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Balade à Bayouland Monde

Balade à Bayouland

C’est un monde fier, fêtard et fragile. Dans le sud-ouest de la Louisiane, sur cette terre mouillée qui porte les cyprès géant, les Cajuns luttent pour leur survie avec deux armes : la cuisine et la musique. Leur cri de ralliement ? « Laissez les bons temps rouler ! »

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Brouage, cette étoile de pierre qui ne voit plus la mer

Imaginez un autre temps, presque un autre monde, où le sel avait une valeur inestimable. Pas comme l’or, mais procurant assez de richesse pour que l’on cherche à protéger les pyramides cristallines tirées des marais littoraux. Ce temps, c’est la fin du 16e siècle. Et ce monde, c’est Brouage, petit bourg fortifié de Charente-Maritime (ouest de la France) fondé en 1555 et qui devint rapidement un florissant port de commerce de réputation internationale. « Une sorte de Babel : toutes les langues y étaient parlées », raconte Nathalie Fiquet, conservatrice de ce « grand site national » où vivent encore 140 personnes. C’est ici que naquit Samuel Champlain (en France, on ne met pas de particule à son nom), aux alentours de 1567. C’est sur les remparts de cette citadelle qu’enfant il grimpait aux côtés de son père, capitaine de vaisseaux. De là plongeait la vue sur le chenal, vaste bras de mer de 400 m de largeur reliant l’Atlantique tout proche à cette cité carrée, dont les côtés faisaient aussi 400 m. Des marins espagnols, hollandais, basques et bretons y échangeaient le précieux sel contre du cuir de Cordoue, de la houille du Nord, du vin ou des épices… une activité portuaire foisonnante que se disputaient catholiques et protestants, les fameux « huguenots » de La Rochelle. Samuel Champlain n’est pas le seul homme de cette région, au confluent du Poitou, de la Saintonge et de l’Aquitaine, à avoir levé l’ancre vers le Nouveau Monde. Bien des migrants — protestants en fuite, commerçants, marins en quête de fortune, jeunes gens sensibles à l’appel du large — lui ont succédé dans ce genre d’aventure. À l’époque où Champlain s’implantait à Québec, le roi catholique Louis XVIII confiait Brouage au cardinal de Richelieu, qui en fit une place forte abritant 4 000 personnes, dont une bonne moitié de soldats. Poudrière, halles aux vivres, corps de garde, glacière, forge-prison : bien des bâtiments, y compris l’église, achevée vers 1620, témoignent de cet élan bâtisseur. Aujourd’hui, qui monte sur ces remparts ne domine qu’un océan de verdure. La mer s’est retirée, laissant la place au silence. Les alluvions ont fait reculer le rivage de plus d’un kilomètre. Le chenal n’est maintenant qu’un filet d’eau. Les solides fortifications se sont couvertes d’herbes folles et leurs guérites de pierre ouvrent sur le calme d’un marais adopté par les cigognes. On n’entend plus la poudre, mais le chant des oiseaux, et l’on se sent… ensorcelé. « Beaucoup de visiteurs nous le disent, Brouage dégage une atmosphère insolite, un peu magique », confie Nathalie Fiquet. On arrive par la plaine et l’on voit se dresser cette citadelle comme au milieu de nulle part, totalement préservée dans son écrin vert, gardienne des temps de Richelieu. « Brouage est bâtie sur des enrochements. Mais autour, le sol est spongieux, l’urbanisation n’a pu se développer. » La mer s’est retirée, mais certains des navires hauturiers qui traversaient l’Atlantique sont toujours là, sous les voûtes de la porte Royale, entrée de la cité. Ils sont tels que les ont gravés, voici 400 ans, les corps de garde. « Ces hommes tuaient le temps en dessinant ce qu’ils voyaient dans le port, explique Nathalie Fiquet. Regardez, ils inscrivaient aussi leur nom : Lavallée, Latulippe, Maisonneuve… Ces sobriquets de soldats ne sont-ils pas devenus des patronymes courants au Québec ? » Depuis quelques années, l’État français et le département de Charente-Maritime œuvrent à la réhabilitation de Brouage. Cela se traduit par un soin particulier et des sommes allouées à la restauration de l’ancienne place forte. À l’abri de ses remparts tiennent encore debout les maisons de ce curieux village. Dans les murets entourant les jardins, les connaisseurs en minéralogie savent repérer des roches plus sombres. Des pierres de lest rapportées, disent-ils, du fleuve Saint-Laurent. Quelques repères à propos de Brouage C’est en s’intéressant à Champlain, personnage illustre au Canada, que le département de Charente-Maritime et l’État français ont redécouvert Brouage et en ont fait un site protégé ainsi qu’un lieu touristique animé, en été, de manifestations artistiques et culturelles. En 2004, en vue des célébrations du 400e anniversaire de la présence francaise en Amérique, les États canadien et français ont financé et inauguré à Brouage la Maison Champlain, un centre d’interprétation destiné à faire connaître au public l’épisode historique de la Nouvelle-France.

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Boom à Khartoum

Au milieu des masures couleur de sable, entre deux étals de légumes, les lumières de l’Ozone Café miroitent comme un mirage dans le désert. Sur la grande terrasse, qui attire chaque soir les nouveaux riches et les étrangers de Khartoum, des jeunes femmes voilées, les hanches drapées de soie écarlate et les poignets chargés d’or, bavardent avec animation. Autour d’elles, les clients saoudiens discutent finance, les Occidentaux, crise humanitaire, et les Chinois, pétrole. La serveuse philippine prépare les additions. Ici, croissants frais et brioches — une rareté, au Soudan — sont facturés au prix fort. Amplifiée par les haut-parleurs, la voix mielleuse du crooner américain Michael Bolton enterre sans peine le « blues de Khartoum », une musique douce et rythmée aux influences est-africaines et arabes que crache la vieille radiocassette du marchand de poireaux. « Khartoum a beaucoup changé depuis quelque temps », déplore Youssef, 46 ans, un commerçant à la barbe anthracite parsemée de poils blancs, qui habite en périphérie et vient périodiquement dans la capitale soudanaise pour rendre visite à sa famille. « Maintenant, il y a des gratte-ciel. Pour nous, du moins, ce sont des gratte-ciel… » Les tours de verre dont parle Youssef n’ont peut-être qu’une quinzaine d’étages, mais elles poussent comme des palmiers sur les rives du Nil Blanc et du Nil Bleu. De leur sommet, on voit d’ailleurs les deux cours d’eau confluer pour n’en former qu’un seul : le majestueux Nil, qui prend ici son élan vers le nord pour aller irriguer l’Égypte. On distingue aussi, traversant le vaste parterre poussiéreux de cette métropole de près de cinq millions d’habitants, un réseau de grandes artères toutes neuves, semblables aux interminables boulevards nord-américains. Çà et là, quelques centres commerciaux aseptisés commencent à faire de l’ombre aux souks enfumés d’encens. Le génie de cette récente modernisation, c’est bien sûr le pétrole, qui exauce aujourd’hui tous les souhaits du Soudan. Ce pays de 40 millions d’habitants partagé entre musulmans, chrétiens et animistes — le plus grand d’Afrique, avec un territoire aussi vaste que le Québec et l’Ontario réunis — a connu l’an dernier une croissance économique de 9 %, supérieure à celle de l’Alberta. Dans un contexte de surchauffe mondiale, il est l’un des rares pays à pouvoir augmenter sa production, au grand plaisir de l’Asie. Les exportations de pétrole, après avoir timidement débuté en août 1999, atteignent aujourd’hui les 500 000 barils de brut par jour. Et plus de 60 % d’entre eux prennent la route de la Chine, maintenant premier partenaire économique du Soudan, avec des échanges ayant dépassé les trois milliards de dollars l’an dernier. Une manne pour un pays sous-développé et pour une ville comme Khartoum, dont la plupart des rues ne sont même pas encore asphaltées. Des capitaux chinois ont notamment aidé à financer le chantier d’al-Mogran (le confluent), un éléphantesque programme immobilier de quatre milliards et demi de dollars sur des terres prisées, à la jonction des deux Nils. « Nous construisons l’avenir de Khartoum », clame Amir Osman Diglal, porte-parole de la société immobilière al-Sunut, chargée de la mise en œuvre de ce partenariat public-privé. La première phase du programme, actuellement en cours, comprend des bureaux pour les groupes pétroliers, les entreprises de télécommunications et les banques, ainsi que 10 hôtels de luxe. La seconde phase prévoit 1 100 villas et 6 700 appartements haut de gamme. S’ajouteront ensuite un terrain de golf, une marina… Dans le centre-ville de Khartoum, des concurrents du Qatar, du Koweït, de la Libye et de l’Arabie saoudite construisent ou planifient d’autres ensembles immobiliers à l’esthétique aussi futuriste, qui valent à la capitale le surnom de « Dubaï de l’Afrique » — par allusion à la riche et clinquante métropole des Émirats arabes unis. « Nous ne voulons pas copier Dubaï, se défend toutefois Amir Osman Diglal. Nous voulons simplement avoir une vie raffinée au Soudan. » Ce sont des capitaux de l’Afrique, du Golfe et de l’Asie qui financent l’entreprise, fait-il remarquer. « Pas un sou ne vient de l’Europe ou des États-Unis. » C’est que Washington maintient toujours l’embargo décrété en 1997 contre le Soudan et refuse de rayer celui-ci de la liste des États accusés de parrainer des terroristes. Il est vrai que le pays a déjà servi de refuge à Oussama Ben Laden et à Carlos « le Chacal », et il a été mis en cause dans l’attentat de 1995 contre le président égyptien Hosni Moubarak, allié stratégique de Washington. En conséquence, les actifs soudanais aux États-Unis ont été gelés et les sociétés américaines ne peuvent vendre des biens ou de la technologie au Soudan. Par contre, les banques et sociétés d’investissement islamiques pullulent à Khartoum. Le Soudan entend donc assurer son développement grâce aux monarchies arabes et aux géants asiatiques, faisant du même coup un pied de nez aux Américains. « Nous n’avons pas besoin d’eux », renchérit Hani el Khidir, directeur général du groupe al-Sunut. Les réserves pétrolières ont été découvertes en 1978 dans le sud du Soudan. Dans les années 1980, des géants américains, comme Chevron, avaient tenté de les exploiter, mais la région était alors en proie à une guerre civile. Les affrontements entre l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), représentant les populations chrétiennes et animistes du Sud, et le gouvernement soudanais, accusé de favoriser les populations arabes et musulmanes du Nord, auront duré près de 22 ans, causé la mort de deux millions de personnes et forcé le déplacement de millions d’autres. La paix du Sud-Soudan, signée en 2005, a stimulé les investissements étrangers et consacré l’essor de la production pétrolière dans le Sud. Les sociétés d’État CNPC et Petronas, respectivement chinoise et malaisienne, ont pris la place des entreprises nord-américaines, et tirent aujourd’hui de juteux bénéfices de leurs bonnes relations avec le régime soudanais. À Khartoum, un hôtel chic sur la rive du Nil a été converti en résidence pour les employés du groupe pétrolier chinois CNPC. Le restaurant Le Panda sert son poulet du général Tao, des produits chinois commencent à faire leur apparition dans les souks. Le Soudan est le pays africain le plus important pour Pékin. Des liens se tissent entre Chinois et Soudanais. Il faut dire que, contrairement à l’Occident, qui ne cesse de reprocher au régime du président soudanais Omar al-Béchir son implication dans la crise au Darfour (voir l’encadré), la Chine se tait. « Les Chinois sont pauvres comme nous, ils sont ici pour nous aider », affirme Mellasi Hassan. Ce commerçant tient un kiosque d’artisanat au tout nouveau centre commercial Afra Mall. Derrière son comptoir, les lunettes sur la tête, il discute avec un grossiste chinois venu acheter des objets traditionnels soudanais pour en faire l’exportation. « Ils ne font que travailler et ne posent pas de questions sur notre politique, dit Mellasi Hassan, le sourire aux lèvres. Ce sont nos amis. » À Khartoum, tout se passe comme si le Darfour n’existait pas, comme si la capitale avait repoussé la violence en province. Les autorités soudanaises vous diront d’ailleurs que le conflit au Darfour n’est qu’une escarmouche, un épiphénomène grossi sous l’objectif des médias occidentaux. « Personne à Khartoum ne sait ce qui se passe au Darfour, dit sans ambages un homme d’affaires local, qui préfère garder l’anonymat. Cela n’a aucun effet sur la vie des gens. Personnellement, la situation au Darfour ne me touche pas, contrairement à la guerre civile qui a déchiré le sud du pays. » Dans les rues de Khartoum, seuls les camionnettes et l’enceinte de l’ONU, les bâtiments gardés abritant des organismes comme le Programme alimentaire mondial (PAM) et les travailleurs humanitaires rappellent que cette guerre dans l’ouest du Soudan a fait 200 000 morts et entraîné le déplacement de deux millions de personnes depuis quatre ans. Le Soudan est en fait le pays du monde comptant le plus de déplacés : entre quatre et cinq millions, selon les estimations. Une partie de ces provinciaux, nommés nazihin (déracinés), ont trouvé refuge dans les faubourgs de Khartoum ou dans des camps greffés à la capitale. La banlieue déshéritée d’Umm Badda en accueille des centaines de milliers, venus de toutes les régions du Soudan : Arabes et musulmans du Nord, sudistes à la peau d’ébène scarifiée et Darfouriens y forment une mosaïque aux mille et une couleurs, témoin de la déroutante complexité ethnique du pays. Umm Badda porte bien son nom de « mère » (umm, en arabe). Elle enlace dans ses bras ces familles entières qui sont venues du Darfour durant la sécheresse de 1984-1985, qui ont fui la guerre du Sud, qui ont quitté leur village pour chercher fortune à la ville. Ici, les maisons en briques de terre séchée se multiplient à perte de vue et on doit, pour se procurer de l’eau, puiser dans de grandes cruches aux coins des rues ensablées. Dans ces rues en terre battue, Mohamed Atrif Youssef conduit un rickshaw, moto asiatique à trois roues servant de taxi. Père de famille, jeune trentaine, le teint mat, loquace, il s’arrête pour discuter avec une horde d’adolescents mâchant du tombak, un tabac local. « Il n’y a pas de travail ici, il n’y a pas d’avenir », dit-il, amer de la prospérité naissante qui n’a pas irrigué sa banlieue. Dans le souk aux ferrailles, près d’Umm Badda, les hommes accumulent, vendent et troquent des tonnes de vieilles pièces d’auto, de moto, tentent de rafistoler de vieux moteurs entre deux prières dans une mosquée improvisée. Dans ce bazar surréaliste, on se débrouille, on recycle. Mais plus loin encore, en s’enfonçant dans la périphérie de Khartoum, la débrouille des hommes semble avoir ses limites tant le dénuement est grand. Les camps des déplacés du Sud semblent oubliés. Complètement oubliés. Sur une terre pauvre, à l’extrémité de la capitale, les autorités soudanaises ont redéplacé, au début des années 1990, un camp de sudistes aujourd’hui baptisé par les gens du coin Jebarona (« ils nous ont forcés », en arabe). À l’entrée, une odeur de putréfaction monte à la gorge. Une ribambelle d’enfants se masse là, certains le ventre gonflé, mais tous la panse vide. « Il y a de graves problèmes de diarrhée, de choléra, les enfants ont des maux à la poitrine. Et nous ne recevons rien », se plaint le directeur de l’école de l’endroit, Joseph Arop. Rien du gouvernement, dit-il, puisque des associations catholiques locales financent comme elles peuvent son établissement. « Vous savez quel serait leur meilleur remède ? De la nourriture », dit-il de ces milliers d’enfants. Dans le camp, près des deux tiers de la population ont moins de 25 ans. Les mères sont jeunes, très jeunes. Une campagne pour le retour des déplacés vers le Sud-Soudan a débuté cette année. Près de 500 000 sudistes se sont enregistrés, mais à peine quelques milliers ont quitté Khartoum pour regagner leur région d’origine. « Moi, je viens du Bahr el-Ghazal — province à la lisière du Sud — et je veux retourner chez moi », confie Santiago, un adolescent aveugle, la voix douce comme la brise du Nil, le visage marqué par la guerre. Une génération entière est née dans ces camps. Comment vont-ils refaire leur vie dans le sud du pays, qu’ils ne connaissent qu’en rêve ? « La plupart des jeunes ici souhaitent retourner au Sud, mais qui va s’occuper d’eux là-bas ? » s’inquiète Joseph Arop. Cette question, le nouveau Khartoum ne semble pas s’en préoccuper. Il espère peut-être que la modernité enterrera la pauvreté sous l’asphalte… Le conflit au Darfour Début 2003, une coalition rebelle mène une première offensive contre des commissariats de police et l’aéroport d’El-Fasher. Les rebelles disent vouloir sortir l’ouest du Soudan de son état de sous-développement. Les autorités soudanaises répliquent, avec force. Ce sera le jour 1 de la guerre civile au Darfour. Impuissant devant les tactiques de guérilla des rebelles, Khartoum fait appel aux cavaliers nomades du nord de la région, en bordure du désert, et leur fournit des armes. Mais ces milices ne se contentent pas de combattre les rebelles ; elles se mettent aussi à attaquer les paysans dont elles convoitent les terres, notamment dans le piémont fertile du Djebel Marra, au cœur du Darfour. Les récits d’horreurs se multiplient. Les « cavaliers de l’enfer » pillent le bétail, brûlent les cases et violent les femmes. La population locale les baptise djandjawid — contraction des termes arabes djinn (mauvais esprit) et djavad (cheval de course). En quelques mois, la situation devient, selon un représentant de l’ONU, « la plus grande urgence du monde ». Des centaines de milliers de civils s’exilent au Tchad voisin et près de deux millions de personnes quittent leurs villages pour se réfugier dans des camps parrainés par des ONG internationales. Au printemps 2006, après trois ans de massacres qui ont fait 200 000 morts (nombre que les autorités soudanaises contestent et réduisent à 10 000), l’espoir renaît un bref instant au Darfour. Des branches de l’Armée de libération du Soudan (SLA) signent un accord de paix qui prévoit leur participation à un gouvernement d’unité nationale. Mais d’autres rebelles refusent de rendre les armes, et les milices poursuivent leurs raids. Depuis, « la situation s’est empirée sur le terrain », constate Rony Brauman, membre fondateur de Médecins sans frontières. Les attaques contre les convois compliquent l’acheminement de l’aide dans certaines parties du Darfour — une région grande comme la France. Entre-temps, les rebelles signataires de l’accord de paix s’impatientent. « Le gouvernement soudanais a promis le désarmement des djandjawid pour mai ou juin », rappelle Riyah Mahmoud Jamaat, numéro deux du SLA, au cours d’un entretien qu’il accorde dans un appartement en banlieue de Khartoum. « Si rien ne change, nous allons perdre confiance dans le gouvernement », prévient ce géant à la voix douce, qui serait alors tenté de « reprendre les armes ». Environ 7 000 soldats de l’Union africaine (UA) sillonnent présentement le Darfour pour rendre compte des violences sur le terrain. Le gouvernement de Khartoum a fait une concession, récemment, en acceptant le déploiement de quelque 3 000 militaires et policiers de l’ONU pour qu’ils apportent une aide logistique à la force de l’UA. Mais il refuse toujours d’ouvrir ses frontières à une mission hybride UA-ONU d’environ 20 000 hommes, approuvée l’été dernier par le Conseil de sécurité. De leur côté, Washington et Londres pressent l’ONU d’imposer des sanctions sévères à Khartoum pour le forcer à mettre fin aux violences. La Russie, l’Afrique du Sud et la Chine s’y opposent. Le nouveau visage de Khartoum Le Soudan compte plus d’une vingtaine de grandes ethnies (Arabes, Dinkas, Bejas, Fours, Nubiens, etc.), qui se subdivisent souvent en clans. Pendant les deux décennies de guerre au Sud-Soudan, la vie d’une personne pouvait tenir à la couleur de sa peau, dans les mille tons séparant le blanc du noir. Aujourd’hui, à Khartoum, l’industrie de l’épiderme est en plein essor. « La plupart des femmes viennent ici pour se faire blanchir la peau », affirme Perley, esthéticienne originaire des Philippines qui travaille au salon Beauty Queen. Ouvert il y a quatre ans, ce temple de la beauté profite du boom économique de la capitale soudanaise : un deuxième étage a été construit cette année pour accueillir la clientèle florissante. Un traitement complet, allant du nettoyage de la peau jusqu’à l’application de crème blanchissante, coûte près de 10 000 dinars (50 dollars), soit l’équivalent d’un demi-mois de salaire. Effet de mode, désir de paraître occidentale sans l’être, volonté d’échapper à ses origines : les motivations sont diverses pour acheter des crèmes blanchissantes, à base d’hydroquinone et de mercure — des pommades pouvant causer d’importants problèmes de peau. « Vous savez, même si une personne se fait blanchir la peau, nous savons toujours d’où elle vient, quelle est son origine ethnique », dit d’une voix pausée Zahra, étudiante en médecine au visage ceint d’un hidjab et dont la jupe longue tombe sur des chaussures de sport Adidas. Comme quoi même les riches n’échappent pas à leur condition…

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Mettre les Africains aux commandes de leur avenir

Pour briser le cycle pernicieux de l’ignorance, Tony Simard a accompli quelque chose d’impensable dans le domaine de la coopération internationale: former des Africains illettrés à l’utilisation de la radio, de la télévision et d’Internet. « Tout mon engagement en Afrique vise à rétablir un accès égalitaire au savoir entre les pays du Nord et du Sud, dit-il. Si les peuples n’ont pas accès à l’éducation, ils ne pourront pas disposer d’eux-mêmes. » Cet homme de 52 ans a passé le plus clair de sa vie adulte sur ce continent, qui lui a donné une femme, deux beaux enfants et une raison d’exister. Au Gabon, où il a vécu 18 ans, Tony Simard a mis sur pied le premier centre multimédia du pays. Le tout a commencé de façon banale, en 1998, lorsqu’il a obtenu une connexion Internet à son bureau de Libreville, où il était conseiller technique principal de l’Unesco. « Il y avait tellement de gens qui venaient à mon bureau et qui voulaient une adresse de courriel que j’ai dû créer un cybercafé », dit-il. Tony Simard a aussi lancé la première radio éducative destinée aux jeunes dans ce pays de 1,2 million d’habitants. Enfin, sous l’égide de l’Unesco, il a créé Alphatique, premier logiciel d’alphabétisation multimédia en Afrique. Installé au Bénin de 2001 à 2004, il a poussé le concept encore plus loin en fondant le Centre multimédia des jeunes et adolescents, à Cotonou. Plus de 300 Béninois y ont fait l’apprentissage de la radio, de la télévision et d’Internet. « La vitesse avec laquelle les jeunes assimilent les nouvelles technologies est incroyable. J’en ai vu apprendre le cadrage, l’infographie, l’animation radio et télé en moins d’un an! » De retour au Québec depuis deux ans, Tony Simard prépare sa nouvelle offensive en Afrique… à distance. Avec deux collègues, il a fondé e-ducaterre, entreprise multinationale qui fonctionne par franchisage. De son bureau de Montréal, Tony Simard conseille les collectivités locales et les ONG du Gabon, du Bénin et du Sénégal dans l’élaboration de projets d’éducation populaire à réaliser au moyen des nouvelles technologies. Mais pas question de faire le travail à la place des Africains! Ils seront encouragés à « devenir leurs propres patrons ». Ce sont eux qui appliqueront les programmes mis en place en partenariat avec l’équipe d’e-ducaterre, grâce à des échanges constants par Internet. Les Africains « veulent le développement, et ils le veulent maintenant », dit Tony Simard. Son rôle consiste à les mettre aux commandes de leur avenir.

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Retour aux origines

« Au Niger, les gens croient que je travaille pour une ONG! » dit Hamidou Mamadou Abdou. Ce Nigérien d’origine, qui vit au Québec depuis 15 ans, est à la tête de la Division internationale de Cima+, entreprise d’ingénierie lavalloise qui compte 850 employés. C’est lui qui a supervisé la construction de systèmes d’assainissement autonome à Niamey, capitale du Niger, dépourvue d’égouts. Il y a aussi mis sur pied un bureau qui emploie 70 travailleurs locaux. « Je n’aurais jamais pu créer autant d’emplois en restant là-bas, dit-il. Même en tant que politicien! » Lorsqu’il a décroché son doctorat en ingénierie à l’École polytechnique de Montréal, en 1996, Hamidou Mamadou Abdou comptait bien mettre son expertise en ressources hydriques au service du Niger – il avait obtenu une bourse de l’ACDI pour cela. Mais le projet de barrage hydroélectrique du pays venait d’être mis en veilleuse. Hamidou Mamadou Abdou et sa femme, une compatriote, ont donc décidé de faire leur vie dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, avec leurs deux jeunes enfants. Depuis, ils sont devenus citoyens canadiens. Et un petit dernier est né. Hamidou Mamadou Abdou passe maintenant sa vie entre le Québec et l’Afrique. Après son arrivée à Cima+, en 1999, il a rapidement concentré les activités internationales de l’entreprise sur le continent africain. La demande d’ingénieurs-conseils y est énorme. « Je me sentais redevable envers l’Afrique », dit l’ingénieur de 43 ans, qui a aussi étudié en Chine (il parle le mandarin). Ses études universitaires ont été financées en bonne partie par l’État nigérien. De plus, ses 27 frères et soeurs (son père était polygame) habitent toujours ce pays en développement. « Je leur envoie le tiers de mon salaire depuis le décès de mon père, il y a un an », dit l’aîné de la famille musulmane. Avec trois bureaux de Cima+ en Afrique (au Niger, en Algérie et en République démocratique du Congo), Hamidou Mamadou Abdou sent qu’il fournit sa part pour son continent d’origine. Dans des pays pauvres comme le Bénin, le Mali et le Tchad, où on vit avec moins de deux dollars par jour, ses réalisations font la différence. Au Burkina, par exemple, son entreprise a réparé des routes de terre secondaires. « Ces routes sont essentielles pour que les producteurs agricoles puissent acheminer leurs produits vers les grands centres », dit-il. Leur pain quotidien en dépend…

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Le prince de Hongkong

Lorsqu’on lui a offert d’ouvrir à Hongkong un bureau pour l’entreprise américaine de services financiers State Street, Vincent Duhamel a demandé au vice-président du groupe pourquoi on avait choisi un Canadien français. « Ne t’inquiète pas, lui a-t-il répondu, là-bas, personne ne se rendra compte que tu as un accent. » Vincent Duhamel a hésité. Sa position était enviable: il était, à 32 ans, patron du bureau montréalais de State Street – la cinquième société de gestion du pays en importance. Natif de Val-d’Or, il avait débuté comme conseiller financier chez Lévesque Beaubien avant de gravir les échelons du monde de la finance à la vitesse grand V. C’est sa femme qui l’a convaincu: « Si tu avais à écrire un livre sur ta vie, que voudrais-tu raconter? Tes fins de semaine de ski à Tremblant ou tes aventures en Asie? » Il arrive dans l’île des gratte-ciel un mois avant l’éclatement de la crise asiatique. Le 2 juillet 1997, c’est le chaos. Le baht – la monnaie thaïlandaise – s’effondre, victime de spéculateurs. La Thaïlande est le premier domino qui fera tomber les économies de la Corée du Sud, de l’Indonésie, de la Malaisie et de Hongkong. Étrangement, la crise se transforme en bonne occasion d’affaires pour Vincent Duhamel. « Les sociétés financières locales faisaient faillite. Tout était à recommencer et nous arrivions avec des idées fraîches. » En 1998, la Bourse de Hongkong dégringole de près de la moitié. Pour freiner l’hémorragie, le gouvernement intervient, rachetant environ 10% de toutes les actions sur le marché. Mais devenir actionnaire des grandes entreprises de l’île causait d’autres problèmes à l’État. « Imaginez qu’Ottawa devienne l’un des plus gros actionnaires de la Banque Royale, explique le Québécois. Il ne pourrait revendre ses actions sans déclencher une panique chez les investisseurs. » La solution, c’est Vincent Duhamel qui l’apporte: les actions de l’État seront détenues dans un fonds indiciel, qui sera vendu en petites parts aux investisseurs du monde entier. Le Tracker Fund a fait de Vincent Duhamel une star de la finance asiatique. « Nous avons créé le plus important fonds d’Asie, dit-il. Il vaut aujourd’hui six milliards de dollars. » À 42 ans, Vincent Duhamel partage la table des puissants banquiers de Hongkong. Il vit au quatrième étage d’un édifice colonial avec sa femme, ses deux garçons et sa fille. Et il prend l’avion comme on prend l’autobus. « Je passe plus de la moitié de mon temps en voyages d’affaires, en Asie, en Europe et en Amérique. » Le financier est devenu l’an dernier directeur de la gestion de portefeuilles pour l’Asie à la banque d’investissement Goldman Sachs. Sa nouvelle mission: organiser la privatisation de la banque chinoise ICBC – la plus grande de Chine. « Il faut l’adapter aux normes internationales. Ce n’est pas facile, car elle a évolué dans une bulle communiste pendant les 50 dernières années. » Un autre défi pour le prince de Hongkong.

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Les 5 000 âmes de Bognar

Il s’est déjà retrouvé nounou des animaux domestiques de Saddam Hussein: deux lions et une lionne affamés, découverts par les soldats américains dans l’un des palais du dictateur déchu. Le Montréalais Stephan Bognar bravait déjà les dangers de l’Irak en guerre pour sauver, au nom de WildAid, les animaux du jardin zoologique de Bagdad. Alors quelques félins de plus ou de moins… Depuis, il a quitté WildAid, ONG américaine vouée à la protection des animaux et de leur habitat partout sur la planète, pour venir en aide à d’autres « monstres sacrés », Angelina Jolie et Brad Pitt. Ce Québécois de 40 ans est directeur général de Maddox Jolie Pitt Project (MJP), l’ONG qui chapeaute les programmes humanitaires des deux acteurs. Stephan Bognar gère le développement d’une communauté de 5 000 âmes réparties dans six villages de Samlaut, dans le nord-ouest du Cambodge. Il est chargé d’y construire des écoles, des centres médicaux, des routes pour relier les villages entre eux. Une initiative à laquelle MJP aura contribué, à terme, pour près de trois millions de dollars. Au Cambodge, Stephan Bognar est en terrain familier. Il y travaillait déjà depuis 2002, pour WildAid. Il s’occupait, dans le Sud, d’enseigner aux villageois des façons de cultiver leurs terres sans détruire les richesses naturelles. Au même moment, Angelina Jolie, à 300 km au nord, se donnait comme mission de sauvegarder un grand parc naturel. L’actrice a sollicité le concours de WildAid, qui lui a envoyé Stephan Bognar. C’est ainsi que le Québécois s’est retrouvé dans la région de Samlaut, en 2003. Les deux ONG ont travaillé en collaboration à l’oeuvre financée par Angelina Jolie. Stephan Bognar a d’abord consacré ses efforts à la mise en place d’un système pour protéger la faune et la flore du parc, situé tout près de la frontière thaïlandaise. Un terrain de 60 000 hectares infesté de mines, laissées en héritage par le régime des Khmers rouges. Une fois ce système installé, MJP a pris la relève sur le terrain. C’est à ce moment que Stephan Bognar a décidé de rallier officiellement ses rangs. « Il fait un travail remarquable sur place », dit Angelina Jolie, jointe par courriel. « Il est l’élément clé de nos activités au Cambodge. Il sait comment réunir les forces de tous les gens avec qui nous devons travailler aux niveaux local, national et international. » Plus jeune, Stephan Bognar voulait devenir diplomate. « J’étais passionné par les voyages, l’histoire et la politique, dit-il. Ça vient de mon père. » Frank Bognar, immigré hongrois, a débarqué au Québec il y a 50 ans. « Il pouvait passer des soupers entiers à nous parler d’histoire, à nous raconter ses aventures », dit le fils. Frank Bognar et son épouse, Carolyn Malt, habitent toujours la petite maison du quartier Sainte-Dorothée, à Laval, où Stephan a passé son enfance. Depuis son départ du nid familial, à 22 ans, Stephan Bognar a sillonné la planète dans tous les sens. Un bac en sciences politiques de l’Université McGill en poche, il s’est envolé pour la Hongrie, afin d’étudier la langue de son père et de vivre le quotidien derrière le rideau de fer. De retour en 1990, il s’inscrit à l’Université d’Ottawa en tant qu’étudiant libre, pour parfaire ses connaissances sur la Russie et l’Europe de l’Est. Puis, c’est l’Université de Vienne, où il obtient une maîtrise en relations internationales, en 1993. Il profitera d’un stage à l’ONU pour apprendre l’allemand et perfectionner son russe, langue dont il avait acquis les rudiments à Montréal. Les sept années suivantes, il travaillera pour Gauntlett Group, bureau américain de consultants en gestion environnementale auprès de gros clients, tels que Nike. En 2001, il démissionne et part en Australie, où il retourne à l’université. Il a enfin trouvé sa voie: le développement durable. Il n’a pas le temps de terminer son certificat que WildAid lui propose un emploi, en 2002. L’homme ne cache pas son respect pour Angelina Jolie et Brad Pitt ainsi que pour leur engagement. Rien de comparable, selon lui, à toutes ces stars qui jouent la fibre humanitaire dans les soirées de bienfaisance. « Angelina vient travailler avec nous sur le terrain, dit-il. J’ai déjà lu dans des journaux à potins qu’elle se payait le grand luxe à Samlaut, alors qu’elle couche dans une cabane, sur un lit de camp! » Frank et Carolyn Bognar suivent les aventures de leur fils et… en sont un peu étonnés. « Jeune, il avait horreur de se salir les mains! » révèle sa mère. Sa vie à la Indiana Jones s’est chargée de corriger ce petit travers.

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Deux rêves d’Amérique

À LIRE AUSSI • En quoi le Canada se distingue-t-il des États-Unis ? • Et si… Un essai de Jacques Lacoursière La grosse femme qui me précède dans la file porte un chandail de coton molletonné blanc orné du drapeau américain. Lorsqu’elle s’arrête devant le présentoir de marbre où repose la Déclaration d’indépendance, ses yeux s’éclairent. Elle contemple en silence la feuille jaunie, vieille de 231 ans, protégée par une vitre épaisse. La même expression de respect se lit sur le visage d’autres Américains qui défilent devant la relique. Au-dessus de nos têtes : un dôme soutenu par des colonnes de marbre. La salle d’exposition des Archives nationales de Washington a des allures de temple romain. Chaque jour, des centaines de personnes viennent rendre hommage au texte de Thomas Jefferson, qui a donné le coup d’envoi à la révolution américaine. Pendant ce temps, le texte fondateur du Canada, la Constitution de 1867, s’empoussière dans une pièce éclairée au néon du parlement… britannique. Lorsqu’elle est venue à Ottawa, en 1982, pour y signer le rapatriement de la Constitution, la reine Élisabeth II n’a pas cru bon d’apporter l’original avec elle ! Le Canada et les États-Unis ont poussé leur premier cri presque en même temps. En 1607, une centaine d’Anglais en quête d’or débarquaient sur l’île de Jamestown, en Virginie. L’année suivante, Québec était fondée par Samuel de Champlain et ses 28 compagnons français. Mai marque le début des célébrations du 400e anniversaire de la colonisation des États-Unis. Jamestown, devenu site archéologique, sera au centre des festivités. Plus d’un million de visiteurs y sont attendus cet été. Québec célébrera l’an prochain. Les deux pays font penser à des jumeaux séparés à la naissance. Ils ont tous deux été fondés dans la foi chrétienne. Ils portent les mêmes vêtements, mangent la même nourriture, conduisent les mêmes voitures, habitent le même genre de maisons. Seulement, l’un est devenu immensément riche, célèbre et puissant. L’autre mène une vie tranquille et confortable. Il est fasciné par le succès du frère américain, mais reste pantois devant son attachement aux armes à feu, son patriotisme, sa ferveur religieuse et son sens des affaires. « Le fait que nous soyons proches géographiquement et culturellement rend nos différences plus intrigantes », dit Michael Adams, président de la maison de sondage torontoise Environics et auteur du best-seller Fire and Ice (Penguin, 2003), qui détaille ces distinctions. Dans Differences That Count (à paraître aux éditions Broadview Press), il met en relief le fossé des valeurs entre les deux pays à l’aide des résultats de sondages menés des deux côtés de la frontière de 1992 à 2004. Il révèle ainsi que 52 % des États-Uniens pensent que « le père de famille doit être le maître de la maison », contre 18 % des Canadiens. Quatre Américains sur dix considèrent qu’il est important de posséder des biens qui font l’envie des autres, alors qu’à peine le quart des Canadiens s’en préoccupent. Et trois fois plus d’Américains (23 %) que de Canadiens (8 %) sont en faveur de « l’usage de la force physique pour obtenir quelque chose qu’ils veulent vraiment ». Pour mieux comprendre le jumeau américain, il faut fouiller dans son enfance. Les États-Unis ont deux moments fondateurs. Le premier, la colonisation, a semé la culture anglo-saxonne sur les rives d’un monde nouveau. Le deuxième, la guerre de l’Indépendance (1775-1783), a coupé le cordon avec la mère patrie et jeté les bases de la première république démocratique de l’histoire moderne. Ces épisodes cachent les clés qui expliquent certains traits de caractère du peuple qui a attribué à son pays le nom de tout un continent, l’Amérique. L’une de ces clés se trouve dans la réserve du musée Archearium, ouvert à Jamestown il y a un an en vue du 400e anniversaire. Dans la grande salle s’alignent une dizaine de tables sur lesquelles des fragments de poterie, des outils de métal et des pièces d’armure rouillées attendent d’être analysés. La conservatrice, Beverly Straube, me montre, étendu sur une table, le squelette d’un des premiers colons de Jamestown. « Il est mort dans la jeune vingtaine, d’une balle dans la jambe. » Beverly Straube et son équipe ont fait une des découvertes archéologiques les plus excitantes de l’histoire des États-Unis. En 1994, ils ont mis au jour la première construction anglaise en territoire américain : le fort en rondins construit par les colons. Il avait été bâti au bord de la rivière James, un mois après leur arrivée. « Ce fut une surprise totale. On croyait jusque-là que le fort avait été emporté par les eaux à cause de l’érosion de la rive », raconte la conservatrice. Les fouilles, encore inachevées, ont livré plus d’un million de pièces. L’histoire qu’elles racontent est celle de la naissance du capitalisme américain. Le mélange d’audace, de confiance et de soif de s’enrichir qui a forgé l’esprit américain existait déjà chez les colons de Jamestown. Ces hommes n’avaient pas été envoyés par la Couronne, comme les Français de Québec, mais par une entreprise londonienne qui avait misé gros — 10 millions, en dollars d’aujourd’hui — sur un voyage incertain. « La priorité de ces colons était de rapporter des profits aux actionnaires », dit Beverly Straube. Les fouilles indiquent qu’ils ont tenté de toutes sortes de façons de rentabiliser leur aventure. Ils ont cherché, en vain, des gisements d’or, d’argent et de cuivre. Ils ont tenté de produire de la soie, sans succès. Ils ont même essayé d’exporter des fenêtres. « Il y avait alors une pénurie de vitres, à Londres, parce qu’on y manquait de bois pour faire chauffer le verre. Les colons, eux, étaient entourés de grands arbres », explique la conservatrice. Cette tentative aussi a été un échec. Mais les colons n’ont pas baissé les bras. Jamestown a atteint la rentabilité 15 ans après ses débuts, grâce à la culture du tabac. Et la volonté tenace de faire des profits est restée plantée bien droit dans la psyché collective des États-Uniens. Au 19e siècle, le coton du Sud — récolté par des esclaves noirs jusqu’en 1865 — alimentait les usines de vêtements du Nord. Au tournant du 20e siècle, des fortunes colossales voyaient le jour : John D. Rockefeller dans le pétrole, Henry Ford dans l’automobile, Joseph Pulitzer dans la presse écrite. Et depuis 60 ans, la locomotive qui tire l’économie mondiale porte les couleurs des États-Unis. Difficile pour un Canadien de saisir l’attachement d’un États-Unien pour sa patrie. Les deux ne vivent pas dans le même monde : les Canadiens ne sont pas citoyens du plus puissant empire de l’histoire, ils ne sont champions ni des Jeux olympiques d’été ni des prix Nobel (les États-Unis comptent plus de Nobel en physique, en chimie et en économie que tout autre pays) et leur unifolié n’a pas été planté sur la Lune. Surtout, ils ne sont pas habités par les mythes d’une guerre révolutionnaire, souligne l’historien Yvan Lamonde, de l’Université McGill. « Les États-Unis ont été le premier pays du continent américain à se battre pour son indépendance et à l’obtenir, en 1783. » Le premier domino de la série était tombé. Quelques années plus tard, Haïti, la Colombie, la Bolivie, le Mexique, l’Amérique centrale se sont embrasés, réclamant à leur tour la souveraineté. Le Canada est un des rares pays des Amériques à ne pas avoir son jour de l’indépendance (avec des départements français d’outre-mer et quelques îles-colonies, comme Aruba et les Bermudes). En 1783, les États-Unis, formés de 13 États aux intérêts distincts, avaient la fragilité d’un château de cartes. Il fallait donc faire entrer l’image d’une nation forte et unie dans la tête et le cœur des Américains. « Les almanachs, les manuels scolaires et les journaux de l’époque ont fait de la Déclaration d’indépendance et de la Constitution des textes sacrés. Et ont transformé les avocats et politiciens qui les avaient écrits en pères fondateurs », raconte François Furstenberg, qui enseigne l’histoire des États-Unis à l’Université de Montréal. Cet Américain de 34 ans aux longs favoris est l’auteur d’In the Name of the Father (Penguin, 2006), essai qui raconte comment George Washington, général des insurgés pendant la guerre de l’Indépendance et premier président des États-Unis, est devenu après sa mort, en 1799, le pilier du patriotisme américain. Washington était un homme populaire, mais son premier biographe, Mason Locke Weems, en a fait un héros mythique. La vie de Washington, publiée en 1806, était une collection de demi-vérités et d’anecdotes fictives, affirme François Furstenberg. Le livre a été oublié, mais les mythes qu’il raconte ont traversé le temps. « Encore aujourd’hui, tous les enfants américains connaissent l’histoire du petit Washington qui, s’amusant avec sa hachette, coupe un très beau cerisier, explique le jeune historien. Son père, en colère, demande : “ Qui a coupé mon cerisier ? ” Washington répond : “ Je ne peux mentir, père, c’est moi ! ” » Ainsi, laisse sous-entendre l’histoire de Weems, George Washington avait dès l’enfance l’honnêteté et l’intégrité requises pour être président des États-Unis. Au Canada, John A. MacDonald, le premier homme à être élu premier ministre, n’a pas eu droit à un tel traitement ! Les États-Uniens apprennent tout jeunes à respecter leur drapeau et les patriotes de la révolution. Chaque jour, dans 43 États, les élèves des écoles publiques prononcent le serment d’allégeance à leur pays. Les attentats du 11 septembre 2001 ont agi sur l’esprit patriotique comme une décharge d’adrénaline. Certains jeunes n’ont pas hésité à mettre leur vie en péril au nom de la nation. C’est le cas de Jack McPherson, étudiant de 22 ans baraqué comme un joueur de football. Je le rencontre devant l’École de commerce de l’Université de Bowling Green, en Ohio. « Nous avions été attaqués et je ressentais le besoin de défendre mon pays. » En 2004, il a été envoyé en Irak, dans une unité du génie. Il fait oui de la tête lorsque je lui demande s’il a perdu des amis. « Je suis fier de ce que nous avons fait là-bas. Nous avons apporté la liberté aux Irakiens. » Il allume une cigarette d’un geste nerveux. « Le travail n’est pas parfait, mais au moins le méchant, Saddam Hussein, n’est plus là. » Cette liberté dont parle Jack McPherson est celle que les pères fondateurs ont détaillée dans la Déclaration des droits, les 10 premiers amendements qui accompagnent la Constitution américaine. Cette charte permet aux citoyens de voter sans contrainte, de vénérer le dieu qu’ils désirent, d’exprimer leurs opinions sur la place publique. Les auteurs de la Charte canadienne des droits et libertés, ratifiée en 1982, se sont inspirés du texte américain, en rejetant toutefois un point controversé : le droit de porter une arme. Ce droit est si bien ancré dans la culture américaine que la récente tuerie à l’Université Virginia Tech ne l’a pas remis en question. Quelques jours après le drame, l’opinion publique n’avait presque pas bougé à ce sujet. Plus de la moitié des Américains (55 %) s’opposaient à l’interdiction de la vente des armes de poing, tandis que 37 % y étaient favorables, révèle un sondage du Centre de recherche Pew. Aux États-Unis, 40 % des foyers ont au moins une arme à feu, indique le FBI. Et les gens qui en ont une ne sont pas tous des républicains du Sud, des campagnards ou des chasseurs. En avril, dans un débat télévisé opposant huit prétendants démocrates à la Maison-Blanche, cinq ont admis posséder au moins une arme à feu ! Par contre, les trois favoris, Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards, ont dit ne pas être armés. La clé de cette culture se trouve dans le deuxième amendement de la Déclaration des droits : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, on ne doit pas porter atteinte au droit qu’a le peuple de posséder et de porter des armes. » La république n’avait que 13 ans quand cette phrase a été écrite, en 1789. Les politiciens craignaient alors que le président ne se prenne un jour pour le roi, que le peuple avait mis à la porte. Il fallait donc laisser aux citoyens la possibilité de renverser le gouvernement par les armes. Jack Bauer, héros de la télésérie américaine 24 heures chrono, pourrait trouver tout l’arsenal nécessaire à ses missions au magasin Southern Gun World de Richmond, à trois heures de route de Virginia Tech. À la caisse, une affiche vante les mérites d’un étui à revolver qui permet de dégainer une seconde plus vite que les autres. « Une seconde qui pourrait vous sauver la vie », y lit-on. La Virginie est un des États les plus permissifs en matière de port d’armes. Selon la loi en vigueur, on peut se balader, aller au restaurant, au centre commercial et même à la banque avec un revolver à la ceinture ! Pour en acheter un, il suffit d’avoir 21 ans et de présenter un permis de conduire valide de la Virginie, m’explique le vendeur, un Noir bedonnant, fin trentaine. « Mais je vous suggère de suivre un cours de maniement d’armes, histoire de ne pas vous tirer dans le pied. » Derrière lui est accrochée la version civile du M16, le fusil d’assaut des marines en Irak. À quoi sert une arme pareille ? Il réfléchit un instant. « Certains s’en servent pour chasser les marmottes. » Avec le patriotisme et la culture des armes, c’est la religion qui marque le mieux les différences entre les jumeaux nord-américains. La foi fait partie intégrante de la vie de deux fois plus d’Américains (59 %) que de Canadiens (30 %), indique une étude menée en 2002 par le Centre de recherche Pew. L’an dernier, l’Institut Baylor d’études religieuses a tracé un portrait détaillé de la spiritualité des États-Uniens : près des trois quarts prient au moins une fois par semaine ; près de la moitié vont à l’église au moins une fois par mois ; et près du cinquième croient que Dieu favorise leur pays dans les affaires internationales ! À la différence du Québec, où l’Église catholique a longtemps régné, la religion aux États-Unis s’est développée comme une mosaïque de congrégations. C’est là l’héritage d’Anglais puritains, membres de sectes illégales dans leur pays, qui ont colonisé la région du Massachusetts en 1620. Treize ans plus tôt, les colons de Jamestown étaient venus chercher la richesse. Les nouveaux arrivants, eux, cherchaient la terre promise où ils pourraient vivre leur foi à leur façon. En peu de temps, d’autres puritains les ont rejoints. Chaque groupe a fondé son village autour de sa congrégation. Le ton était donné : les États-Unis seraient une nation de petites Églises autonomes. Aujourd’hui, le pays est un grand marché des âmes. Les Églises ont adopté une attitude semblable à celle de l’entreprise privée, dit Michael Adams, de la maison de sondage Environics. « Pour attirer les fidèles, elles rivalisent d’ingéniosité et s’adaptent au goût du jour. » Cela explique, selon lui, pourquoi les baby-boomers américains ont continué de pratiquer leur religion dans les années 1960, malgré la libéralisation des moeurs en Occident. La popularité des Églises aux États-Unis ne tient pas qu’au besoin de spiritualité, ajoute Michael Adams. « La société américaine est très mobile. On va étudier à New York, on trouve un emploi à Chicago, on est muté en banlieue d’Atlanta, où on ne connaît personne. L’église du quartier offre un réseau d’entraide. » C’est une famille instantanée. J’en ai fait l’expérience à l’église méthodiste Foundry. Un dimanche matin, je me suis rendu seul dans ce vieux temple de pierre au cœur du quartier des ambassades de Washington. Avant que la messe débute, six personnes m’ont adressé la parole. « Bienvenue parmi nous », m’a lancé une élégante dame noire en me prenant la main. « Vous allez voir, le révérend est inspirant », m’a dit une autre femme dans la cinquantaine. Deux jolies blondes m’ont salué d’un sincère « Hi ! » accompagné d’un grand sourire. À la fin du service, ponctué par les chants des choristes en robe rouge, j’ai serré une dizaine de mains. Un jeune homme m’a demandé mon adresse courriel. L’Église méthodiste unie est la principale confession protestante aux États-Unis, avec 8,5 millions de fidèles. Elle est ouverte à tous les points de vue sur les questions sociales, comme l’avortement et le mariage gai. Hillary Clinton est méthodiste. George W. Bush aussi… C’est ce qui fascine dans la société américaine : on y trouve tout et son contraire. Ainsi, le pays le plus religieux d’Occident est aussi la Mecque du film porno. Le Ku Klux Klan est encore actif dans le Sud, mais un sénateur noir, Barack Obama, est candidat à la présidence. Il y a Bush, mais Michael Moore. Les multinationales du pétrole, mais Al Gore. Le meilleur exemple se trouve peut-être à Provincetown, au bout de Cape Cod. C’est ici que les premiers puritains ont débarqué. Une tour de pierre de 80 m, érigée en 1910, rappelle leur passage. Le village n’est pourtant pas devenu un lieu de pèlerinage pour les chrétiens évangéliques. Dans la rue principale, les maisons décolorées par l’air salin arborent le drapeau arc-en-ciel de la fierté gaie. Les bars annoncent des spectacles de travestis. Une façon comme une autre de célébrer l’idée de liberté sur laquelle se sont construits les États-Unis. · Les débuts difficiles des États-Unis · Roméo et… Pocahontas ? · Le symbole de l’empire

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Mon rein contre ton fric

Au mois de mars 2005, Baruch Tegegne, sexagénaire montréalais d’origine éthiopienne, se présente à l’Hôpital Royal Victoria pour réclamer une transplantation de rein. Sur la liste d’attente pour un organe depuis plus d’un an, il a finalement trouvé, grâce à Internet, un donneur compatible : un Indien qui, selon Baruch Tegegne, accepte de lui faire ce cadeau sans compensation financière autre que le remboursement de son voyage à Montréal. Pas convaincu, l’hôpital refuse de procéder à la transplantation. Certes, la loi canadienne permet d’offrir un organe à quelqu’un qui ne fait pas partie de sa famille, mais ce don doit se faire de façon parfaitement altruiste. L’échange d’argent rend tout arrangement illégal. Pour un cas refusé comme celui de Baruch Tegegne, combien d’autres se soldent par le prélèvement d’un organe ? Davantage qu’on aimerait le croire, s’inquiète Marie-Andrée Jacob, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal. Dans le cadre d’une thèse de doctorat qu’elle a déposée l’été dernier à l’Université Cornell, la jeune juriste a passé 14 mois en Israël et 2 autres dans le sud des États-Unis à enquêter sur les pratiques entourant la vente de reins. Dans ces pays, comme au Canada, on encourage le don d’organes entre vivants. La vente est interdite, mais les lois sont molles et ne suffisent pas à décourager ceux qui veulent sauver leur peau ou se sortir du pétrin. Dans d’autres pays, les moyens de contrôle sont presque inexistants. Les Occidentaux en profitent pour se payer des transplantations à l’abri des regards. Logique, dit Marie-Andrée Jacob, puisque dans le monde contemporain, la liberté de commerce est devenue reine et que les inégalités ne cessent de croître ! Les acheteurs que vous avez rencontrés, qui sont-ils ? — Des gens comme vous et moi. Ils sont aux prises avec une maladie rénale et voient la vie leur échapper. Ils jugent qu’ils ont peu d’espoir d’obtenir un rein d’un donneur décédé. En effet, sur les listes d’attente, ce n’est pas « premier arrivé, premier servi ». Un tas de critères dictent quel patient doit passer avant un autre. Les enfants, par exemple, ont priorité. Certains malades doivent attendre des années et meurent parfois avant de recevoir un organe. Ceux qui sont désespérés voient l’achat d’un rein comme la seule façon de sauver leur vie ou celle d’un être cher. Comment s’y prennent-ils pour trouver un organe ? — Les patients commencent par mobiliser leur réseau. Ils font savoir dans leur entourage qu’ils ont désespérément besoin d’un organe, que c’est une question de vie ou de mort. Certains ont recours aux chaînes de courriels ou distribuent des dépliants. Aux États-Unis, ils se font souvent aider par leur paroisse. Le pasteur lance un appel durant l’office du dimanche. À cette étape, il arrive que des donneurs se manifestent. Se proposent-ils pour des raisons sincèrement altruistes ou religieuses ? Demandent-ils une compensation financière en catimini ? Impossible de le savoir. Ce qu’on sait, par contre, c’est que beaucoup de patients refusent les offres quand elles viennent d’un membre de la famille proche. On ne veut pas mettre en danger la vie de quelqu’un qu’on aime. On préfère souvent solliciter les membres de sa famille pour des collectes de fonds qui serviront à acheter l’organe d’un étranger. Et lorsqu’ils ont épuisé leur réseau ? — Ils se tournent vers les courtiers. Un peu comme des entremetteurs, ces derniers mettent en relation des donneurs avec des acheteurs potentiels. J’ai suivi une courtière en Israël qui publiait des petites annonces dans les journaux en laissant son numéro de cellulaire. D’autres travaillent dans des organisations plus structurées. Des agents ratissent les quartiers pauvres de la planète, à la recherche de personnes désespérées. Ils relaient l’information vers des réseaux internationaux. En parallèle à ces formes de courtage, les réseaux électroniques prennent de l’expansion. Les sites Internet, comme www.matchingdonors.com, sont devenus très populaires. Comment fonctionnent ces sites ? — Comme n’importe quelle agence de rencontre en ligne. On a accès aux banques de données à condition de payer les droits d’inscription. Évidemment, il est écrit en toutes lettres dans le site que l’agence condamne les transactions commerciales. C’est une fois que les adresses de courriel personnelles ou que les numéros de téléphone privés ont été échangés que les négociations débutent réellement. Quel type de vendeur les acheteurs recherchent-ils ? — Avant de se retrouver sur la table d’opération, le donneur devra rencontrer plusieurs intervenants — psychologues, psychiatres et travailleurs sociaux — qui chercheront à vérifier ses motivations et à s’assurer qu’il s’agit bel et bien d’un don altruiste. Pour tromper cette vigilance, les acheteurs recherchent des vendeurs qui ressemblent au bon citoyen moyen : une personne stable, si possible mariée, avec des enfants. Quelqu’un qui réussira à convaincre qu’aucun argent n’est échangé. Alors que dans les faits, il y aura transaction. Préfère-t-on les vendeurs masculins aux femmes ? — Sur le terrain, en Israël, on m’a effectivement dit que les hommes étaient privilégiés, parce qu’on les croyait plus stables sur le plan émotif. Toutefois, des recherches menées en Inde par Lawrence Cohen, de l’Université de Californie à Berkeley, ont montré que plus de femmes vendaient un organe. Je pense qu’il n’y a pas de règle universelle. De quels pays viennent le plus souvent les vendeurs ? — Il y a des filières classiques. Par exemple, des Japonais achètent des organes de prisonniers chinois exécutés. Des Européens achètent en Europe de l’Est ; des Israéliens, en Israël ou en Palestine. Les Palestiniens se tournent quant à eux vers l’Irak et l’Égypte. Au-delà de ces grandes tendances, aucune règle claire ne s’applique vraiment. Il existe des patients riches dans tous les pays, et des gens en difficulté partout. Ici même, au Québec, un étudiant est venu me voir pour me demander comment il pourrait vendre un de ses reins. Il avait des dettes d’études. C’est peut-être un cas exceptionnel, mais ça prouve qu’il n’y a pas de normes. Comment un couple acheteur-vendeur s’y prend-il pour faire avaler aux autorités qu’il s’agit d’un don altruiste ? — Les parties se retrouvent dans un café, avec leur courtier, et imaginent une histoire. Elle doit être simple et vraisemblable. Par exemple, on peut inventer que le donneur et le receveur sont des collègues de longue date et qu’à force de travailler ensemble ils sont devenus comme des frères. À qui revient la tâche de décider si la transplantation peut avoir lieu ou non ? — Les comités d’éthique sont composés de médecins, de psychologues, de travailleurs sociaux, de juristes et de simples particuliers. Certains de ces gens perçoivent leur rôle un peu comme celui d’un détective qui doit faire éclater la vérité. Ils aimeraient avoir plus de pouvoir pour vérifier les allégations et aller fouiller dans les comptes en banque du donneur ou du receveur. D’autres membres des comités d’éthique ont une approche plus indulgente. Ils considèrent qu’après tout, si le donneur veut vendre un organe, c’est son choix. Ils éprouvent aussi de la sympathie pour le receveur, qui veut recouvrer la santé. Si le donneur vient de l’étranger, est-il pris en charge par le système de santé local ? — Dans les pays comme Israël, les États-Unis ou le Canada, oui. Certaines provinces et certains États américains commencent même à rembourser les frais de déplacement des donneurs vivants, à offrir des compensations pour la perte de salaire ou des crédits d’impôt. Dans des pays comme la Chine ou l’Inde, le problème se pose de façon beaucoup plus criante. En effet, plutôt que d’affronter les comités d’éthique, les patients préfèrent souvent aller se faire opérer dans des pays étrangers peu regardants envers ces pratiques. À leur retour, ils sont pris en charge par le système de santé de leur pays. On ne sait pas ce qu’il advient des vendeurs. Que risquent ceux qui se font prendre ? — Très peu. Aux États-Unis, la Loi nationale sur les transplantations d’organes prévoit une amende maximale de 50 000 dollars ou une peine d’emprisonnement allant jusqu’à cinq ans. Cependant, comme il n’y a généralement aucune trace des sommes échangées, la loi n’a pas la force voulue. En Israël, une fois la décision prise par le comité d’éthique, les rapports d’expertise sont détruits. Les pays occidentaux songent-ils à renforcer les lois ? — Au contraire. Le discours sur la pénurie d’organes prend beaucoup d’importance et incite plutôt les gouvernements à assouplir les règles. Certains acteurs du milieu proposent même la légalisation. Serait-ce une solution intéressante ? — Une solution pour qui ? Les partisans de la légalisation clament que donner aux indigents le pouvoir de disposer d’eux-mêmes, c’est promouvoir leur autonomie. Mais ils leur donnent le pouvoir qu’ils veulent bien leur accorder. Les études menées par l’organisme Organs Watch, aux États-Unis, montrent que les vendeurs ne s’enrichissent pas à la suite de la transaction. Ils règlent une dette, mais restent dans leur bourbier. De plus, le prélèvement d’un rein rend leur santé plus fragile, ce qui réduit parfois leur capacité de travailler. Que proposez-vous alors ? — Il faut regarder du côté des dons post mortem, même si ce n’est pas une panacée. L’Espagne atteint par ce moyen des taux de dons bien supérieurs aux nôtres. Il faut aussi rappeler que les problèmes d’insuffisance rénale sont en partie liés à nos modes de vie contemporains. La prévention doit faire partie de la solution. Évidemment, c’est moins accrocheur que de parler de trafic d’organes, mais au bout du compte, c’est plus utile au débat.

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Des dinos à la tonne!

«Psitt! Tu veux m’acheter une dent de dinosaure?» En d’autres circonstances, je me serais méfié de pareille proposition. Mais le jeune homme qui m’aborde, alors que j’explore les rues d’Agadez, me propose probablement une dent provenant d’un véritable fossile préhistorique. Si j’en suis convaincu, c’est parce que l’offre m’est faite non pas en Asie du Sud-Est, royaume de la contrefaçon et de la pacotille, mais au Niger, l’un des pays les plus pauvres de la planète et l’un des plus riches en gisements d’ossements de dinosaures. Depuis 1906, divers sites de l’Aïr, non loin d’Agadez, ont été mis au jour par de nombreux paléontologues, dont le célèbre Français Philippe Taquet et le tout aussi notoire Paul Sereno, l’«Indiana Bones» américain. Désormais, les noms de Gadoufawa, In Gall, Tiguidit et Tawachi, pour ne citer qu’eux, sont synonymes de fossiles de dinosaures. Encore aujourd’hui, une équipe de 15 paléontologues et géologues est à pied d’œuvre dans la région d’Arlit, à moins de 200 km au nord d’Agadez. Hélas, trois fois hélas, les ressources financières manquent cruellement pour mettre en valeur tant de précieux trésors et les protéger des trafiquants d’art. Pour l’heure, dès que la nouvelle d’une découverte se répand, les pillards répondent rapidement présents! Ainsi, en mars 2006, 5 600 objets archéologiques nigériens — dont des fossiles — ont été saisis à Roissy par les douaniers français, alors qu’en janvier 2005, 845 pièces, dont une centaine d’os de dinosaures, ont été interceptées par les mêmes douaniers. «Récemment, on a trouvé un oiseau préhistorique géant, mais on n’a pas voulu dévoiler son emplacement, de peur de voir le site pillé: nous n’avons pas les moyens d’assurer sa protection», indique Moumouni Hamadou, directeur régional du tourisme d’Agadez. Au Musée national de Niamey, capitale du Niger, le même manque de fonds empêche de protéger assidûment les restes de trois spécimens de dinosaures, qui sont exposés à l’air libre. Seul un cube de tôle les préserve du soleil de plomb. Parmi eux, le célèbre Sarcosuchus imperator, alias SuperCroco, un crocodile géant de 12 m qui s’offrait des dinos au dîner et qui croisait dans les eaux qui recouvraient jadis le Sahara nigérien. À ses côtés s’élève l’immense Jobaria tiguidensis, spécimen unique découvert par l’équipe de Paul Sereno et qu’on ne trouve qu’au Niger. Ces fossiles sont sommairement mis en valeur, et rien n’empêche les visiteurs du musée de tâter le crâne de SuperCroco ou de se faire prendre en photo dans sa gueule. «C’est triste à dire, mais nous ne pouvons protéger davantage ces fossiles, déclare Mahamadou Kelessi, directeur du Musée national. Tout ce que nous espérons, c’est que l’affluence touristique augmentera et qu’avec elle s’améliorera la santé financière du musée.» À l’instar de plusieurs pays d’Afrique qu’on n’associe pas spontanément au tourisme (comme le Liberia, le Zimbabwe, l’Ouganda et l’Algérie), le Niger est en pleine opération charme pour tenter d’attirer les touristes. Mais pour mettre en valeur ses sites d’intérêt, ce vaste pays d’Afrique sahélienne a désespérément besoin d’aide étrangère. «Attention! Vous avez failli marcher sur une clavicule!» lance le guide à une visiteuse distraite, tandis qu’elle déambule à travers les ossements de dinosaures. On ne peut pas vraiment lui reprocher d’être étourdie: le site de Tawachi, malgré la richesse de son contenu, n’est pour ainsi dire pas protégé. À peine a-t-on disposé quelques pierres en cercle autour de certains spécimens, comme l’énorme Jobaria tiguidensis, véritable diplodocus nigérien, dont les ossements saillent sur le sol. Pour le moment, les guides de Tawachi — situé à environ 100 km d’Agadez — n’ont d’autre choix que de recouvrir de terre les ossements la «basse saison» venue, avant de les déterrer de nouveau lors de la reprise de la saison touristique. Pareille pratique ne saurait perdurer sans mettre en péril les fossiles, qui demeurent dans un étonnant état de préservation. Mais pour combien de temps encore? Car outre les intempéries, d’autres menaces planent sur ces fragiles reliques, dont certaines sont vieilles de 135 millions d’années. Ainsi, lors de notre passage, l’automne dernier, un guide travaillant pour un voyagiste nigérien s’est amusé à déposer une vertèbre de plusieurs kilos sur son crâne, ce qu’une agente de voyages québécoise s’est empressée d’imiter… pour ramener une photo-souvenir. Bien qu’on puisse plaider l’ignorance dans le premier cas, on hésite entre le manque de jugement et la bêtise dans le second. Si une soi-disant professionnelle du voyage fait le pitre et manque de respect envers le vulnérable héritage paléontologique du Niger, qu’en sera-t-il du commun des touristes qu’elle y enverra? Heureusement, l’espoir semble poindre aux portes du Ténéré, ce «désert des déserts». Mohamed Echika, maire de la commune d’Aderbisnat (de laquelle dépend Tawachi), travaille ferme pour que les sites fossilifères du Niger figurent sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Outre les fossiles, la région compte quantité d’autres traces préhistoriques, divers objets du néolithique et du paléolithique, d’étonnants témoignages d’art rupestre ainsi que des troncs d’arbres silicifiés. Le maire Echika participe également au programme «Paléontologie et développement», qui bénéficie de fonds espagnols et qui porte sur «la recherche, l’étude et la gestion du patrimoine paléontologique de la région d’Agadez», précise Nicole Morais, ex-coopérante canadienne impliquée dans le dossier. «La formation du personnel nigérien constitue l’une des priorités de cette coopération, et le programme vise le développement de la sous-région de Tadibène par l’établissement d’un musée et par des interventions dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’environnement, entre autres», ajoute-t-elle. Construit en collaboration avec le Museo Paleontológico de Elche, en Espagne, le musée de Tadibène sera «à la fois éducatif pour les Nigériens et instructif pour les étrangers», poursuit Nicole Morais. On songe également à aménager une sorte de jardin paléontologique, conjointement avec des donateurs américains, où les visiteurs découvriraient l’histoire des fossiles du Niger. La construction du musée de Tadibène, qui coûtera 36 000 euros, devrait débuter en 2007, puisque la convention-cadre entre le gouvernement du Niger et le Museo de Elche vient d’être signée, en janvier dernier. C’est bien tant mieux: le Niger doit rapidement agir pour que ses exceptionnels sites préhistoriques soient préservés du soleil, de la poussière, des pillards et des touristes béotiens. — À voir aussi sur le Web: www.agadez.org, www.paulsereno.org, www.projectexploration.org.

Monde

Des mollahs à l’école de l’Occident

Étant donné la composition de l’auditoire, je suis un peu stupéfait de voir apparaître sur l’estrade une femme habillée en dragée — tunique rose, pantalon rose, sandales roses, sac rose (sans oublier son foulard, rose aussi). Dans cette salle de réunion d’un hôtel de Karachi, Shenaz Ghazi est venue prôner les vertus du capitalisme devant 25 mollahs issus d’une région reculée du Pakistan. Ceux-ci, drapés de châles et coiffés de turbans à carreaux ou de bonnets de prière sertis de dizaines de petits miroirs, sont assis autour d’une table en « U ». Ils prennent des notes, étirent le cou pour mieux voir au tableau, jettent de temps à autre un regard sur la feuille de leur voisin pour copier un nom étranger qui leur a échappé. Shenaz Ghazi, docteure en jurisprudence islamique et professeure au Département du Coran et de la sunna de l’Université de Karachi, explique aux mollahs les principes fondamentaux de la philosophie économique d’Adam Smith. Et elle a un message surprenant pour ces chefs religieux : l’économie de marché et la « main invisible » (qui permet à la collectivité de profiter indirectement des bénéfices individuels) sont tout à fait compatibles avec l’islam ! En son temps, leur rappelle-t-elle, le prophète Mahomet ne s’était-il pas attaqué aux monopoles ? Cet atelier sur Adam Smith est donné dans le cadre d’un séminaire de formation pédagogique d’une durée de 10 jours, destiné aux professeurs d’écoles coraniques et ayant pour thème : « Les madrasas religieuses et le monde moderne ». Lorsque Hafez Khalil Ahmed m’a invité à y assister, en décembre dernier, je ne savais trop à quoi m’attendre : après tout, mes rencontres passées avec des mollahs m’avaient appris que ceux-ci sont opposés à toute réforme scolaire. Hafez Khalil Ahmed, un homme dans la trentaine dont le visage rousselé est à moitié caché par une barbe épaisse mais soignée, dirige lui-même une grande madrasa à Quetta, capitale de la province du Baloutchistan, dans le sud-ouest du Pakistan. Son école est à quelques heures de route de Kandahar, en Afghanistan ; elle abrite aussi le bureau régional du Jamiat Ulema-e-Islami (JUI) — parti politique fondamentaliste qui appuie ouvertement les talibans. Depuis 2001, on parle beaucoup du lien qu’entretiennent les mouvements islamistes avec les madrasas comme celle de Hafez Khalil Ahmed. Il faut dire que la plupart des talibans qui dirigeaient l’Afghanistan avaient fréquenté les écoles coraniques pakistanaises. Le mollah Omar — chef suprême des talibans — n’avait pas étudié au Pakistan, mais il était diplômé honoris causa de Darul Uloom Haqqania, madrasa tentaculaire de plus de 3 000 étudiants située non loin de la frontière afghane. En juin 2000, le New York Times Magazine qualifiait déjà Haqqania d’« usine à djihad ». Ailleurs, les madrasas pakistanaises ont été comparées à des « repaires de terroristes » et à des « universités de l’attentat-suicide ». En octobre 2003, l’ancien secrétaire à la Défense des États-Unis Donald Rumsfeld dénonçait leur influence néfaste dans une note de service distribuée à tout le Pentagone : « Est-ce que nous capturons, éliminons ou dissuadons chaque jour plus de terroristes que les madrasas et les religieux radicaux n’en recrutent, n’en entraînent et n’en déploient contre nous ? » Hafez Khalil Ahmed faisait autrefois partie de ces radicaux. Après les événements du 11 septembre 2001, il fut l’un des premiers à défiler dans les rues de Quetta en clamant « Longue vie au cheik Oussama ! » et « Longue vie au mollah Omar ! » Mais il a vite déchanté en entendant les Afghans se plaindre des abus du régime. Il a alors déclaré à un journaliste : « Nous croyions que le peuple afghan appuyait les talibans, mais nous avions tort. » Depuis, il poursuit la mission de convaincre quiconque veut bien l’écouter que les croyances des talibans sont rétrogrades et trompeuses. Il essaie aussi, dit-il, « de rectifier l’opinion que nous avons de l’Amérique, et particulièrement des Américains ». Et il a choisi de cibler d’abord ceux qu’il connaît le mieux : les mollahs qui enseignent dans les madrasas de la zone frontalière. « Ces gens-là sont restés pris dans une caverne du temps », observe un conférencier du séminaire, qui me rappelle que les mollahs considèrent la musique comme un sacrilège. « Ils s’éveillent aujourd’hui dans un monde étrange et ils ne peuvent prendre un ascenseur ou être mis en attente au téléphone parce qu’ils risquent alors d’être exposés à un petit interlude musical. » On pourrait presque en rire s’il ne s’agissait pas de gens qui ont le pouvoir de former les esprits des jeunes générations… Le séminaire tente justement de combler le fossé entre ces religieux et le reste du monde. Et la meilleure façon d’y parvenir, selon Hafez Khalil Ahmed, c’est de faire subir aux mollahs une sorte de thérapie de choc en les exposant à des idées nouvelles et à d’autres branches de l’islam. Durant un des ateliers, par exemple, les participants ont l’occasion de discuter avec un théologien chiite, qui leur propose une lecture moins littérale du Coran. Mohsen Nakvi, qui a étudié à Nadjaf avec le grand ayatollah irakien Ali al-Sistani ainsi qu’à l’Université de la Caroline du Nord, leur fait remarquer que, dans le Coran, Allah prescrit de se rendre à La Mecque à dos de chameau pour faire le hadj (le pèlerinage). « Mais les temps ont changé, dit-il. À l’exception de la kalima — « Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah » —, tout dans le Coran est sujet à interprétation. » Comment Hafez Khalil Ahmed a-t-il convaincu une bande de mollahs traditionalistes de quitter leurs villages et leurs madrasas sunnites pendant deux semaines pour venir rencontrer des gens qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter : des femmes, des chiites (considérés comme infidèles par beaucoup d’entre eux) et même un Américain aux yeux bleus comme moi ? « Quand ils connaissent mes antécédents, dit-il, ils ne refusent pas mon invitation. » Dans la société tribale du Baloutchistan, le clan religieux est presque aussi important que les relations personnelles, les liens familiaux et l’appartenance à une tribu. Or, la madrasa d’Ahmed et le parti politique JUI appartiennent à la secte fondamentaliste deobandie — la même école de pensée que celle dont se réclament les mollahs de la région frontalière et les talibans. Hafez Khalil Ahmed n’organise pas ces séminaires tout seul. Il reçoit l’appui financier de l’International Center for Religion and Diplomacy (ICRD), organisation non gouvernementale de Washington qui concentre ses efforts diplomatiques sur les autorités religieuses dans des régions comme le Soudan et le Cachemire, où la foi est souvent au cœur des conflits. Au Pakistan, la stratégie de l’ICRD se résume à réunir de petits groupes de mollahs dans le cadre d’ateliers, puis à laisser les nouvelles idées germer en eux sans interférence. Alors que les gouvernements états-unien, britannique et pakistanais ont dépensé des dizaines de millions de dollars pour réformer les madrasas, l’ICRD a opté pour une solution moins coûteuse — et peut-être plus efficace. La plus récente tentative de réforme lancée par Islamabad consiste en un échange : depuis quatre ans, toute madrasa qui s’inscrit auprès du ministère des Affaires religieuses se voit conférer le statut d’université — ce qui veut dire que ses diplômes sont reconnus au même titre que ceux des établissements laïques. En principe, le programme d’enregistrement oblige les madrasas à enseigner des matières « modernes », comme les sciences, l’informatique, l’anglais et les maths. En pratique, cependant, beaucoup de madrasas ne respectent pas leurs engagements et s’en tiennent à l’étude du Coran. L’inefficacité de ces réformes tient peut-être aussi au fait que leur responsable, le ministre des Affaires religieuses Mohammad Ijaz ul-Haq, est le fils de l’ancien président et dictateur militaire Mohammad Zia ul-Haq — celui-là même qui avait favorisé l’expansion des madrasas au Pakistan durant les années 1980, grâce à l’appui financier de la CIA et de l’Arabie saoudite. Non seulement il est ironique que le fils ait aujourd’hui la tâche de freiner le mouvement déclenché par le père, mais il n’est pas certain qu’il prenne ce dossier au sérieux. J’ai demandé à son prédécesseur, Mehmood Ghazi, si la léthargie du gouvernement à l’égard des madrasas était due à un manque de volonté politique ou personnelle. « Les deux, je crois, m’a-t-il répondu. Ijaz ne semble pas s’intéresser au problème. » Il y a plus de 14 000 écoles coraniques au Pakistan, et j’en ai visité quelques dizaines. Le ministre ul-Haq a beau m’avoir affirmé en entrevue que « le programme d’enregistrement est amplement suffisant pour inciter les madrasas à marcher au pas », je n’en ai pas vraiment constaté les effets. Ce que m’a confié le professeur Abdul Razzak Sikander, de la madrasa Binori, à Karachi, résume bien la situation : « Nous enseignons ce que nous croyons être la véritable religion, comme nous le faisons depuis des siècles. » Quant à inscrire au programme des matières non islamiques, il n’en est pas question. « En Occident, raisonne Sikander, celui qui étudie la médecine n’a pas besoin de suivre des cours de génie. Pourquoi devrait-il en être autrement pour nos spécialistes ? » Au lieu de se fixer des objectifs quantifiables tels que « le nombre de madrasas enregistrées » ou « le nombre d’ordinateurs par madrasa », Hafez Khalil Ahmed et l’ICRD tentent plutôt d’assouplir la vision de l’islam et du monde extérieur que transmet chaque madrasa. Et c’est en limitant chaque séminaire à un nombre restreint de participants qu’ils parviennent à créer un environnement propice aux remises en question. Le troisième jour du séminaire, par exemple, un des instructeurs explique aux mollahs que Wal-Mart enregistre souvent de meilleurs résultats que l’économie du Pakistan dans son ensemble. Une rumeur parcourt l’auditoire. « Un magasin ? Plus lucratif que notre pays tout entier ? » Soudain, un mollah bâti comme un bûcheron lève la main. « Comment en sommes-nous venus à abandonner les principes directeurs de l’islam et à nous attirer ces problèmes ? demande-t-il. Y a-t-il une façon de se sortir de ce pétrin ? » Devant son humilité, je dois moi-même réviser mes positions et admettre que les professeurs des madrasas ne sont pas aussi arrogants et intransigeants que je le pensais. Si chacun de ces mollahs retourne dans son école coranique et transmet ses doutes à plusieurs centaines d’étudiants, les séminaires de Hafez Khalil Ahmed, bien qu’ils n’agissent encore que sur une petite échelle, pourraient un jour avoir un effet considérable… Abbas Hussein, spécialiste de la formation des enseignants, préside au second volet du séminaire. Cet homme dans la cinquantaine, à l’intelligence aussi perçante que son rire, a mis au point toute une série de méthodes et de techniques pour aider les professeurs à faire participer leurs étudiants en classe, au lieu de leur asséner des cours magistraux. « Ces enseignants sont habitués à endoctriner », dit-il, ajoutant que, dans les madrasas, un étudiant qui remet en question les anciens préceptes est jugé irrespectueux envers ses professeurs. « Sans interaction ni débat, le monde de l’enseignement tout entier souffre de la sclérose des préceptes. C’est une aberration, à l’époque où l’on vit. » Abbas Hussein fait valoir aux mollahs que leur « dévotion » (pour ne pas dire leur zèle) envers l’islam leur fait négliger d’autres aspects de leur cerveau. En guise d’illustration, il inscrit au tableau les grandes lignes de la théorie de l’intelligence multiple du psychologue états-unien Howard Gardner, qui distingue neuf formes d’intelligence : verbale-linguistique, logico-mathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, naturaliste, interpersonnelle, intrapersonnelle et existentielle. À l’heure actuelle, explique Abbas Hussein, l’enseignement donné dans les madrasas ne fait appel qu’à quelques-unes de ces formes. Après un moment, les mollahs admettent que l’enseignement de matières non islamiques pourrait être bénéfique pour le développement intellectuel de leurs étudiants. Certains me confient même qu’ils ont l’intention d’ajouter les sciences et les maths au programme dès leur retour. Quant à Hussein, il est satisfait du travail accompli. « Je m’attendais à plus de résistance de leur part, me confie-t-il. Je me suis déjà fait demander, dans un autre atelier, si Gardner était juif. » Un matin, alors que je grignote un sandwich tomate-mayonnaise, un mollah vient me saluer. « J’ai déjà vu des étrangers au marché de Quetta, me dit-il, mais vous êtes le premier à qui je serre la main. » Il est très heureux d’avoir l’occasion de parler à un Américain en chair et en os, d’autant plus que, la veille, il a vu à la télé un match de lutte provenant des États-Unis. D’un air perplexe, il me demande pourquoi ces types en Spandex ne saignent pas davantage quand ils reçoivent une chaise sur la tête et si ces femmes aux seins gros comme des melons d’eau sont réellement leurs épouses. Je lui explique que la lutte est une forme de spectacle et que, non, les Américaines ne se promènent pas toutes en bikinis aux couleurs de la bannière étoilée. Il a l’air un peu déçu, comme si l’idée qu’il se faisait de l’Américain typique venait d’en prendre un coup. Quelques jours plus tard, nous nous rendons à pied au St. Thomas Theological College — la deuxième université protestante en importance au Pakistan. Les mollahs traversent en courant un immense boulevard à huit voies bloqué par la circulation, éclatant de rire quand ils perdent une sandale ou que leur turban se défait. À l’église de l’établissement d’enseignement, ils sont accueillis par le directeur, Pervaiz Sultan, qui les conduit dans la classe des enfants et les invite à s’asseoir derrière les petits pupitres. Cinq hommes font alors leur entrée dans la pièce avec un harmonium et une paire de tablas, et se mettent à chanter un hymne. Je ne saisis des paroles que : « Badshah Aye » (le Roi est arrivé). À l’exception de un ou deux mollahs qui manipulent avec humeur leur cellulaire, tous les autres écoutent les chanteurs avec attention. Sur le chemin du retour, je demande à Abdul Rauf, un homme chétif coiffé d’un bonnet de prière turquoise, s’il avait déjà assisté à un concert. Il secoue la tête. « C’était même la première fois que j’entrais dans une église », dit-il avec la moue de quelqu’un qui a été agréablement surpris, mais se refuse à l’admettre. Le dernier jour du séminaire, c’est au tour de Maulana Mohammad Amin, le doyen des participants, de monter sur l’estrade. Avec la flamme d’un prédicateur baptiste, cet homme à la barbe rousse teinte au henné exhorte ses collègues à l’action. « C’est maintenant à nous de susciter la renaissance de l’éducation islamique, clame-t-il. Munis de toutes ces techniques et de ces idées nouvelles, nous pourrons désormais mieux éduquer nos jeunes. » Il admet qu’il aura toujours des réticences à l’égard des matières modernes, mais que, sans elles, « il ne saurait y avoir de bons changements religieux et sociaux ». Maulana Mohammad Amin reprend son souffle, puis ajoute : « Cette semaine, je me suis libéré de beaucoup de mes préjugés. Nos propres leaders politiques et religieux nous avaient mal informés. Je suis fâché de les avoir crus. Tout comme l’Occident se fait une idée fausse de nous, nous connaissions mal l’Occident. » Les 25 mollahs l’écoutent attentivement, opinant du bonnet et caressant leur barbe. Quelques-uns murmurent « Al hamdoulillah » (Allah soit loué). On dirait que certaines idées font leur chemin… (© Institute of Current World Affairs . Traduction : Martine Desjardins. )

Monde

Les vieux rajeunissent Victoria !

Victoria, c’est Londres sans les bombes. Au célèbre hôtel Empress (qui rappelle le Château Frontenac, à Québec), dans le quartier Inner Harbour, on sert même quotidiennement l’afternoon tea, dans la plus pure tradition britannique, accompagné de scones et de sandwichs frais. Avec ses pelouses immaculées, ses jardins fleuris et ses bus à impériale rouges, la capitale de la Colombie-Britannique se donne des airs parfois plus british que l’Angleterre. Gare aux clichés, prévient cependant Rob Fleming, 33 ans, député néo-démocrate fraîchement élu à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique et ex-conseiller municipal de Victoria. Il ne faut pas s’arrêter aux cartes postales et aux images d’Épinal. « Victoria, c’est avant tout une ville qui offre une qualité de vie extraordinaire et qui connaît ces années-ci une forte croissance économique », dit-il. Dans le café branché où nous étions attablés, près du Chinatown – le plus vieux en Amérique du Nord -, on cherchait en vain les septuagénaires buveuses de thé. Y prenaient plutôt place des jeunes, spécialistes ou artistes, réunis autour d’une bière ou d’un cappuccino. À voir le nombre de grues aux alentours du port et près du « kilomètre zéro » de la Transcanadienne, on le constate d’emblée: Victoria connaît des années prospères. Rien qu’en 2005, rapporte la Chambre de commerce locale, 1 500 petites entreprises verront le jour dans la capitale. La ville s’enorgueillit d’avoir le plus bas taux de chômage au pays, soit à peine plus de 5 %. Un sondage publié à la fin de 2004 par un regroupement de gens d’affaires révélait que 40 % des employeurs de la région s’apprêtaient à embaucher de nouveaux effectifs au cours de la prochaine année. Plus de 54 % prévoyaient maintenir leur personnel, tandis qu’à peine 3 % s’attendaient à devoir supprimer des emplois. Victoria attire de plus en plus de « jeunes retraités », venus de Vancouver, d’Alberta ou de diverses autres régions du Canada anglais. Ils ont en général entre 55 et 65 ans, et des revenus élevés – soit parce qu’ils ont fait carrière dans la fonction publique, soit parce qu’ils ont vendu leur entreprise. Pendant leur première année loin du bureau, ils fréquentent les terrains de golf presque tous les jours, enfourchent leurs vélos ou envahissent les courts de tennis. La deuxième année, ils voyagent autour du monde. Quand ils ont fait le tour de leur jardin – littéralement -, nombre d’entre eux s’ennuient et trouvent moins amusante l’oisiveté de la retraite. « C’est à ce moment qu’ils viennent à Victoria, pour repartir en affaires. Il s’agit souvent d’une deuxième carrière », confirme Katie Josephson, porte-parole de l’administration municipale. Les secteurs de l’immobilier et des nouvelles technologies ont la faveur de ces entrepreneurs particuliers. « Nous avons une vigoureuse politique de développement économique, qui s’adresse aux gens d’affaires de tous âges. Nous misons sur la concertation avec les entreprises », dit le conseiller municipal Chris Coleman. Le maire, Alan Lowe, la Chambre de commerce et les autres organisations multiplient les rencontres en vue d’attirer et de soutenir les entreprises. La manne engendrée par la tenue des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, en 2010, profite également à la ville. Victoria reçoit aussi bon an, mal an des immigrants beaucoup plus jeunes. « Nous avons même accueilli quelques Américains, des Bush refugees, des pacifistes venus ici pour trouver un environnement social et politique plus proche de leurs valeurs », dit Rob Fleming. Le succès de Victoria est tel qu’il fait des envieux. Denis Angers, directeur de la promotion et des communications à la Commission de la capitale nationale – organisme chargé de promouvoir la ville de Québec -, ne s’en cache pas: depuis sa visite dans l’Ouest canadien et sa rencontre avec les élus du coin, il rêve de voir Québec devenir une seconde Victoria. « J’aimerais faire en sorte que de jeunes retraités de partout viennent s’établir à Québec pour repartir en affaires dans un milieu abordable et paisible, là où ils trouveront une qualité de vie qu’ils n’auraient pas ailleurs. » Denis Angers songe même à une campagne de séduction auprès des Montréalais. « Nous dirons aux baby-boomers: « Venez chez nous. Nous vous offrons un environnement sain, une ville de culture, de gastronomie et de sport, une ville propre. » » Pour l’instant, ce n’est encore qu’un bien vague projet. Mais à l’approche du 400e anniversaire de la fondation de Québec (en 2008), la Commission de la capitale nationale songe à faire de « l’immigration intérieure » une priorité. Denis Angers ne pourra cependant pas s’inspirer du plan de Victoria pour attirer les jeunes retraités: elle n’en a pas! Et personne, ni à l’Hôtel de Ville ni à la Chambre de commerce, ne peut chiffrer avec exactitude le nombre de ces retraités qui se sont établis dans la capitale de la Colombie-Britannique pour repartir leur carrière. On peut facilement relever de nombreux parallèles entre Victoria et Québec. Les deux villes possèdent le statut de capitale. Une forte proportion de leur main-d’oeuvre travaille donc dans l’administration publique. Elles sont de taille comparable: la grande région de Victoria compte quelque 325 000 habitants et celle de Québec, 510 000. Les deux agglomérations accueillent les touristes par centaines de milliers, en raison de leurs quartiers historiques et de leurs vieilles pierres. Victoria abrite toutefois une population nettement mieux nantie. Le prix moyen d’une maison s’élève à 444 473 dollars, soit le double de celui d’une maison à Québec. À quelques minutes en voiture, Québec offre le mont Sainte-Anne, l’île d’Orléans et les réputés paysages de Charlevoix. Et elle a vue sur le Saint-Laurent. Victoria, située à l’extrémité sud de l’île de Vancouver, est à quelques heures de voiture des splendeurs du parc provincial MacMillan, là où l’on peut observer, à Cathedral Grove, des sapins de Douglas atteignant 80 m et vieux de 800 ans. Elle n’est pas loin non plus des plages de Tofino, rendez-vous des meilleurs surfeurs du monde et lieu de prédilection des baleines grises, ainsi que du célèbre parc national Pacific Rim, paradis des adeptes de randonnée pédestre. Victoria n’est par ailleurs qu’à 90 minutes – par traversier – de Vancouver. Et les pistes de Whistler, comme celles du mont Washington, sont facilement accessibles aux skieurs. Là où Québec ne pourra jamais rivaliser avec sa lointaine voisine, cependant, c’est pour le climat. Victoria, c’est la Floride au Canada, une Floride sans palmiers et sans Américains. « C’est la principale raison pour laquelle je suis ici », dit Phil Gardner, 57 ans, informaticien. Installé à Victoria depuis trois ans, après avoir fait une « première carrière » dans l’enseignement, à Vancouver, il y dirige une minuscule entreprise spécialisée dans la réparation d’ordinateurs. « Il n’y a presque pas d’hiver et il est très rare qu’il neige. Nous avons deux fois moins de jours de pluie, annuellement, qu’à Vancouver. Je peux jouer au golf 12 mois sur 12. Quant à nos étés, ils ne sont pas trop chauds. On peut même se passer de climatisation. Et les plages ne sont pas loin! » Le pimpant quinquagénaire dit aussi se plaire dans sa ville d’adoption en raison de l’abondante vie culturelle. Le ministère du Patrimoine a d’ailleurs sacré Victoria « capitale culturelle du Canada » pour l’année 2005. Elle compte un orchestre symphonique réputé et accueille de nombreux festivals musicaux. Le jazz y occupe une place importante. Est-ce un hasard si Diana Krall, l’étoile du jazz, est née à Nanaimo, à un peu plus d’une heure de route? Sur le plan de l’urbanisme, Victoria possède des critères extrêmement stricts. Architecte de formation, le maire Lowe n’est pas étranger au fait que l’on ne trouve nulle part dans sa ville des néons criards ou des affiches géantes. Les promoteurs qui ont fait construire récemment un centre commercial – comprenant une centaine de boutiques et magasins – au coeur de la capitale, entre les rues Government et Douglas, ont dû accomplir des miracles pour préserver et intégrer les façades des bâtiments historiques. « Il faut être vigilant, dit Rob Fleming. La Ville n’a pas pu empêcher la construction de condos modernes et franchement laids tout près de l’édifice de l’Assemblée législative, dans Inner Harbour. Il faut éviter un aménagement anarchique. C’est ce qui menace Victoria. Elle perdrait sa personnalité, ce qui la rend si attrayante, si on laissait le champ libre aux promoteurs sans imposer de normes sévères. » C’est en raison d’une foule de petites choses que Victoria a mérité, au fil des ans, le titre d’« endroit idéal où vivre au Canada ». Si les cyclistes y sont légion, c’est qu’on a conçu à leur intention un réseau de pistes cyclables complet et sécuritaire. Tôt le matin, aux abords des totems du Royal BC Museum, on voit défiler les joggeurs. « Une étude de Statistique Canada a démontré, il y a quelques années, que les résidants de Victoria sont en meilleure condition physique que ceux des autres grandes villes canadiennes!» rappelle Katie Josephson. Dans le même esprit, il est interdit de fumer non seulement dans les restaurants, mais aussi sur les terrasses… Le taux de criminalité à Victoria, comme sur l’ensemble de l’île, est extrêmement bas. « Je ne me souviens pas du dernier meurtre commis ici », dit Rob Fleming. Pour le jeune député, il n’y a pas meilleur endroit au monde pour bâtir maison et élever famille. S’il lui fallait absolument se prêter au jeu des comparaisons, c’est à San Francisco, davantage qu’à Londres, qu’il comparerait Victoria, pour « l’ambiance cool et cette vue imprenable sur le Pacifique ». Sa seule crainte pour l’avenir? « Que le vent de droite qui souffle sur l’Ouest canadien se propage jusqu’à l’île de Vancouver et que Victoria soit livrée à des promoteurs peu soucieux d’en préserver le cachet », répond-il. Chose certaine, il veillera au grain pour faire en sorte que Victoria demeure une société distincte. Un dernier argument pour convaincre les sceptiques que la capitale de la Colombie-Britannique n’est pas une ville du Canada anglais comme les autres? On y cherche en vain les restaurants de la chaîne Tim Hortons. Voilà un détail qui ne trompe pas.