Omar Khadr est libre, mais qu’en est-il des autres détenus de Guantánamo ?

Depuis le premier arrivage de 20 prisonniers, le 11 janvier 2002, un total de 780 personnes ont été envoyées à la célèbre prison américaine.

Photo : Petty Officer 1st class Shane T. McCoy/U.S. Navy/Getty Images
Photo : Petty Officer 1st class Shane T. McCoy/U.S. Navy/Getty Images

Peu de gens s’imaginent Guantánamo comme un endroit où les prisonniers se délectent de Big Mac de chez McDonald’s et de sous-marins à la dinde de chez Subway. Mais pour amadouer un adolescent du nom d’Omar Khadr, âgé de 16 ans et forcément impressionnable, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a utilisé tous les recours, en février 2003, lors d’une série d’interrogatoires autorisés par le gouvernement américain.

«Excité et heureux» à la vue d’agents canadiens qu’il assimilait à l’arrivée des secours, Omar Khadr a rapidement déchanté. Le duo (un agent du service d’espionnage canadien et un représentant des Affaires étrangères, sous la supervision d’une agente de la CIA) n’était pas venu pour plaider sa cause, mais plutôt pour lui soutirer des informations et des aveux.

«C’étaient des agents canadiens participant à une mission conjointe afin d’exploiter ce jeune comme source de renseignements pour le gouvernement américain», a expliqué le lieutenant-commandant William Kuebler, ex-avocat militaire américain d’Omar Khadr, dans le cadre d’un documentaire autour de ces interrogatoires, Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guantánamo. En fin de compte, leurs échanges se sont révélés un prolongement de la torture que le Torontois de naissance subissait.

Le jeune Khadr était accusé par les États-Unis d’avoir tué le sergent de première classe Christopher Speer, le 27 juillet 2002, au cours d’un assaut des Forces spéciales sur un complexe du village afghan d’Ayoub Kheyl. Il y avait été laissé par son père, Ahmed Saïd Khadr, un membre influent d’al-Qaida, et s’y trouvait en compagnie de membres du Groupe islamique combattant en Libye, dirigé par l’un des plus fidèles lieutenants d’Oussama Ben Laden.

À Guantánamo, loin de livrer des noms, Omar Khadr a pris ses interlocuteurs par surprise : il a nié avoir tué le soldat américain, assurant avoir été «forcé» de réciter des mensonges. «Tout ce que j’ai dit aux Américains est faux. Je leur ai dit des choses parce qu’ils m’ont sévèrement torturé à Bagram.»

Avant de devenir le matricule ISN 766 dans la tristement fameuse prison américaine, Omar Khadr avait connu le «Guantánamo afghan», la prison de Bagram. Là-bas, «il était traité plus durement que tous les autres», selon Moazzam Begg, l’un de ses codétenus. Ses geôliers ont notamment exploité la douleur liée aux blessures reçues durant l’affrontement brutal d’Ayoub Kheyl : de multiples éclats d’obus (notamment dans les yeux, le laissant temporairement aveugle) ainsi que deux balles dans le dos. Plus tard, en 2008, il décrira dans un affidavit les sévices subis durant sa captivité : les violences physiques, mais aussi les menaces constantes de viol, l’isolation extrême, les traitements humiliants.

Il les avait auparavant décrits à son duo d’interrogateurs canadiens. «J’ai perdu mes yeux. J’ai perdu mes pieds», s’était-il lamenté après avoir ôté son habit orange de prisonnier pour dévoiler les stigmates. Mais, devant leur indifférence, et, surtout, devant la perte de tout espoir d’une main tendue, il a fini par craquer. Seul dans la salle d’interrogatoire, en état de régression totale, il a éclaté en sanglots, laissant aller des «Ya ummi» (Ah, mère) emplis de désespoir.

«Personne ne se préoccupe de moi», avait-il mentionné peu avant. Une phrase qui avait de l’écho, à en croire Moazzam Begg. «La dernière fois que j’ai vu Omar, c’était à Bagram, et il m’a dit « Personne ne se préoccupe de moi ». Je ne l’oublierai jamais. La pitié que j’ai ressentie pour lui, je ne l’ai ressentie pour personne d’autre pendant tout le temps que j’ai passé à Guantánamo et à Bagram.»

Dans sa prison afghane, où on le surnommait «Buckshot» (chevrotine) en raison de l’apparence de son corps meurtri par les éclats d’obus, Omar Khadr s’était fait un allié pour le moins inattendu : l’interrogateur américain Damien Corsetti, surnommé le «Monstre» et le «Roi de la torture». Au détour de conversations sur le basketball, notamment, il s’était forgé une opinion assez claire du jeune détenu, comme il l’a expliqué dans le documentaire de Patricio Henriquez et Luc Côté.

«Je dirais à vos spectateurs de regarder leurs propres enfants, car c’est ce qu’il était : un enfant. Il n’était pas un terroriste endurci. Il ne l’était pas.»

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Ayant «fêté» son 16e anniversaire un mois avant le long vol de 27 heures qui l’emmena au centre de Guantánamo, situé dans le sud-est de Cuba, Omar Khadr fut traité dès son arrivée comme un adulte ; ainsi en avait décidé le Pentagone dans cette Amérique post-11 septembre.

Omar Khadr n’a cessé de clamer son innocence, mais il s’est résigné, en 2010, à plaider coupable aux cinq chefs d’accusation qui pesaient contre lui, dans le seul but de quitter Gitmo et de ne plus jamais revenir. Ainsi, il a été condamné à 40 ans de prison, mais une entente liée à son accord de plaider coupable prévoyait qu’il ne reste que huit ans en détention. En 2012, il a été transféré au Canada pour y purger le restant de sa peine.

Mais, la commission militaire d’exception de Guantánamo n’ayant pas défini si la peine était applicable à un adulte ou à un mineur – Omar Khadr avait 15 ans au moment des faits –, la Cour suprême du Canada a dû se pencher sur la question.

Jeudi dernier, le plus haut tribunal du pays a donné raison, du moins moralement, aux dires de Damien Corsetti : il a jugé qu’Omar Khadr ne pouvait être traité comme un contrevenant adulte pour les faits qui lui sont reprochés, rejetant de fait l’appel d’Ottawa. Loin de le considérer comme un enfant soldat, le gouvernement fédéral l’a qualifié sans relâche de terroriste endurci. En 2007, le Canada s’était pourtant engagé à protéger ceux que les «Principes de Paris» ont définis comme étant «toute personne âgée de moins de 18 ans qui est ou a été recrutée ou employée par une force ou un groupe armé, quelle que soit la fonction qu’elle y exerce».

Déjà, en 2010, Omar Khadr avait vu la Cour suprême condamner l’attitude du gouvernement canadien en lien avec les interrogatoires menés par le SCRS, en février 2003. «Interroger un adolescent détenu sans qu’il ait pu consulter un avocat pour lui soutirer des déclarations relatives à des accusations criminelles sérieuses, tout en sachant qu’il a été privé de sommeil et que les fruits des interrogatoires seraient communiqués aux procureurs américains, contrevient aux normes canadiennes les plus élémentaires quant aux traitements à accorder aux suspects adolescents détenus», avait-elle statué.

Depuis le 7 mai 2015, Omar Khadr est libre. Enfin presque. Il a été libéré sous caution et vit maintenant sous des conditions très strictes à Edmonton, chez l’avocat Dennis Edney, qui se «préoccupe» de lui depuis 2003. Aujourd’hui âgé de 28 ans, il est tourné vers l’avenir, mais il n’en a pas fini avec la justice. Il attend notamment le jugement en appel de sa condamnation par la commission militaire de Guantánamo.

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Depuis le premier arrivage de 20 prisonniers, le 11 janvier 2002, un total de 780 personnes ont été envoyées à Guantánamo, relate une enquête du New York Times et de NPR. Omar Khadr y a passé une décennie presque complète, d’octobre 2002 à septembre 2012. Certains n’en sont pas encore sortis – 122, pour être exact. D’autres n’en sortiront jamais – neuf hommes y ont trouvé la mort.

Parmi ce flot de détenus, plus d’une douzaine se trouvaient être des enfants de moins de 16 ans, selon Michelle Shephard, journaliste au Toronto Star. «Ils ont été autorisés à regarder des films, dont Seul au monde, une superproduction hollywoodienne mettant en vedette Tom Hanks et portant sur la vie d’un homme échoué sur une île tropicale», raconte-t-elle dans un livre à propos de l’affaire Khadr, Guantanamo’s Child : The Untold Story of Omar Khadr.

Naqib Ullah était l’un de ces enfants. Il n’avait que 14 ans lorsqu’il a été capturé dans des circonstances troublantes, en décembre 2002, en Afghanistan. Alors qu’il faisait une commission pour le compte de son père, un groupe de 11 hommes se réclamant d’un criminel local, Samoud Khan, ont mis la main sur lui et l’ont violé sous la menace d’une arme. Devenu leur prisonnier, voire leur esclave, il a travaillé trois jours durant dans leur campement avant que l’imminence de l’arrivée des forces américaines ne pousse le groupe à déguerpir. Naqib Ullah, comme d’autres, s’est alors vu donner l’ordre de rester au campement et de combattre les Américains. Ces derniers l’ont simplement découvert aux côtés d’hommes armés. Mais en raison de ses «connaissances probables des efforts de résistance des talibans et des leaders locaux», le département de la Défense a ordonné son transfert à Guantánamo, en janvier 2003. Il y est resté un an, avant d’être renvoyé en Afghanistan avec une lettre de l’armée l’exonérant de tout crime et un ballon de football américain en guise de cadeau.

En tout et pour tout, 649 prisonniers ont été transférés à une autorité pénitentiaire étrangère – comme Omar Khadr – ou ont recouvré leur liberté – comme Naqib Ullah. Pour ces derniers, le retour à la vie civile n’est pas chose aisée, comme l’a récemment illustré le cas de quatre Syriens, d’un Tunisien et d’un Palestinien accueillis à leur sortie, en décembre dernier, par le gouvernement uruguayen ; estimant «avoir été détenus injustement pendant 13 ans», ils réclament une aide financière des États-Unis, qui, selon eux, ont l’obligation morale de leur procurer «le nécessaire pour mener une vie normale comme êtres humains».

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Le président américain, Barack Obama, semble vouloir mettre à profit ses 18 derniers mois dans le bureau ovale pour remplir sa promesse électorale de 2008, mise à mal par l’opposition du Congrès : fermer la prison de Guantánamo.

Ainsi, depuis les élections de mi-mandat aux États-Unis, le 4 novembre dernier, 22 prisonniers ont été relâchés – un chiffre qui contraste avec la période 2011-2013, durant laquelle seuls 19 détenus ont pu quitter l’établissement carcéral. Mais cette volonté présidentielle suscite une vive inquiétude du côté républicain, qui craint les récidivistes. Le sénateur John McCain a même estimé à 30 % le nombre d’anciens captifs à s’être de nouveau adonnés à des activités terroristes après leur libération.

La réalité est quelque peu différente. La dernière enquête du directeur du renseignement national, qui date de juillet 2014, a montré que 17,3 % des 620 prisonniers libérés à l’époque étaient bel et bien revenus à des activités terroristes, et 12,4 % n’étaient que soupçonnés de l’avoir fait. Des chiffres qui, par ailleurs, accablaient surtout les détenus libérés du temps du gouvernement de George W. Bush – 19 % de rechute, contre 6,8 % sous Barack Obama.

Alors que des sondages montrent des Américains disposés à voir les portes de Guantánamo rester ouvertes, Barack Obama tente de gagner le public à sa cause en abattant la carte des finances publiques. Selon le département de la Défense, le coût de fonctionnement du centre de détention de Guantánamo, pour l’année fiscale 2014, s’est monté à 397,4 millions US$, soit 2,8 millions US$ par détenu. Par comparaison, le coût annuel par prisonnier est plus proche de 34 000 US$ dans les établissements à sécurité maximale en sol américain, où le président envisage de transférer les derniers prisonniers de Gitmo.

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