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La parole aux preneurs d’otages

Ils avaient 20 ans, des idéaux plein la tête, et brandissaient des portraits de l’imam Khomeiny à bout de bras. Leur ennemi, c’était l’impérialisme américain. Leur cible: l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Pendant plus de 14 mois (444 jours), à partir de novembre 1979, ces jeunes étudiants iraniens allaient garder en otages une cinquantaine de diplomates du plus puissant pays du monde. Et tenir en haleine toutes les télévisions de la planète. Vingt-sept ans plus tard, à l’heure où l’Iran est de nouveau dans la mire des États-Unis pour son programme d’enrichissement nucléaire, que sont devenus les preneurs d’otages? Ironie de l’histoire, les principaux architectes des événements composent aujourd’hui l’avant-garde du courant réformateur iranien. Ils sont éditeurs, journalistes, politiciens, et ils réclament un Iran plus démocratique et ouvert sur le monde. Plusieurs ont même subi la répression féroce d’un régime qu’ils ont contribué à mettre en place. L’actualité a rencontré deux de ces ex-leaders: l’éditorialiste Abbas Abdi et la conseillère municipale Massoumeh Ebtekar. Ils sont tous deux mariés, ils ont des enfants. L’âge les a rejoints avec ses cheveux blancs, ses rides. La réflexion a remplacé la fougue impulsive de la jeunesse. Mais à travers leur parcours, leur destin, leurs rêves d’aujourd’hui, on découvre toutes les tensions qui agitent encore la société iranienne moderne. Abbas Abdi — L’un des quatre instigateurs de la prise de l’ambassade, en 1979. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il a servi au ministère des Renseignements, puis a rompu avec le régime. Il a été rédacteur en chef et éditorialiste au quotidien réformateur Salam jusqu’à sa fermeture, en 1999, puis au quotidien Norouz. Emprisonné de 2002 à 2005, il se consacre maintenant à son site www.ayande.ir («avenir», en farsi), où il diffuse des articles d’opposition politique. Abbas Abdi nous a reçu autour d’un bon thé chaud dans son bureau, au sous-sol de sa maison, qui est située dans un quartier résidentiel du nord-ouest de Téhéran. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — On ne peut détacher l’événement de son contexte: c’était le temps de la révolution, du changement. On pourrait tout aussi bien demander aux États-Unis pour quelles raisons ils soutenaient le chah, qui pratiquait une politique d’abus envers son peuple. S’attendaient-ils à ce qu’on leur offre des fleurs en retour? Il n’y a pas lieu de regretter l’événement, mais plutôt de réfléchir sur le gouvernement qui en est issu. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — À l’époque, nous faisions écho à la volonté du peuple, qui était de traduire le chah en justice pour qu’il réponde de ses crimes devant un tribunal. Aujourd’hui, nous répondons aussi à la volonté du peuple iranien, qui est de réformer le système. Nous sommes donc des gens de notre temps, qui représentent la voix du peuple dans des circonstances précises. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — L’Iran ressemble aujourd’hui à un être disproportionné, qui aurait un corps gigantesque et un cerveau minuscule. Ivre du pouvoir que lui fournit la rente pétrolière, l’État n’élabore aucune stratégie sur le plan de l’économie intérieure et de la politique étrangère. Le pétrole est pour lui ce que la drogue est pour le corps humain: un remède illusoire. Nos gouvernants pensent régler tous les problèmes à l’aide du pétrole, mais ils se leurrent. Ils vivent dans une extase mensongère et se permettent des abus impardonnables qui risquent de mener à une impasse économique et politique. Par exemple? — Pour lutter contre l’inflation galopante — plus de 15% —, le régime injecte les revenus du pétrole dans l’économie, ce qui apaise le problème temporairement. Mais à long terme, cette mesure ne contribue qu’à augmenter l’inflation. Cette situation ne pourra pas durer et le pays risque d’être aux prises avec une grave crise économique d’ici deux ans. Sur la scène internationale, l’Iran ne pourrait jamais se permettre ses volte-face s’il n’était l’un des principaux exportateurs de pétrole. Le régime pourrait même bénéficier, à court terme, d’un conflit avec l’Occident, qui provoquerait la flambée des prix de l’or noir. Quel est l’état de la presse indépendante en Iran aujourd’hui? — Elle a connu un important revers dans les dernières années, et encore davantage depuis l’investiture de [l’actuel président] Ahmadinejad. La majorité des journaux d’opposition ont dû fermer et des rédacteurs ont été menacés. J’ai moi-même été incarcéré à deux reprises: pendant huit mois en 1993 et pendant deux ans et demi en 2002, après avoir été accusé d’espionnage. J’avais publié les résultats d’un sondage, dans le quotidien Norouz, qui révélait que 75% des Iraniens étaient en faveur d’une reprise du dialogue avec les Américains. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — Une reprise des relations diplomatiques est inutile tant et aussi longtemps que les deux parties camperont sur leurs positions et qu’il n’y aura pas une volonté commune de résoudre la crise. Pour cela, il faut un changement de vision, de regard. C’est comme deux époux qui tentent de se réconcilier: ils doivent d’abord s’écouter avant de planifier l’avenir. De toute façon, c’est toute la politique étrangère de l’Iran qui doit être révisée, pas seulement ses relations avec les États-Unis. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — L’enjeu du nucléaire n’est pas indépendant: il s’inscrit dans une politique d’expansion récente, visant à accroître le rôle de l’Iran sur la scène régionale et mondiale. De toute façon, le gouvernement a déjà accordé tellement d’importance à son programme nucléaire qu’il n’est plus possible d’y renoncer. La question irakienne est différente: l’Irak est notre voisin et nous a déjà déclaré la guerre en 1980. Il est logique que l’Iran assure ses intérêts à sa frontière. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — C’est fort possible. Il faut bien que le vaste arsenal militaire américain serve à quelque chose, non? [Rire] Je ne crois pas qu’on doive s’attendre à une invasion terrestre ou à une guerre de grande envergure, mais plutôt à une attaque ciblée. Si les Américains pouvaient prévoir la riposte iranienne, il y a longtemps qu’ils auraient agi. Le hic, c’est qu’ils en sont incapables. Le jeu des menaces peut donc se poursuivre encore longtemps. Vous avez rencontré un ancien otage, Barry Rosen, lors d’une visite à Paris, en 1998. Souhaitiez-vous faire passer un message de réconciliation? — La rencontre s’est bien déroulée. Nous étions comme deux soldats qui ont combattu l’un contre l’autre et qui se retrouvent des années après la guerre. Le pardon est alors implicite. J’ai fait ce geste pour des raisons personnelles… mais il y a toujours un message politique derrière ce genre d’actions. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — La souveraineté de la loi et un gouvernement démocratique, ce qui implique la liberté d’expression et l’indépendance des institutions civiles. Il faut également réduire le rôle du pétrole dans la politique d’État et instaurer une économie libérale, afin d’accroître le pouvoir du peuple. Et votre rôle dans tout cela? — Ma mission est de combattre l’ignorance dans laquelle ce régime tente de maintenir son peuple. Au moyen de l’écriture et des prises de position. L’État tente d’écarter ceux qui pourraient informer et éclairer les gens par leur expérience et leurs idées. Aujourd’hui, c’est un autre genre de révolution qu’on doit mener — une révolution par la pensée. Massoumeh Ebtekar — Porte-parole du mouvement étudiant qui organisa la prise d’otages, en 1979, elle est l’auteure du livre intitulé Takeover in Tehran, qui relate les événements vus de l’intérieur. En 1993, elle est nommée vice-présidente et directrice du ministère de l’Environnement, sous le gouvernement du président réformateur Mohammad Khatami. Elle restera à ce poste jusqu’en 2005. Sa détermination et son travail lui vaudront de recevoir un des prix Champions de la Terre des Nations unies en 2006. Docteure en immunologie, elle enseigne aujourd’hui à l’Université Tarbiate Modares, à Téhéran. Elle siège également au conseil municipal de la capitale depuis les dernières élections, en décembre 2007. C’est dans le vaste salon de l’ONG fondée par sa mère et vouée aux orphelins que Massoumeh Ebtekar reçoit L’actualité. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — Il est temps de revenir à cette page noire de l’histoire et de l’analyser autrement. Pourquoi avons-nous envahi l’ambassade? Nous n’étions pas des terroristes ou des extrémistes, mais des intellectuels consciencieux qui comprenaient la situation. Nous savions que les Américains planifiaient le renversement de la République islamique à peine instaurée — des documents le prouvent — et nous voulions empêcher un coup d’État. Cet événement a montré aux Américains que nous devions être traités sur un pied d’égalité. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — C’est le paradoxe de toute révolution. À l’époque, nous croyions fermement que les idéaux de l’imam Khomeiny correspondaient à nos idéaux de démocratie. Il y avait un sentiment de dignité et de fierté nationale. Mais le cours des événements nous a incités à revoir nos intentions de départ. La remise en question est un concept éthique chez tout bon musulman: il faut reconnaître ses erreurs afin de pouvoir avancer. L’islam est une religion dynamique. Le gouvernement islamique doit s’adapter aux temps modernes s’il veut pouvoir rivaliser avec d’autres systèmes mondiaux. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — Le gouvernement précédent [celui de Khatami] était persuadé que seuls la privatisation et le développement à long terme pourraient rehausser l’économie du pays. Malheureusement, les Iraniens ont été impatients. C’est normal, les citoyens ne sont jamais satisfaits de leur gouvernement. Seulement, aujourd’hui, le pouvoir est tombé entre les mains des populistes, qui poursuivent une politique économique d’État. Nous avons conscience que nous ne nous dirigeons pas dans la bonne direction. Sans parler de l’atmosphère politique générale, qui n’encourage pas la confiance et les investissements. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — C’est le seul espoir d’éviter un affrontement entre les États-Unis et l’Iran. Mais les Américains doivent d’abord abandonner leur arrogance et leurs préjugés à l’égard de l’Iran. Nous avons suffisamment prouvé que nous n’avions aucune intention d’agresser qui que ce soit, alors que les Américains ont maintes fois démontré le contraire. Des milliers de missiles nucléaires sont déployés en Europe, en Russie, en Chine, en Israël: pourquoi empêcher l’Iran de mettre au point une technologie nucléaire civile? De toute façon, il faudrait compter au moins 10 ans avant que l’Iran devienne une véritable puissance nucléaire militaire. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — J’aurais préféré que le gouvernement actuel opte pour une diplomatie plus innovatrice et moins cavalière au sujet du nucléaire. Nous aurions pu empêcher une résolution de l’ONU. Pour ce qui est de l’Irak, c’est l’interférence américaine qui crée le chaos à nos portes. Nous n’avons aucun intérêt à vivre dans une instabilité permanente. L’Iran apporte un soutien financier et logistique à ses frères musulmans en Palestine et au Liban pour les aider à résister aux agressions permanentes de l’État hébreu, c’est tout à fait logique. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — Ce serait une décision fort irrationnelle, à l’heure où la pression s’accentue sur l’administration Bush au sujet de l’Irak. D’autre part, je sens que nous avons affaire à une administration et à un homme très dangereux. Si les Américains ne soutiennent pas leur gouvernement, ils doivent le manifester haut et fort; eux seuls peuvent renverser le sentiment antiaméricain dans le monde arabo-musulman. La communauté internationale a aussi un rôle à jouer pour prévenir la catastrophe. Elle doit comprendre que la sécurité dans cette région du globe est un préalable de la paix mondiale. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — L’Iran devrait se positionner comme un défenseur de la paix et du dialogue afin de résoudre les enjeux cruciaux qui menacent l’humanité et la planète. Il doit travailler de concert avec les Nations unies et les États-Unis pour tenter de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et aux problèmes qui touchent le monde musulman. Nous devons abandonner cette rhétorique offensive qui nous cause du tort et opter pour davantage de modération et de logique. Et votre rôle dans tout cela? — Mon rôle a été défini par mon destin, qui m’a amenée à vivre à la fois en Orient et en Occident. J’ai passé six ans à Philadelphie, j’ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes activités au sein de diverses ONG et du gouvernement — il m’est donc plus facile de relativiser et de comprendre les différents points de vue. Je me considère comme une partenaire du dialogue. C’est pour renouer les liens que j’ai écrit mon livre et que je l’ai envoyé à diverses personnalités américaines. Je sais que certains des anciens otages l’ont lu, j’attends toujours des commentaires de leur part. Ce pourrait être un bon point de départ.

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Papa Blair les tient à l’œil

À sa naissance, l’enfant sera placé sous l’œil attentif de l’État. Son nom, son adresse, le nom des établissements sanitaires ou sociaux qu’il fréquente puis des établissements scolaires qui l’accueillent seront patiemment recueillis jusqu’à sa majorité. Et tous ces renseignements seront enregistrés dans l’Information Sharing Index, aux côtés de ceux portant sur ses 11 millions de petits camarades. Destinée à la protection de l’enfance, cette mégabase de données devrait être opérationnelle en Angleterre dès 2008. À l’origine du projet, une histoire sordide. En février 2000, une enfant de neuf ans, Victoria Climbié, meurt à Londres, maltraitée par sa grand-tante et le compagnon de celle-ci. Pourtant, l’enfant avait été vue à plusieurs reprises par les services sociaux de quatre districts londoniens, deux hôpitaux, deux services de police et une unité spécialisée dans l’enfance. Beaucoup avaient constaté la présence de blessures sur le corps de la fillette, mais une série de déménagements et de communications ratées entre les services a conduit à un ralentissement du dossier. Et… au décès de Victoria. En 2003, une commission indépendante rend un rapport concluant à l’échec des services sociaux et demande la création d’une agence nationale pour améliorer la coordination entre les groupes chargés de protéger les enfants. Un an plus tard, le gouvernement brandit Every Child Matters (chaque enfant compte) et propose, parmi les diverses mesures de ce programme, la mise sur pied de l’Information Sharing Index, rebaptisé «Child Index» par les médias. En suivant à la trace tous les enfants anglais, ce registre promet de prévenir les abus. Très vite, les associations de défense des enfants et de protection de la vie privée sonnent l’alarme. Parmi leurs sujets de plainte, l’inutilité du système et, pis, sa dangerosité. Car un autre registre, le Child Protection Register, existe déjà. Créé au début des années 1980, celui-là se contente de répertorier les quelque 26 000 enfants anglais victimes de mauvais traitements et leur assure un suivi régulier. De la même manière, au Canada, certaines provinces (Ontario, Nouvelle-Écosse…) tiennent chacune de leur côté des registres des cas de mauvais traitements infligés aux enfants, se focalisant sur les enfants à risque. Est-il alors nécessaire de se doter d’une base de données répertoriant tous les enfants du pays? Surtout pas, affirme Terri Dowty, directeur d’Action on Rights for Children (ARCH). Car avec ce nouveau système, plaide-t-il, «les spécialistes du secteur seront noyés sous une masse d’information et ne pourront plus se concentrer sur les cas difficiles». Le système envisagé est aussi jugé trop indiscret. Pourtant, le gouvernement, devant une première levée de boucliers, a revu sa copie: la base de données devra se contenter de signaler que tel intervenant possède des renseignements sur un enfant donné, sans fournir davantage de précisions. Pour certains, c’est encore trop. Mentionner qu’un adolescent a été en contact avec une clinique de désintoxication ou un service de défense des jeunes violés en dit déjà long sur son histoire. Et la possibilité que ces données soient utilisées par des personnes mal intentionnées nourrit l’inquiétude. Il faut dire que la liste de ceux qui seront autorisés à accéder au Child Index s’annonce longue: professionnels des services sociaux, de la santé, directeurs d’école, agents de police, administrateurs de prison… Or, «aucun système de cette ampleur ne peut être parfaitement sécurisé», s’alarme Terri Dowty. Le Canada, de son côté, a opté pour des bases de données localisées dans chaque province plutôt que pour un immense registre national: c’est un bon point pour lui. Pourquoi alors le gouvernement de Tony Blair s’entête-t-il à vouloir consacrer l’équivalent d’un demi-milliard de dollars canadiens à la mise en place d’un système jugé inutile, voire dangereux? «Pour renforcer la surveillance des citoyens dès leur plus jeune âge», assure Liz Davies, professeure spécialisée dans les affaires familiales à la Metropolitan University de Londres. Car le Child Index n’est qu’une toute petite pierre de l’édifice sécuritaire qui s’érige sur les terres du royaume. Dès 2007, un autre programme, baptisé Spine, verra le jour. Cette immense base de données recensera des millions de dossiers médicaux. Objectif affiché: rendre le traitement d’un patient plus aisé même s’il vient à tomber malade à l’autre bout du pays. Une fois encore, les organisations de protection de la vie privée crient au scandale. C’est que dans cette mémoire colossale pourront se lire quelques renseignements délicats: maladies mentales, avortements, séropositivité, alcoolisme, etc. Or, cette information sera accessible aux milliers de personnes employées par le NHS, la sécurité sociale britannique. «Un employé du NHS pourrait être tenté de vendre des renseignements à des sociétés d’assurances, par exemple», s’inquiète Simon Davies, directeur au Royaume-Uni de Privacy International, association de défense de la vie privée. Autre source de malaise, l’accès à ces données pourra être accordé, sur demande, aux services de police et de sécurité… C’est avant tout sur la crainte de la menace terroriste que surfe le gouvernement britannique pour faire avaler à ses administrés la pilule du tout-sécuritaire. Déjà, un fichier ADN existe, qui recense quiconque passe par un poste de police, qu’il soit par la suite innocenté ou non. Trois millions et demi de personnes y sont déjà répertoriées et le gouvernement ne cache pas son ambition d’y rassembler un jour toute la population du pays. Autre rêve de Tony Blair: attacher une carte d’identité au cou de ses concitoyens pour renforcer le contrôle aux frontières et la surveillance des individus sur le territoire. Le Royaume-Uni vient d’ailleurs de remporter la palme parmi les pays européens en matière de non-respect de la vie privée. Privacy International a publié le 2 novembre un classement inédit où se retrouvent les 25 membres de l’Union européenne et 13 autres pays, les seuls pour lesquels les chercheurs ont pu avoir accès aux données nécessaires à leur enquête. Avec un score inégalé dans toutes les catégories — échange de données, vidéosurveillance, contrôle des télécommunications… —, le Royaume-Uni se classe dans la zone noire de la «surveillance endémique», entre les Philippines et Singapour. Le Canada, lui, traîne en fin de peloton, juste devant l’Allemagne. Pour combien de temps? se demandent les Canadiens, qui sont très attachés au droit à la vie privée.

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Bain de culture, sauce kiwi

À lire Douze écrivains néo-zélandais. Pour découvrir, en français, les plus grands écrivains du pays. De Janet Frame, sauvée de la lobotomie par la littérature à la gothique Elizabeth Knox. Des bonbons mélangés, quoi. (Sabine Wespieser, 2006) Les nouvelles de Katherine Mansfield. Même si elle a quitté la Nouvelle-Zélande à 20 ans pour ne jamais y revenir — elle est morte de tuberculose en Angleterre en 1923, à l’âge de 34 ans —, Katherine Mansfield est considérée comme la figure dominante de la littérature de son pays. (Stock, 2006) Salle d’embarquement (Departure Lounge). Dernier roman de Chad Taylor, le maître du roman noir et cool, vedette de la littérature kiwi. (Christian Bourgeois, 2006) Les hommes du long nuage blanc (The Bone People). La romancière et poète Keri Hulme a mis 17 ans à écrire l’histoire de cet enfant muet et sans identité qui la hantait. Ce long roman intimiste plein de violence contenue a gagné le Booker Prize en 1985. (Flammarion, 1996) Hicksville. Roman graphique plus que bédé. De Dylan Horrocks, artiste d’Aukcland, récipiendaire de nombreux prix. (L’Association, 2001) L’épouvantail (The Scarecrow). Ronald Hugh Morrieson est une vedette dans son pays. Mais il ne l’a jamais su. Il est mort à 50 ans, en 1972, dans l’anonymat et la pauvreté. «J’espère ne pas être un de ces pauvres types qu’on découvre après leur mort», aurait-il dit à un ami…. (Rivages/Noir, 2006) À voir L’âme des guerriers (Once Were Warriors). Pour comprendre les difficultés et les déchirements de certains Maoris urbains. Un film punch qui tranche avec les images idylliques du Seigneur des anneaux. Tiré du best-seller éponyme du métis (anglais-maori) Allan Duff et réalisé par le métis Lee Tamahori, le film a gagné le prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise en 1994. Paï (Whale Rider). De la réalisatrice pakeha (blanche de Nouvelle-Zélande) Niki Caro. Présente l’autre face de la réalité maorie, celle du courage, de l’âme et de la tradition. Tiré d’un roman de l’auteur maori Witi Ihimaera, le film a été réalisé en 2003 avec l’accord et l’aide de la communauté maorie de Whangara, sur la côte est de l’île du Nord. La leçon de piano (The Piano). Peut-être le film néo-zélandais le plus célèbre grâce à sa Palme d’or remportée à Cannes en 1993. De la réalisatrice Jane Campion. Le Seigneur des anneaux (The Lord of the Rings). Hobbiton (Matamata), Edoras (Mont Sunday), la rivière Anduin (Waiau River). La Nouvelle-Zélande c’est, pour des millions de cinéphiles, la Terre du Milieu. L’équipe du réalisateur, Peter Jackson, a pigé partout dans les splendeurs naturelles de son pays pour recréer sa fresque fantastique. Des entreprises offrent des forfaits qui permettent de partir à la découverte des sites de tournage. Un prétexte comme un autre de se remplir les yeux et l’âme de ce magnifique pays. À consulter www.maori.org.nz : Pour tout savoir sur l’histoire et la culture maorie. En prime : un cours de langue maori en ligne ! www.frogs-in-nz.com : Le site des frogs, ça s’appelle (pour vrai!) Une agence de voyages francophone en Nouvelle-Zélande. Pour planifier un voyage ou, plus simplement, découvrir le pays en français. www.newzealand.com/travel/ : Le site officiel du tourisme néo-zélandais. Très complet, mais en anglais seulement. Leur slogan : 100% pure New-Zealand… www.newzealand.com/travel/about-nz/culture/lotr-2003/introduction.cfm : Le site touristique officiel de la Terre du milieu ! On y offre des excursions qui permettent de découvrir les lieux de tournage. On peut aussi y faire une visite virtuelle de Lothlorien, de Edoras, de la rivière Anduin, bref de tous les lieux où…. C’est en fait, une section du site précédent. www.maoriparty.com/ : le site officiel du Parti maori.

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Malade, la France?

Ted Stanger n’a rien d’un homme d’affaires, mais il possède le sens du marketing. Installé en France depuis 1993, cet Américain de 62 ans, ancien directeur du bureau parisien de l’hebdomadaire Newsweek, a décidé de troquer le journalisme contre un métier bien plus lucratif: pourfendeur de Français! Depuis la publication, en 2003, de son best-seller Sacrés Français! (Folio), pas une semaine ne se passe sans que radios, télés, journaux sollicitent son opinion sur la France. Stanger tire dans toutes les directions: la lourdeur de la bureaucratie, la dette abyssale, la croissance anémique, sans oublier la retraite des fonctionnaires, qui coûte une fortune à l’État. «Je suis payé pour taquiner les Français!» me dit-il, amusé, pendant que nous sommes attablés dans un bistrot, à quelques pas du jardin du Luxembourg. Ses propos polémiques font sourire certains, mais venant d’un Américain, ils en irritent parfois d’autres. «Rentrez chez vous!» lui a d’ailleurs lancé l’automne dernier l’animateur Laurent Ruquier, en plein plateau de l’émission On n’est pas couché. L’invective était quelque peu injuste. Car à l’aube des élections présidentielles, Ted Stanger n’est pas le seul à remettre en question le modèle social et économique français et à s’interroger sur les façons de le réformer. Beaucoup considèrent même que ces élections pourraient marquer un tournant dans les politiques économiques de la France. «La campagne présidentielle est la plus importante depuis l’élection de François Mitterrand en 1981», affirme l’avocat Nicolas Baverez, 45 ans, chroniqueur à l’hebdomadaire Le Point et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). Dans son magnifique bureau du faubourg Saint-Honoré, où il me reçoit, il explique que l’élection printanière représente une formidable occasion de dire adieu à 25 ans de mitterrandisme et de chiraquisme, qui ont plongé le pays dans une profonde stagnation et dont les effets commencent à peine à se faire sentir. Les émeutes des banlieues, qui ont secoué la France durant trois semaines à l’automne 2005, ainsi que les manifestations provoquées par la création du contrat de première embauche (CPE) ne sont pour lui que les premiers symptômes d’une France malade. «Si on ne réforme pas ce pays, on se dirige vers une guerre civile!» dit-il. Comme tous ceux qui font le constat du déclin économique de la France et de la baisse de son influence dans le monde — entre autres le journaliste et historien Jacques Julliard, auteur du Malheur français (Flammarion, 2005) —, Nicolas Baverez a été qualifié de «déclinologue» et de «décliniste». Il récuse ces étiquettes qu’on veut lui coller. «La science du déclin n’existe pas, dit-il. Il n’y a que des faits, et ils sont incontestables: la France décline.» Or, quels sont ces faits? D’abord, les chiffres. L’économie française recule, et elle recule vite. En 1980, la France trônait au quatrième rang mondial pour son PIB, de 30% supérieur à celui du Royaume-Uni, et en huitième position pour sa richesse par habitant. Aujourd’hui, elle a rétrogradé au sixième rang pour le PIB et sa richesse par habitant a chuté en 19e position, derrière le Danemark, l’Autriche et le Canada. Sans oublier que l’Hexagone importe plus qu’il n’exporte: sa balance commerciale a été de –44,55 milliards de dollars l’an dernier — un record inquiétant. Si rien n’est fait, prévoient les experts, la situation économique sera encore pire dans 25 ans: la France sera alors dépassée par la Russie et l’Inde, puis, 10 ans plus tard, par le Brésil. L’économiste Emmanuel Lechypre, 40 ans, directeur du centre de prévision au magazine L’Expansion, prévient que la France pourrait devenir un immense Disneyland pour les touristes américains et chinois, friands de bonne bouffe et de pinard. Il a même un conseil à donner aux parents: «Dites à vos enfants de devenir sommeliers et d’apprendre le mandarin!» Après la Deuxième Guerre mondiale, le pays a connu, il est vrai, 30 années de croissance fulgurante — l’époque des «30 glorieuses» —, grâce à un système social protectionniste et à un État interventionniste omniprésent. Mais, estime Nicolas Baverez, alors qu’il aurait fallu s’adapter à la mondialisation, François Mitterrand et Jacques Chirac ont plutôt coupé la France du reste du monde sur le plan économique, la privant de la liberté et de la modernité du 21e siècle. «La France, dit-il, a continué de vivre dans le monde de la guerre froide et de l’économie fermée et administrée.» Face aux dangers du libéralisme — qui, selon Chirac, «représente une menace à la démocratie comparable au communisme» —, l’État français maintient en effet de formidables sentinelles protectrices. Ainsi, bien des secteurs souffrent toujours de l’absence de véritable concurrence. C’est le cas des domaines de la télévision, du gaz, des transports, de la grande distribution. Au mieux, ces secteurs sont des oligopoles; au pis, des monopoles d’État. À vrai dire, il reste peu de pays où l’État joue un rôle aussi important qu’en France. «À part Cuba et la Corée du Nord!» dit Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef du mensuel économique Capital. Telle une pieuvre géante (25% des salariés en France sont fonctionnaires, contre 19% au Québec et au Canada) aux multiples tentacules, l’État français est de toutes les sphères de la vie économique, toujours prêt à siphonner les ressources des entreprises, obsédé qu’il est par la distribution de la richesse, bien plus que par sa création. Les charges sociales, qui s’ajoutent aux salaires, sont ainsi parmi les plus élevées au monde, étranglant particulièrement les PME. Et le Code du travail est tellement contraignant que bien des entrepreneurs hésitent à embaucher — ce qui explique le chômage chronique (autour de 9% en 2006) qui afflige le pays depuis 20 ans. «Le problème est moins l’embauche que la “débauche”», dit Frédéric Bedin. Directeur général de Public Système, une agence de communication parisienne, et vice-président de CroissancePlus, un groupe de pression qui défend les intérêts des entreprises en croissance, Frédéric Bedin soutient qu’il est extrêmement difficile, voire quasi impossible, de licencier un employé en France, même pour de bonnes raisons. «Il faut des motifs sérieux et cela débouche souvent sur des procès interminables.» Cet état de chose décourage pas mal de gens. Les riches sont de plus en plus nombreux à choisir l’exil pour éviter l’impôt sur la fortune. Bien des jeunes, parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi, choisissent aussi l’exil. En 10 ans, on estime à un million le nombre de jeunes diplômés ayant quitté la France — beaucoup vers l’Angleterre, où le marché du travail est plus dynamique. Si au moins l’État avait mis son nez à la bonne place, en misant sur l’innovation, peut-être que la France serait en meilleure posture. Mais les investissements en recherche et développement sont parmi les plus timides au monde et restent concentrés dans un petit nombre d’entreprises. Dans les secteurs porteurs du savoir ou des produits à haute valeur ajoutée, le pays se fait larguer par l’Allemagne, l’Espagne, les États-Unis, le Japon, le Canada… Bientôt, ce sera la Chine. Il y a bien eu la création, en 2004, dans le cadre de la nouvelle politique industrielle, des «pôles de compétitivité» — sortes de «grappes industrielles» à la française, où des entreprises, associées à des centres de recherche et de formation, s’engagent dans une stratégie commune de développement. En 2005, il y avait 67 de ces pôles, dans divers secteurs économiques. Il est cependant trop tôt pour en évaluer les résultats. D’autant plus que la mise est mince: on parle d’investissements annuels, par l’État français, d’environ un milliard d’euros dans tous les pôles. En Espagne, on investit 20 fois plus, selon Emmanuel Lechypre. La France est-elle en déclin? En panne? En recul? En danger? En désarroi? «Tous ces mots sont vrais!» affirmait l’an dernier, dans un grand dossier, Le Nouvel Observateur. Ce constat n’est pas sans rappeler celui fait l’an dernier par Lucien Bouchard, qui clamait que le Québec était endetté, ne travaillait pas assez, se faisait dépasser par ses concurrents. À long terme, disait-il, si les Québécois ne se réveillent pas, ils n’auront plus les moyens de leurs ambitions. Au Québec, la réplique est venue de la gauche solidaire. En France, curieusement, c’est une partie de la droite — surtout chiraquienne — et du patronat qui montre du doigt les prophètes de malheur. «Les déclinistes ont fabriqué une machine à faire perdre confiance aux Français», dit le directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, Nicolas Jacquet. Ancien chef de cabinet de l’ex-premier ministre Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Jacquet est d’avis que le débat sur le déclin de la France est utile à de nombreuses personnes. À certains patrons, qui tiennent à contrôler l’inflation des salaires et à réduire leurs impôts; à la presse, qui table sur les mauvaises nouvelles pour vendre du papier; et surtout aux politiciens, qui voient dans le déclin le parfait alibi pour dire aux électeurs qu’il faut changer les choses. «Tout le monde a intérêt à dire que ça va mal!» dit Nicolas Jacquet. Le concept de «rupture» avec le passé, introduit quelques mois avant la campagne présidentielle par le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, est d’ailleurs une réponse au déclin, selon Nicolas Jacquet. La socialiste Ségolène Royal, la candidate de la gauche, a quant à elle invité les Français à la suivre pour «gravir la montagne» — façon de dire que la remontée de la pente sera longue et ardue. Pourtant, le tableau n’est pas si noir. Selon le dernier World Investment Report (2006) de la CNUCED, la France arrive désormais quatrième, derrière le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine, dans le classement mondial des pays d’après la valeur totale des investissements directs reçus de l’étranger. Et elle a récemment ouvert son marché dans le secteur de la téléphonie. Comme le fait remarquer Nicolas Jacquet, la France traverse une mauvaise passe, mais elle possède néanmoins de formidables atouts. Dans La France qui gagne (Odile Jacob, 2005), il en fait d’ailleurs une démonstration éloquente. Des exemples? Il y a 30 ans, aucune entreprise française ne figurait parmi les chefs de file mondiaux. «Aujourd’hui, on en a 30!» Dans plusieurs secteurs économiques, les multinationales françaises s’en tirent plutôt bien. Renault, moribond il y a 20 ans, est aujourd’hui le premier constructeur d’automobiles européen. Dans l’assurance, AXA est l’un des leaders mondiaux. Dans le domaine bancaire, la Société Générale et BNP Paribas, deux anciennes sociétés d’État, sont aussi parmi les meilleurs. Et les exemples se multiplient: Michelin, Alstom, Air France… C’est vrai, admet Emmanuel Lechypre. Mais, dit-il, toutes ces grandes entreprises ont un point en commun: elles ont délocalisé une bonne partie de leur production et réalisent les deux tiers de leur chiffre d’affaires à l’étranger. Ce qui est loin d’être le cas des PME, pour la majorité confinées au marché local, et qui vont plutôt mal. «Justement! s’exclame Nicolas Jacquet. Pourquoi ne pas prendre exemple sur nos succès pour construire nos réformes, plutôt que de s’acharner sur nos échecs?» En fait, il y aurait peut-être deux France, celle qui tombe et celle qui gagne, et le pays aurait avantage à s’inspirer de la deuxième pour relever la première. «Il faut redonner confiance aux Français», dit Nicolas Jacquet, qui estime que la confiance est le moteur de la croissance économique. Cela dit, pessimistes et optimistes s’entendent sur un point: le déclin de la France n’est pas irréversible. Ils sont cependant en désaccord sur la façon de redresser la situation. Nicolas Jacquet et d’autres privilégient des réformes progressives, en douceur, prenant modèle sur les succès français. Les déclinistes, eux, sont plutôt partisans de la méthode forte, un peu comme celle adoptée par Margaret Thatcher à la fin des années 1970, alors que la situation économique de l’Angleterre était bien plus dramatique que celle de la France aujourd’hui. Fin octobre 2006, l’hebdomadaire britannique The Economist y allait d’ailleurs d’une suggestion en étalant sur sa couverture une grande photo de la «Dame de fer» avec un titre sans équivoque: «Ce dont la France a besoin.» «Impossible!» selon Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef de Capital, qui estime qu’on ne peut imaginer en France des réformes aussi draconiennes. «Les syndicats [de la fonction publique] sont trop puissants, les cheminots [le syndicat ferroviaire] se mettraient en grève et paralyseraient tout le pays.» Et puis, en Angleterre, Margaret Thatcher avait l’appui de l’opinion publique; en France, pas une formation politique ne dispose d’une base électorale suffisamment forte, dit-il. Nicolas Baverez n’est pas de cet avis. Pour l’historien, Margaret Thatcher est une aberration dans l’histoire du Royaume-Uni, qui, dit-il, s’est toujours réformé de manière continue. La France, soutient-il, depuis la révolution de 1789, s’est toujours modernisée par coups d’éclat, en rompant avec le passé. «Paradoxalement, Margaret Thatcher représente un mode de réforme français appliqué au Royaume-Uni.» Nicolas Sarkozy a beau se prétendre une Margaret Thatcher en pantalon, peu croient qu’il ira aussi loin que son modèle. Quant à Ségolène Royal, qui avait vanté les mérites de Tony Blair et remis en question la sacro-sainte semaine de 35 heures lors de son investiture, voilà qu’elle vient carrément de faire volte-face en promettant des mesures sociales qui grugeront le budget de l’État. Dans le fond, l’avènement d’une France moderne passe peut-être avant tout par une réforme des mentalités. Malgré une année record, en 2006, la création d’entreprises en France reste marginale si on la compare à celle de ses voisins. Le problème? Les entrepreneurs sont peu valorisés. En France, le gendre idéal est cadre à L’Oréal, pas entrepreneur, dit Frédéric Bedin. Même les jeunes des écoles de commerce ne se voient pas dans la peau d’entrepreneurs. «C’est trop risqué», confirme Bertrand Schapiro, 22 ans, étudiant de 2e cycle à HEC Paris, qui rêve plutôt d’être embauché par une grande entreprise à la fin de ses études. Son camarade Mickael Hammel, 22 ans, lui aussi étudiant de 2e cycle à HEC Paris, affirme qu’il aimerait bien lancer sa «boîte» un jour, bien qu’il ne sache pas encore dans quel domaine. Il n’est toutefois pas convaincu, ni très convaincant. «Si je m’aperçois que c’est trop compliqué, dit-il, je me tire à Londres comme beaucoup de Français!»

Monde

La main verte de Dieu

Et Dieu créa l’écologie. La Bible ne l’affirme pas en termes aussi explicites. Mais Richard Cizik, évangélique américain de 54 ans, y a recensé de nombreux passages qui confortent sa thèse environnementale. «Dans la Genèse, chapitre 2, verset 15, Dieu nous demande de servir la Terre et de la protéger», affirme-t-il en paraphrasant les Écritures. À travers le bruit confus de la torréfaction du café, dans un Starbucks de Manhattan, Richard Cizik guide son interlocuteur sur un terrain où l’on ne s’attendrait pas à rencontrer un évangélique conservateur: la défense de l’environnement. Quand il parle, le révérend, père de deux adolescents, n’a pas cette exaltation à fleur de peau qui caractérise de nombreux gardiens télévisés de la morale chrétienne fondamentaliste aux États-Unis. Calme, pondéré, Richard Cizik n’a pas besoin d’élever la voix, il sait qu’il sera entendu: il est vice-président de l’Association nationale des évangéliques, le plus puissant lobby chrétien aux États-Unis, qui regroupe 45 000 églises et compte 30 millions de membres. L’homme à la silhouette longiligne a pris la tête d’un mouvement de chrétiens fondamentalistes qui ont décidé de rompre leur traditionnelle alliance avec George Bush, le président républicain, pour tenter de sensibiliser les Américains au réchauffement climatique. Aux États-Unis, premier pollueur de la planète, les choses sont d’ailleurs en train de bouger. Agacée par le désintérêt de la Maison-Blanche envers l’environnement, la nouvelle majorité démocrate au Congrès compte faire passer cette année une loi pour limiter les émissions de GES. L’effet Al Gore est indéniable. Avec son documentaire Une vérité qui dérange (An Inconvenient Truth, gagnant d’un Oscar en 2007), l’ancien vice-président a interpellé les Américains sur l’état de la planète. Mais son influence s’est surtout fait sentir dans les grandes villes, car l’«Amérique rouge» — républicaine et conservatrice — préfère écouter son pasteur. C’est là qu’intervient Richard Cizik. Plus de 70 millions d’Américains se considèrent en effet comme des évangéliques, qui suivent la Bible à la lettre. Lors des deux dernières élections présidentielles, en 2000 et 2004, ces adeptes du courant dominant du protestantisme conservateur, opposés à l’avortement et à la recherche sur les cellules souches, ont plébiscité George Bush à près de 80%. Une brèche s’est pourtant brutalement ouverte le 7 novembre 2006. Désabusés par la politique irakienne du président, de nombreux évangéliques ont voté démocrate aux élections de mi-mandat, contribuant à faire basculer le pouvoir au Congrès. Richard Cizik tient là son public cible. Son homélie écologiste a une idée-force: le creation care, littéralement «soin de la création», qu’il a prêché l’année dernière aux quatre coins des États-Unis. Le pasteur apparaît aussi dans The Great Warming (le grand réchauffement), documentaire de Stonehaven Productions consacré au réchauffement climatique et sorti aux États-Unis seulement en 2006. Karen Coshof, créatrice et productrice du film, a réuni depuis son bureau de Montréal des évangéliques, scientifiques et politiciens américains ainsi que des stars, dont la chanteuse Alanis Morissette et l’acteur Keanu Reeves, aussi narrateurs du film. Après une série sur le réchauffement climatique diffusée en 2004 et 2005 sur les chaînes Canal D, Discovery et PBS, Stonehaven s’est lancée dans ce film de quatre millions de dollars spécialement conçu pour les États-Unis. «Notre but est de mettre la question du réchauffement climatique au cœur des élections présidentielles américaines de 2008, explique Karen Coshof. L’initiative est canadienne, mais elle vise les États-Unis, car c’est là que le changement doit se produire.» La collaboration entre la maison de production montréalaise et les chrétiens fondamentalistes est stratégique. «Michael Taylor, le réalisateur, a découvert il y a un an et demi l’émergence d’un mouvement évangélique préoccupé par le réchauffement climatique, poursuit la productrice. Si nous voulions parler à tous les Américains, il fallait inclure les évangéliques. J’ai contacté [le révérend] Richard Cizik, qui a aussitôt accepté d’être dans le film.» En janvier dernier, Richard Cizik a conclu une alliance de circonstance avec des scientifiques américains, dont Calvin DeWitt, cofondateur de l’Evangelical Environmental Network, regroupement évangélique de défense de l’environnement, et E.O. Wilson, biologiste renommé, pour lutter contre le réchauffement climatique. «Je crois que Dieu a créé l’homme, dit Richard Cizik. Et E.O. Wilson croit, lui, en l’évolution. Cela ne nous empêche pas de nous entendre sur le fait qu’il faut sauver la planète.» Plusieurs révérends proches de la Maison-Blanche, comme James Dobson ou Charles Colson, se sont insurgés contre la démarche de Cizik. Pour la contrer, ils se sont regroupés sous l’étendard de l’Interfaith Stewardship Alliance. Ce mouvement, qui se nourrit de la méfiance des chrétiens fondamentalistes envers la science, voit dans le réchauffement de la planète un cycle climatique normal et rejette toute politique écologique. Richard Cizik pèse ses mots quand il parle de ses détracteurs. Le pasteur lance d’abord «droite dure», se reprend et sourit. «Ces gens restent dans leur coin et ne parlent qu’entre eux. Il faut les faire sortir de là. Certaines personnes sont tellement peu enclines à considérer de nouvelles idées qu’on les dirait mortes. La défense de l’environnement est une nouvelle idée chez les évangéliques. Elle nous divise, mais il faut agir. C’est une question de morale», dit Richard Cizik. À l’image de sa reconversion religieuse (il était croyant, mais n’appliquait pas la Bible à la lettre), sa conversion écologique est survenue sur le tard. Le révérend raconte avoir été bouleversé, il y a cinq ans, par un exposé de John Houghton, un scientifique chrétien évangélique, lors d’une conférence faisant le point sur le réchauffement climatique, à Oxford, en Grande-Bretagne. De retour aux États-Unis, Richard Cizik se lance dans une croisade pour la planète. Il vend sa maison mobile et remplace ses deux voitures par des véhicules hybrides. Il s’est récemment soumis à un test médical pour détecter les substances toxiques présentes dans son organisme. «J’avais un niveau élevé de mercure, glisse-t-il sur le ton de la confidence. Mon but est d’inciter 25 révérends à faire de même pour qu’ils puissent prendre conscience de la menace que constitue la pollution sur notre corps.» Richard Cizik rêve d’une religion qui montrerait l’exemple. Il sort de la poche intérieure de son veston un bout de papier, sur lequel sont griffonnés quelques chiffres: «Si les 300 000 maisons de culte aux États-Unis réduisaient leur consommation d’énergie de 25%, elles économiseraient au total 500 millions de dollars américains et cinq millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent de la pollution émise par un million de voitures par an.» Ce militant de l’écologie soutient le protocole de Kyoto sur les réductions d’émissions de GES. La Maison-Blanche a beau avoir de nouveau rejeté, début février, toute politique allant dans ce sens, le pasteur croit en sa capacité de convaincre son gouvernement dans les mois qui viennent. «L’année dernière, le président Bush a déclaré que nous étions dépendants du pétrole étranger, dit-il. Cette année, il a reconnu la réalité du réchauffement climatique. Si nous lui proposons une bonne loi sur l’environnement, George Bush la signera, car c’est un politicien.» Républicain de toujours, Richard Cizik n’exclut pas de faire faux bond à son parti si le candidat conservateur à la présidentielle, l’année prochaine, ne s’engage pas à défendre l’environnement. Ces derniers mois, il a rencontré les sénateurs démocrates Hillary Clinton et Barack Obama ainsi que le républicain John McCain. Les prétendants à la Maison-Blanche ont tous fait le même calcul: Cizik, 45 000 églises, 30 millions de membres. Richard Cizik assure pour sa part qu’il sera «aux côtés de tous ceux qui prendront les bonnes décisions pour la création». En cette période préélectorale, il a lui aussi fait ses calculs pour remplir sa mission.

Monde

Balade au paradis maori

Certains ont des envies d’îles tropicales ou d’Extrême-Orient. Pour d’autres, c’est la nature, si possible pas trop bien élevée, pas trop civilisée. Rien comme un volcan, un glacier ou des lames de 10 m qui viennent se fracasser sur une côte inhospitalière pour remettre en perspective l’urgence d’acheter un nouveau téléviseur. La Nouvelle-Zélande, c’est ça. Une terre neuve, peu peuplée (quatre millions d’habitants), loin de partout — même le voisin d’à côté, l’Australie, est à plus de trois heures de vol. En prime, une culture à la fois exotique (les Maoris) et rassurante (la frimousse de Sa Majesté sur les billets de banque). Après un vol de 9 heures, de Montréal à Los Angeles, la perspective de 13 heures supplémentaires à bord d’un avion, sans escale, jusqu’à Auckland n’emballe personne. Mais même en classe économique, Air New Zealand offre à ses passagers un système de divertissement individuel — chacun peut choisir parmi plusieurs jeux électroniques et des dizaines d’heures de films, de documentaires ou d’émissions de télé — et des repas chauds accompagnés (oui, oui…) d’une vraie demi-bouteille de vin, qu’on sirote dans une vraie coupe en verre. «Mais comment font-ils?» médite le passager canadien habitué à un traitement plus… spartiate. Les deux îles principales, l’île du Nord et l’île du Sud, sont entourées d’une cinquantaine d’îles secondaires, pour la plupart inhabitées. Nous sommes dans l’hémisphère austral et c’est le Nord qui jouit du climat le plus agréable. On comprend le capitaine Cook, qui, après avoir cartographié les eaux du Saint-Laurent, a choisi de troquer nos arpents de neige contre ce paradis au climat tempéré, aux terres fertiles et aux eaux poissonneuses. Et on comprend que ce soit là que vivent les trois quarts de la population de Nouvelle-Zélande. Parti de Montréal le jeudi après-midi, on atterrit à Auckland le samedi matin. Devant moi, dans la file vers la douane, un grand Maori tatoué, portant jupe traditionnelle, blouson en jean et casquette des All Blacks (l’équipe de rugby locale). Je me sens comme ces Français qui cherchent des Innus et des Algonquins dans les couloirs de Montréal-Trudeau… Auckland est une ville jeune, moderne, très étendue, à la fois trépidante et étrangement relax. Les Néo-Zélandais se vantent d’avoir le plus haut gratte-ciel de tout l’hémisphère Sud — la Sky Tower (328 m), au design futuriste, tour emblème de la ville. Et, bien sûr, ils se sont empressés d’en faire une plate-forme de sport extrême! Les gens d’affaires qui circulent sur les trottoirs ne lèvent même plus la tête quand un téméraire s’élance du sommet de la tour pour un saut à l’élastique de 192 m. C’est aussi une métropole fort plaisante où déambulent des passants de toutes les couleurs, dont certains arborent fièrement leurs tatouages maoris. Mais pour le reste — marinas et voiliers dans la baie, cafés à tous les coins de rue, climat agréable —, on pourrait se croire à Vancouver. Quand même un brin décevant pour quiconque vient de traverser la moitié du globe… D’autant qu’Auckland (1,3 million d’habitants) est aussi, tous les guides de voyage le disent, la capitale polynésienne du monde. En raison des Maoris, qui forment 15% de la population du pays et qui se concentrent de plus en plus dans les villes. Et en raison de l’attrait que la métropole exerce sur tous ces Polynésiens qui quittent les Fidji ou les Samoa pour venir y chercher une vie meilleure; ces derniers comptent maintenant pour plus de 6% de la population. Mais le Maori de l’aéroport restera ma seule image vraiment polynésienne. Où est-elle, cette capitale polynésienne? «Dans la tête des Blancs», m’a répondu Margaret Mutu, directrice du Département d’études maories à l’Université d’Auckland. Les Polynésiens, comme les Maoris, sont là, c’est vrai, mais invisibles. Son conseil: aller faire un tour dans un marché public le samedi matin. Mais je serai partie, samedi. Pour me consoler, je suis allée flâner du côté des terres de la tribu des Ngati Whatua. J’ai erré dans des rues désertes, à peu près aussi exotiques que celles de la réserve des Hurons-Wendats de L’Ancienne-Lorette. Au marae, centre traditionnel de rencontres qui constitue le cœur de la communauté, on m’a accueillie fort aimablement, puis, malgré le rendez-vous pris la veille, on m’a abandonnée dans une salle d’attente. Je suis repartie au bout de 50 minutes, sans avoir revu âme qui vive. Maori time? Heureusement, le Musée d’Auckland comporte une section maorie consacrée à l’architecture, à l’art militaire, à la navigation et à la vie quotidienne. Elle permet au visiteur de mieux faire connaissance avec cette culture qui connaît depuis 30 ans une véritable renaissance. Et c’est au musée que j’ai croisé mon Néo-Zélandais préféré. Un peu snob, le moa géant toise ses admirateurs du haut de ses trois mètres. Ce n’est qu’une réplique fabriquée par un scientifique et collectionneur, Augustus Hamilton, à partir d’un squelette (le dernier moa géant a probablement disparu il y a 500 ans), mais il inspire une pensée émue pour Kupe, le premier Polynésien à avoir mis les pieds sur l’île. La tête qu’il a dû faire quand il s’est retrouvé face à face avec un oiseau de 250 kilos! Voilà qui donne une réalité à cette vérité scientifique: les oiseaux sont des dinosaures. Le seul Néo-Zélandais vivant qui se souvienne des moas s’appelle Tane Mahuta. Pour le voir, j’ai fait trois heures de route à partir d’Auckland, jusqu’à la forêt de Waipoua, dans le nord de l’île du Nord. C’est bien la moindre des politesses. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut rencontrer un des plus vieux êtres vivants du monde. Politesse bien récompensée. Quand il apparaît, au détour d’un trottoir de bois aménagé en pleine forêt exprès pour ses visiteurs, on reste muet de saisissement. Pas une photo ne donne une idée de la présence écrasante de cette «tour» plantée au milieu de la forêt. Presque 14 m de circonférence, 52 m de hauteur, la première branche prenant naissance à plus de 20 m (l’équivalent d’un bâtiment de six étages). En comparaison, les troncs de ses voisins, des arbres adultes, ont l’air de jeunes pousses. C’est loin d’être le plus grand arbre du monde — ce titre appartient au longiligne General Sherman, séquoia qui domine de ses 84 m le Sequoia National Park, en Californie — ni le plus âgé. Mais sa prestance exceptionnelle et son âge vénérable — évalué à 2 100 ans — lui ont valu d’avoir un nom bien à lui, Tane Mahuta (le Seigneur de la forêt). Comme un de ses voisins, Te Matua Ngahere (le Père de la forêt), plus petit mais plus costaud (16,5 m de circonférence), il est chouchouté par le gouvernement néo-zélandais comme le trésor national qu’il est. En janvier dernier, la progression d’un feu de forêt dans la région a donné des sueurs froides à bien des Néo-Zélandais, qui s’inquiétaient pour eux. Ces deux géants sont des kauris, conifères de la Nouvelle-Zélande liés de très près à l’histoire du pays. La mythologie maorie leur attribue la fonction de séparer la terre du ciel. Déjà utilisé par les Maoris comme bois de construction, le kauri a été la matière première d’une industrie forestière florissante. Et les forêts de kauris, qui couvraient peut-être plus de 1,2 million d’hectares à l’arrivée des Européens, au 18e siècle, avaient presque disparu lorsqu’une politique de protection a finalement été instaurée par le gouvernement, en 1973. D’Auckland, il aurait fallu louer une voiture et descendre tout doucement vers le sud, passer quelques jours dans la capitale, Wellington, qu’on dit fort jolie, prendre le traversier pour l’île du Sud, puis poursuivre sa route à travers des paysages de plus en plus sauvages. Pas le temps, malheureusement. C’est donc par avion que je me rends à Queenstown, nichée dans les Alpes néo-zélandaises, au centre de l’île du Sud, rendez-vous de tant de touristes, célèbre dans le monde entier. Et pour cause. Gravity is a toy! (on se joue de la gravité!),clame le grand panneau à l’entrée de la ville. Pas étonnant que le bungee soit né ici, à la fin des années 1980: au centre-ville, entre les hôtels, les restaurants et quelques boutiques de jade, se trouvent au moins deux milliards de millions de magasins de matériel de plein air et d’excursion. Vélo de montagne extrême, trekking dans les Alpes, descente de rivière, escalade glaciaire, bungee extrême, bungee inversé: tout le monde, ici, semble farouchement déterminé à fabriquer de l’adrénaline. Et à foutre la trouille au citoyen moyen. On finit par sentir qu’on a 128 ans si, par hasard, on n’a pas envie, aujourd’hui, de s’offrir une petite virée en avion acrobatique avec des pointes à 300 km/h. Voyons, que faire ce matin? Me laisser sangler à la banquette d’une espèce de capsule reliée à deux gigantesques grues par des élastiques et qu’on lâcherait d’un coup pour m’envoyer au ciel? (Du bungee inversé, ça s’appelle…) Ou m’initier au snowkiting? Harnachée à un parachute, les pieds fichés dans ma planche à neige, je remonterais (oui, oui, remonterais!) les pentes poudreuses des Alpes néo-zélandaises pour ensuite filer à 70 km/h sur des sommets vierges. J’hésite. Pas longtemps. Le lendemain matin, crampons aux pieds et bâton de marche télescopique à la main, je vais à la rencontre du glacier Fox, un glaçon épais de 300 m et long de 13 km, à six heures de route de Queenstown. Du minuscule village de Fox Glacier, une simple promenade vous mène au mur terminal, presque en pleine forêt. C’est sous forme liquide — une eau d’un bleu laiteux totalement irréel — que le glacier achève son voyage vers la mer de Tasman. C’est gris et c’est sale, un glacier arrivé à son terminus. Normal. Voilà quelques années déjà que la glace qui s’effrite ici sous nos bottes a commencé son périple. Amplement le temps de récolter les éboulis des parois rocheuses qui l’étranglent, la terre déposée par les oiseaux, la poussière tombée du ciel. Pour voir la rivière de glace sous son meilleur profil, l’aventurier du dimanche n’a qu’une option: l’hélico, qui, en moins de 15 minutes, le dépose huit kilomètres en amont. Là-haut, c’est froid. Emmitouflés dans leurs anoraks, les quelques touristes ayant accepté de quitter le soleil qui réchauffe les terrasses en bas, au village, ont pourtant tous le sourire. Car c’est froid, d’accord, mais c’est surtout bleu. Dans les cavernes et dans les crevasses qui s’ouvrent partout sous nos pieds, c’est bleu, bleu, bleu! D’un bleu ciel soutenu, brillant, qu’on dirait choisi par les décorateurs de Disney. On a envie de courir partout. Mais on ne le fait pas. D’abord parce que, crampons ou pas, ça glisse. Et parce que le guide est d’une sévérité martiale. Défense absolue et totale de ne pas le suivre pas à pas. Le galopin qui s’écarte de deux mètres du chemin se fait rabrouer. Il exagère, le guide, non? On comprend que non quand un craquement sourd se fait entendre. «Ici, tout bouge, avertit-il. Cette caverne, par exemple, n’était pas là le mois dernier. Et ne sera probablement plus là la semaine prochaine.» Compris. Un glacier, c’est vivant. C’est donc avec respect qu’on passe les deux heures suivantes à descendre dans des anfractuosités, à enjamber des crevasses, et à grelotter de froid. En ce qui me concerne, ça vaut tous les sauts à l’élastique du monde… Si la réincarnation existe, c’est dans l’île du Sud que je veux passer ma prochaine vie. D’abord, il n’y a personne: deux fois grande comme l’Écosse, elle compte moins d’un million d’habitants. Ensuite, c’est le magasin général où la nature expose ce qu’elle a de plus beau, dans tous les domaines. En plus des montagnes — aussi impressionnantes que les Alpes européennes — et des glaciers, l’île n’est pas avare de côtes déchiquetées, de prairies à perte de vue, de fjords à couper le souffle, de plages désertes. Et de routes bien entretenues (comment font-ils?) où on peut rouler (à gauche) des demi-heures sans voir une seule maison ou une seule voiture. Mais à qui donc appartiennent ces millions de moutons qu’on voit paître partout? Le sud du Sud, le bonheur total, c’est le Fiordland. Un gigantesque parc national, 1,2 million d’hectares de nature sauvage, de montagnes, de fjords profonds. Mais le paradis, ça se gagne. Pour y arriver: les great walks, ces sentiers cramponnés au bord de la falaise. Le froid, la pluie, l’espoir fou que ses chaussettes puissent sécher un tantinet avant demain matin, la tambouille qu’on se fait tant bien que mal dans les refuges. Et les regards noirs qu’on lance à ces foutus baby-boomers japonais qui voyagent léger, avec guides et repas tout préparés. On peut aussi — c’est ce que j’ai fait — y aller par la route qui traverse les Alpes. De Queenstown à Milford Sound, 335 km de virages abrupts, de montées, de descentes. Des paysages qui m’auraient probablement arraché des larmes si une nausée tenace ne s’en était chargé. Puis, subitement, la route vient mourir là, au fjord de Milford Sound, un des plus spectaculaires du parc. Et, malheureusement, un des plus touristiques. Tant pis. Allons avec la foule. Chaque jour d’été, ils sont des centaines à s’embarquer pour une mini-croisière de deux heures, vendue au rabais par des voyagistes. Pauvres chéris. Quitte à aller jusque-là, il faut s’accorder une nuit en mer dans le fjord. Ça donne le temps de naviguer le nez en l’air entre les falaises et de faire un tour de kayak dans la mer de Tasman — ça se glisse toujours bien dans une conversation. Et l’occasion de se lever au milieu de la nuit pour, transi de froid, tâcher de voir pour la première fois la Croix du Sud. Je ne l’ai pas aperçue cette nuit-là. Mais le sentiment d’être au début du monde, lui, est resté. Et dire que je n’ai même pas vu Le seigneur des anneaux.

L'Inde protège la planète Monde

L’Inde protège la planète

On l’imagine polluée. Elle l’est. Mais l’Inde se convertit peu à peu aux industries propres, qui lui permettent de tirer profit des crédits de carbone. Les contrats affluent de partout!

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Le rêve oublié de Martin Luther King

Devant l’émergence du jeune sénateur Barack Obama, une majorité d’Américains se disent prêts à voter pour un candidat noir à la présidence. Pourtant, le projet d’érection d’un monument à la mémoire de Martin Luther King progresse bien lentement. Le souvenir de ce militant noir qui a lutté contre la ségrégation, Prix Nobel de la paix assassiné en 1968, serait-il en déclin? Malgré deux annonces — en 2000, en présence du président Bill Clinton, puis en novembre 2006, en présence de George W. Bush —, les fonds, essentiellement privés, sont toujours insuffisants pour commencer les travaux: sur les 100 millions de dollars américains nécessaires, il en manque encore 24. L’idée d’un monument à la mémoire de Martin Luther King remonte à 1983. Le Congrès en autorise la construction en 1996, sur le Mall, l’esplanade publique de Washington. Un emplacement idéal, dans l’axe des monuments dédiés à Jefferson, père de la Déclaration d’indépendance, et à Lincoln, qui a aboli l’esclavage. «Il a fallu 45 ans entre l’idée d’un monument à la mémoire de Franklin Roosevelt et sa concrétisation. Nous, il y a seulement 10 ans que nous avons eu l’aval du Congrès. La collecte se déroule très bien», dit Harry Johnson, directeur depuis 2001 d’une fondation dont le slogan, «Build the Dream», s’inspire du célèbre discours de King, «I have a dream». En 2005, la fondation lançait un appel au «soutien accru des célébrités dont la popularité est l’héritage indirect» de Martin Luther King. À ce jour, cependant, les stars les plus généreuses — George Lucas et Carlos Santana — ne sont pas noires. Sur la liste des donateurs les plus généreux, pas de Will Smith, de Tiger Woods ni d’Oprah Winfrey. Désintérêt des stars noires pour Martin Luther King? «Elles n’ont pas dit non et je suis sûr qu’elles participeront», tempère Harry Johnson. Certes, il n’y a pas beaucoup d’Oprah — elle est la seule milliardaire noire au monde, hommes et femmes confondus — et les Noirs riches sont très sollicités. «Ils donnent beaucoup à des causes, pas à des symboles. Or, Martin Luther King est un symbole», explique James Cone, auteur de Martin & Malcolm & America (Orbis Books, 1991). Il n’y a pas que la collecte pour le monument qui soit au ralenti. Le Centre King d’Atlanta, fondé par la veuve du pasteur noir, peine à trouver les 11 millions de dollars nécessaires à sa rénovation. L’image même de Martin Luther King serait-elle en déclin? «Absolument pas», affirme Lewis Baldwin, de l’Université Vanderbilt, à Nashville. Mais le professeur craint que le souvenir du militant pour les droits civiques perde du terrain chez les jeunes Noirs. «Les jeunes n’arrivent pas à saisir les événements des années 1960 et il y a un danger de les voir perdre l’héritage de Martin Luther King.» Au profit de Malcolm X, croit James Cone. «Dans les ghettos, l’image de Malcolm est partout parce qu’il parle de la négritude et de l’amour de soi, tandis que Martin parle de l’amour de l’autre, le Blanc.» Même des personnalités comme le sénateur Obama paraissent détachées du mouvement lancé par King. «Obama ou encore Condoleezza Rice sont d’abord des Américains qui se trouvent avoir des origines noires. Même s’ils ont bénéficié des retombées du mouvement des années 1960, ils n’ont pas été formés par lui. Et leur style n’est pas celui de la mobilisation et de la contestation», estime Clayborn Carson, patron de l’Institut King, à l’Université Stanford. Obama a fait dans le passé quelques apparitions publiques pour la fondation, assure Harry Johnson. Mais le sénateur ayant annoncé son intention de faire campagne en vue des présidentielles de 2008, l’organisme n’entend pas trop recourir à ses services. «Notre initiative essaie de conserver sa neutralité politique», dit le directeur. Il note au passage que la fondation a reçu 100 000 dollars américains du gouvernement sud-africain. «Nous accepterions aussi volontiers l’aide des Canadiens et des autres peuples que Martin Luther King a touchés!»

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Scottish ou British?

Il fut un temps où Peter Howson, un roux colosse, était boxeur et soldat. Dans le ring, il savait se servir de ses poings. Dans son régiment écossais aussi. Mais c’était déjà un homme fragile, un alcoolique qui a fini par s’en remettre à Dieu pour échapper à ses démons. Désormais sobre, 24 heures à la fois, il se consacre à la peinture, 18 heures sur 24. On trouve ses tableaux — des titans, hooligans et martyrs suintant une virilité ténébreuse — dans les plus grands musées, à Londres, à New York et à Washington. Ce peintre est donc, sans conteste, un grand nom de l’art contemporain. Mais s’agit-il de peinture écossaise ou britannique? La question est moins innocente qu’il n’y paraît. À la veille des élections au Parlement d’Édimbourg, le 3 mai, elle souligne l’examen de conscience auquel se livrent actuellement les Écossais: Scottish or British? Trois cents ans après l’Acte d’union, qui a rattaché leur royaume à l’Angleterre, ils s’interrogent sur leur avenir, ainsi que sur leur place au sein de la Grande-Bretagne. Et tout indique qu’un Écossais sur trois sera tenté par les indépendantistes du Parti national écossais (Scottish National Partyou SNP). Prenons le cas de Peter Howson. Difficile de faire plus britannique! Il a même accompagné les Casques bleus que Londres a envoyés en Bosnie dans les années 1990, en tant qu’artiste officiel du ministère de la Défense (ce qui ne l’a pas empêché de se faire tirer dessus). Mais Howson a aussi peint un saint André, le patron des Écossais, pour la Ville d’Édimbourg. Difficile de faire plus écossais! Comme 79% de ses compatriotes, selon une enquête récente, Howson se considère d’abord comme Scottish, ensuite comme British. Ce peintre oppose même un refus global à Londre, puisqu’il il est souverainiste, quoique lucide. «Il faut du courage et de la passion pour faire l’indépendance, estime-t-il. Les gens à qui j’en parle me disent qu’ils ont peur. C’est la seule chose qui retient les Écossais, la peur — et la propagande anglaise.» En allant aux urnes, les électeurs désigneront donc les 129 députés du Parlement d’Édimbourg, actuellement dirigé par un gouvernement de coalition formé du Parti travailliste écossais et du Parti libéral démocrate. Ils se prononceront aussi sur l’indépendance de leur nation (un mot qui ne fait pas débat). Si le SNP est porté au pouvoir, son chef, Alec Salmond, a promis de présenter, dans les 100 jours suivant son élection, un projet de loi organisant un référendum sur le sujet. Les électeurs se verraient demander s’ils accordent à leur Parlement le mandat de négocier «une nouvelle entente avec la Grande-Bretagne pour que l’Écosse devienne un État souverain et indépendant». Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la stratégie qui a permis au Parti québécois d’accéder au pouvoir. «L’Écosse se retrouve dans la situation où se trouvait le Québec en 1976», dit le politologue britannique Roger Levy, auteur d’une thèse, à l’Université McGill, sur le nationalisme écossais. «Et le SNP a de véritables chances de l’emporter.» Le premier ministre de la Grande-Bretagne, le travailliste Tony Blair, a accordé une plus large autonomie à l’Écosse et au pays de Galles, en 1998, et ces deux nations ont désormais la responsabilité, notamment, de la santé, de l’éducation et de la justice. C’est ce qui a permis à Édimbourg d’adopter des mesures populaires, comme l’abolition des droits de scolarité à l’université et la gratuité, pour les personnes âgées, des maisons de retraite. Mais la devolution — cette délégation de pouvoirs de Londres à Édimbourg — n’est pas suffisante pour bon nombre d’Écossais, qui ont l’impression que leur Parlement, installé dans un édifice ultramoderne ayant coûté 975 millions de dollars (10 fois plus cher que prévu), ne sert pas à grand-chose. Les électeurs s’en désintéressent: la participation au dernier scrutin, en 2003, n’a pas atteint 50%. Un chauffeur de taxi m’a même dit que le Parlement était «aussi utile qu’un cendrier sur une moto»! Beaucoup d’Écossais pensent qu’il faudrait renforcer les pouvoirs de leur gouvernement (un mot qui fait débat) ou faire l’indépendance. L’Écosse, toutefois, ne connaît pas une explosion de ferveur nationaliste «à la québécoise». Quand on se promène dans les rues de la ville principale, Glasgow, qui ressemblent étrangement à certaines rues du Vieux-Montréal, on est frappé par l’absence du drapeau écossais (représentant la blanche croix de Saint-André sur fond bleu). S’il n’y avait pas, çà et là, des boutiques de location de kilts, on pourrait se croire dans n’importe quelle ville anglaise. On ne décèle pas non plus, dans les conversations ou dans la presse, d’anglophobie virulente, sentiment qui semble cantonné au domaine sportif. Pendant la Coupe du monde de soccer, l’an dernier, le First Minister de l’Écosse, le travailliste Jack McConnell, qui n’est pourtant pas indépendantiste, a même publiquement souhaité la défaite de l’équipe anglaise! Nicola Sturgeon, députée du Parlement écossais et numéro deux du SNP, ressemble à une femme d’affaires dont la coiffure, la tenue, le ton seraient un peu sévères. Son parti, insiste-t-elle, a une conception civique, et non pas ethnique, du nationalisme. «Nous n’avons pas besoin de faire l’indépendance pour protéger notre culture, dit-elle. Elle n’est pas menacée.» Le meilleur argument en faveur de la souveraineté serait économique. Le SNP souhaiterait voir l’Écosse s’inspirer de l’exemple de petits pays comme l’Irlande, l’Islande et la Norvège, pour qui l’indépendance a été synonyme de prospérité. Pauline McNeil est députée travailliste du West End, quartier de Glasgow en voie d’embourgeoisement où on trouve désormais moins de pubs que de cafés branchés. Elle me reçoit au bureau de sa circonscription, laquelle a la particularité de réunir un vieux chantier naval et un nouveau musée de la civilisation. Je veux savoir si les gens l’abordent souvent pour parler d’indépendance. L’air un peu perplexe, elle réfléchit pendant quelques secondes avant de me répondre. «Jamais.» «L’autonomie que nous avons obtenue me suffit, dit-elle. Cela n’a aucun sens de chercher à obtenir une indépendance complète, alors que les États ont de plus en plus de mal à affirmer leur pouvoir. Il faut accepter que nous faisons, maintenant plus que jamais, partie intégrante d’une économie mondialisée. L’Écosse survivrait à l’indépendance, bien évidemment. Mais survivre n’est pas la meilleure des options.» Des ministres travaillistes de Blair ont été plus tranchants, soulignant que la séparation serait lourde de conséquences. L’un d’eux a évoqué les «barbelés» qu’il faudrait installer à la frontière anglo-écossaise. Un autre a brandi le spectre de la perte de «centaines de milliers» d’emplois dans les banques et la finance. Aucun n’a encore parlé d’une éventuelle partition, probablement parce que la minorité anglaise (environ 800 000 personnes sur 5 millions d’habitants) est éparpillée sur tout le territoire. Ces interventions, que beaucoup d’Écossais considèrent comme alarmistes, pourraient se retourner contre eux. Jack Geekie, enseignant et militant travailliste de longue date, m’a fixé rendez-vous dans un café de la rue Brunswick, qui donne sur l’église protestante où a été baptisé John A. Macdonald, premier à avoir été élu premier ministre du Canada. Geekie pense que les arguments alarmistes ne fonctionnent plus. «Les gens n’y croient pas: les Écossais savent qu’ils n’ont pas besoin de passeport pour aller en Irlande! dit-il. Le fond du problème, c’est que les travaillistes n’ont jamais réfléchi à la façon de s’opposer au SNP. La gauche ne sait pas comment combattre le nationalisme.» Mais le nationalisme sait comment combattre la gauche. Le SNP n’a qu’à prononcer le nom de Blair. Le 1er mai, l’impopulaire premier ministre fêtera ses 10 ans au pouvoir, un anniversaire qui permettra aux Écossais de se remémorer — 48 heures avant d’aller aux urnes! — à quel point ils le détestent. Ils désapprouvent d’abord son virage à droite. Même si les Écossais se sont enrichis au cours des dernières années — les cafés Starbucks poussent comme des champignons à Glasgow —, beaucoup d’électeurs n’ont pas oublié leurs origines modestes. Ils savent que la gauche s’est forgée dans les chantiers navals, l’industrie lourde et les mines de charbon, et ils ont l’impression que le New Labour de Blair est désormais trop à droite. Les Écossais lui reprochent aussi sa politique étrangère proaméricaine. «On devrait débattre de la santé et de l’éducation, des champs de compétence du Parlement écossais», dit Alf Young, responsable de la page éditoriale du Glasgow Herald, le principal quotidien. «Mais pour beaucoup de gens, ces élections seront l’occasion de dire à Tony Blair: nous désapprouvons ce que vous avez fait en Irak. Ils veulent lui infliger une leçon.» Si je dois me fier au récital de chanson politique auquel j’ai assisté au Royal Glasgow Concert Hall, une grande salle de spectacle, cette leçon pourrait être retentissante. Sur la scène, les bardes qui entretiennent la flamme de la tradition folk se succèdent et martèlent tous le même message. Brian McNeill entonne un refrain dénonçant une guerre made in Britain («Deux minutes de silence pour les morts, deux minutes de silence pour les mourants»). Archie Fisher suit avec un air aussi pacifiste qu’ironique («Que Dieu bénisse la coalition!»). Le suivant, Mick Hanly, raconte une histoire vraie: son beau-fils, enrôlé dans les marines, est revenu d’Irak traumatisé… L’Irak, d’où 1 600 soldats britanniques sur 7 100 seront retirés, est un sujet dont les électeurs sont incapables de faire abstraction. Le sentiment antiguerre ne peut pas profiter au Parti conservateur, qui a approuvé l’intervention américaine. Il peut uniquement servir le SNP, nettement plus pacifiste. Si la politique étrangère n’est pas du ressort du Parlement d’Édimbourg, le SNP prévoit la fermeture de la base navale sur la Clyde, le fleuve qui arrose Glasgow, ce qui empêchera les sous-marins porteurs de missiles nucléaires de stationner en Écosse. Pour relancer l’économie, dont le taux de croissance annuel est d’environ 2%, le SNP met l’accent sur une réduction du fardeau fiscal des entreprises. Mais il parle aussi d’augmenter les dépenses publiques, particulièrement dans les services sociaux. Ces derniers seraient financés par le pétrole de la mer du Nord, une manne qui devrait revenir en priorité à l’Écosse, estiment les nationalistes. De leur côté, les travaillistes font valoir que l’Écosse profite de son appartenance à la Grande-Bretagne et qu’elle en tire même un «bénéfice», qu’une étude estimait à 11 milliards de livres (25 milliards de dollars) en 2004-2005. S’il est beaucoup question d’économie dans les discussions, celles-ci font souvent un détour par la psychologie. On entend souvent dire que les Écossais manqueraient de confiance en eux (du moins ceux qui n’ont pas émigré). Cette idée a fait l’objet d’un essai, The Scots’ Crisis of Confidence, de Carol Craig, qui alimente le débat actuel. Pour surmonter leur manque d’assurance, les Écossais devraient, conclut l’auteure, cesser de s’interroger sur leur identité. «Au lieu de se pencher sur l’identité écossaise, il faudrait se pencher sur l’identité individuelle», écrit-elle. Nicola Sturgeon, du SNP, croit elle aussi que ses concitoyens manquent de confiance en eux. «Cela fait 300 ans que Londres nous dit que nous sommes trop faibles, trop pauvres et trop stupides pour être indépendants, dit-elle, et cela a fini par pénétrer notre psyché nationale.» Elle constate qu’il est plus facile d’apeurer que d’apaiser. «Les gens veulent être rassurés au sujet de leur retraite, de leur niveau de vie. Je pense que l’Écosse se portera mieux après l’indépendance, mais je ne peux pas le prouver.» Les Écossais seraient-ils plus timorés que les Québécois? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’ils sont plutôt favorables à l’indépendance. Comme on pourrait s’y attendre, tout dépend de la question. Telle que formulée par le SNP, qui parle de la négociation d’une nouvelle entente, elle recueillerait une majorité de Oui (52%). Mais lorsqu’on demande aux Écossais de se prononcer sur la «séparation» ou la «destruction» de la Grande-Bretagne, les opinions favorables tombent à 40% et à 30%, respectivement. Même si le SNP gagnait les prochaines élections, il aurait énormément de difficulté à organiser un référendum. En effet, 56 sièges sur 129 sont désignés au scrutin proportionnel, ce qui a favorisé la multiplication des partis politiques (huit formations sont représentées au Parlement, sans parler des députés indépendants). Il est donc quasi impossible pour un seul parti de former un gouvernement. Avec moins de 50% des sièges, le parti au pouvoir doit faire appel au soutien de petits partis. Il est «absolument impossible» que le SNP, malgré sa popularité dans les sondages, gagne une majorité absolue de sièges, selon le politologue John Curtice, professeur à l’Université de Strathclyde. S’il obtient une majorité relative, il pourrait chercher à s’allier à d’autres indépendantistes (aux verts, notamment) et organiser un référendum. Mais s’il doit s’associer à des formations anti-indépendantistes (comme le Parti libéral-démocrate), ce qui semble plus vraisemblable, il sera vite placé devant un dilemme: gouverner ou faire l’indépendance. «Pour arriver au pouvoir, le SNP sera obligé de sacrifier le référendum», prédit John Curtice. C’est d’autant plus plausible que le SNP a toujours été tiraillé entre une aile «fondamentaliste» et une aile «gradualiste» («étapiste», dirait-on au Québec). L’Angleterre et l’Écosse sont-elles condamnées au divorce? En tout cas, le désamour semble partagé par les deux époux. Un récent sondage du Daily Telegraph a montré que 68% des Anglais souhaitaient eux aussi faire l’indépendance! En 2005, déjà, une autre enquête avait révélé que seulement 48% d’entre eux se considéraient avant tout comme britanniques. Les destins des deux nations semblent toutefois liés, comme ceux de deux parents qui auraient eu de nombreux enfants ensemble. Dans le débat actuel, par exemple, il est peu question de la livre sterling et de la reine Élisabeth II, parce que le SNP a indiqué qu’une Écosse indépendante garderait l’une et l’autre. À court terme, une percée indépendantiste serait synonyme d’embarras pour le ministre des Finances, Gordon Brown, l’Écossais qui succédera à Blair lorsque ce dernier démissionnera. On n’en est pas encore là. Mais en mai, les électeurs écossais feront entendre leur voix. Leur message, s’ils n’avaient pas l’accent écossais mais québécois, pourrait tenir en quelques mots: «Égalité ou indépendance!»

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Comment l’Inde protège la planète

La route qui mène de Kota au village de Kaithun, dans le nord-ouest de l’Inde, ressemble à des milliers d’autres du sous-continent: encombrée, sale et en travaux. Slalomant entre bétail, motos et écoliers, un camion débordant de sacs de grains force à un écart le tracteur et ses 10 passagers arrivant en sens inverse. L’air est irrespirable. La poussière se mêle aux gaz d’échappement et à la fumée des feux de bois des bicoques environnantes, la puanteur des déchets qui jonchent le bas-côté concurrence les émanations des usines. Bienvenue dans la banlieue de Kota, capitale industrielle de l’État du Rajasthan! C’est là, à la sortie de la ville, à côté d’une station-service rutilante, que Sanjay Sharma m’a donné rendez-vous pour me faire visiter sa briqueterie toute proche. Pas peu fier qu’une journaliste ait parcouru 11 300 km afin de venir observer le fruit de ses efforts, ce grand gaillard de 35 ans me décrit avec enthousiasme les maisonnettes de brique qui, espère-t-il, borderont bientôt la route. «Toute la région de Kota sera rouge des briques de Sanjay», dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Pour l’instant, seuls les camions peints et décorés de guirlandes, les saris des femmes et les turbans des hommes apportent quelques touches de couleur dans la grisaille ambiante. Grâce à un four plus performant, Sanjay Sharma s’apprête à quadrupler les bénéfices annuels de son entreprise, tout en coupant de moitié ses rejets polluants. Mais ce qui rend son initiative si intéressante, c’est qu’elle fera de lui l’un des premiers entrepreneurs au monde à gagner de l’argent grâce au Mécanisme de développement propre du protocole de Kyoto, mieux connu sous son sigle «MDP» dans les négociations internationales sur le climat. «Le Mécanisme de développement propre, c’est la carotte qui encourage les entreprises des pays pauvres à investir dans des technologies propres, même quand aucun bâton ne les y oblige», explique Arun Kumar, président de Technology and Action for Rural Advancement (TARA), une ONG de Delhi. C’est TARA qui a conseillé Sanjay Sharma, lui a fourni la technologie et l’a convaincu, comme 13 autres entrepreneurs, d’embarquer dans son projet de MDP. Pendant 10 ans, Sanjay Sharma touchera chaque année environ 2 800 dollars canadiens pour les 500 tonnes de gaz à effet de serre (GES) que sa briqueterie n’enverra plus dans l’atmosphère. Un pactole dans cette région où le salaire moyen n’atteint pas deux dollars par jour! Diplômé en génie mécanique, Sanjay Sharma voulait améliorer le sort de ses concitoyens tout en s’enrichissant. Il a donc acheté, pour 30 000 dollars, un four nouveau genre que les ingénieurs de TARA ont adapté d’un modèle chinois grâce à des fonds suisses et canadiens. Simple comme namaste («bonjour», en hindi), robuste, mais drôlement efficace, l’appareil permettra à l’entrepreneur de diminuer les rejets atmosphériques, mais aussi de couper du tiers ses achats de charbon, de brûler des déchets agricoles et d’intégrer aux briques davantage de cendres volantes — un résidu de la combustion du charbon produit en quantités astronomiques par les centrales thermiques du pays. Et grâce au Mécanisme de développement propre, il sera en mesure de rentabiliser plus vite son investissement. Dans son bureau du sud de New Delhi, Arun Kumar, président de TARA, m’accueille d’une franche poignée de main plutôt qu’en joignant les mains sur sa poitrine, comme la plupart de ses compatriotes. Le geste, de même que son anglais impeccable, trahit les années qu’il a passées en Angleterre, en tant que spécialiste du nucléaire. Il y a cinq ans, il est revenu en Inde pour diriger cette ONG vouée à l’aide au développement technologique durable. TARA est l’un des premiers organismes en Inde à avoir enregistré un projet auprès du conseil exécutif du Mécanisme de développement propre, à Bonn, en Allemagne. Le MDP est né des accords de Marrakech, en 2001. C’est le tour de passe-passe qui permet en quelque sorte aux pays riches de délocaliser leurs efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays pauvres. Grâce à lui, Alcan, Hydro-Québec ou la Ville de Montréal pourraient, si elles le voulaient, financer des initiatives de réduction des émissions dans des pays pauvres ayant ratifié le protocole, comme l’Inde. En retour, elles obtiendraient des «unités de réduction certifiée des émissions», des URCE (prononcez «ursé»), chacune correspondant à une tonne de gaz à effet de serre. Elles pourraient aussi acheter, directement ou par l’intermédiaire de courtiers, des URCE obtenues par des entreprises de pays pauvres, comme celle de Sanjay Sharma. L’intérêt? Comme les vêtements ou les logiciels, les activités de dépollution made in India sont moins coûteuses et remplissent tout aussi bien leur fonction. «Si votre pays était plus strict sur les émissions de gaz à effet de serre, nous vendrions encore plus de crédits», me lance Arun Kumar sur le ton de la plaisanterie. Je reconnais bien là la fantastique capacité des Indiens de sourire des choses les plus graves. À chaque entrevue, on me transmettra le même message: le Canada, qui tergiverse au lieu de réduire radicalement ses émissions, directement ou par le Mécanisme de développement propre, est un bien mauvais citoyen du monde… Pour l’instant, les plus grandes acheteuses de crédits sur le marché mondial du carbone sont les quelque 13 000 entreprises européennes que leurs gouvernements ont astreintes à des limites en fait d’émissions polluantes. Les Indiens sont les champions incontestés du Mécanisme de développement propre. Au pays du yoga, on s’y entend en matière de flexibilité! L’Inde compte à elle seule 156 des 493 projets enregistrés dans le monde depuis la ratification du protocole de Kyoto, en février 2005, loin devant le Brésil (88 projets), le Mexique (73) et la Chine (37). Le plan de bataille indien a été lancé dès 2003, bien avant les autres. «C’est le pays le plus avancé dans la compréhension du Mécanisme, celui où l’on trouve les meilleurs experts», affirme Tara Preston, directrice par intérim du Bureau canadien du Mécanisme pour un développement propre et de l’Application conjointe, au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Dans les bidonvilles sans fin de Bombay ou de Calcutta, on n’en reviendrait pas: l’Inde est le seul pays au monde auquel Point Carbon, leader mondial de l’analyse du marché du carbone, a accordé la cote de confiance A. Les PME ont été les premières à entrer dans le jeu du Mécanisme de développement propre. Après trois ans de négociations et de paperasses, Arun Kumar, de TARA, a obtenu, début octobre 2006, l’aval du Conseil exécutif du MDP pour son projet. Son organisme peut désormais vendre au plus offrant 7 120 URCE par an — l’équivalent, rappelons-le, de 7 120 tonnes de gaz à effet de serre — pendant 10 ans, quantité qui correspond aux efforts des 14 entrepreneurs associés à son initiative. Les premières unités ont été acquises par le Fonds carbone pour le développement communautaire, géré par la Banque mondiale. Prix payé: 8,50$ chacune. «Deux sociétés de courtage londoniennes nous ont déjà proposé 14$ la tonne pour les prochains crédits», dit Arun Kumar. Le carbone accommodé à la sauce curry commence à rapporter. Et la recette séduit. Trois autres fours sont en construction dans la vallée de Katmandou, au Népal, dans le cadre d’une autre initiative de MDP. L’Indonésie, le Pakistan et l’Afghanistan s’y intéressent aussi. Les fruits de la vente des URCE seront répartis ainsi: les deux tiers iront aux entrepreneurs, 17% à TARA, 8% à la Banque mondiale (qui a aidé l’ONG à mettre le projet sur pied) et 3% au suivi environnemental des usines. Les 6% restants serviront à améliorer les conditions de travail des employés des briqueteries, en leur payant une assurance maladie et en construisant des installations sanitaires décentes dans les usines. «En plus de diminuer la pollution, on espère que ces mesures aideront à transformer en véritable emploi un petit boulot que les paysans font en marge de leurs travaux aux champs et à soulager la pauvreté», dit Arun Kumar. Ce ne sera pas du luxe, dans un pays où des milliers de personnes exercent encore le sordide métier de ramasseur d’excréments humains, une des principales sources de contamination de l’eau. Aux initiatives des petits entrepreneurs, comme ceux réunis par TARA, s’ajoutent maintenant celles de la grande industrie, qui se met de la partie. Ainsi, Shree Cement, qui exploite la plus importante cimenterie du nord de l’Inde, fut l’une des premières grosses sociétés à miser sur le Mécanisme de développement propre. D’ici 2009, elle vendra au plus offrant près d’un million de tonnes de GES! Et d’autres lui emboîtent le pas: cimenteries, usines pétrochimiques, aciéries, producteurs de pâtes et papiers, de textiles, industrie alimentaire, incinérateurs municipaux… Une quarantaine de nouveaux projets de toutes sortes sont en examen à Bonn. Même l’hôtel Sheraton de Calcutta a fait enregistrer un plan d’amélioration de son efficacité énergétique! Reste que pour l’instant, le MDP n’est qu’une bouffée d’air frais dans l’immense nuage de smog du ciel indien. En moyenne, chaque tonne de gaz à effet de serre rapporte autour de 12 dollars aux entreprises indiennes qui ont enregistré des projets. Pas de quoi compenser les investissements, ni apporter beaucoup de beurre sur les chapatis, ces galettes de blé que les paysans cuisent encore au feu de bois. Seuls les TERI, premier centre d’expertise sur le climat des pays du Sud. Comme par hasard, la question a été largement discutée à la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques à Nairobi, en novembre dernier. «Mais le plus important, c’est de convaincre les pays de l’annexe 1 du protocole de Kyoto, comme le Canada, d’être plus proactifs pour atteindre leurs cibles de réduction, notamment en obligeant leurs entreprises à diminuer leurs émissions», ajoute la chercheuse. En Inde, l’image d’un Canada propre en a pris un coup au cours des derniers mois… Même dans le fin fond du Rajasthan, des quotidiens ont rapporté — et vertement critiqué — les propos tenus à Nairobi par Rona Ambrose, alors ministre de l’Environnement. Réincarnée par son successeur, John Baird, la politique environnementale canadienne aura-t-elle meilleur goût?

Le paradoxe indien Monde

Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.

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Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.