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Visages changeants de la Russie

Du nord au sud, de Saint-Pétersbourg à Astrakhan, la Russie d’aujourd’hui présente les visages les plus divers et parfois les plus surprenants. La Russie de Dostoïevski — «un pays en bois, pauvre et dangereux», disait le romancier — subsiste encore à l’heure où Moscou se donne des airs de Las Vegas.

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Départ canon pour Sarko

Comme tous les jeudis, les journalistes se pressent au palais de l’Élysée. Le porte-parole de Nicolas Sarkozy se fait attendre. Les reporters poireautent en feuilletant les journaux. Ce matin, Le Figaro titre : « Sarkozy veut aller “ vite et loin ” ». Le retardataire arrive, s’excuse et se prépare à détailler l’agenda du « président Sarkozy », une tournure un peu anglaise qui est en train de s’imposer à Paris. Sous son prédécesseur, Jacques Chirac, on parlait plutôt du « président de la République ». On dit désormais « le président Sarkozy » comme on le fait pour « le président Bush ». Ce n’est peut-être pas un hasard. Dans les jours qui viennent, annonce le porte-parole, Sarkozy doit : — rencontrer le premier ministre britannique, Gordon Brown, le président du Tchad (au sujet du Darfour), le patron de la Francophonie, Abdou Diouf (au sujet du sommet de Québec), et le président des Émirats arabes unis ; — se rendre au Sénégal, au Gabon et, peut-être, en Libye ; — recevoir des dirigeants politiques (du Front national, du Parti communiste et du Parti vert) ainsi que des chefs d’entreprise ; — participer à une commémoration de la Shoah ; — déjeuner avec les membres de l’équipe française de rugby en prévision de la Coupe du monde, qui aura lieu en France, du 7 septembre au 20 octobre, « comme le savent les dames ». La précision fait soupirer ma voisine, et les questions commencent à tomber dru. Un confrère allemand, dont le ton trahit la perplexité, se hasarde à demander : « Quand le président de la République va-t-il prendre des vacances ? » Le porte-parole fait mine de s’étonner : « Vous voulez déjà qu’on parte en vacances ! » Sarkozy ira-t-il « vite et loin » ? Il est trop tôt pour le savoir, mais il y va ! Le président intervient sur tous les fronts, dans tous les médias. Ses surnoms s’accumulent : hyperprésident et omniprésident, César et Napoléon. Ses partisans clament qu’il aura autant fait, en 100 jours, que Jacques Chirac en 12 ans ! C’est exagéré. Mais selon les sondages, deux Français sur trois sont satisfaits de leur nouveau président. Beaucoup d’électeurs socialistes (40 %) sont du même avis. C’est la lune de miel, « l’état de grâce », comme on dit plutôt en France. « Le démarrage est réussi », dit Nicolas Baverez, avocat, économiste et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). « Il fallait réveiller les Français. Incontestablement, c’est en route. On ne sait pas si Nicolas Sarkozy et son équipe vont réussir à moderniser le pays, mais les conditions sont réunies pour le faire. » Entre Chirac et Sarkozy, il y a d’abord une formidable différence de style. Sarkozy, comme Bush, fait du jogging et met ses enfants en scène pour les caméras. Leur papa est le premier divorcé à l’Élysée, et force est de constater que cette famille recomposée — Sarkozy a deux enfants d’une première union et un fils avec sa femme, Cécilia — ressemble à celle des Français d’aujourd’hui. On ne peut pas en dire autant de la famille de Jacques Chirac, qui, lui, fait le baisemain aux dames et vouvoie sa femme, Bernadette, comme aux temps jadis. En 100 jours, le nouveau locataire de l’Élysée a bousculé les habitudes. À commencer par les relations avec les médias. Les journalistes ont désormais droit à des points de presse hebdomadaires et à des courriels quotidiens, y compris la fin de semaine, comme si le plus célèbre joggeur de France était encore dans la course à la présidence. « Sarkozy fait du spectacle, des coups d’éclat », estime Thierry Pech, secrétaire général de la République des idées, un groupe de réflexion de centre gauche. « Il est en train de changer le style présidentiel pour le rendre plus américain. » Et cela pourrait ne pas se limiter au style. Sarkozy voudrait pouvoir s’adresser aux parlementaires comme le président des États-Unis peut se rendre au Capitole pour prendre la parole devant les membres du Congrès. Actuellement, le président a uniquement le droit de s’exprimer à l’Assemblée nationale par l’intermédiaire d’un tiers aux députés, qui doivent rester debout ! Il voudrait aussi redéfinir (lire : accroître) ses pouvoirs. Le poste de premier ministre pourrait carrément être supprimé, si on se fie à un ballon d’essai que le gouvernement a lancé cet été pour sonder l’opinion. De tels changements nécessiteraient une réforme constitutionnelle, à laquelle un comité, présidé par l’ex-premier ministre Édouard Balladur, est chargé de réfléchir. Et cela ne se fera pas sans une rude bataille politique. « Il est temps de dire clairement non à cette dérive présidentialiste », avertissait récemment l’ancien ministre communiste Charles Fiterman. En politique étrangère, Nicolas Sarkozy a déjà présenté (avec la chancelière allemande Angela Merkel) un traité dit « simplifié » pour sortir l’Union européenne de l’impasse dans laquelle elle se trouvait depuis que les Français et les Néerlandais avaient rejeté le projet de Constitution européenne par référendum, en 2005. Il a joué un rôle dans la libération des infirmières bulgares condamnées à mort, en Libye, pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à des enfants. Si la Commission européenne travaillait sur ce dossier depuis longtemps, Sarkozy a donné le « coup de pouce » qu’il fallait pour débloquer la situation, avec l’aide de sa femme, Cécilia, que ses détracteurs surnomment désormais « Super-Cécilia ». L’opposition lui reproche de s’être substitué au ministre des Affaires étrangères. La question s’est posée avec acuité lorsque, après le retour des infirmières en Bulgarie, Saïf al-Islam, le fils de Kadhafi, a révélé que son pays allait signer avec Paris un contrat portant sur l’achat de missiles antichars et la construction d’une usine d’armement, le premier contrat de vente d’armes d’un pays occidental à la Libye. « Quand les responsables ne sont plus responsables, qui est responsable devant le Parlement ? » s’est interrogé le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), François Hollande. En politique intérieure, Sarkozy a déjà fait adopter une loi sur les peines « planchers » (minimales) pour les récidivistes. Il a amorcé des réformes de la fiscalité et des universités. Il a présenté un projet de loi visant non pas à allonger la semaine de travail de 35 heures — qu’il a souvent dénoncée, parce qu’elle empêcherait de « travailler plus pour gagner plus », un leitmotiv de sa campagne —, mais à favoriser le recours aux heures supplémentaires. Le gouvernement a annoncé sa volonté de tripler le nombre de caméras de vidéosurveillance sur la voie publique (elles sont déjà présentes, notamment, dans tous les autobus parisiens) et de s’attaquer à l’immigration illégale : depuis le 1er juillet, les employeurs sont tenus de faire contrôler la validité des papiers de leurs employés étrangers. Pour cette bataille, Sarkozy a créé un ministère dont le nom a d’emblée soulevé la controverse : le ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement. Cette « identité nationale » serait impossible à définir par un État démocratique, selon les universitaires qui ont signé une pétition contre cet intitulé. (La définition qu’en a esquissée Sarkozy pendant la campagne — laïcité, égalité hommes-femmes, francophonie — convient d’ailleurs plutôt bien au Québec…) Le président a étonné en recrutant, pour son conseil des ministres, des femmes « issues de l’immigration », comme on dit avec pudeur (Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade). Mais il a stupéfié la France en débauchant des dirigeants socialistes au nom de « l’ouverture ». Il y avait là, bien entendu, un aspect tactique. En arrachant au Parti socialiste des poids lourds, comme Bernard Kouchner (devenu ministre des Affaires étrangères), Dominique Strauss-Kahn (candidat de la France à la présidence du Fonds monétaire international) ou Jack Lang (nommé au comité de réforme des institutions), Sarkozy a désarçonné le camp adverse — et pour longtemps. Pour le comprendre, il suffit d’imaginer l’avenir du Parti libéral du Canada si tous les candidats au leadership, à l’exception de Stéphane Dion, rejoignaient Stephen Harper ! Ce faisant, Sarkozy a aussi augmenté ses chances de réussite, la présence de socialistes lui permettant de présenter ses réformes comme étant le fruit d’un consensus. Ces nominations ont fait toussoter dans les rangs de son propre parti, l’Union pour une majorité populaire (UMP), majoritaire à l’Assemblée nationale. Mais ses adhérents finiront par se soumettre à l’autorité du chef, selon la politologue Florence Haegel. « Ils sont un peu déroutés, mais cela sera accepté. Il y a sûrement des résistances, mais ils se disent : “ Sarkozy nous a quand même amenés à la victoire ! ” » La victoire, Sarkozy et ses proches l’ont fêtée, le soir du 6 mai, au Fouquet’s, brasserie chic des Champs-Élysées. Touristes impécunieux s’abstenir ! En entrée, la salade de tomates (« tomates vieilles de France, vinaigrette à la réglisse, pissenlit et pourpier d’été ») est à 54 dollars. C’est là que Sarkozy a retrouvé ses intimes, dont les milliardaires Vincent Bolloré (président de Havas, groupe mondial de communications) et Paul Desmarais (patron de Power Corporation, du Canada, dont une filiale, Gesca, publie La Presse et Le Soleil). Le magazine L’Express a noté également que l’épouse de ce dernier, Jacqueline, était à la permanence du candidat de l’UMP le soir du premier tour, le 22 avril. Sarkozy-Desmarais, même combat ? On pourrait le croire. Desmarais n’a jamais fait un mystère de ce qu’il pensait des impôts et de leurs conséquences sur les investisseurs. (« Lorsque le gouvernement est trop gourmand, les gens cherchent d’autres solutions », a-t-il déjà dit.) Dans la même veine, les propos de Sarkozy, lorsqu’il évoque l’assainissement des finances publiques, ne détonneraient pas au Québec. Depuis son arrivée au pouvoir, le président a déjà rencontré le premier ministre Harper (deux fois) et il l’a cité (deux fois) dans la première interview qu’il a donnée à la télévision, en juin. Chercherait-il à aller dans le sens des réformes fédérales canadiennes ? Si l’équilibre des finances publiques a été renvoyé à 2012, le gouvernement a annoncé la création d’un Conseil de la modernisation des politiques publiques, que Sarkozy présidera lui-même, pour revoir « toutes les dépenses de l’État », dixit le ministre du Budget, Éric Woerth. Cet organisme pourrait-il un jour être le maître d’œuvre d’une titanesque refonte de l’État ? Pendant la campagne, Sarkozy a réussi l’exploit de se présenter comme un candidat du changement, voire de l’opposition, même s’il a été nommé ministre pour la première fois il y a 14 ans. Mais sur le fond, est-il si différent de Chirac ? La droite s’interroge déjà. Pour Philippe Manière, directeur général de l’Institut Montaigne, groupe de réflexion financé par le secteur privé, il est trop tôt pour juger du démarrage. « Mais, insiste-t-il, on est en droit de s’attendre à des réformes plus radicales. Les conditions sont réunies pour faire des réformes plus importantes encore. » Il donne pour exemple la fiscalité. Sarkozy n’a pas supprimé, mais allégé l’impôt sur la fortune (ISF) que paient les plus riches. Le maximum des prélèvements fiscaux passe de 60 % à 50 % des revenus. « C’est beaucoup moins bien que d’avoir aboli l’ISF, dit Philippe Manière. Cela ne sera pas suffisant pour convaincre ceux qui sont partis à Bruxelles ou à Londres de revenir. » À l’instar de Chirac, Sarkozy conçoit l’État comme un levier pour relancer l’économie. Conformément à la politique économique que John Maynard Keynes a théorisée dans les années 1930, il s’agit d’inciter les ménages à consommer pour faire tourner l’économie. Sauf que Sarkozy fait du « keynésianisme inégalitaire », aux yeux de Thierry Pech, de la République des idées. Ses réformes fiscales, prédit ce dernier, accentueront les inégalités. Pendant que les plus fortunés bénéficient d’un allègement fiscal et que la classe moyenne est autorisée à déduire une partie des intérêts d’emprunt immobilier pendant cinq ans, le salaire minimum est pour ainsi dire gelé. Il vient d’être corrigé pour tenir compte de l’inflation. Dans le passé, il était habituellement augmenté lorsqu’un nouveau président arrivait au pouvoir. « L’état de grâce » risque de se terminer lorsque Sarkozy s’attaquera au droit du travail, sujet éminemment délicat. Estimant qu’une trop grande sécurité d’emploi freine l’embauche, le nouveau président voudrait permettre aux entreprises de licencier plus facilement. Mais ce terrain est miné — une tentative de réforme du droit du travail, en 2006, a provoqué un grand mouvement de protestation —, et les syndicats l’attendent au tournant, surtout dans la fonction publique. Pendant la campagne, Sarkozy avait évoqué des suppressions de postes : les fonctionnaires partant à la retraite ne devaient plus être remplacés. Mais le gouvernement a récemment expliqué que cela ne se ferait pas avant 2008, et que cela concernerait uniquement un départ sur trois. Sarkozy a évité un accrochage avec les syndicats au moment où a été présentée la loi sur le « service minimum » dans les transports en commun en cas de grève. Ce dernier est déjà assuré, du moins si on compare à la situation qui existe au Québec : à Paris, les arrêts de travail ne réussissent jamais à bloquer tous les trains et rames de métro. Si beaucoup d’électeurs de droite ont envie d’en découdre avec les syndicats, Sarkozy a présenté un projet de loi qui se borne à stipuler, notamment, que les jours de grève ne seront pas payés. « Là-dessus, Sarkozy est plus mou que l’opinion qui le soutient, explique Jacques Marseille, professeur d’histoire de l’économie à la Sorbonne. Beaucoup de Français s’opposent à l’idée qu’une poignée de syndicalistes arc-boutés sur des privilèges soient capables d’empêcher des millions de personnes d’aller travailler. » Le Canard enchaîné, hebdomadaire satirique dont les révélations ont souvent embarrassé le pouvoir, occupe trois étages d’un immeuble de la rue Saint-Honoré, dans le centre de Paris. Une anecdote a rendu ses locaux célèbres : les services secrets français ont tenté, dans les années 1970, d’installer des micros dans le bureau du directeur, qui a surpris ces castors bricoleurs en flagrant délit ! En pleine époque du Watergate, le journal avait titré : « Watergaffe ! » L’hebdomadaire continue de s’intéresser à des sujets qui soulèvent l’inquiétude : les médias et la justice. Le Canard enchaîné rapporte que Nicolas Sarkozy et des proches ont tenté, avant et après son élection, d’empêcher la publication dans la presse d’articles qui lui étaient défavorables. Le candidat est même intervenu, avant son élection, pour interdire la parution d’une biographie de sa femme écrite par Valérie Domain (finalement sortie sous forme de roman chez Fayard). Sarkozy est peut-être moins libéral qu’on ne le dit, qu’il s’agisse de politique économique ou de libre circulation des idées. Le Canard enchaîné révèle aussi que le procureur chargé de deux dossiers compromettants pour Chirac s’est récemment présenté en visite à l’Élysée. De telles rencontres seraient considérées, à Ottawa ou à Québec, comme une atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, pilier de tout régime démocratique. Cela est d’autant plus préoccupant que Sarkozy a déjà demandé, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur, que soit puni un juge pour avoir fait relâcher deux repris de justice (ils avaient assassiné une jeune femme à leur sortie de prison). Il a déjà dit, également, que celui qui avait manœuvré contre lui dans l’affaire Clearstream — un imbroglio ayant récemment valu à l’ex-premier ministre Dominique de Villepin une mise en examen (l’équivalent d’une mise en accusation) pour « complicité de dénonciation calomnieuse » — finirait sur un « croc de boucher ». « Tous les dossiers sensibles, tout ce qui peut intéresser le pouvoir, remontent au ministère de la Justice et à l’Élysée, comme sous Chirac ou Mitterrand », dit Hervé Liffran, journaliste au Canard enchaîné. « Le pouvoir exécutif continue de tenir le pouvoir judiciaire en laisse, et la laisse est courte ! » Dans l’hebdomadaire Le Point, Nicolas Baverez, lui aussi, mettait en garde contre d’éventuelles « dérives du pouvoir personnel si des contre-pouvoirs solides ne sont pas réintroduits, qu’il s’agisse du contrôle des nominations effectuées par le président, des pouvoirs du Parlement, de l’indépendance de la justice ». Malgré ces considérations, la popularité de Nicolas Sarkozy risque, à long terme, de dépendre d’une seule variable : le nombre de chômeurs. Il vient de passer sous la barre des deux millions, selon le ministère de l’Emploi. Cela ne s’était pas vu depuis 1983. Si l’embellie se poursuit, le président pourrait être tenté d’aller moins vite, peut-être, mais plus loin encore. Avec l’aval d’une majorité de Français. Sinon, le « peuple de gauche », celui qui descend si facilement dans la rue, pourrait se rappeler à son bon souvenir.

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Oubliez l’Iran, le danger, c’est le Pakistan!

Il a déjà rencontré Ben Laden et serré la main de l’imam Khomeiny. Il a suivi tous les conflits qui secouent le monde arabo-musulman depuis plus de 30 ans, de la guerre civile libanaise à l’invasion américaine de l’Irak. Journaliste et chroniqueur au quotidien anglais The Independent, le Britannique Robert Fisk est l’un des plus grands spécialistes du Moyen-Orient à ce jour. Il est très sollicité pour donner des conférences à l’étranger. Son plus récent livre, La grande guerre pour la civilisation (2005), est un best-seller en Grande-Bretagne et a déjà été traduit en huit langues. Fisk dérange par sa plume acérée, son ton dénonciateur et son engagement contre la politique américaine au Moyen-Orient. Certains l’adulent, d’autres l’abhorrent. L’actualité l’a rencontré à Beyrouth. — Quelle est la plus grande menace actuelle au Moyen-Orient ? — [Sans hésitation] Le Pakistan. Ce pays est peuplé de talibans et de sympathisants d’al-Qaida, et il dispose de la bombe nucléaire. La dictature en place peut être renversée à n’importe quel moment et les services de sécurité pakistanais soutiennent, pour la plupart, les talibans et al-Qaida. Actuellement, le général Pervez Mucharraf est l’ami des États-Unis, donc il n’y a aucun problème. C’est l’Iran, le méchant, aux yeux des Américains. On nous dit que la plus grande menace est l’Iran, mais ce sont des sottises. Je vais vous raconter l’histoire de la crise nucléaire iranienne. À l’origine, le chah d’Iran, qui était le gendarme des grandes puissances dans le Golfe — l’ami des Occidentaux —, voulait des installations nucléaires. Les pays amis ont accédé à sa demande. L’usine nucléaire de Busher, dans le sud-ouest du pays, a été construite par Siemens, une société allemande ! J’étais à Téhéran, pendant la révolution islamique, lorsque l’ayatollah Khomeiny a dit : « Les installations nucléaires sont l’œuvre du diable. Nous allons les fermer. » Et il l’a fait. En 1985, lorsque Saddam Hussein a utilisé des armes chimiques en Iran — gracieuseté des États-Unis —, les Iraniens ont souhaité remettre leurs centrales nucléaires en activité, de crainte qu’il n’utilise l’arme nucléaire contre eux. Et aujourd’hui, l’ONU s’oppose à ce que l’Iran développe son programme nucléaire ! Après les événements à la Mosquée rouge (voir l’encadré), en juillet dernier, à quoi peut-on s’attendre ? — Ce qui est sûr avec les islamistes, c’est qu’ils ne bluffent pas. Ils avaient annoncé qu’il y aurait une série d’attaques et ce fut le cas. Aujourd’hui, les escarmouches avec l’armée pakistanaise se poursuivent au quotidien au Baloutchistan, à la frontière nord, et ce n’est pas terminé. Les islamistes se vengeront certainement de l’assaut contre la Mosquée rouge. Récemment, le responsable des services secrets militaires américains, James Clapper, déclarait que les États-Unis parviendront peut-être à neutraliser les militants d’al-Qaida au Pakistan, mais pas à les éliminer. Le pire, pour les chancelleries occidentales, serait un coup d’État islamiste, ce qui est fort possible vu les nombreuses tentatives passées d’assassiner Mucharraf. Les prochaines élections générales auront lieu le 11 octobre. Le mieux serait des élections démocratiques, mais… ce n’est pas gagné. Qui pourrait apaiser cette poudrière ? — Malheureusement, il n’y a aucun interlocuteur valable. L’un des problèmes majeurs est la corruption : la classe politique pakistanaise est entièrement corrompue ! L’opposition démocratique l’est tout autant que les services de renseignement. Les Américains tentent de financer de petites institutions locales pour gagner le soutien de la population, mais cette tactique ne fonctionne pas dans une société tribale comme celle du Pakistan. Ensuite, on ne peut pas isoler le Pakistan du reste de la région. Les talibans seront populaires aussi longtemps qu’il y aura des injustices sociales contre les musulmans, qu’ils seront financés par l’Arabie saoudite et que les États-Unis fermeront les yeux sur cette réalité. Arrêtons de nous leurrer : les islamistes ne sont pas nés avec l’incident à la Mosquée rouge. Ils sont implantés dans la région au moins depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en 1979. Quel pourrait être le pire scénario catastrophe ? — Je ne crois pas que les Pakistanais souhaitent une guerre nucléaire ni que les Iraniens veulent attaquer Israël. Tout comme je ne pense pas que les Palestiniens souhaitent encore la destruction de l’État d’Israël ni que les Libanais veulent une autre guerre civile. Nous devrions commencer, en Occident, à traiter les habitants du Moyen-Orient comme des égaux, des gens aussi intelligents que nous. Et arrêter de les considérer comme des enfants qui ne comprennent pas les dangers de la guerre. Ils ne les connaissent que trop bien, pour avoir subi beaucoup plus de conflits que nous depuis la Deuxième Guerre mondiale. Vous blâmez les Occidentaux pour leur politique étrangère à l’égard du monde arabe… — Je blâme les Arabes aussi ! Je ne comprends pas pourquoi cette société n’est pas davantage autocritique. Est-ce parce que, dans une société patriarcale, il est interdit de remettre en question la figure du père ? Je ne sais pas. Mais certes, je blâme les puissances occidentales pour le chaos qui règne. J’ai un jour demandé au professeur Kamal Salibi, qui enseigne à l’Université américaine de Beyrouth, pourquoi les Arabes n’avaient pas connu de Renaissance comme en Occident. Il m’a répondu : « L’ennemi était aux portes. L’Occident — vous — n’a cessé de provoquer, d’envahir. Comment ces gens peuvent-ils remettre en question leur religion, leur politique, leur vie, si vos navires, vos flottes et vos armées guettent toujours près du rivage ? » Je crois qu’il dit vrai. Les Américains vont-ils se retirer d’Irak ? — Ils n’ont pas d’autre choix. Les Américains disent toujours : « On ne parlera jamais avec les insurgés, ce sont tous des terroristes ! » Ils ont dit cela à propos des Nord-Coréens durant la guerre de Corée, et ils se sont retrouvés à Panmunjom pour y signer l’armistice. Idem avec les Viêt-cong, et ils ont rencontré les Vietnamiens du Nord à Paris. Nous, les Britanniques, avons déclaré que nous ne discuterions jamais avec l’IRA [l’Armée républicaine irlandaise], et pourtant, tout le monde a fini par prendre le thé avec la reine. Croyez-moi, les Américains finiront par entamer des pourparlers avec les insurgés irakiens. Quel est le changement le plus frappant des 30 dernières années au Moyen-Orient ? — Les Arabes ont cessé d’avoir peur. Lorsque je suis arrivé au Liban, dans les années 1970, chaque fois que les Israéliens faisaient des incursions à la frontière sud, les Palestiniens et les Libanais fuyaient, craignant pour leur vie. Aujourd’hui, ils se précipitent au sud pour combattre. Lorsqu’un peuple est constamment soumis à des invasions, à des bombardements, et qu’il est continuellement agressé, il finit par se dire : ça suffit ! Depuis la Première Guerre mondiale, les Arabes ont été perpétuellement écrasés par les puissances occidentales et réprimés par leurs propres dirigeants. Désormais, ils n’acceptent plus cette situation. C’est un changement politique majeur dans l’histoire de cette région. D’autre part, la situation au Moyen-Orient s’est beaucoup dégradée… — Ça ne fait aucun doute. Le monde arabe est beaucoup plus dangereux qu’avant. Il y a 30 ans, on parlait de 10 à 20 morts par jour ; aujourd’hui, en Palestine, en Afghanistan, en Irak, on compte plus de 100 morts au quotidien. La plus grande crise que j’aie connue fut la guerre Iran-Irak [1980-1988], où plus d’un million et demi de personnes ont été tuées. Depuis l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, la machine de guerre broie avec autant d’intensité. Pour reprendre l’expression utilisée par Winston Churchill à propos de la Palestine en 1947, l’Irak est désormais un « désastre infernal ». Et les forces de la coalition ne s’en rendent toujours pas compte ! Pourquoi ce désastre infernal ? — Parce que nous, les Anglais et les Américains, ne sommes pas désireux d’accorder aux peuples arabes ce qu’ils réclament. On leur dit : « On vous donnera la démocratie et la liberté ! » Mais nous n’avons aucune intention de le faire. Ce que les Arabes veulent, c’est la justice. En Irak, le peuple réclame la justice pour ses morts. Les soldats de la coalition ont tué et torturé des Irakiens, et pourtant, jusqu’à ce jour, très peu d’entre eux ont été jugés : 10 ou 20 au maximum. Prenez la Cisjordanie : la résolution 242 de l’ONU appelle au retrait de l’armée israélienne des territoires occupés pendant la guerre de 1967, en échange de la sécurité de l’État hébreu. Ça permettrait aux Palestiniens d’avoir leur propre État, mais les Israéliens refusent de s’y soumettre. Lorsque Saddam refusait d’appliquer les résolutions de l’ONU, les grandes puissances l’y contraignaient. Les Israéliens, eux, n’ont aucune obligation de respecter le droit international. Quel type de justice est-ce ? Y a-t-il de l’espoir pour le Moyen-Orient ? — Pas à court terme. La situation ne s’améliorera pas, à moins que de nouveaux gouvernements, en Occident, ne changent d’attitude et ne soient prêts à dialoguer avec les peuples du Moyen-Orient dans le respect et de façon raisonnable. En attendant, la région sera continuellement déchirée par des conflits. Lors d’une conférence que j’ai prononcée dans la ville de Nabatiyé, au Liban-Sud, on m’a demandé si je croyais en la possibilité d’une troisième guerre mondiale et j’ai répondu : « Non, mais nous sommes plongés dans une terrible situation de désespoir. Une situation très dangereuse. » Alors pourquoi continuez-vous à revenir au Moyen-Orient ? — C’est comme lire un grand roman. Les aiguilles se rapprochent de minuit et vous vous dites : « Un autre chapitre. » Et avant même que vous vous en aperceviez, l’aube se lève… C’est pour cette raison que je reste au Moyen-Orient : je veux savoir ce qui va se passer après.

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Mosquée rouge

• Doit son nom à ses briques rouges. Construite en 1965, au cœur de la capitale du Pakistan, Islamabad. Le complexe comprend une madrasa (école coranique) pour garçons et une autre pour filles. • Son fondateur, Maulana Abdullah, appartient au courant déobandi, école de pensée fondamentaliste dont se réclament les talibans. Ses fils, Abdul Aziz et Abdul Rashid Ghazi, ont pris la relève en 1998. • En 2001, le président Mucharraf est sommé par les Américains de démanteler les réseaux de l’islam radical. • Depuis le début de 2007, de nombreuses actions spectaculaires visant à imposer la charia au Pakistan sont conduites à partir de cette mosquée. Une campagne antivice est marquée par l’enlèvement d’une tenancière de bordel, qui sera revêtue d’une burqa et forcée de se repentir lors d’une conférence de presse. Six masseuses chinoises sont enlevées. On brûle des CD et des DVD étrangers. • En juillet, des étudiants volent des armes à des agents de sécurité et se retranchent dans la Mosquée avec des femmes et des enfants. Après une semaine de siège, l’armée pakistanaise donne l’assaut. Au moins 73 islamistes sont tués, dont Abdul Rashid Ghazi, de même que neuf policiers.

De l'entraînement à l'Afghanistan Monde

De l’entraînement à l’Afghanistan

La guerre, ça se prépare. Pour les soldats de Valcartier qui partent cet été à Kandahar, la mission a débuté il y a plusieurs mois déjà… sur les terres arrides du Texas et dans un faux village afghan de Wainwright, en Alberta.

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Chronique d’une sécession annoncée

Plus le temps passe, plus l’Irak arabe s’éloigne de ce qui fait un pays et plus l’Irak kurde s’en rapproche ! Depuis 2003, sans faire de vagues, les négociateurs kurdes ont réussi à arracher à Bagdad la reconnaissance du Parlement kurde, de ses ministères et de son armée de peshmergas, forte de 100 000 hommes. Autrement dit, les Kurdes ont obtenu de se définir d’abord comme des Kurdes et en second lieu seulement comme des Irakiens — et encore. Les patientes tractations politiques ont bien servi les Kurdes. Leur stratégie pour démanteler l’Irak a produit de meilleurs résultats, en tout cas, que le déferlement de fanatisme et de violence qu’on voit partout ailleurs dans le pays. Mais la marche vers l’indépendance des Kurdes risque de s’arrêter là. À cause d’une question de terres et, surtout, de pétrole. La frontière actuelle du Kurdistan irakien épouse en gros les contours de trois provinces (Dohuk, Erbil et Sulamaniya) peuplées presque exclusivement de Kurdes. Elle n’englobe à peu près rien, en revanche, des territoires à majorité kurde des provinces voisines de Ninive, de Tamim et de Diyala. Les Kurdes ont bricolé une solution politique pour remédier à la chose : la Constitution irakienne, écrite en 2005, prévoit que ces trois dernières provinces pourront tenir un référendum sur leur intégration à la région kurde si 10 % de leur population le demande. Et c’est ce qui s’est passé pour le Tamim. Cette province — dont le chef-lieu, Kirkuk, possède suffisamment de pétrole pour soutenir un État kurde indépendant — votera d’ici la fin de l’année sur son rattachement au Kurdistan. Dans les années 1970 et 1980, Saddam Hussein a expulsé des milliers de Kurdes de ces provinces aujourd’hui disputées. Ils ont été remplacés par des Arabes, le plus souvent venus des régions chiites pauvres du sud du pays, dans le but d’assurer la mainmise arabe sur ces contrées riches en pétrole. Depuis 2003, les Kurdes sont revenus par dizaines de milliers, en particulier dans la province de Tamim, où ils se sont installés dans des bidonvilles en périphérie de Kirkuk ou dans l’un des stades de soccer de la ville. Au moment de la rédaction de la Constitution, la possibilité que cette population nouvellement arrivée soit autorisée à voter lors d’un référendum était loin d’être acquise. Au Tamim, tout indique qu’elle pourra prendre part au scrutin — ce qui fera certainement pencher la province du côté kurde. La redéfinition de frontières étant rarement indolore, il est peu probable que ce processus se déroule dans le même calme que celui qui a présidé aux autres pas des Kurdes vers leur indépendance. Ni les sunnites ni les chiites n’accueilleront sans réagir une victoire kurde à un référendum. Plusieurs points chauds sont à prévoir où Kurdes et Arabes sont susceptibles de s’affronter au sujet du pétrole et de la terre. La Constitution irakienne réserve au gouvernement central le contrôle des champs pétrolifères, et le référendum au Tamim n’y changera rien. Mais de nombreux observateurs, constatant la faiblesse du gouvernement de Bagdad, croient que la reconnaissance officielle de la souveraineté kurde sur les terres qui recouvrent les gisements aurait pour conséquence de faciliter — et donc de rendre plus probable — la revendication par les Kurdes de droits pétroliers exclusifs. Et il y a la Turquie. Celle-ci a menacé à plusieurs reprises déjà d’envahir le Kurdistan irakien et de prendre Kirkuk afin d’empêcher l’établissement d’un État kurde économiquement viable juste au sud de sa propre région kurde, sujette à l’agitation. La menace est à prendre au sérieux — des forces spéciales turques ont été vues, en uniforme, sur une base aérienne américaine de Kirkuk, et plus de 200 000 soldats turcs sont déployés à la frontière kurde. Une invasion turque entraînerait presque automatiquement le soulèvement des Kurdes de Turquie, qui se lanceraient dans une guérilla. Qui plus est, la Turquie perdrait du même coup un partenaire commercial important : les entreprises turques ont en effet investi massivement dans le nord de l’Irak. La menace turque, entre autres, incite de nombreux analystes à douter qu’une éventuelle expansion territoriale des Kurdes entraînera une sécession immédiate. Cela dit, le temps jouera un rôle déterminant. Si les Kurdes attendent trop pour chercher à obtenir leur indépendance, les Américains, qui les soutiennent, seront partis, laissant le Kurdistan entièrement à la merci de la Turquie. Par ailleurs, même si les Kurdes n’ont pas l’intention pour l’instant de procéder à une rupture décisive, l’animosité que le référendum est susceptible de susciter pourrait les faire changer d’avis. Les politiciens kurdes prennent plaisir à noter qu’autant la politique que la force peuvent mouvoir le mécanisme d’accession à l’indépendance, selon ce qu’imposent les circonstances. Et ils ajoutent que, depuis la fin de la première guerre du Golfe, en 1991, ce mécanisme ne s’est jamais inversé. (© The Atlantic Monthly. Traduction : André Villeneuve.)

Monde

Le monde selon Bruckner

Essayiste et romancier, Pascal Bruckner ne cesse depuis une trentaine d’années de jeter un regard aigu sur notre époque et d’en débusquer les comédies morales. Avec l’œil malin d’un Molière et la plume acérée d’un Voltaire des temps modernes, il dissèque les tourments des sociétés occidentales et diagnostique leurs maladies imaginaires ou réelles. Ce n’est pas qu’il déteste le monde dans lequel il vit, bien au contraire. Il rappelle à ses contemporains qu’ils sont les héritiers d’un idéal de liberté et de prise en charge de soi inscrit dans l’acte de fondation des démocraties modernes. Chacun de ses essais est un coup de clairon contre la tentation du repli, de l’irresponsabilité, de l’abdication ou du silence que veulent imposer de nouvelles orthodoxies. Dans son plus récent essai, La tyrannie de la pénitence (Grasset), il dénonce les « fonctionnaires du péché originel », qui rendent le monde occidental, en particulier l’Europe, responsable de tous les maux de la terre. L’erreur, affirme Pascal Bruckner, est d’endosser cette culpabilité et de ne plus savoir s’affirmer face aux nouvelles formes de despotisme, au premier rang desquelles il classe « l’islamo-fascisme ». L’auteur a accordé une interview à L’actualité lors de son passage à Montréal en février dernier. La thèse centrale de votre livre est que l’Europe a une recette pour l’avenir, c’est-à-dire que, après les catastrophes du 20e siècle, elle a quelque chose à nous enseigner. — Je pense que l’Europe peut devenir un modèle pour le monde, parce qu’elle est l’exemple d’un continent qui s’est entre-déchiré, qui s’est massacré sans relâche, surtout au 20e siècle, et qui s’en est sorti. Elle est la preuve que la réconciliation est possible, qu’on peut tirer une leçon des guerres passées et que les haines ne sont pas inexpiables entre les peuples. Et ça, l’Europe l’a compris depuis 1945. Elle est devenue cet espace de prospérité, de paix et de liberté que beaucoup d’autres peuples nous envient. L’Union européenne est une union qui peut être imitée par les peuples du Moyen-Orient, par les peuples d’Afrique, qui pour l’instant ne connaissent que le langage que nous connaissions avant, soit celui de la guerre. Vous écrivez qu’il ne faut pas délaisser les Lumières, c’est-à-dire l’idéal des philosophes du 18e siècle fondé sur la raison, l’éducation, l’éradication de la superstition. — Les Lumières ne sont pas du tout dépassées. On ne peut plus avoir l’innocence de ces philosophes et croire que de l’alliance du commerce, de l’éducation et de la science naîtra un monde idyllique. La Révolution française a prouvé, notamment par la Terreur, que cette utopie-là ne s’est pas réalisée. En tout cas, l’esprit critique des Lumières est plus que jamais d’actualité. Nous en avons besoin face à la superstition et au fanatisme, plus particulièrement face au fanatisme islamiste. Dans votre livre, vous souhaitez une plus grande affirmation à la fois politique et militaire de l’Europe. Mais son élargissement, notamment vers la Turquie, ne va-t-il pas compliquer les choses ? — Ah oui, c’est vrai que plus il y a de nouveaux adhérents, plus ça devient ingouvernable. Mais on n’est pas sûr que la Turquie va entrer dans l’Europe. Les seuls pays qui pourraient construire une armée en Europe sont les plus grands du continent : l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, éventuellement l’Italie et la Pologne. Mais pour l’instant, il n’y en a que deux qui ont une armée digne de ce nom : la Grande-Bretagne et la France. Les autres ont quelques forces armées, mais c’est plus folklorique qu’autre chose. Si, par exemple, Poutine décidait d’envahir les pays baltes ou de reprendre en main la Moldavie — ce qui est tout à fait possible —, l’Europe ne bougerait pas. L’Europe est vraiment un nain politique et militaire. S’il y a un génocide aujourd’hui en Afrique ou ailleurs, elle ne peut pas intervenir. Et puis, elle est entourée de pays dangereux. Il y a l’Iran, il y a Poutine, il y a le Maghreb, qui peut basculer dans l’islamisme d’un jour à l’autre. Et l’Afrique est instable. Si demain l’Iran a des missiles nucléaires, toutes nos capitales seront à leur portée. La pire menace vient maintenant de ce que vous appelez « l’islam revanchard et radical ». — Oui, surtout s’il se dote de l’arme atomique. Je pense que les islamistes radicaux seront étrangers au jeu de la dissuasion et qu’ils peuvent, dans un moment d’exaltation, balancer quelques bombinettes sur les pays alentour. Dans nos sociétés, vous dites qu’il y a un nouveau délit d’opinion : la critique de l’islam. — Oui, on l’a vu en France avec le cas de Robert Redeker, professeur de philosophie qui, pour avoir écrit que l’islam est violent, a été condamné à mort par des extrémistes et abandonné par le milieu de l’Éducation nationale. Il a été lâché par sa hiérarchie, et tous les intellectuels y sont allés de leur petit couplet contre lui, en disant qu’il était raciste… Aujourd’hui, toute critique est immédiatement vue comme du racisme. Ce fameux concept d’islamophobie est pervers, puisqu’il confond la critique d’un groupe humain avec la critique d’une croyance. Donc, on ne pourrait plus critiquer le socialisme, le libéralisme, le marxisme, le christianisme, au motif qu’on serait raciste. C’est complètement aberrant. L’islam n’est pas une race, c’est un système de croyances qui est historique et qui peut être attaqué, démoli, déconstruit, comme on veut. Le concept d’islamophobie a été forgé par les mollahs, en 1979, pour répondre aux attaques des féministes américaines, et ça a très, très bien marché. Ça consiste à interdire la parole, à saper le langage de l’intérieur pour empêcher les gens de vous critiquer. Vous écrivez que si la démocratie doit arriver un jour dans les pays musulmans, ce sera à l’intérieur de l’islam. — Oui, exactement comme chez nous, où elle s’est édifiée à partir du christianisme. Ce n’est pas contre l’islam que se fera la démocratie, c’est avec lui. Il faudra probablement une réinterprétation des textes, une relecture des sourates, des hadiths, de toute la tradition théologique. C’est un immense chantier qui est ouvert aujourd’hui aux réformateurs. Y a-t-il des signes d’une telle entreprise actuellement ? — En France, on trouve beaucoup d’intellectuels musulmans extrêmement brillants qui viennent du Maghreb. Ils sont minoritaires, mais enfin, ils ont commencé à faire un travail sur les textes qui est assez courageux. Dans tous les pays musulmans, il y a des hommes et des femmes qui veulent changer les choses. On ne les entend pas beaucoup. — Non, on entend surtout les femmes, parce qu’elles sont médiatisées. Mais ce sera aussi un travail de théologiens. Il faudra que ce soient les religieux eux-mêmes qui fassent le travail que les chrétiens ont fait, c’est-à-dire l’exégèse des textes, une interprétation qui aille vers la modernité et vers la laïcité. Rien n’empêche de trouver dans les textes une phrase ou un paragraphe qui permette de dissocier le pouvoir politique du pouvoir religieux. La France peut nous inspirer. Elle envisage, par exemple, de se donner une charte de la laïcité. — La France a mené contre le catholicisme une lutte qui a duré quatre siècles, avec une grande violence, avec des massacres de part et d’autre. La France s’est construite contre l’horreur des guerres civiles, des guerres religieuses. Ce combat a abouti à la séparation de l’Église et de l’État, en 1905, et je pense que c’est la meilleure chose que la France ait faite. Ce modèle a inspiré la Turquie. Je crois que la laïcité est tout de même préférable au multiculturalisme à l’anglo-saxonne, qui fait la part trop belle aux croyances religieuses, comme si elles étaient bonnes en soi. La laïcité, c’est à la fois la séparation des sphères — la sphère publique va à l’État, la sphère privée va à la religion — et la permission pour les différentes confessions de cohabiter pacifiquement, en se gardant d’intervenir dans le champ public. La laïcité est mise à mal par l’arrivée de l’islamisme, mais les Français ont plutôt bien réagi. La loi sur le voile — l’interdiction des signes religieux à l’école — est un succès. On nous avait prédit l’apocalypse, ça ne s’est pas produit. Les femmes musulmanes nous sont reconnaissantes d’avoir interdit le voile à l’école et dans les administrations. Il y a des litiges, mais la France les règle avec des accommodements raisonnables, des formules de compromis. Dans les cantines scolaires, on ne sert pas de porc aux élèves musulmans. Lors des fêtes religieuses, il y a des permissions de sortie, pour l’Aïd-el-Kébir, le ramadan ou Yom Kippour, pareillement pour le Nouvel An chinois. Jusqu’où peut-on aller dans les accommodements ? — Jusqu’au moment où ça devient intolérable et où on enfreint la loi. Par exemple, l’excision est interdite en France, donc les gens qui s’en rendent coupables sont punis. Il y a de plus en plus de jeunes musulmanes qui demandent des certificats de virginité dans les hôpitaux : ça, c’est un vrai problème. Certaines demandent qu’on répare leur hymen parce qu’elles veulent se marier. Ça aussi, c’est interdit par la loi. Enfin, tous les problèmes que vous avez ici, nous les avons aussi. Mais vous ne suivez pas la même voie que nous. — Non, en France, l’islam ne doit pas avoir de dérogations par rapport à la loi commune, pas plus que le judaïsme, le bouddhisme ou l’hindouisme. Nos meilleurs alliés dans ce domaine sont les musulmans eux-mêmes. On dit qu’ils sont cinq millions en France, mais ce n’est pas vrai. Il y en a cinq millions qui sont recensés, mais la plupart pratiquent leur religion de façon très épisodique. Comme il y a des chrétiens du dimanche, ce sont des musulmans du vendredi ; ils suivent un peu le ramadan, mais croient en Dieu de façon assez intermittente. Ils sont gagnés par l’espèce de scepticisme qui est la marque même de la société française. Cela n’est en rien comparable à l’ambiance qui règne aux États-Unis, où le président jure sur la Bible et où chacun appartient à une Église. La France est profondément irréligieuse. Rien à voir, non plus, avec l’Angleterre, dont le premier ministre est un bigot achevé. Sa femme, Cherie, a défendu une musulmane qui voulait porter le voile dans toutes les occasions. Mais les Anglais se rendent compte qu’ils sont en train de perdre la bataille de l’intégration. Leur communautarisme est un échec. Vous écrivez que les idéologies ne meurent jamais, qu’elles renaissent sous une apparence nouvelle. N’y a-t-il pas quand même l’espoir d’un progrès ? — C’est vrai que les vieilles idées ont une chance de renaissance : on trouve des partis royalistes en France, des partis néofascistes, des partis néostaliniens. Ces idées renaissent donc, mais elles s’exténuent petit à petit, elles se transforment en d’autres idées. Aujourd’hui, c’est plutôt l’écologie qui charrie avec elle toutes les idéologies apocalyptiques qui autrefois s’investissaient dans le marxisme ou dans l’anarchisme. On annonce la fin des temps, l’avènement du nouveau messie, du nouveau sauveur. Certains écologistes, au Canada, en Angleterre, aux États-Unis, disent qu’il vaut mieux éliminer la vermine humaine que de tuer la nature. Mais vous ne faites pas partie des pessimistes, de ceux qui pensent que, de toute façon, ça va mal finir… — L’humanité survivra. Je ne suis pas pessimiste, non, non ! Il y a, en France, toute une tendance de philosophes antiprogrès qui pensent qu’on est en décadence, que la société produit de plus en plus d’inculture et de bêtise. Mais moi, j’aime beaucoup cette société, je suis bien dans ce monde. Je ne vois pas au nom de quel passé idyllique on ferait la critique du temps présent. Les sociétés européenne et nord-américaine ont tout de même créé un mode de vie qui aurait fait rêver nos ancêtres. Si un homme du 19e siècle venait aujourd’hui, il verrait une manière de vivre qui dépasse mille fois toutes ses espérances. On est un peu perplexe devant notre époque, mais ça ne veut pas dire qu’on la condamne.

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Balade à Bayouland Monde

Balade à Bayouland

C’est un monde fier, fêtard et fragile. Dans le sud-ouest de la Louisiane, sur cette terre mouillée qui porte les cyprès géant, les Cajuns luttent pour leur survie avec deux armes : la cuisine et la musique. Leur cri de ralliement ? « Laissez les bons temps rouler ! »

Monde

Brouage, cette étoile de pierre qui ne voit plus la mer

Imaginez un autre temps, presque un autre monde, où le sel avait une valeur inestimable. Pas comme l’or, mais procurant assez de richesse pour que l’on cherche à protéger les pyramides cristallines tirées des marais littoraux. Ce temps, c’est la fin du 16e siècle. Et ce monde, c’est Brouage, petit bourg fortifié de Charente-Maritime (ouest de la France) fondé en 1555 et qui devint rapidement un florissant port de commerce de réputation internationale. « Une sorte de Babel : toutes les langues y étaient parlées », raconte Nathalie Fiquet, conservatrice de ce « grand site national » où vivent encore 140 personnes. C’est ici que naquit Samuel Champlain (en France, on ne met pas de particule à son nom), aux alentours de 1567. C’est sur les remparts de cette citadelle qu’enfant il grimpait aux côtés de son père, capitaine de vaisseaux. De là plongeait la vue sur le chenal, vaste bras de mer de 400 m de largeur reliant l’Atlantique tout proche à cette cité carrée, dont les côtés faisaient aussi 400 m. Des marins espagnols, hollandais, basques et bretons y échangeaient le précieux sel contre du cuir de Cordoue, de la houille du Nord, du vin ou des épices… une activité portuaire foisonnante que se disputaient catholiques et protestants, les fameux « huguenots » de La Rochelle. Samuel Champlain n’est pas le seul homme de cette région, au confluent du Poitou, de la Saintonge et de l’Aquitaine, à avoir levé l’ancre vers le Nouveau Monde. Bien des migrants — protestants en fuite, commerçants, marins en quête de fortune, jeunes gens sensibles à l’appel du large — lui ont succédé dans ce genre d’aventure. À l’époque où Champlain s’implantait à Québec, le roi catholique Louis XVIII confiait Brouage au cardinal de Richelieu, qui en fit une place forte abritant 4 000 personnes, dont une bonne moitié de soldats. Poudrière, halles aux vivres, corps de garde, glacière, forge-prison : bien des bâtiments, y compris l’église, achevée vers 1620, témoignent de cet élan bâtisseur. Aujourd’hui, qui monte sur ces remparts ne domine qu’un océan de verdure. La mer s’est retirée, laissant la place au silence. Les alluvions ont fait reculer le rivage de plus d’un kilomètre. Le chenal n’est maintenant qu’un filet d’eau. Les solides fortifications se sont couvertes d’herbes folles et leurs guérites de pierre ouvrent sur le calme d’un marais adopté par les cigognes. On n’entend plus la poudre, mais le chant des oiseaux, et l’on se sent… ensorcelé. « Beaucoup de visiteurs nous le disent, Brouage dégage une atmosphère insolite, un peu magique », confie Nathalie Fiquet. On arrive par la plaine et l’on voit se dresser cette citadelle comme au milieu de nulle part, totalement préservée dans son écrin vert, gardienne des temps de Richelieu. « Brouage est bâtie sur des enrochements. Mais autour, le sol est spongieux, l’urbanisation n’a pu se développer. » La mer s’est retirée, mais certains des navires hauturiers qui traversaient l’Atlantique sont toujours là, sous les voûtes de la porte Royale, entrée de la cité. Ils sont tels que les ont gravés, voici 400 ans, les corps de garde. « Ces hommes tuaient le temps en dessinant ce qu’ils voyaient dans le port, explique Nathalie Fiquet. Regardez, ils inscrivaient aussi leur nom : Lavallée, Latulippe, Maisonneuve… Ces sobriquets de soldats ne sont-ils pas devenus des patronymes courants au Québec ? » Depuis quelques années, l’État français et le département de Charente-Maritime œuvrent à la réhabilitation de Brouage. Cela se traduit par un soin particulier et des sommes allouées à la restauration de l’ancienne place forte. À l’abri de ses remparts tiennent encore debout les maisons de ce curieux village. Dans les murets entourant les jardins, les connaisseurs en minéralogie savent repérer des roches plus sombres. Des pierres de lest rapportées, disent-ils, du fleuve Saint-Laurent. Quelques repères à propos de Brouage C’est en s’intéressant à Champlain, personnage illustre au Canada, que le département de Charente-Maritime et l’État français ont redécouvert Brouage et en ont fait un site protégé ainsi qu’un lieu touristique animé, en été, de manifestations artistiques et culturelles. En 2004, en vue des célébrations du 400e anniversaire de la présence francaise en Amérique, les États canadien et français ont financé et inauguré à Brouage la Maison Champlain, un centre d’interprétation destiné à faire connaître au public l’épisode historique de la Nouvelle-France.

Monde

Boom à Khartoum

Au milieu des masures couleur de sable, entre deux étals de légumes, les lumières de l’Ozone Café miroitent comme un mirage dans le désert. Sur la grande terrasse, qui attire chaque soir les nouveaux riches et les étrangers de Khartoum, des jeunes femmes voilées, les hanches drapées de soie écarlate et les poignets chargés d’or, bavardent avec animation. Autour d’elles, les clients saoudiens discutent finance, les Occidentaux, crise humanitaire, et les Chinois, pétrole. La serveuse philippine prépare les additions. Ici, croissants frais et brioches — une rareté, au Soudan — sont facturés au prix fort. Amplifiée par les haut-parleurs, la voix mielleuse du crooner américain Michael Bolton enterre sans peine le « blues de Khartoum », une musique douce et rythmée aux influences est-africaines et arabes que crache la vieille radiocassette du marchand de poireaux. « Khartoum a beaucoup changé depuis quelque temps », déplore Youssef, 46 ans, un commerçant à la barbe anthracite parsemée de poils blancs, qui habite en périphérie et vient périodiquement dans la capitale soudanaise pour rendre visite à sa famille. « Maintenant, il y a des gratte-ciel. Pour nous, du moins, ce sont des gratte-ciel… » Les tours de verre dont parle Youssef n’ont peut-être qu’une quinzaine d’étages, mais elles poussent comme des palmiers sur les rives du Nil Blanc et du Nil Bleu. De leur sommet, on voit d’ailleurs les deux cours d’eau confluer pour n’en former qu’un seul : le majestueux Nil, qui prend ici son élan vers le nord pour aller irriguer l’Égypte. On distingue aussi, traversant le vaste parterre poussiéreux de cette métropole de près de cinq millions d’habitants, un réseau de grandes artères toutes neuves, semblables aux interminables boulevards nord-américains. Çà et là, quelques centres commerciaux aseptisés commencent à faire de l’ombre aux souks enfumés d’encens. Le génie de cette récente modernisation, c’est bien sûr le pétrole, qui exauce aujourd’hui tous les souhaits du Soudan. Ce pays de 40 millions d’habitants partagé entre musulmans, chrétiens et animistes — le plus grand d’Afrique, avec un territoire aussi vaste que le Québec et l’Ontario réunis — a connu l’an dernier une croissance économique de 9 %, supérieure à celle de l’Alberta. Dans un contexte de surchauffe mondiale, il est l’un des rares pays à pouvoir augmenter sa production, au grand plaisir de l’Asie. Les exportations de pétrole, après avoir timidement débuté en août 1999, atteignent aujourd’hui les 500 000 barils de brut par jour. Et plus de 60 % d’entre eux prennent la route de la Chine, maintenant premier partenaire économique du Soudan, avec des échanges ayant dépassé les trois milliards de dollars l’an dernier. Une manne pour un pays sous-développé et pour une ville comme Khartoum, dont la plupart des rues ne sont même pas encore asphaltées. Des capitaux chinois ont notamment aidé à financer le chantier d’al-Mogran (le confluent), un éléphantesque programme immobilier de quatre milliards et demi de dollars sur des terres prisées, à la jonction des deux Nils. « Nous construisons l’avenir de Khartoum », clame Amir Osman Diglal, porte-parole de la société immobilière al-Sunut, chargée de la mise en œuvre de ce partenariat public-privé. La première phase du programme, actuellement en cours, comprend des bureaux pour les groupes pétroliers, les entreprises de télécommunications et les banques, ainsi que 10 hôtels de luxe. La seconde phase prévoit 1 100 villas et 6 700 appartements haut de gamme. S’ajouteront ensuite un terrain de golf, une marina… Dans le centre-ville de Khartoum, des concurrents du Qatar, du Koweït, de la Libye et de l’Arabie saoudite construisent ou planifient d’autres ensembles immobiliers à l’esthétique aussi futuriste, qui valent à la capitale le surnom de « Dubaï de l’Afrique » — par allusion à la riche et clinquante métropole des Émirats arabes unis. « Nous ne voulons pas copier Dubaï, se défend toutefois Amir Osman Diglal. Nous voulons simplement avoir une vie raffinée au Soudan. » Ce sont des capitaux de l’Afrique, du Golfe et de l’Asie qui financent l’entreprise, fait-il remarquer. « Pas un sou ne vient de l’Europe ou des États-Unis. » C’est que Washington maintient toujours l’embargo décrété en 1997 contre le Soudan et refuse de rayer celui-ci de la liste des États accusés de parrainer des terroristes. Il est vrai que le pays a déjà servi de refuge à Oussama Ben Laden et à Carlos « le Chacal », et il a été mis en cause dans l’attentat de 1995 contre le président égyptien Hosni Moubarak, allié stratégique de Washington. En conséquence, les actifs soudanais aux États-Unis ont été gelés et les sociétés américaines ne peuvent vendre des biens ou de la technologie au Soudan. Par contre, les banques et sociétés d’investissement islamiques pullulent à Khartoum. Le Soudan entend donc assurer son développement grâce aux monarchies arabes et aux géants asiatiques, faisant du même coup un pied de nez aux Américains. « Nous n’avons pas besoin d’eux », renchérit Hani el Khidir, directeur général du groupe al-Sunut. Les réserves pétrolières ont été découvertes en 1978 dans le sud du Soudan. Dans les années 1980, des géants américains, comme Chevron, avaient tenté de les exploiter, mais la région était alors en proie à une guerre civile. Les affrontements entre l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), représentant les populations chrétiennes et animistes du Sud, et le gouvernement soudanais, accusé de favoriser les populations arabes et musulmanes du Nord, auront duré près de 22 ans, causé la mort de deux millions de personnes et forcé le déplacement de millions d’autres. La paix du Sud-Soudan, signée en 2005, a stimulé les investissements étrangers et consacré l’essor de la production pétrolière dans le Sud. Les sociétés d’État CNPC et Petronas, respectivement chinoise et malaisienne, ont pris la place des entreprises nord-américaines, et tirent aujourd’hui de juteux bénéfices de leurs bonnes relations avec le régime soudanais. À Khartoum, un hôtel chic sur la rive du Nil a été converti en résidence pour les employés du groupe pétrolier chinois CNPC. Le restaurant Le Panda sert son poulet du général Tao, des produits chinois commencent à faire leur apparition dans les souks. Le Soudan est le pays africain le plus important pour Pékin. Des liens se tissent entre Chinois et Soudanais. Il faut dire que, contrairement à l’Occident, qui ne cesse de reprocher au régime du président soudanais Omar al-Béchir son implication dans la crise au Darfour (voir l’encadré), la Chine se tait. « Les Chinois sont pauvres comme nous, ils sont ici pour nous aider », affirme Mellasi Hassan. Ce commerçant tient un kiosque d’artisanat au tout nouveau centre commercial Afra Mall. Derrière son comptoir, les lunettes sur la tête, il discute avec un grossiste chinois venu acheter des objets traditionnels soudanais pour en faire l’exportation. « Ils ne font que travailler et ne posent pas de questions sur notre politique, dit Mellasi Hassan, le sourire aux lèvres. Ce sont nos amis. » À Khartoum, tout se passe comme si le Darfour n’existait pas, comme si la capitale avait repoussé la violence en province. Les autorités soudanaises vous diront d’ailleurs que le conflit au Darfour n’est qu’une escarmouche, un épiphénomène grossi sous l’objectif des médias occidentaux. « Personne à Khartoum ne sait ce qui se passe au Darfour, dit sans ambages un homme d’affaires local, qui préfère garder l’anonymat. Cela n’a aucun effet sur la vie des gens. Personnellement, la situation au Darfour ne me touche pas, contrairement à la guerre civile qui a déchiré le sud du pays. » Dans les rues de Khartoum, seuls les camionnettes et l’enceinte de l’ONU, les bâtiments gardés abritant des organismes comme le Programme alimentaire mondial (PAM) et les travailleurs humanitaires rappellent que cette guerre dans l’ouest du Soudan a fait 200 000 morts et entraîné le déplacement de deux millions de personnes depuis quatre ans. Le Soudan est en fait le pays du monde comptant le plus de déplacés : entre quatre et cinq millions, selon les estimations. Une partie de ces provinciaux, nommés nazihin (déracinés), ont trouvé refuge dans les faubourgs de Khartoum ou dans des camps greffés à la capitale. La banlieue déshéritée d’Umm Badda en accueille des centaines de milliers, venus de toutes les régions du Soudan : Arabes et musulmans du Nord, sudistes à la peau d’ébène scarifiée et Darfouriens y forment une mosaïque aux mille et une couleurs, témoin de la déroutante complexité ethnique du pays. Umm Badda porte bien son nom de « mère » (umm, en arabe). Elle enlace dans ses bras ces familles entières qui sont venues du Darfour durant la sécheresse de 1984-1985, qui ont fui la guerre du Sud, qui ont quitté leur village pour chercher fortune à la ville. Ici, les maisons en briques de terre séchée se multiplient à perte de vue et on doit, pour se procurer de l’eau, puiser dans de grandes cruches aux coins des rues ensablées. Dans ces rues en terre battue, Mohamed Atrif Youssef conduit un rickshaw, moto asiatique à trois roues servant de taxi. Père de famille, jeune trentaine, le teint mat, loquace, il s’arrête pour discuter avec une horde d’adolescents mâchant du tombak, un tabac local. « Il n’y a pas de travail ici, il n’y a pas d’avenir », dit-il, amer de la prospérité naissante qui n’a pas irrigué sa banlieue. Dans le souk aux ferrailles, près d’Umm Badda, les hommes accumulent, vendent et troquent des tonnes de vieilles pièces d’auto, de moto, tentent de rafistoler de vieux moteurs entre deux prières dans une mosquée improvisée. Dans ce bazar surréaliste, on se débrouille, on recycle. Mais plus loin encore, en s’enfonçant dans la périphérie de Khartoum, la débrouille des hommes semble avoir ses limites tant le dénuement est grand. Les camps des déplacés du Sud semblent oubliés. Complètement oubliés. Sur une terre pauvre, à l’extrémité de la capitale, les autorités soudanaises ont redéplacé, au début des années 1990, un camp de sudistes aujourd’hui baptisé par les gens du coin Jebarona (« ils nous ont forcés », en arabe). À l’entrée, une odeur de putréfaction monte à la gorge. Une ribambelle d’enfants se masse là, certains le ventre gonflé, mais tous la panse vide. « Il y a de graves problèmes de diarrhée, de choléra, les enfants ont des maux à la poitrine. Et nous ne recevons rien », se plaint le directeur de l’école de l’endroit, Joseph Arop. Rien du gouvernement, dit-il, puisque des associations catholiques locales financent comme elles peuvent son établissement. « Vous savez quel serait leur meilleur remède ? De la nourriture », dit-il de ces milliers d’enfants. Dans le camp, près des deux tiers de la population ont moins de 25 ans. Les mères sont jeunes, très jeunes. Une campagne pour le retour des déplacés vers le Sud-Soudan a débuté cette année. Près de 500 000 sudistes se sont enregistrés, mais à peine quelques milliers ont quitté Khartoum pour regagner leur région d’origine. « Moi, je viens du Bahr el-Ghazal — province à la lisière du Sud — et je veux retourner chez moi », confie Santiago, un adolescent aveugle, la voix douce comme la brise du Nil, le visage marqué par la guerre. Une génération entière est née dans ces camps. Comment vont-ils refaire leur vie dans le sud du pays, qu’ils ne connaissent qu’en rêve ? « La plupart des jeunes ici souhaitent retourner au Sud, mais qui va s’occuper d’eux là-bas ? » s’inquiète Joseph Arop. Cette question, le nouveau Khartoum ne semble pas s’en préoccuper. Il espère peut-être que la modernité enterrera la pauvreté sous l’asphalte… Le conflit au Darfour Début 2003, une coalition rebelle mène une première offensive contre des commissariats de police et l’aéroport d’El-Fasher. Les rebelles disent vouloir sortir l’ouest du Soudan de son état de sous-développement. Les autorités soudanaises répliquent, avec force. Ce sera le jour 1 de la guerre civile au Darfour. Impuissant devant les tactiques de guérilla des rebelles, Khartoum fait appel aux cavaliers nomades du nord de la région, en bordure du désert, et leur fournit des armes. Mais ces milices ne se contentent pas de combattre les rebelles ; elles se mettent aussi à attaquer les paysans dont elles convoitent les terres, notamment dans le piémont fertile du Djebel Marra, au cœur du Darfour. Les récits d’horreurs se multiplient. Les « cavaliers de l’enfer » pillent le bétail, brûlent les cases et violent les femmes. La population locale les baptise djandjawid — contraction des termes arabes djinn (mauvais esprit) et djavad (cheval de course). En quelques mois, la situation devient, selon un représentant de l’ONU, « la plus grande urgence du monde ». Des centaines de milliers de civils s’exilent au Tchad voisin et près de deux millions de personnes quittent leurs villages pour se réfugier dans des camps parrainés par des ONG internationales. Au printemps 2006, après trois ans de massacres qui ont fait 200 000 morts (nombre que les autorités soudanaises contestent et réduisent à 10 000), l’espoir renaît un bref instant au Darfour. Des branches de l’Armée de libération du Soudan (SLA) signent un accord de paix qui prévoit leur participation à un gouvernement d’unité nationale. Mais d’autres rebelles refusent de rendre les armes, et les milices poursuivent leurs raids. Depuis, « la situation s’est empirée sur le terrain », constate Rony Brauman, membre fondateur de Médecins sans frontières. Les attaques contre les convois compliquent l’acheminement de l’aide dans certaines parties du Darfour — une région grande comme la France. Entre-temps, les rebelles signataires de l’accord de paix s’impatientent. « Le gouvernement soudanais a promis le désarmement des djandjawid pour mai ou juin », rappelle Riyah Mahmoud Jamaat, numéro deux du SLA, au cours d’un entretien qu’il accorde dans un appartement en banlieue de Khartoum. « Si rien ne change, nous allons perdre confiance dans le gouvernement », prévient ce géant à la voix douce, qui serait alors tenté de « reprendre les armes ». Environ 7 000 soldats de l’Union africaine (UA) sillonnent présentement le Darfour pour rendre compte des violences sur le terrain. Le gouvernement de Khartoum a fait une concession, récemment, en acceptant le déploiement de quelque 3 000 militaires et policiers de l’ONU pour qu’ils apportent une aide logistique à la force de l’UA. Mais il refuse toujours d’ouvrir ses frontières à une mission hybride UA-ONU d’environ 20 000 hommes, approuvée l’été dernier par le Conseil de sécurité. De leur côté, Washington et Londres pressent l’ONU d’imposer des sanctions sévères à Khartoum pour le forcer à mettre fin aux violences. La Russie, l’Afrique du Sud et la Chine s’y opposent. Le nouveau visage de Khartoum Le Soudan compte plus d’une vingtaine de grandes ethnies (Arabes, Dinkas, Bejas, Fours, Nubiens, etc.), qui se subdivisent souvent en clans. Pendant les deux décennies de guerre au Sud-Soudan, la vie d’une personne pouvait tenir à la couleur de sa peau, dans les mille tons séparant le blanc du noir. Aujourd’hui, à Khartoum, l’industrie de l’épiderme est en plein essor. « La plupart des femmes viennent ici pour se faire blanchir la peau », affirme Perley, esthéticienne originaire des Philippines qui travaille au salon Beauty Queen. Ouvert il y a quatre ans, ce temple de la beauté profite du boom économique de la capitale soudanaise : un deuxième étage a été construit cette année pour accueillir la clientèle florissante. Un traitement complet, allant du nettoyage de la peau jusqu’à l’application de crème blanchissante, coûte près de 10 000 dinars (50 dollars), soit l’équivalent d’un demi-mois de salaire. Effet de mode, désir de paraître occidentale sans l’être, volonté d’échapper à ses origines : les motivations sont diverses pour acheter des crèmes blanchissantes, à base d’hydroquinone et de mercure — des pommades pouvant causer d’importants problèmes de peau. « Vous savez, même si une personne se fait blanchir la peau, nous savons toujours d’où elle vient, quelle est son origine ethnique », dit d’une voix pausée Zahra, étudiante en médecine au visage ceint d’un hidjab et dont la jupe longue tombe sur des chaussures de sport Adidas. Comme quoi même les riches n’échappent pas à leur condition…

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Mettre les Africains aux commandes de leur avenir

Pour briser le cycle pernicieux de l’ignorance, Tony Simard a accompli quelque chose d’impensable dans le domaine de la coopération internationale: former des Africains illettrés à l’utilisation de la radio, de la télévision et d’Internet. « Tout mon engagement en Afrique vise à rétablir un accès égalitaire au savoir entre les pays du Nord et du Sud, dit-il. Si les peuples n’ont pas accès à l’éducation, ils ne pourront pas disposer d’eux-mêmes. » Cet homme de 52 ans a passé le plus clair de sa vie adulte sur ce continent, qui lui a donné une femme, deux beaux enfants et une raison d’exister. Au Gabon, où il a vécu 18 ans, Tony Simard a mis sur pied le premier centre multimédia du pays. Le tout a commencé de façon banale, en 1998, lorsqu’il a obtenu une connexion Internet à son bureau de Libreville, où il était conseiller technique principal de l’Unesco. « Il y avait tellement de gens qui venaient à mon bureau et qui voulaient une adresse de courriel que j’ai dû créer un cybercafé », dit-il. Tony Simard a aussi lancé la première radio éducative destinée aux jeunes dans ce pays de 1,2 million d’habitants. Enfin, sous l’égide de l’Unesco, il a créé Alphatique, premier logiciel d’alphabétisation multimédia en Afrique. Installé au Bénin de 2001 à 2004, il a poussé le concept encore plus loin en fondant le Centre multimédia des jeunes et adolescents, à Cotonou. Plus de 300 Béninois y ont fait l’apprentissage de la radio, de la télévision et d’Internet. « La vitesse avec laquelle les jeunes assimilent les nouvelles technologies est incroyable. J’en ai vu apprendre le cadrage, l’infographie, l’animation radio et télé en moins d’un an! » De retour au Québec depuis deux ans, Tony Simard prépare sa nouvelle offensive en Afrique… à distance. Avec deux collègues, il a fondé e-ducaterre, entreprise multinationale qui fonctionne par franchisage. De son bureau de Montréal, Tony Simard conseille les collectivités locales et les ONG du Gabon, du Bénin et du Sénégal dans l’élaboration de projets d’éducation populaire à réaliser au moyen des nouvelles technologies. Mais pas question de faire le travail à la place des Africains! Ils seront encouragés à « devenir leurs propres patrons ». Ce sont eux qui appliqueront les programmes mis en place en partenariat avec l’équipe d’e-ducaterre, grâce à des échanges constants par Internet. Les Africains « veulent le développement, et ils le veulent maintenant », dit Tony Simard. Son rôle consiste à les mettre aux commandes de leur avenir.

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Retour aux origines

« Au Niger, les gens croient que je travaille pour une ONG! » dit Hamidou Mamadou Abdou. Ce Nigérien d’origine, qui vit au Québec depuis 15 ans, est à la tête de la Division internationale de Cima+, entreprise d’ingénierie lavalloise qui compte 850 employés. C’est lui qui a supervisé la construction de systèmes d’assainissement autonome à Niamey, capitale du Niger, dépourvue d’égouts. Il y a aussi mis sur pied un bureau qui emploie 70 travailleurs locaux. « Je n’aurais jamais pu créer autant d’emplois en restant là-bas, dit-il. Même en tant que politicien! » Lorsqu’il a décroché son doctorat en ingénierie à l’École polytechnique de Montréal, en 1996, Hamidou Mamadou Abdou comptait bien mettre son expertise en ressources hydriques au service du Niger – il avait obtenu une bourse de l’ACDI pour cela. Mais le projet de barrage hydroélectrique du pays venait d’être mis en veilleuse. Hamidou Mamadou Abdou et sa femme, une compatriote, ont donc décidé de faire leur vie dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, avec leurs deux jeunes enfants. Depuis, ils sont devenus citoyens canadiens. Et un petit dernier est né. Hamidou Mamadou Abdou passe maintenant sa vie entre le Québec et l’Afrique. Après son arrivée à Cima+, en 1999, il a rapidement concentré les activités internationales de l’entreprise sur le continent africain. La demande d’ingénieurs-conseils y est énorme. « Je me sentais redevable envers l’Afrique », dit l’ingénieur de 43 ans, qui a aussi étudié en Chine (il parle le mandarin). Ses études universitaires ont été financées en bonne partie par l’État nigérien. De plus, ses 27 frères et soeurs (son père était polygame) habitent toujours ce pays en développement. « Je leur envoie le tiers de mon salaire depuis le décès de mon père, il y a un an », dit l’aîné de la famille musulmane. Avec trois bureaux de Cima+ en Afrique (au Niger, en Algérie et en République démocratique du Congo), Hamidou Mamadou Abdou sent qu’il fournit sa part pour son continent d’origine. Dans des pays pauvres comme le Bénin, le Mali et le Tchad, où on vit avec moins de deux dollars par jour, ses réalisations font la différence. Au Burkina, par exemple, son entreprise a réparé des routes de terre secondaires. « Ces routes sont essentielles pour que les producteurs agricoles puissent acheminer leurs produits vers les grands centres », dit-il. Leur pain quotidien en dépend…