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Une semaine au bout de l'Amérique Monde

Une semaine au bout de l’Amérique

Il y a les volcans, les glaciers, les champs de lave et l’âme viking, invulnérable. Et il y a aussi la culture islandaise, vieille de 1000 ans, mais résolument ancrée dans le présent. Voyage au bout de l’Amérique !

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L’influence des États-Unis sur la culture en Islande

Les Islandais mangent de moins en moins de morue et de mouton. De plus en plus de pizza — mais de la pizza pepperoni-banane-piment chili ou quatre fromages accompagnée d’un ramequin de confiture de framboises ! — et de bouffe-minute. Leur tour de taille, d’ailleurs, commence à s’en ressentir… Ils affectionnent les grosses bagnoles et consomment avec enthousiasme la mode, la littérature et la musique made in USA. « Nous sommes en voie de devenir le premier État américain d’Europe », soupire le romancier Thórarinn Eldjárn. Au début des années 1940, en pleine Deuxième Guerre mondiale, le Danemark, qui régnait encore officiellement sur l’Islande, a été occupé par les Allemands. Craignant de voir l’île, stratégiquement située dans l’Atlantique Nord, tomber aux mains des nazis, les Britanniques y ont débarqué pour la protéger. Ils ont été rapidement remplacés par les Américains… qui sont restés. En 1951, la base « temporaire » de Keflavík, à une soixantaine de kilomètres de Reykjavík, abritait plus de 50 000 soldats américains ! Une invasion culturelle majeure pour un pays qui, à l’époque, comptait à peine 150 000 habitants. Les boys ont amené avec eux leur langue, leurs émissions de télé, leur culture. Et leur fric, qui a finalement eu raison de la réticence des insulaires. Quelques années ont suffi pour que les Islandais se rendent compte que la présence militaire américaine leur avait permis d’augmenter de plus de 10 % leurs exportations. Les répercussions sur l’économie du pays ont été considérables. Aujourd’hui, les soldats ont plié bagage. En oubliant toutefois de remballer leur culture. Dans les restaurants, les boutiques, mais aussi à la piscine et au dépanneur du village, tout le monde, absolument tout le monde, comprend l’anglais. Et le parle avec une remarquable fluidité. Quand les enfants prennent leur premier cours d’anglais, à 10 ans, ils le parlent déjà. Ils l’ont appris grâce à Lost (Perdus) ou à Oprah Winfrey : la télé islandaise est essentiellement américaine. Pas même doublée, seulement sous-titrée. Ce qui, affirment les spécialistes, est la meilleure façon d’apprendre une langue étrangère !

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Parlez-vous norrois ?

Possédez-vous une « sorcière qui compte » ? Probablement. C’est ce que veut dire tölva, le mot qu’ont créé les Islandais pour désigner l’ordinateur. Tölva est une contraction de völva (nom des prophétesses qui conseillaient le dieu Odin) et de tal (compter). C’est aussi un magnifique exemple de la façon dont les Islandais essaient de concilier leur langue et la modernité. L’islandais est, paraît-il, une langue impossible. Elle a des excuses : elle a 1 000 ans. Et n’a à peu près pas changé (dans sa forme écrite du moins) depuis l’époque des sagas. C’est encore, en quelque sorte, du norrois, la langue mère de toutes les langues scandinaves. Comme si une région de l’Italie, la Sardaigne ou la Sicile par exemple, parlait encore le latin… L’Islandais moyen peut donc, sans difficultés majeures, lire un journal danois, norvégien ou suédois. Mais l’inverse n’est pas vrai. Cette langue complexe, les Islandais y tiennent férocement. « Nous lui devons notre indépendance politique », dit Thórarinn Eldjárn, vice-président du Comité de la langue islandaise, organisme chargé de conseiller le gouvernement sur les questions de politique linguistique. Au 19e siècle, alors que l’Islande n’était qu’un territoire danois parmi d’autres, c’est le fait de parler une langue différente qui lui a permis de récupérer une partie de son autonomie. De devenir, en fait, une société distincte… « L’islandais a alors acquis tout doucement un statut de trésor national. Exit les mots danois qu’on tolérait jusque-là ! Il fallait protéger la langue, d’autant qu’elle ne servait qu’à la maison. L’école, l’administration publique, le commerce, tout se faisait en danois. L’islandais n’est entré à l’école qu’après 1918… » Mais une langue médiévale n’a pas de mots pour décrire un téléphone ou un avion. Et pas question d’emprunter ceux de l’anglais, de l’allemand ou du danois. Alors, les Islandais en inventent. Dans tous les domaines, en informatique, en biologie, en chimie, des comités de terminologie s’activent à créer l’islandais du 21e siècle. Pour y arriver, on ressort de très vieux mots (« téléphone » se dit sími, archaïsme du temps des sagas qui voulait dire « fil ») ou on fait du bricolage créatif. « Aérobie » se dit tholfimi (la patience d’être souple) et « sida » a été traduit par alnæmi (tout vulnérable). Ça, c’est le beau côté. Mais il y a en a un autre. Certains néologismes proposés par les commissions ne « prennent » pas dans la population (oui, l’islandais a son lot de « gaminets » appuyés par les instances officielles, mais mort-nés par manque d’intérêt ou de pertinence…). Et des mots étrangers, toujours plus nombreux, finissent par s’imposer, comme « fax » et « vidéo ». On ne compte plus les logiciels et les manuels spécialisés jamais traduits, ou les cours en anglais offerts par les universités pour attirer des étudiants étrangers. Sans parler des travailleurs étrangers, de plus en plus nombreux, et absolument nécessaires à cette économie en plein boom. De nombreux Islandais, comme Thórarinn Eldjárn, s’inquiètent de la survie de leur langue, qu’ils sentent menacée par le déferlement de l’anglais. Et les Islandais, qui se sont longtemps crus en sécurité sur leur île, songent sérieusement à voter une loi consacrant l’islandais comme seule langue officielle du pays. Une loi 101 pour les Vikings…

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Islande 101

À APPRÉCIER : La lumière Fin mai. On entre dans le resto à 20 h, le soleil est un peu au-dessus de l’horizon. On en sort deux heures plus tard, on jurerait qu’il n’a pas bougé… En juin et juillet, il ne fait pour ainsi dire jamais nuit. À peine sombre, entre 1 h et 3 h du matin. Agréable, mais déroutant. Apportez un masque pour dormir ! La beauté Comme tous les Scandinaves, les Islandais sont fous d’architecture et de design contemporains. Les ponts, les viaducs, les édifices publics sont conçus avec un réel souci de l’esthétique. Les campagnes sont parsemées d’églises aux formes surprenantes. Et les gens se querellent à l’infini sur les mérites architecturaux du nouvel hôtel de ville de Reykjavík ou de l’aile moderne qu’on vient d’ajouter au parlement. Même les tours d’habitation les plus ordinaires ont presque toujours un petit quelque chose de pas ordinaire… Pourquoi ne peut-on en faire autant au Québec? À TOLÉRER : L’argent L’Islande est un des pays les plus chers du monde. Un pays où, disent les insulaires, il est à peu près impossible de vivre avec moins de 4 000 dollars par mois. La couronne islandaise (ISK) vaut un peu moins de deux cents canadiens. Pas étonnant, donc, que les Islandais paient tout, tout, tout (même un journal et un café) avec leur carte de crédit. Quelques exemples de prix • Un hamburger, des frites, une (petite) bouteille d’eau minérale : 30 dollars. • Un plat de penne all’arrabiata dans un resto milieu de gamme : plus de 25 dollars. Ajouter 12 dollars pour l’accompagner d’un ballon de vin maison… • Un chandail en tissu polaire North 66 (une marque islandaise, mais fabriquée à l’étranger) : plus de 200 dollars. • Un chandail en laine de mouton, fait en Islande, acheté directement à la manufacture : 300 dollars et plus. Le transport L’Islande s’est convertie tard à la voiture. Mais avec enthousiasme. Les Islandais aiment les belles autos (pas de casseroles ici !), conduisent vite et pas toujours avec courtoisie. Reykjavík et les quelques localités environnantes sont desservies par un bon réseau d’autoroutes (mais le transport en commun est quasi inexistant). La route 1, la « Ring Road », est, paraît-il, en bon état partout. Dès qu’on la quitte, par contre, tout peut arriver. Les routes secondaires sont parfois asphaltées, parfois non. Celles de l’intérieur du pays sont dépourvues de ponts — on traverse les rivières à gué — et à peu près impraticables 9 mois sur 12. Même l’été, il est interdit de s’y aventurer avec une voiture de promenade. D’où ces gigantesques mastodontes qu’on croise partout et qui encombrent le centre-ville. QUOI LIRE • La cloche d’Islande. Halldór Laxness (1902-1998), considéré comme le plus grand écrivain islandais moderne, a reçu le prix Nobel de littérature en 1955. Parmi ses chef-d’œuvres faciles à trouver en français (généralement traduits, eux aussi, par Régis Boyer), La cloche d’Islande et Des gens indépendants. • La femme en vert. À 46 ans, Arnaldur Indridason est la vedette littéraire de l’heure. Auteur de polars noirs, il est présentement l’écrivain islandais le plus vendu à l’étranger. Et le plus facile à trouver dans les librairies au Canada, en français comme en anglais. La cité des jarres, son premier roman, a été traduit en plus de 20 langues. Et La femme en vert s’est vu décerner de nombreux prix en Europe. (Points, 2007) • 101 Reykjavík. L’incontournable roman de Hallgrímur Helgason, poète, romancier, bédéiste, dont vous avez peut-être vu l’adaptation cinématographique, signée Baltasar Kormákur. Un univers assez glauque de trentenaires qui traînent leur ennui et leur mal de vivre au centre-ville de Reykjavík. • Iceland Review. Excellent magazine publié en anglais en Islande. Magnifiquement produit et illustré, extrêmement intéressant. Traite de culture, d’affaires publiques, d’environnement. Essentiel. A aussi un site Web, moins fascinant, mais quand même, ça donne une idée… (www.icelandreview.com) • Sagas islandaises. Saga est un mot islandais qui veut dire « raconter ». Véritables trésors de la culture mondiale, ces histoires sont aussi le fondement de la culture et de la pensée islandaises. Les textes sont ici présentés et annotés par Régis Boyer, le plus grand spécialiste français des sagas et de la littérature scandinave. (Gallimard, La Pléiade, 2004) • The Reykjavík Grapevine. Journal publié en anglais (18 numéros par an). Une sorte de croisement entre Voir et L’actualité. Accessible en ligne. (www.grapevine.is) • L’Islande des Vikings, par Jesse Byock, aux éditions Aubier QUOI VOIR? QUOI FAIRE? • Le cercle d’or. Les trois phénomènes naturels les plus visités d’Islande, entre autres parce qu’ils sont commodément situés dans un rayon de 60 km à l’est de Reykjavík. Gullfoss, chute majestueuse (qui a bien failli finir en installation hydroélectrique et qui n’a été sauvée que grâce à l’acharnement de la fille de son propriétaire). Geysir, site d’activités géothermales. Geysir lui-même, le père de tous les geysers, a cessé de jaillir depuis plus de 70 ans. Il s’est bouché après des années de mauvais traitements : on y versait des cailloux ou de la lessive en poudre pour le déclencher ! Mais son voisin, Strokkur, est considéré comme le geyser le plus fiable au monde : toutes les cinq ou huit minutes, il envoie un panache d’eau à 20 m de hauteur, pour la grande joie des visiteurs. Thingvellir, pèlerinage patriotique pour les Islandais (c’est là qu’est né leur pays, en l’an de grâce 930) et géologique pour les autres (seul endroit au monde où l’on peut voir de ses yeux la faille entre deux plaques tectoniques). • La campagne. Les paysages plus grands que nature, les montagnes, les glaciers, les chutes, les tout petits chevaux islandais qui broutent un peu partout. L’impression d’être au bout du monde, à quatre heures de vol de Montréal… • Blue Lagoon. « Bláa Lónid » en islandais. Une attraction unique au monde, dont tous les guides de voyage parlent avec raison. Un gigantesque spa d’eau chaude, perdu au milieu d’un champ de lave. Une atmosphère surréelle dans un décor de science-fiction, à 45 minutes de Reykjavík et à 15 minutes de l’aéroport international de Keflavík. Très fréquenté par les touristes, qui y font un arrêt sur le chemin de l’aéroport. On leur fournit tout, même les maillots de bain ! L’expérience vaut amplement la trentaine de dollars de droit d’entrée. (www.bluelagoon.is) • Reykjavík. Pour l’architecture, les maisons recouvertes de tôle ondulée de toutes les couleurs, la vue qu’on a depuis le port, les musées partout, partout, les piscines géothermales, les sculptures contemporaines, le rúntur (frénésie festive qui transforme le centre-ville les nuits de fin de semaine). Une atmosphère de capitale dans une ville à échelle humaine.

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Irakiens sans patrie

Ils sont une quinzaine dans le hall de transit de l’aéroport d’Amman. Tous des hommes, assis par terre, qui attendent le prochain vol pour Bagdad. Les Jordaniens deviennent de plus en plus stricts concernant l’entrée sur leur territoire des Irakiens qui fuient la guerre et les persécutions dans leur pays. Ceux-ci n’ont pas eu de chance. Retour en enfer. En Jordanie, il y aurait aujourd’hui entre 750 000 et un million d’Irakiens sans statut légal, peut-être beaucoup plus (voir Les refuges des Irakiens). C’est énorme pour un pays qui compte moins de six millions d’habitants. Et le gouvernement ne semble pas vouloir accorder de papiers à ces personnes, qu’il qualifie officiellement de « visiteurs », craignant sans doute de les voir s’installer définitivement, comme ça a été le cas des Palestiniens après la création de l’État d’Israël, en 1948. Les Irakiens ont depuis longtemps leurs habitudes dans le royaume hachémite, à la fois voisin et ami : lieu de villégiature et place d’affaires, la Jordanie a toujours constitué un pôle d’attraction pour les riches familles irakiennes. Certaines s’y sont installées avant l’invasion de leur pays par les États-Unis, en mars 2003. La plupart d’entre elles ont senti le vent tourner avant les autres et ont décidé d’y investir, notamment dans l’immobilier. Par la suite, à cause de la montée de la violence en Irak, le flux de nouveaux arrivants a grossi : tous ceux qui en avaient les moyens ont commencé à fuir. Les plus pauvres ont cependant souvent préféré se diriger vers la Syrie, où la vie est moins chère. La Jordanie, réputée pour sa modernité et la qualité de ses soins médicaux, mais aussi pour son coût de la vie élevé (pour le Moyen-Orient), a quant à elle accueilli de nombreux Irakiens instruits, issus de la classe moyenne. Ce n’est qu’à partir de 2005, et en particulier des attentats d’Amman, en novembre de cette année-là, que la situation est devenue vraiment problématique : prenant conscience que le conflit en Irak n’allait pas se résoudre de sitôt, la Jordanie a commencé à fermer la frontière. Aujourd’hui, selon des rumeurs, il serait impossible de passer d’un pays à l’autre par la route. Nasser Judeh, porte-parole du gouvernement jordanien, dément. « La frontière est ouverte, affirme-t-il. Mais nous ne laissons pas entrer les personnes susceptibles de représenter une menace. C’est notre devoir de protéger nos concitoyens. » Pour les Irakiens installés à Amman, la situation se dégrade. « Beaucoup sont venus avec des économies et se sont dit qu’ils auraient assez pour tenir quelques mois. Mais il apparaît aujourd’hui que leur exil risque de durer bien plus longtemps… et leurs ressources s’épuisent », confie Rabab, Irakienne qui a la chance de disposer d’un permis de séjour jordanien et qui aide les réfugiés. « On constate que des familles irakiennes de classe moyenne qui habitaient dans des zones plutôt aisées d’Amman se déplacent vers les quartiers pauvres. Il y a des personnes qui ne vivent plus que grâce à l’aide de leurs compatriotes et de quelques ONG, lesquelles sont débordées. Et leur nombre ne cesse d’augmenter au fil des semaines. » Rana Sweis, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), constate aussi ce phénomène de paupérisation. « On ne voit pas encore de réfugiés dans les rues, mais cela pourrait venir », affirme-t-elle. Ces Irakiens, dont la très grande majorité sont en situation irrégulière, ne sont pas autorisés à travailler. Pourtant, malgré la crainte d’être arrêtés, ils sont de plus en plus nombreux à essayer de trouver de petits boulots journaliers. Il faut bien vivre. Mais dans un pays qui a déjà un taux de chômage très élevé (15,5 % en 2006), ce n’est pas si simple. Fatima, chiite d’une quarantaine d’années, a fui l’Irak fin 2005 avec son mari et ses enfants, après l’assassinat de son beau-frère. « Mes enfants ont vu des gens abattus dans la rue. Presque tout le monde a perdu au moins un membre de sa famille. Quel avenir peut-on avoir dans un tel environnement ? » se demande-t-elle. Il y a quatre mois, son mari, sorti pour faire quelques courses, n’est pas rentré. Il aurait été refoulé vers l’Irak, contraint de prendre la route. Une fois la frontière passée, son véhicule aurait été arrêté par un groupe terroriste — possiblement constitué de sunnites —, qui l’aurait exécuté. De nombreuses histoires comme celles-là circulent à Amman. Ce qui crée un climat de peur de plus en plus perceptible chez les réfugiés. Fatima, qui se retrouve aujourd’hui seule avec ses cinq enfants, n’ose quasiment plus sortir du minuscule appartement qu’elle partage avec une autre famille, par peur d’être expulsée. « Dès qu’on frappe à la porte, je me mets à trembler », dit-elle les larmes aux yeux. Sa fille aînée, âgée de 17 ans, tente de l’aider un peu en faisant des ménages, mais « cela devient de plus en plus difficile ». Le salaire est ridicule, parfois inexistant. Dans le magazine jordanien JO, Nadia Shamrouki, présidente de la Jordan Women’s Union, ONG qui aide les femmes victimes de violence conjugale, témoigne de la difficulté pour les Irakiens d’obtenir du travail, même occasionnel : « Si vous voulez trouver un job de domestique à une Sri-Lankaise, pas de problème. À une Irakienne, impossible ! » Tous les Irakiens à Amman le disent : les contrôles et les expulsions sont de plus en plus fréquents, et obtenir un permis de séjour relève maintenant du miracle. « Avant, je pouvais recommander certaines personnes pour les aider à obtenir leurs papiers. Aujourd’hui, cela ne sert plus à rien. Je ne peux plus que les soutenir moralement », constate Rabab, qui est venue en Jordanie avec son mari en 1974, six ans après l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein. Nasser Judeh, porte-parole du gouvernement, affirme quant à lui qu’il n’y a pas d’expulsions de « clandestins », si ce n’est de ceux qui peuvent présenter « une menace » pour le pays. Quand ils n’ont vraiment plus d’argent, certains hommes rentrent en Irak pour travailler ou essayer de vendre une maison ou une voiture laissée au pays. Leur femme et leurs enfants restent en Jordanie — et espèrent que le mari, le père, ne soit pas tué, enlevé… Pour beaucoup, le retour est inenvisageable. « Si je rentre, je suis un homme mort », affirme Mohammed, Irakien sunnite qui a fui Bagdad après avoir reçu plusieurs lettres de menace. « Ils ont enlevé mon fils alors qu’il conduisait sa voiture. Je n’ai pu le revoir qu’après avoir payé une rançon de 15 000 dollars », raconte-t-il, s’estimant quand même heureux de s’en être sorti. Assassinat d’un frère, enlèvement d’une fille, chaque Irakien a plusieurs histoires familiales tragiques à relater. Dans un café situé dans un quartier d’Amman à forte population irakienne, on se les raconte autour d’un narguilé, presque sur le ton de la banalité. « Fréquenter ce genre d’endroit, où la police sait que les Irakiens se réunissent, c’est ce qu’il y a de plus dangereux, reconnaît Bassam, la cinquantaine bedonnante. Mais ça fait du bien de se retrouver. On n’a rien à faire de toute la journée. On ne peut pas passer sa vie à se terrer comme des rats. » Imprimeur aisé à Bagdad, Bassam a fui l’Irak en avril 2006, avec sa femme et sa fille de 11 ans. « Mes économies diminuent. Sans carte de séjour, ma fille ne peut pas être admise dans une école publique. Alors je l’ai mise dans un établissement privé. Cela m’a coûté 600 dinars jordaniens [846 dollars] pour un semestre. Je n’ai pas non plus d’assurance médicale et j’ai un problème de tension artérielle qui me coûte 50 dollars par semaine. Je pense pouvoir tenir encore quelques mois. Et puis… je ne sais pas », dit-il. L’accès à l’éducation et aux soins médicaux fait partie des problèmes majeurs que doivent affronter les Irakiens en Jordanie. « Caritas m’a donné deux fois de l’insuline. Maintenant, je dois me débrouiller », raconte Amir, un jeune homme diabétique. Caritas, organisation internationale d’inspiration chrétienne, est l’une des rares ONG présentes à Amman qui fournit une aide matérielle et médicale aux réfugiés irakiens. Mais son personnel est débordé. « Pour les gens atteints de cancer, malheureusement, on ne peut rien faire. Les traitements sont trop longs, trop chers, et le risque de récidive est trop important, reconnaît un employé. Les autres, on les aide trois fois au maximum. » Les Irakiens ne jettent pourtant pas la pierre à la Jordanie, qui, selon eux, « a déjà fait beaucoup ». Ils le reconnaissent : le royaume hachémite n’a pas les moyens de supporter cette crise. Il vit en grande partie grâce à l’aide extérieure (principalement américaine), qui représente environ un milliard de dollars par an — 10 % du PIB —, et il a déjà beaucoup souffert des répercussions de la guerre en Irak, pays qui constituait son principal marché d’exportation. De plus, le voisin fournissait à la Jordanie du pétrole à prix réduit. Depuis l’occupation par les États-Unis et la chute du régime de Saddam Hussein, en avril 2003, la valeur du pétrole est indexée sur les cours mondiaux, ce qui provoque une hausse brutale du prix de ce produit en Jordanie. Si certains réfugiés irakiens accusent la communauté internationale de ne rien faire pour leur venir en aide, pour beaucoup, c’est aussi au gouvernement irakien d’agir. « Pourquoi ne propose-t-il pas de donner du pétrole gratuitement aux pays d’accueil en échange d’éducation pour les enfants ou de soins pour les malades ? demande Rabab. L’Irak est toujours un pays riche, il peut se le permettre. Mais les dirigeants préfèrent mettre l’argent dans leurs poches. Comment demander à la communauté internationale de nous aider, alors que notre propre gouvernement ne fait rien ? » Le 26 juillet dernier, une conférence internationale a eu lieu à Amman pour étudier les moyens de faire face à cette crise qui pèse de plus en plus lourd sur les États de la région. À cette occasion, le HCR a insisté sur le caractère urgent de la situation. Début juillet, il avait demandé à la communauté internationale un doublement (de 60 à 120 millions de dollars), pour 2007, des dons destinés aux réfugiés d’Irak — dont le nombre total s’élève à plus de deux millions et dont une grande majorité se trouve en Syrie et en Jordanie. Les États-Unis, pour leur part, se sont engagés à accueillir 7 000 ressortissants irakiens sur leur territoire d’ici la fin de l’année. Ils n’en ont, depuis 2003, admis qu’un peu plus de 500. Le représentant du gouvernement irakien a quant à lui annoncé que celui-ci « avait décidé d’allouer 25 millions de dollars » aux déplacés, dont il se déclare « responsable totalement et directement ». Par ailleurs, le ministère de l’Éducation jordanien aurait l’intention de permettre aux enfants irakiens, y compris à ceux en situation irrégulière, d’être admis dans les écoles publiques du pays pour la rentrée de septembre. Mais si ces gestes sont nécessaires pour soulager quelque peu les pays d’accueil, certains les qualifient de « goutte d’eau dans l’océan ». « Il faut être réaliste : à terme, la solution ne peut être qu’un retour de la stabilité en Irak, de sorte que les réfugiés puissent rentrer chez eux », fait remarquer la porte-parole du HCR, Rana Sweis. Mais à ce jour, un retour semble bien hypothétique. « Ma famille est toujours en Irak, témoigne Bassam. Les nouvelles sont catastrophiques : il n’y a pas d’eau, pas d’électricité… Même dans la zone verte [NDLR : une enclave sous haute protection créée en avril 2003 à Bagdad], il n’y a aucune sécurité. Les gens sont persécutés, particulièrement ceux qui sont instruits : les docteurs, les architectes, les ingénieurs… J’ai peur pour les miens. » « Les gens souffrent tellement que certains en viennent à regretter l’époque de Saddam. C’est vraiment triste. Alors qu’on a attendu si longtemps…, poursuit-il. On était enthousiastes au départ et contents de le voir renversé. J’ai même participé au comité pour les élections. Mais il faut se rendre à l’évidence, le pays est devenu un véritable enfer. Au temps de Saddam, bien sûr, tout n’était pas rose : il y avait un seul parti, un seul homme fort. On pouvait le détester, mais on savait alors qui était l’ennemi. Aujourd’hui, on a une constellation de groupes ethnico-religieux tous plus fanatiques les uns que les autres. On ne peut plus faire confiance à personne. Il faudra des années pour que l’on puisse de nouveau vivre en paix en Irak. »

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Les refuges des Irakiens

Syrie : 1 200 000 réfugiés Jordanie : entre 750 000 et un million États du Golfe : 200 000 Égypte : 100 000 Iran : 54 000 Libye : 40 000 Turquie : 10 000 (Source : estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés [HCR] Être ou ne pas être… réfugié L’utilisation du terme « réfugié » peut s’avérer délicate, car il désigne aussi bien la personne qui fuit son pays pour échapper à un danger que celle ayant un statut légal lui donnant accès, le cas échéant, à certains droits. Les Irakiens vivant en Jordanie ne sont pas tous des réfugiés : une minorité arrivée avant la guerre (environ 300 000 personnes) possède un permis de séjour et n’est donc pas comptabilisée dans la masse des réfugiés. Ces derniers, en revanche, vivent la plupart du temps en situation totalement irrégulière : leur visa de tourisme ou d’affaires étant expiré, ils peuvent être expulsés à tout moment. Seuls 25 000 d’entre eux (soit 2,5 % du million de réfugiés en Jordanie) se sont enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cela s’explique par le fait que la grande majorité des nouveaux arrivants ne veulent pas se faire connaître, de peur d’être plus facilement localisables. De plus, beaucoup estiment que la démarche est inutile, puisque la carte de réfugié ne protège pas de l’expulsion et ne donne pas plus de droits. Elle rend juste possible une éventuelle réinstallation dans un autre pays d’accueil, en Europe ou aux États-Unis par exemple.

Ils ont fui l'Irak Monde

Ils ont fui l’Irak

Environ 1,8 million d’Irakiens vivent hors de leur pays. Certains ont fui le régime dictatorial de Saddam Hussein, d’autres, un pays déchiré par la guerre et où règne une quasi-anarchie. Beaucoup ont pu trouver refuge dans les pays limitrophes, comme la Jordanie et la Syrie, mais souvent au prix de conditions de vie difficiles.

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Ils ont fui l'Irak Monde

Ils ont fui l’Irak

Environ 1,8 million d’Irakiens vivent hors de leur pays. Certains ont fui le régime dictatorial de Saddam Hussein, d’autres, un pays déchiré par la guerre et où règne une quasi-anarchie. Beaucoup ont pu trouver refuge dans les pays limitrophes, comme la Jordanie et la Syrie, mais souvent au prix de conditions de vie difficiles.

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Traqueur de tyrans

Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), l’Argentin Luis Moreno Ocampo, est le shérif des Nations unies. Mais ne le lui dites pas ! « Shérif », cela fait tellement américain, alors que les États-Unis de George Bush ont longtemps manœuvré pour lui mettre des bâtons dans les roues. Ne lui parlez pas non plus de « bandits » : Moreno Ocampo recherche des « criminels de guerre présumés ». Mais s’il devait mettre une tête à prix, ce serait probablement celle d’Ahmed Haroun, membre du gouvernement soudanais qui aurait coordonné, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, la campagne de violence qui a ensanglanté le Darfour en 2003 et 2004. Créée par le traité de Rome, en 1998, la CPI est un tribunal chargé d’enquêter sur les personnes accusées des crimes les plus graves : génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Il ne faut pas la confondre avec les tribunaux pour le Rwanda ou l’ex-Yougoslavie, des juridictions ad hoc, c’est-à-dire instituées expressément pour ces deux pays et appelés à disparaître. La CPI, elle, est là pour de bon. Pour Luis Moreno Ocampo, qui participera à la Conférence mondiale sur la prévention du génocide, à la mi-octobre, à Montréal, un nouveau système juridique mondial est en train de voir le jour. Dans tous les pays du monde, constate-t-il, le droit repose sur la contrainte : avant qu’on juge les bandits, il faut que la police puisse les arrêter. Mais au niveau international, le droit ne peut pas reposer sur la force, les Nations unies n’ayant ni police ni armée. Personne ne peut donc obliger un pays à soumettre ses ressortissants à la justice internationale ; s’il le fait, c’est parce qu’il estime que c’est souhaitable. Voilà pourquoi Moreno Ocampo parle d’une « révolution juridique ». L’actualité l’a rencontré au siège de la CPI, à La Haye, aux Pays-Bas. — Si la CPI n’a pas l’autorité politique, voire militaire, pour imposer le droit, comment la justice est-elle possible ? — La légitimité de la CPI ne découle pas d’une armée sur laquelle elle pourrait s’appuyer — on n’est pas sur le terrain de la « justice des vainqueurs » —, mais de la légitimité du droit lui-même. L’idée est nouvelle. La loi peut devenir un outil permettant aux gens qui ont peu de pouvoir de contrôler ceux qui en ont beaucoup. Sinon, elle restera aux mains des puissants, qui l’utiliseront pour la défense de leurs propres intérêts. Dans le passé, lorsqu’on voulait se débarrasser d’un dictateur, l’alternative se résumait à lui faire la guerre ou à négocier avec lui. C’est pourquoi on a fait un pont d’or à des tyrans comme Idi Amin Dada [ancien président de l’Ouganda]. Il fallait les pousser à s’exiler. Mais cela n’a jamais donné de très bons résultats. Haïti en est un bon exemple : on s’est peut-être débarrassé de Jean-Claude Duvalier, mais les problèmes du pays — à commencer par celui de l’impunité de ses dirigeants —étaient loin d’être réglés. On essaie désormais de procéder autrement. C’est difficile ? Oui, bien sûr. Il faudra sûrement continuer de négocier avec des criminels de guerre, mais le droit devra s’imposer comme cadre de la discussion. C’est pourquoi le secrétaire d’État aux Affaires humanitaires du Soudan, Ahmed Haroun, doit être arrêté et remis à la CPI. Pourquoi le gouvernement du Soudan devrait-il vous remettre un ministre en exercice ? — Parce que c’est son devoir. Comme Belgrade a envoyé [l’ex-numéro un yougoslave Slobodan] Milosevic à La Haye. Mais les États-Unis avaient préalablement bombardé Belgrade, ce que personne n’est prêt à faire dans le cas de Khartoum. — Je ne crois pas que les bombes soient une solution. Imaginons qu’au Canada un juge délivre un mandat d’arrêt contre un accusé, mais que la police refuse de procéder à son arrestation. On verrait mal le gouvernement canadien déclarer : « C’est une crapule, certes… Il a enlevé des enfants, d’accord… Mais il faudrait quand même négocier avec lui… Et si on lui proposait un poste au Conseil des ministres ? ! » Ce serait inconcevable. C’est, hélas, monnaie courante dans de nombreux pays. Ce que nous cherchons à faire, d’une certaine façon, c’est exporter le « modèle » canadien. La différence, c’est que nous ne pouvons pas nous appuyer sur un État mondial pour y arriver. Nous devons faire appel à l’ensemble de la communauté internationale. Les États-Unis de George Bush ont milité contre la CPI. Aurait-elle plus d’influence aujourd’hui si elle était épaulée par Washington ? — Quand j’ai été nommé procureur, j’étais professeur à Harvard. Un collègue et ami m’a dit : « C’est vraiment un grand honneur, mais tu dois refuser, parce que sans l’appui des États-Unis, tu ne pourras rien faire. Tu vas travailler inutilement pendant neuf ans ! » Il est vrai que les États-Unis ne sont pas un État partie au traité de Rome. Mais lorsque le Conseil de sécurité a demandé à la CPI de se pencher sur la situation au Darfour, les États-Unis ne s’y sont pas opposés. Si elle fait bien son travail, avec sérieux, en s’appuyant sur des preuves solides, personne ne pourra s’y opposer. Comment avez-vous procédé pour ce qui est du Darfour ? — La première question à laquelle je devais répondre est : qui a commis des crimes de guerre ? Des éléments de la preuve me permettent de répondre : des membres du gouvernement soudanais et des miliciens janjawids. Je devais ensuite chercher à comprendre le système, à remonter la chaîne de commandement : des comités de sécurité locaux étaient subordonnés à des comités de sécurité d’État, qui rendaient des comptes à une seule personne, Ahmed Haroun. Selon la preuve, il a utilisé son propre hélicoptère pour livrer, à deux occasions, des armes à des miliciens ; il a effectué des paiements en liquide à des chefs de milice ; il a poussé des janjawids à attaquer la population civile. Le véritable donneur d’ordres n’était-il pas Omar al-Bachir, le président du Soudan ? — Mon but est de mettre en accusation ceux qui portent la plus grande responsabilité en fonction de la preuve. Voilà pourquoi je m’intéresse à Haroun, mais aussi parce que Haroun, l’homme qui a orchestré des crimes qui ont conduit au déplacement de plus de deux millions de personnes à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, est désormais… secrétaire aux Affaires humanitaires. Rappelez-vous la phrase de Mao : « Le révolutionnaire doit se déplacer dans la population comme un poisson dans l’eau. » Pour venir à bout du poisson, Haroun s’est débarrassé de l’eau ! Au lieu de s’attaquer aux rebelles, il s’en est pris à la population. Comme elle est dans des camps de personnes déplacées, il contrôle encore l’eau ! Voilà pourquoi je pense qu’aucune solution humanitaire n’est envisageable sans son arrestation. Joseph Kony, chef rebelle du nord de l’Ouganda, a demandé la levée des accusations qui pèsent contre lui avant de conclure l’accord de paix qu’il est en train de négocier avec le gouvernement. La justice, ici, ne risque-t-elle pas de bloquer la solution politique à un conflit qui a coûté la vie à des milliers de personnes ? — Il n’y a pas d’opposition entre paix et justice. Kony a déjà confié à un médiateur qu’il savait que son destin était d’être tué, exilé ou emprisonné à La Haye. À quatre reprises au moins, tout en parlant de paix, il a préparé la guerre. Il n’est pas interdit de penser que cela pourrait se reproduire. Si vous arrêtez Kony et ses principaux lieutenants, vous aurez la paix dans de nord de l’Ouganda. Il suffirait peut-être d’organiser une opération commando. Le Canada pourrait jouer un rôle à ce chapitre. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait jusqu’à maintenant ? — Parce que les États ne se sont pas suffisamment intéressés à Kony. La République démocratique du Congo, où Kony se trouve actuellement, pourrait peut-être faire appel à des forces internationales. Je serais ravi de voir le Canada jouer un rôle dans son arrestation. Ce ne serait pas si compliqué. Le Congo pourrait demander à la MONUC [Mission de l’Organisation des Nations unies au Congo] de faire appel à des forces spéciales canadiennes pour faire quelque chose.

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Président Gravel ?

Mike qui ? Méconnu du grand public américain, Gravel a eu son heure de gloire en devenant le premier francophone élu au Sénat américain. Il y a siégé de 1969 à 1981. Premier candidat à se lancer dans l’actuelle course à l’investiture du Parti démocrate, il met aujourd’hui le cap sur la Maison-Blanche ! « Je suis fier de mes racines, dit-il dans un bon français teinté d’anglais. Quand je serai président, mon premier voyage officiel à l’étranger sera au Québec et je prononcerai la moitié de mon discours en français. » Né au Massachusetts de parents québécois ayant émigré au début du siècle dernier, Mike Gravel, 77 ans, a fait une pause dans sa campagne présidentielle, à la fin de l’été, pour rendre visite à des cousins en Montérégie, en compagnie de son biographe. Il a personnellement contacté L’actualité pour offrir une entrevue avec lui. « On ne sait jamais, votre article pourrait rebondir dans la campagne aux États-Unis », dit-il, attablé à la terrasse vitrée d’un hôtel sans charme de Saint-Hyacinthe, en bordure de l’autoroute 20. Grand, énergique, le visage illuminé d’un sourire éclatant qui laisse entrevoir des dents aussi blanches que ses cheveux, Mike Gravel jure de faire mentir les résultats des plus récents sondages, qui lui accordent peu d’appuis au sein de la population. Malgré ses moyens financiers limités, il participe à tous les débats organisés par le Parti démocrate et jouit du même temps de parole que les favoris de la course à l’investiture. Il profite de ces tribunes pour multiplier les formules-chocs sur la guerre en Irak (« Le pétrole est l’unique raison de notre présence là-bas »), le mariage gai (« J’y suis favorable, on a besoin de plus d’amour dans le monde ») et ses concurrents démocrates. Hillary Clinton et Barack Obama ? « Des enfants qui ne connaissent rien et veulent perpétuer l’impérialisme des États-Unis », dit ce grand-père de quatre petits-enfants. Certaines de ses envolées oratoires ont été vues des centaines de milliers de fois dans YouTube. Il considère d’ailleurs Internet comme sa meilleure arme — il recueille de 1 000 à 2 000 dollars par jour de contributions politiques par l’intermédiaire de son site Web (www.gravel08.us). Chouchou d’une partie de la gauche américaine, encensé par l’ancien candidat à la présidence Ralph Nader, Mike Gravel a joué un rôle important, en 1971, dans l’affaire des « papiers du Pentagone » — des documents secrets liés au rôle des États-Unis au Viêt Nam —, alors qu’il était sénateur. Souvent qualifié de loose cannon (électron libre, personnage imprévisible) par les médias, il attribue son caractère fougueux à ses origines québécoises ! « Je suis un homme passionné, très latin. Je n’ai pas peur de m’enflammer et j’admets que ça ne fait pas très yankee. » S’il trouve les premiers ministres du Québec et du Canada « trop à droite » à son goût, il réserve ses plus féroces critiques aux dirigeants actuels des États-Unis. « Le niveau de stupidité dans ce pays n’a pas de limite. On dépense davantage en armement que dans notre système d’éducation. C’est une vraie folie ! Je veux changer ça. » Mike Gravel promet à ses partisans un automne rempli de surprises. « Je ne suis pas fou, je peux gagner, vous devez avoir la foi. »

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La Suède : un modèle pour le Québec ?

Quand, aux dernières élections québécoises, L’actualité a demandé aux chefs des cinq principaux partis de dire quel pays constitue un modèle en matière d’environnement, trois ont nommé la Suède, et un quatrième, les pays scandinaves. Étonnant ? Selon un sondage CROP effectué pour ce reportage, pas moins de 70 % des Québécois qui connaissent le modèle suédois estiment que nos gouvernements devraient s’en inspirer davantage dans l’ensemble de leurs décisions ! Berceau de la social-démocratie — programmes sociaux généreux, services publics ambitieux, taux d’emploi vertigineux — et royaume de la libre entreprise — Ikea, Volvo, Saab, Ericsson —, la Suède suscite l’envie. Politiciens et chercheurs de partout sur la planète tentent de rebâtir chez eux, tel un kit à assembler d’IKEA, un pan du modèle mis au point par cette société à qui tout semble sourire. « La société qui a le mieux réussi dans l’histoire du monde », titrait récemment le quotidien britannique The Guardian. Mais à quoi, au juste, font allusion les adeptes du modèle suédois ? Aux routes parfaitement entretenues, aux régimes de congés parentaux enviables, aux confortables prestations d’assurance-emploi, aux études universitaires gratuites ? Ou aux réformes vigoureuses qui ont entraîné, depuis une quinzaine d’années, une vague de privatisations et de rationalisations ? (Voir « Les soubresauts du modèle suédois ») « Le gazon est toujours plus vert dans la cour du voisin », rigole Emma Stenstrom. Enseignante à la Stockholm School of Economics et chroniqueuse au quotidien économique Dagens Industri, elle entend constamment parler, dans son milieu de travail comme dans son cercle d’amis, du « modèle suédois 2.0 ». « C’est le sujet de l’heure depuis des mois, dit la professeure, qui a fait une partie de ses études doctorales à l’Université de Montréal. On cherche à redéfinir ce modèle dans beaucoup de sphères d’activité. » Et pour s’inspirer, de plus en plus de penseurs se tournent vers… le Canada ! C’est le cas, par exemple, dans les domaines du soutien à la culture et de l’immigration (voir « Le nouveau visage de la Suède »). Cette quête de nouveaux modèles vient un peu du désenchantement de la classe moyenne. « Je suis de la première génération depuis plus de 100 ans qui se portera financièrement moins bien que ses parents, dit Emma Stenstrom. La classe moyenne avait traditionnellement les moyens de s’offrir un bateau et une résidence secondaire. Je ne vois pas comment je pourrai un jour m’offrir ça. Et les choses ne s’amélioreront pas. » Heurtée de plein fouet par les délocalisations vers la Chine, l’Inde et d’autres pays où la main-d’œuvre est bon marché, la Suède doit faire face, comme la plupart des pays industrialisés, à un choc démographique dû au vieillissement de sa population. La proportion de travailleurs par retraité passera bientôt de quatre pour un à deux pour un. Beaucoup s’inquiètent aussi du taux élevé d’absentéisme au travail. Selon l’OCDE, les Suédois prennent en moyenne 17 semaines de congé par an — jours de congé de maladie, vacances, jours fériés et congés parentaux confondus. Selon le cabinet de consultants McKinsey, si l’on considérait l’ensemble des personnes aptes au travail vivant de diverses prestations de l’État, le taux réel de chômage atteindrait 17 % ! (Il était officiellement de 5 % en juillet.) « Mon pays, ce n’est pas Disneyland ! » s’exclame Göran Lindholm. Fiers représentants de la classe moyenne suédoise, lui et sa femme, Mia Wimblah, tous deux dans la jeune quarantaine, me reçoivent avec leur fillette, Lara, dans leur bungalow de Rydebäcks, coquette banlieue de Helsingborg, dans le sud de la Suède. Ils accueillent mes questions à la fois avec étonnement et amusement. Mécontents des taux d’imposition, de l’insécurité grandissante dans les villes et de la détérioration de la qualité des services publics, ils trouvent ironique que l’on continue, à l’étranger, de percevoir la Suède comme un exemple à suivre… « Les impôts sont tellement élevés que je touche plus d’argent en travaillant à temps partiel en Norvège dans le secteur de la construction que ma femme, chef de bureau dans une grande entreprise de transport. » Ce mécontentement n’est pas étranger à la victoire, aux dernières élections, de la coalition de centre droit, dirigée par le Parti modéré. « Il faut se rappeler comment on a créé la richesse qui nous a permis de bâtir ce modèle social », dit Jorgen Eklünd, chef de cabinet du ministre des Finances. Affable mais réservé, il étale une série de graphiques sur le comptoir de style bistrot de la cafétéria du Ministère, où il me reçoit, au centre de Stockholm. « Notre principale tâche est de ramener plus de gens sur le marché du travail, dit-il. Il faut créer des mesures incitatives claires. Avant notre arrivée, il n’était pas beaucoup plus payant de travailler que de rester chez soi. » Son gouvernement a réduit les impôts de 40 milliards de couronnes (6,2 milliards de dollars) et fait des coupes sombres dans les prestations d’assurance-emploi. Il a aussi lancé une vague de privatisations de sociétés de la Couronne, dont Absolut Vodka. « Nous nous sommes inspirés des réformes de Tony Blair et de Bill Clinton, dit Jorgen Eklünd. Ce n’est pas une révolution, mais un retour au “vrai” modèle suédois, celui des années 1950 et 1960. » Pour les critiques du modèle social suédois, cette époque représente l’âge d’or de la Suède. Sur les 50 plus grandes sociétés suédoises, 49 ont été créées avant l’apogée du big government (État tentaculaire) des années 1970, aiment-ils rappeler. Mauricio Rojas, député du Parti modéré, célèbre déjà la mort de l’État-providence. « Contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, écrit-il dans une analyse publiée dans son site Web personnel, ce n’était ni la fin de l’histoire ni la culmination du développement humain. L’État-providence était incompatible avec le développement de la société qui l’a créé. Par conséquent, il appartient maintenant au monde des mythes et des souvenirs. » Les admirateurs du modèle suédois font souvent fausse route, dit l’économiste Johnny Munkhammar. « Leur vision de la Suède semble restée accrochée aux années 1970 », lance-t-il avec le sens de la formule et le franc-parler qui ont fait de lui un orateur couru en Europe. Vêtu d’un chic complet-veston, les cheveux coupés ras, Johnny Munkhammar m’accueille dans son luxueux bureau du centre de Stockholm avec le sourire et la prestance d’un jeune premier. Âgé de 32 ans, il est une vedette médiatique en Suède depuis la parution, en 2006, de son livre European Dawn : After the Social Model (l’aube européenne : après le modèle social), qui tire à boulets rouges sur le modèle suédois. Même s’il a prononcé des centaines de conférences sur le sujet, il est impatient de défendre ses arguments. « Notre modèle a subi des réformes majeures ces dernières années. De grâce, n’essayez pas de copier les facettes dont nous nous sommes affranchis ! Ce serait ridicule. » Le ton est donné… Pendant une heure, dans la salle de conférences du groupe de réflexion Timbro, qu’il dirige, il chantera les louanges du libre marché et dénoncera l’« inefficacité » de l’État. Un discours qui résonne dans les hautes sphères du pouvoir depuis l’élection de la coalition de centre droit, l’an dernier. Pär Nuder, ministre des Finances dans l’ancien gouvernement social-démocrate, nie toutefois le déclin du modèle suédois. Selon lui, la défaite de son parti était surtout attribuable à une « fatigue » des électeurs. « Le pays a basculé vers la droite aux dernières élections, mais il demeure très attaché au modèle social », dit l’ex-ministre, qui multiplie les allocutions à l’étranger. « Ce modèle a fait ses preuves », martèle-t-il, évoquant les forts taux de croissance de la Suède, supérieurs à la moyenne européenne depuis plusieurs années. La clé de ce succès, explique Pär Nuder, « réside dans la volonté des Suédois d’accepter des réformes structurelles très douloureuses, mais nécessaires ». Car pour conserver leur modèle malgré la grave crise économique qui a secoué le pays au début des années 1990, les Suédois ont dû le réformer. Les réformes auxquelles ils ont procédé auraient causé bien des remous de ce côté-ci de l’Atlantique… En plus de réduire de façon draconienne les dépenses publiques, Stockholm a déréglementé presque tous les marchés, sauf l’habitation et le travail. Les secteurs de l’énergie et du transport en commun ont été ouverts à la concurrence. Le programme de pensions a été revu : les régimes publics à prestations déterminées ont été remplacés par un régime à cotisations déterminées, et les Suédois doivent eux-mêmes gérer en Bourse une partie de leurs fonds de retraite. Le nombre de lits dans les hôpitaux a été réduit de 45 %. L’éducation est restée gratuite, mais elle n’a pas échappé à la vague de privatisations : le gouvernement a créé un système de bons d’éducation, ce qui a entraîné l’ouverture de milliers d’écoles privées subventionnées. Les écoles publiques ont dû s’adapter à cette concurrence (voir l’encadré « Pleins pouvoirs aux directeurs d’écoles ! »). « Devant les défis de la mondialisation, les pays qui ont du succès sont ceux qui sont ouverts et flexibles », dit Pär Nuder, conscient de tenir un discours plus souvent associé à la droite libérale. « La Suède est un pays de paradoxes, dit-il. On a un des filets sociaux les plus serrés au monde, mais on ne protège que les gens, pas les emplois. » Il donne en exemple la fermeture récente d’une usine du géant suédois des aspirateurs, Electrolux, qui employait 400 personnes à Västervik, municipalité de 20 000 habitants. Dans d’autres pays, dit-il, la population locale, les syndicats et même les hauts dirigeants de l’État se seraient mobilisés pour éviter cette fermeture — on n’a qu’à penser au feuilleton de l’usine de Papiers Gaspésia, au Québec. Pas en Suède. Un syndicat a même déclaré qu’il fallait accepter la décision de l’entreprise ! Aucune ville suédoise ne saurait mieux symboliser cette capacité d’adaptation que Malmö, à l’extrémité sud du pays. Troisième ville de Suède avec ses 250 000 habitants, Malmö était jusqu’à récemment la capitale suédoise de l’industrie lourde. Ébranlées par la concurrence asiatique, des centaines d’entreprises ont dû fermer leurs portes à la fin des années 1990, provoquant des dizaines de milliers de licenciements. Même les chantiers navals de cette ville portuaire, qui faisaient jadis la fierté du pays, ont dû baisser pavillon. Plutôt que de lutter contre ces fermetures, les autorités municipales ont décidé de tourner le dos au passé et de tout miser sur l’économie du savoir. Moins d’une décennie plus tard, l’Université de Malmö a ouvert ses portes à proximité des anciennes usines, qui ont cédé la place à des centaines d’entreprises de haute technologie. Près des défunts chantiers maritimes s’élève une tour d’habitation ultramoderne. Le Turning Torso, dessiné par un architecte espagnol, s’enroule sur lui-même à un angle de 90o, à la manière d’une spirale, illustrant à merveille le virage de la ville. Le paysage urbain est aussi marqué par le ballet des pelles mécaniques, qui creusent à coups de milliards de couronnes un tunnel entre la gare centrale et le majestueux pont reliant Malmö et Copenhague, de l’autre côté du détroit d’Öresund. Malmö, comme le reste du pays, n’est pourtant pas au bout de ses peines. Car la Suède compte un nombre grandissant d’exclus, surtout parmi les immigrants, qui changent le visage du pays, autrefois homogène (voir l’encadré « Le nouveau visage de la Suède »). Beaucoup de Suédois craignent aussi que leur pays ne puisse résister à la concurrence asiatique. Raison de plus, plaide le gouvernement, pour dépoussiérer encore davantage le modèle suédois…

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Les soubresauts du modèle suédois

1850-1950 Révolution industrielle : en un siècle, la Suède, au départ l’un des pays les plus pauvres d’Europe, devient l’un des plus riches. Années 1950 Essor de l’économie, marquée par l’éclosion ou l’expansion d’entreprises comme IKEA, Volvo et Saab. Le Parti social-démocrate instaure un système de santé universel et un régime de retraite public. C’est la naissance du « modèle suédois ». Années 1960-1970 Multiplication des programmes sociaux. L’économie atteint des sommets. Les taux d’imposition grimpent. Années 1980 Premiers signes d’essoufflement du modèle suédois. Le chômage reste à 2 % ou 3 %, mais le taux d’inflation explose. Le gouvernement va de déficit en déficit. Années 1990 Crise économique. La dette publique passe de 43 % à 78 % du PNB de 1990 à 1994. Le taux de chômage dépasse cette année-là 8 %. Le modèle suédois est remis en cause. Stockholm entreprend de dures réformes : réduction des dépenses publiques, privatisation des secteurs de l’énergie et du transport, réforme du programme de retraite, réduction du nombre de lits dans les hôpitaux… Début des années 2000 Nouvelle croissance. Le gouvernement multiplie les surplus et maintient de généreux programmes sociaux. 2006 Révolution politique : après 12 ans de règne des sociaux-démocrates, une coalition de centre droit prend le pouvoir. Au programme : réduction des impôts, des indemnités de chômage et de la taille de l’État, privatisation de sociétés d’État, libéralisation du marché du travail.