pourquoi ?

Au lieu de profiter du dégoût et de la colère contre les excès de Wall Street pour réformer le système financier et celui de la santé, qu’a-t-il fait ? Aussitôt élu, il a nommé Rahm Emanuel, un ex-grand banquier, à titre de chef de cabinet. Or, Emanuel est l’ennemi déclaré de l’aile progressiste du Parti démocrate ! L’audace et le changement promis par Obama, c’était donc de la rhétorique.

Ce n’était pas si étonnant. Après tout, Obama avait renoncé, pendant sa campagne, au financement public des élections présidentielles. Il savait qu’il pourrait récolter plus de fonds auprès de Wall Street et des grands cabinets d’avocats. Il a noyé son adversaire républicain, John McCain, avec de l’argent provenant notamment de Goldman Sachs, une des grandes banques responsables de la crise financière ! Arrivé au pouvoir, il a fait adopter un plan de sauvetage des banques, auquel une majorité de démocrates et de républicains de droite s’étaient pourtant opposés, parce qu’il protégeait des criminels en cravate !

Obama promet de mettre son véto au projet de pipeline Keystone XL, dont le but est de transporter le pétrole des sables bitumineux albertains. Le bilan du président est-il plus reluisant sur le plan environnemental ?

Non. C’est aussi une déception totale. Par exemple, Obama a rapidement permis l’abrogation des nouvelles réglementations sur les émissions de gaz à effet de serre des centrales au charbon. En 2010, il a donné son accord au forage pétrolier au large de la côte est américaine, à peine trois semaines avant la catastrophe pétrolière de BP dans le golfe du Mexique ! Son opposition au pipeline Keystone XL montre encore son manque de courage politique. Au moment où il fallait vraiment dire non à ce projet et encourager ses alliés dans le mouvement environnementaliste, il n’a rien dit. Aujour­d’hui, les sénateurs démocrates qui risquaient de perdre leur siège à cause de cette position l’ont déjà perdu…

Obama pourrait-il amnistier Edward Snowden, cet ancien cadre des services de renseignements américains qui a révélé l’étendue des programmes d’espionnage en sol américain ?

Jamais. Historiquement, son administration est la plus implacable envers les sonneurs d’alarme. Plusieurs ont à faire face à la justice, et deux d’entre eux ont déjà été condamnés pour avoir divulgué des documents à des journalistes. Bradley Manning, militaire à l’origine de fuites publiées par WikiLeaks, a aussi été condamné à une lourde peine de prison. Pourtant, cette même administration n’a poursuivi aucun des agents de la CIA qui ont pratiqué la torture, en violation totale de la loi ! Obama a même qualifié les bourreaux de patriotes qui avaient à cœur la sécurité de l’Amérique !

On n’a même pas parlé de la prison de Guantánamo, qu’il avait promis de fermer. Aujour­d’hui, son équipe prétend qu’il n’a plus le droit de le faire. Il est vrai que le Congrès, dominé par les républicains, s’y opposerait. Mais il reste le commandant en chef des armées, et à ce titre, il peut fermer une prison militaire, une armée d’avocats pourraient soutenir ce point de vue devant la Cour suprême.

Quel effet ce bilan d’Obama aura-t-il sur le prochain scrutin présidentiel ?

Hillary Clinton sera hantée pendant toute sa campagne par les échecs d’Obama et la déception de ses partisans plus progressistes. Je le répète, Obama avait la marge de manœuvre pour changer le pays après sa première élection, et c’est là qu’il a vraiment raté le coup. En 2010, il a perdu les élections de mi-mandat, parce que ses militants de gauche et les jeunes étaient déçus de sa prudence et qu’ils se sont abstenus de voter.

Aux prochaines présidentielles, le taux de participation des jeunes s’annonce plus faible qu’en 2008, et Hillary va en souffrir. Je prédis même déjà une victoire de Jeb Bush, le frère de George W…

Le magazine Harper's publie ces jours-ci un sombre bilan de la présidence d'Obama, en réplique à un récent dossier du Rolling Stone qui se portait à sa défense.
Le magazine Harper’s publie ces jours-ci un sombre bilan de la présidence d’Obama, en réplique à un récent dossier du Rolling Stone qui se portait à sa défense.
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Très intéressante cette entrevue avec John MacArthur qui dresse un portrait réaliste de la présidence de Barack Obama. Qui est considérée par plus d’uns observateurs comme une présidence « terne ». Assez aux antipodes de ce beau mouvement d’espoir qui faisait pourtant si chaud au cœur de bien des américains au début, en 2008.

Ce qui d’ailleurs à la même époque me faisait envier les américains.

Barack Obama a déçu, il a même desservi son propre parti au Sénat et à la Chambre des représentants. Je pense que madame Clinton aura tout un travail à accomplir pour séduire le cœur des américains. Mais c’est une femme très intelligente, très habile, qui dispose d’un réel talent pour la diplomatie et qui fera très bien paraître les États-Unis dans tous ses déplacements en dehors du pays.

Elle a su avec goût, démarrer sa campagne tout en douceur, plutôt d’assez bonne façon. Selon moi, la « messe » n’est pas encore dite, je ne suis pas si sûr que Jeb Bush soit encore suffisamment en selle pour remporter cette présidence « haut la main ». Il faut s’attendre à des surprises et rien ne dit qu’il n’y en aura pas.

— Comme dit le proverbe flamand : « Petit train va loin » !

Le titre de cet article est une nouvelle fois misogyne. Je vous propose : Barack fera-t-il couler Hillary? ou bien Obama fera-t-il couler Clinton?