Oubliez l’Iran, le danger, c’est le Pakistan!

Les islamistes y sont de plus en plus puissants, la corruption du pouvoir politique y est totale, les talibans sont populaires auprès de la population. La poudrière, elle est là, sous nos yeux, explique le grand reporter britannique Robert Fisk.

Il a déjà rencontré Ben Laden et serré la main de l’imam Khomeiny. Il a suivi tous les conflits qui secouent le monde arabo-musulman depuis plus de 30 ans, de la guerre civile libanaise à l’invasion américaine de l’Irak. Journaliste et chroniqueur au quotidien anglais The Independent, le Britannique Robert Fisk est l’un des plus grands spécialistes du Moyen-Orient à ce jour. Il est très sollicité pour donner des conférences à l’étranger. Son plus récent livre, La grande guerre pour la civilisation (2005), est un best-seller en Grande-Bretagne et a déjà été traduit en huit langues. Fisk dérange par sa plume acérée, son ton dénonciateur et son engagement contre la politique américaine au Moyen-Orient. Certains l’adulent, d’autres l’abhorrent. L’actualité l’a rencontré à Beyrouth.

Quelle est la plus grande menace actuelle au Moyen-Orient ?
— [Sans hésitation] Le Pakistan. Ce pays est peuplé de talibans et de sympathisants d’al-Qaida, et il dispose de la bombe nucléaire. La dictature en place peut être renversée à n’importe quel moment et les services de sécurité pakistanais soutiennent, pour la plupart, les talibans et al-Qaida. Actuellement, le général Pervez Mucharraf est l’ami des États-Unis, donc il n’y a aucun problème. C’est l’Iran, le méchant, aux yeux des Américains. On nous dit que la plus grande menace est l’Iran, mais ce sont des sottises.
Je vais vous raconter l’histoire de la crise nucléaire iranienne. À l’origine, le chah d’Iran, qui était le gendarme des grandes puissances dans le Golfe — l’ami des Occidentaux —, voulait des installations nucléaires. Les pays amis ont accédé à sa demande. L’usine nucléaire de Busher, dans le sud-ouest du pays, a été construite par Siemens, une société allemande ! J’étais à Téhéran, pendant la révolution islamique, lorsque l’ayatollah Khomeiny a dit : « Les installations nucléaires sont l’œuvre du diable. Nous allons les fermer. » Et il l’a fait. En 1985, lorsque Saddam Hussein a utilisé des armes chimiques en Iran — gracieuseté des États-Unis —, les Iraniens ont souhaité remettre leurs centrales nucléaires en activité, de crainte qu’il n’utilise l’arme nucléaire contre eux. Et aujourd’hui, l’ONU s’oppose à ce que l’Iran développe son programme nucléaire !

Après les événements à la Mosquée rouge (voir l’encadré), en juillet dernier, à quoi peut-on s’attendre ?
— Ce qui est sûr avec les islamistes, c’est qu’ils ne bluffent pas. Ils avaient annoncé qu’il y aurait une série d’attaques et ce fut le cas. Aujourd’hui, les escarmouches avec l’armée pakistanaise se poursuivent au quotidien au Baloutchistan, à la frontière nord, et ce n’est pas terminé. Les islamistes se vengeront certainement de l’assaut contre la Mosquée rouge. Récemment, le responsable des services secrets militaires américains, James Clapper, déclarait que les États-Unis parviendront peut-être à neutraliser les militants d’al-Qaida au Pakistan, mais pas à les éliminer. Le pire, pour les chancelleries occidentales, serait un coup d’État islamiste, ce qui est fort possible vu les nombreuses tentatives passées d’assassiner Mucharraf. Les prochaines élections générales auront lieu le 11 octobre. Le mieux serait des élections démocratiques, mais… ce n’est pas gagné.

Qui pourrait apaiser cette poudrière ?
— Malheureusement, il n’y a aucun interlocuteur valable. L’un des problèmes majeurs est la corruption : la classe politique pakistanaise est entièrement corrompue ! L’opposition démocratique l’est tout autant que les services de renseignement. Les Américains tentent de financer de petites institutions locales pour gagner le soutien de la population, mais cette tactique ne fonctionne pas dans une société tribale comme celle du Pakistan. Ensuite, on ne peut pas isoler le Pakistan du reste de la région. Les talibans seront populaires aussi longtemps qu’il y aura des injustices sociales contre les musulmans, qu’ils seront financés par l’Arabie saoudite et que les États-Unis fermeront les yeux sur cette réalité. Arrêtons de nous leurrer : les islamistes ne sont pas nés avec l’incident à la Mosquée rouge. Ils sont implantés dans la région au moins depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en 1979.

Quel pourrait être le pire scénario catastrophe ?
— Je ne crois pas que les Pakistanais souhaitent une guerre nucléaire ni que les Iraniens veulent attaquer Israël. Tout comme je ne pense pas que les Palestiniens souhaitent encore la destruction de l’État d’Israël ni que les Libanais veulent une autre guerre civile. Nous devrions commencer, en Occident, à traiter les habitants du Moyen-Orient comme des égaux, des gens aussi intelligents que nous. Et arrêter de les considérer comme des enfants qui ne comprennent pas les dangers de la guerre. Ils ne les connaissent que trop bien, pour avoir subi beaucoup plus de conflits que nous depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Vous blâmez les Occidentaux pour leur politique étrangère à l’égard du monde arabe…
— Je blâme les Arabes aussi ! Je ne comprends pas pourquoi cette société n’est pas davantage autocritique. Est-ce parce que, dans une société patriarcale, il est interdit de remettre en question la figure du père ? Je ne sais pas. Mais certes, je blâme les puissances occidentales pour le chaos qui règne. J’ai un jour demandé au professeur Kamal Salibi, qui enseigne à l’Université américaine de Beyrouth, pourquoi les Arabes n’avaient pas connu de Renaissance comme en Occident. Il m’a répondu : « L’ennemi était aux portes. L’Occident — vous — n’a cessé de provoquer, d’envahir. Comment ces gens peuvent-ils remettre en question leur religion, leur politique, leur vie, si vos navires, vos flottes et vos armées guettent toujours près du rivage ? » Je crois qu’il dit vrai.

Les Américains vont-ils se retirer d’Irak ?
— Ils n’ont pas d’autre choix. Les Américains disent toujours : « On ne parlera jamais avec les insurgés, ce sont tous des terroristes ! » Ils ont dit cela à propos des Nord-Coréens durant la guerre de Corée, et ils se sont retrouvés à Panmunjom pour y signer l’armistice. Idem avec les Viêt-cong, et ils ont rencontré les Vietnamiens du Nord à Paris. Nous, les Britanniques, avons déclaré que nous ne discuterions jamais avec l’IRA [l’Armée républicaine irlandaise], et pourtant, tout le monde a fini par prendre le thé avec la reine. Croyez-moi, les Américains finiront par entamer des pourparlers avec les insurgés irakiens.

Quel est le changement le plus frappant des 30 dernières années au Moyen-Orient ?
— Les Arabes ont cessé d’avoir peur. Lorsque je suis arrivé au Liban, dans les années 1970, chaque fois que les Israéliens faisaient des incursions à la frontière sud, les Palestiniens et les Libanais fuyaient, craignant pour leur vie. Aujourd’hui, ils se précipitent au sud pour combattre. Lorsqu’un peuple est constamment soumis à des invasions, à des bombardements, et qu’il est continuellement agressé, il finit par se dire : ça suffit ! Depuis la Première Guerre mondiale, les Arabes ont été perpétuellement écrasés par les puissances occidentales et réprimés par leurs propres dirigeants. Désormais, ils n’acceptent plus cette situation. C’est un changement politique majeur dans l’histoire de cette région.

D’autre part, la situation au Moyen-Orient s’est beaucoup dégradée…
— Ça ne fait aucun doute. Le monde arabe est beaucoup plus dangereux qu’avant. Il y a 30 ans, on parlait de 10 à 20 morts par jour ; aujourd’hui, en Palestine, en Afghanistan, en Irak, on compte plus de 100 morts au quotidien. La plus grande crise que j’aie connue fut la guerre Iran-Irak [1980-1988], où plus d’un million et demi de personnes ont été tuées. Depuis l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, la machine de guerre broie avec autant d’intensité. Pour reprendre l’expression utilisée par Winston Churchill à propos de la Palestine en 1947, l’Irak est désormais un « désastre infernal ». Et les forces de la coalition ne s’en rendent toujours pas compte !

Pourquoi ce désastre infernal ?
— Parce que nous, les Anglais et les Américains, ne sommes pas désireux d’accorder aux peuples arabes ce qu’ils réclament. On leur dit : « On vous donnera la démocratie et la liberté ! » Mais nous n’avons aucune intention de le faire. Ce que les Arabes veulent, c’est la justice. En Irak, le peuple réclame la justice pour ses morts. Les soldats de la coalition ont tué et torturé des Irakiens, et pourtant, jusqu’à ce jour, très peu d’entre eux ont été jugés : 10 ou 20 au maximum. Prenez la Cisjordanie : la résolution 242 de l’ONU appelle au retrait de l’armée israélienne des territoires occupés pendant la guerre de 1967, en échange de la sécurité de l’État hébreu. Ça permettrait aux Palestiniens d’avoir leur propre État, mais les Israéliens refusent de s’y soumettre. Lorsque Saddam refusait d’appliquer les résolutions de l’ONU, les grandes puissances l’y contraignaient. Les Israéliens, eux, n’ont aucune obligation de respecter le droit international. Quel type de justice est-ce ?

Y a-t-il de l’espoir pour le Moyen-Orient ?
— Pas à court terme. La situation ne s’améliorera pas, à moins que de nouveaux gouvernements, en Occident, ne changent d’attitude et ne soient prêts à dialoguer avec les peuples du Moyen-Orient dans le respect et de façon raisonnable. En attendant, la région sera continuellement déchirée par des conflits. Lors d’une conférence que j’ai prononcée dans la ville de Nabatiyé, au Liban-Sud, on m’a demandé si je croyais en la possibilité d’une troisième guerre mondiale et j’ai répondu : « Non, mais nous sommes plongés dans une terrible situation de désespoir. Une situation très dangereuse. »

Alors pourquoi continuez-vous à revenir au Moyen-Orient ?
— C’est comme lire un grand roman. Les aiguilles se rapprochent de minuit et vous vous dites : « Un autre chapitre. » Et avant même que vous vous en aperceviez, l’aube se lève… C’est pour cette raison que je reste au Moyen-Orient : je veux savoir ce qui va se passer après.