Observateurs internationaux : les témoins de la démocratie

Pour souligner les élections présidentielles du 28 novembre en Haïti, trois observateurs internationaux parlent de leur rôle et, surtout, de ses limites.

Observateurs internationaux : les témoins de la démocratie
Photo : Michel Huneault

Plus d’une centaine d’observateurs internationaux ont été envoyés en Haïti afin de scruter le déroulement des élections à la présidence, le 28 novembre. Ce ne sera pas une première dans ce pays où les élections ont été entachées d’irrégularités et de violence dans le passé. Cette fois, la communauté internationale veut aussi s’assurer que ce scrutin postséisme élira selon les règles de la démocratie un gouvernement qui saura rassembler le peuple dans la reconstruction du pays.

À VOIR :
Notre photoreportage sur l’observateur électoral au travail >>

Le Canada participe depuis les années 1990 à des missions d’observation électorale chapeautées par l’ONU, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et l’Organisation des États américains (OEA). Depuis 2002 se sont ajoutés CANADEM, organisme non gouvernemental qui recrute des experts pour des pro­grammes de coopération internationale, et l’ACDI, qui gèrent le programme d’assistance électorale internationale.

En huit ans de partenariat, 1 590 observateurs ont participé à 65 missions. En 2009 seulement, le Canada a envoyé des effectifs pour quatre d’entre elles : au Liban, en Afghanistan, au Mozambique et au Kirghizistan.

Le travail de ces bénévoles est de rendre compte de l’écart entre ce que prescrit la loi élec­torale du pays et ce qui se passe sur le terrain. Pas de trancher des conflits ni d’interpréter des articles de loi.

L’actualité a rencontré trois observateurs canadiens afin de mieux comprendre leurs fonctions et l’intérêt de leur présence sur le terrain :

 

guillaume-lavoie-observateursGuillaume Lavoie
33 ans

Fondateur et directeur de Mission Leadership, organisation sans but lucratif de réseautage pour les jeunes leaders. Depuis six ans, il a participé à une quinzaine de missions.

 

julie-brisson-observateursJulie Brisson
39 ans

Avocate spécialisée en droit international, qui depuis 2000 a participé à six missions.

 

 

john-lewis-observateursJohn Lewis
45 ans

Coordonnateur pour Kairos, organisation dont le siège est à Toronto et qui lutte pour les droits de la personne dans les pays en conflit. En 10 ans, il a pris part à 10 missions.

 

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Quelles sont les responsabilités d’un observateur ?

Guillaume Lavoie : On ne s’impose pas observateur : c’est le pays où se tiennent des élections qui invite des étrangers à témoigner de son processus électoral. L’obser­vation électorale est la science des détails. La loi stipule que le bureau de vote ouvre à 9 h ? À quelle heure a-t-il ouvert ? Combien y a-t-il de gens dans la file ? Les électeurs étaient-ils bien informés ? Il faut une très bonne connaissance de la loi électorale du pays. L’observateur est là pour mesurer la différence entre ce que prescrit la loi électorale du pays et ce qui se passe sur le terrain. Le piège qui guette tout observateur est d’observer les élections qui se passent ailleurs sur la base de ce qu’il connaît dans son pays.

Les électeurs perçoivent l’observateur électoral comme celui qui sait et se tournent vers lui pour qu’il règle un conflit ou interprète un article de loi. Il doit faire preuve d’humilité, car en tant que « Blanc de l’Ouest » qui porte une veste d’une organisation connue, il peut avoir une propension à se sentir important. L’observateur doit expliquer qu’il n’est pas là pour ça.

 

Est-ce difficile de demeurer impartial lorsque le processus électoral est visiblement corrompu ?

John Lewis : C’est difficile de ne rien faire lors­qu’on voit quelque chose d’illégal. En Ukraine, lors de la révolution orange, en 2004, le Canada avait envoyé 500 observateurs, dont beaucoup de jeunes, et de nombreux Canadiens d’origine ukrainienne. J’en ai vu intervenir. J’ai tenté de leur expliquer qu’il ne fallait pas prendre part au processus, mais c’est tout ce que je pouvais faire. En Guyane, en 2001, j’étais en relation avec les responsables de la commission électorale, alors j’ai parlé avec eux de ce que j’ai vu [NDLR : des bulletins de vote jetés dans une rivière]. C’est à eux de faire le suivi.

 

Quel est le profil des pays qui demandent la présence d’observateurs internationaux ?

Julie Brisson : Des pays qui ont la volonté d’aller vers une démocratie, qui veulent du changement. La plupart du temps, ils le font parce que « tout le monde le fait », en se disant que cela va leur apporter du soutien dans le jeu politique international, que le monde va découvrir qu’ils ont besoin d’aide. On constate qu’après un certain temps ces pays ont de moins en moins besoin de la présence en grand nombre d’observateurs internationaux. Parce qu’ils ont tiré des leçons du processus et peuvent désormais faire eux-mêmes l’observation.

 

Pourquoi la présence d’observateurs est-elle importante ?

Julie Brisson : C’est une façon de promouvoir l’exercice des droits de la personne, de rappeler aux citoyens leur droit de vote. Nous contribuons au processus de démocratisation. Comme dans n’importe quel domaine, si on veut évoluer, on a besoin du témoignage des autres. Sinon, on reste sur notre territoire, avec notre mentalité et nos principes, et on n’est pas en présence d’une diversité d’opinions sur les façons de faire les choses.

Est-ce que les missions d’observation servent à exporter la démocratie dans d’autres pays ?

Guillaume Lavoie : On ne veut pas exporter la démocratie, on exporte les élections : des procédures, une loi, des bulletins de vote. Alors que la démocratie, c’est une culture, ce sont des valeurs, et ça se construit sur plusieurs générations. Le miracle de la démocratie, c’est le « test du perdant » : être capable d’accepter le candidat que le système – que le peuple a choisi ensemble – déclare vainqueur.

 

La présence d’observateurs internationaux durant des élections controversées change-t-elle les choses ?

Guillaume Lavoie : Lors des élections de 2004 en Ukraine, les nombreuses organisations sur place ont rapporté des fraudes. Cela a permis à la communauté internationale de presser l’Ukraine de reprendre les élections, sous peine que le résultat ne soit pas reconnu officiellement par tous les pays. Le gouvernement qui invite des observateurs internationaux le fait pour accroître sa légitimité. La Palestine est un exemple : la communauté internationale n’a pas reconnu le gouvernement du Hamas, mais pas parce qu’il n’avait pas été élu légitimement. Le Hamas a remporté les élections de façon démocratique.

 

Pourquoi organiser des élections en Haïti alors que le pays se remet encore du séisme ? Ne vaudrait-il pas mieux mettre les énergies ailleurs ?

Guillaume Lavoie : Sortir du cadre de la Constitution et reporter les élections demandent une tradition démocratique très forte – ce qu’Haïti n’a pas -, sinon la structure politique se dissipe rapidement. Ainsi, chaque jour qui passerait sans dirigeant élu affaiblirait la culture de la démocratie. [NDLR : Selon la loi, l’actuel président, René Préval, doit se retirer au plus tard le 7 février 2011.] Et même un pays qui éprouve des problèmes très graves a besoin d’un chef en qui la population peut se reconnaître. La communauté internationale – qui va payer la facture de ces élections – a reconnu que ce besoin-là était important et aussi urgent que la reconstruction.

 

L’observation électorale, en Haïti notamment, est-elle un moyen pour le Canada de se faire du crédit politique ?

Julie Brisson : Je ne le vois pas ainsi. Le Canada a participé à la mission de l’OSCE en Ukraine et a aussi organisé sa propre mission canadienne d’observation des élections en 2004 et en 2010, parce qu’il y a un grand nombre d’Ukrainiens au Canada. C’est la même chose en ce qui concerne Haïti. La plupart du temps, lorsque le Canada envoie des effectifs pour des missions d’observation, c’est parce qu’il considère que c’est une obligation de sa part d’aider les autres pays – et certainement les pays d’origine d’une partie de sa population – dans leur processus de démocratisation. En géopolitique, c’est un peu le rôle qu’on attribue au Canada : médiateur et conciliateur.

 

Qu’est-ce que les gens ignorent sur le travail d’observateur ?

John Lewis : C’est un travail très administratif, et les journées sont très longues ; on travaille parfois pendant 24 heures consécutives. Ce ne sont pas des vacances !

 

                                                                      LES OBSERVATEURS EN QUATRE POINTS >>

 

LES OBSERVATEURS EN QUATRE POINTS

1- Ils sont engagés en fonction de leur formation universitair­e, de leur connaissance des langues et de leur expérience à l’étrange­r, en coopératio­n internationale ou en politiqu­e.

 

2- Tous reçoivent une formation sur la situation du pays et les enjeux politique­s.

 

3- Il y a deux catégories d’observateurs : les « long terme », qui arrivent environ un mois avant les élections et partent deux semaines après l’annonce du résultat. Ils ont la responsabilit­é d’établir un premier contact avec la population locale et de veiller aux aspects logistique­s de la mission, tels que la reconnaissance des lieux et la sécurité. Ils sont aussi présents pour recevoir les plaintes concernant le résultat du vote. Les observateurs « court terme » arrivent sur le terrain quelques jours avant les élections, pour une mission d’environ une semaine.

 

4- Le travail d’observateur est bénévole. Les organisation­s paient le billet d’avion, le logement et offrent une allocation journalière pour les dépense­s liées à la nourritur­e et au transport.