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Le rêve oublié de Martin Luther King

Devant l’émergence du jeune sénateur Barack Obama, une majorité d’Américains se disent prêts à voter pour un candidat noir à la présidence. Pourtant, le projet d’érection d’un monument à la mémoire de Martin Luther King progresse bien lentement. Le souvenir de ce militant noir qui a lutté contre la ségrégation, Prix Nobel de la paix assassiné en 1968, serait-il en déclin? Malgré deux annonces — en 2000, en présence du président Bill Clinton, puis en novembre 2006, en présence de George W. Bush —, les fonds, essentiellement privés, sont toujours insuffisants pour commencer les travaux: sur les 100 millions de dollars américains nécessaires, il en manque encore 24. L’idée d’un monument à la mémoire de Martin Luther King remonte à 1983. Le Congrès en autorise la construction en 1996, sur le Mall, l’esplanade publique de Washington. Un emplacement idéal, dans l’axe des monuments dédiés à Jefferson, père de la Déclaration d’indépendance, et à Lincoln, qui a aboli l’esclavage. «Il a fallu 45 ans entre l’idée d’un monument à la mémoire de Franklin Roosevelt et sa concrétisation. Nous, il y a seulement 10 ans que nous avons eu l’aval du Congrès. La collecte se déroule très bien», dit Harry Johnson, directeur depuis 2001 d’une fondation dont le slogan, «Build the Dream», s’inspire du célèbre discours de King, «I have a dream». En 2005, la fondation lançait un appel au «soutien accru des célébrités dont la popularité est l’héritage indirect» de Martin Luther King. À ce jour, cependant, les stars les plus généreuses — George Lucas et Carlos Santana — ne sont pas noires. Sur la liste des donateurs les plus généreux, pas de Will Smith, de Tiger Woods ni d’Oprah Winfrey. Désintérêt des stars noires pour Martin Luther King? «Elles n’ont pas dit non et je suis sûr qu’elles participeront», tempère Harry Johnson. Certes, il n’y a pas beaucoup d’Oprah — elle est la seule milliardaire noire au monde, hommes et femmes confondus — et les Noirs riches sont très sollicités. «Ils donnent beaucoup à des causes, pas à des symboles. Or, Martin Luther King est un symbole», explique James Cone, auteur de Martin & Malcolm & America (Orbis Books, 1991). Il n’y a pas que la collecte pour le monument qui soit au ralenti. Le Centre King d’Atlanta, fondé par la veuve du pasteur noir, peine à trouver les 11 millions de dollars nécessaires à sa rénovation. L’image même de Martin Luther King serait-elle en déclin? «Absolument pas», affirme Lewis Baldwin, de l’Université Vanderbilt, à Nashville. Mais le professeur craint que le souvenir du militant pour les droits civiques perde du terrain chez les jeunes Noirs. «Les jeunes n’arrivent pas à saisir les événements des années 1960 et il y a un danger de les voir perdre l’héritage de Martin Luther King.» Au profit de Malcolm X, croit James Cone. «Dans les ghettos, l’image de Malcolm est partout parce qu’il parle de la négritude et de l’amour de soi, tandis que Martin parle de l’amour de l’autre, le Blanc.» Même des personnalités comme le sénateur Obama paraissent détachées du mouvement lancé par King. «Obama ou encore Condoleezza Rice sont d’abord des Américains qui se trouvent avoir des origines noires. Même s’ils ont bénéficié des retombées du mouvement des années 1960, ils n’ont pas été formés par lui. Et leur style n’est pas celui de la mobilisation et de la contestation», estime Clayborn Carson, patron de l’Institut King, à l’Université Stanford. Obama a fait dans le passé quelques apparitions publiques pour la fondation, assure Harry Johnson. Mais le sénateur ayant annoncé son intention de faire campagne en vue des présidentielles de 2008, l’organisme n’entend pas trop recourir à ses services. «Notre initiative essaie de conserver sa neutralité politique», dit le directeur. Il note au passage que la fondation a reçu 100 000 dollars américains du gouvernement sud-africain. «Nous accepterions aussi volontiers l’aide des Canadiens et des autres peuples que Martin Luther King a touchés!»

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Scottish ou British?

Il fut un temps où Peter Howson, un roux colosse, était boxeur et soldat. Dans le ring, il savait se servir de ses poings. Dans son régiment écossais aussi. Mais c’était déjà un homme fragile, un alcoolique qui a fini par s’en remettre à Dieu pour échapper à ses démons. Désormais sobre, 24 heures à la fois, il se consacre à la peinture, 18 heures sur 24. On trouve ses tableaux — des titans, hooligans et martyrs suintant une virilité ténébreuse — dans les plus grands musées, à Londres, à New York et à Washington. Ce peintre est donc, sans conteste, un grand nom de l’art contemporain. Mais s’agit-il de peinture écossaise ou britannique? La question est moins innocente qu’il n’y paraît. À la veille des élections au Parlement d’Édimbourg, le 3 mai, elle souligne l’examen de conscience auquel se livrent actuellement les Écossais: Scottish or British? Trois cents ans après l’Acte d’union, qui a rattaché leur royaume à l’Angleterre, ils s’interrogent sur leur avenir, ainsi que sur leur place au sein de la Grande-Bretagne. Et tout indique qu’un Écossais sur trois sera tenté par les indépendantistes du Parti national écossais (Scottish National Partyou SNP). Prenons le cas de Peter Howson. Difficile de faire plus britannique! Il a même accompagné les Casques bleus que Londres a envoyés en Bosnie dans les années 1990, en tant qu’artiste officiel du ministère de la Défense (ce qui ne l’a pas empêché de se faire tirer dessus). Mais Howson a aussi peint un saint André, le patron des Écossais, pour la Ville d’Édimbourg. Difficile de faire plus écossais! Comme 79% de ses compatriotes, selon une enquête récente, Howson se considère d’abord comme Scottish, ensuite comme British. Ce peintre oppose même un refus global à Londre, puisqu’il il est souverainiste, quoique lucide. «Il faut du courage et de la passion pour faire l’indépendance, estime-t-il. Les gens à qui j’en parle me disent qu’ils ont peur. C’est la seule chose qui retient les Écossais, la peur — et la propagande anglaise.» En allant aux urnes, les électeurs désigneront donc les 129 députés du Parlement d’Édimbourg, actuellement dirigé par un gouvernement de coalition formé du Parti travailliste écossais et du Parti libéral démocrate. Ils se prononceront aussi sur l’indépendance de leur nation (un mot qui ne fait pas débat). Si le SNP est porté au pouvoir, son chef, Alec Salmond, a promis de présenter, dans les 100 jours suivant son élection, un projet de loi organisant un référendum sur le sujet. Les électeurs se verraient demander s’ils accordent à leur Parlement le mandat de négocier «une nouvelle entente avec la Grande-Bretagne pour que l’Écosse devienne un État souverain et indépendant». Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la stratégie qui a permis au Parti québécois d’accéder au pouvoir. «L’Écosse se retrouve dans la situation où se trouvait le Québec en 1976», dit le politologue britannique Roger Levy, auteur d’une thèse, à l’Université McGill, sur le nationalisme écossais. «Et le SNP a de véritables chances de l’emporter.» Le premier ministre de la Grande-Bretagne, le travailliste Tony Blair, a accordé une plus large autonomie à l’Écosse et au pays de Galles, en 1998, et ces deux nations ont désormais la responsabilité, notamment, de la santé, de l’éducation et de la justice. C’est ce qui a permis à Édimbourg d’adopter des mesures populaires, comme l’abolition des droits de scolarité à l’université et la gratuité, pour les personnes âgées, des maisons de retraite. Mais la devolution — cette délégation de pouvoirs de Londres à Édimbourg — n’est pas suffisante pour bon nombre d’Écossais, qui ont l’impression que leur Parlement, installé dans un édifice ultramoderne ayant coûté 975 millions de dollars (10 fois plus cher que prévu), ne sert pas à grand-chose. Les électeurs s’en désintéressent: la participation au dernier scrutin, en 2003, n’a pas atteint 50%. Un chauffeur de taxi m’a même dit que le Parlement était «aussi utile qu’un cendrier sur une moto»! Beaucoup d’Écossais pensent qu’il faudrait renforcer les pouvoirs de leur gouvernement (un mot qui fait débat) ou faire l’indépendance. L’Écosse, toutefois, ne connaît pas une explosion de ferveur nationaliste «à la québécoise». Quand on se promène dans les rues de la ville principale, Glasgow, qui ressemblent étrangement à certaines rues du Vieux-Montréal, on est frappé par l’absence du drapeau écossais (représentant la blanche croix de Saint-André sur fond bleu). S’il n’y avait pas, çà et là, des boutiques de location de kilts, on pourrait se croire dans n’importe quelle ville anglaise. On ne décèle pas non plus, dans les conversations ou dans la presse, d’anglophobie virulente, sentiment qui semble cantonné au domaine sportif. Pendant la Coupe du monde de soccer, l’an dernier, le First Minister de l’Écosse, le travailliste Jack McConnell, qui n’est pourtant pas indépendantiste, a même publiquement souhaité la défaite de l’équipe anglaise! Nicola Sturgeon, députée du Parlement écossais et numéro deux du SNP, ressemble à une femme d’affaires dont la coiffure, la tenue, le ton seraient un peu sévères. Son parti, insiste-t-elle, a une conception civique, et non pas ethnique, du nationalisme. «Nous n’avons pas besoin de faire l’indépendance pour protéger notre culture, dit-elle. Elle n’est pas menacée.» Le meilleur argument en faveur de la souveraineté serait économique. Le SNP souhaiterait voir l’Écosse s’inspirer de l’exemple de petits pays comme l’Irlande, l’Islande et la Norvège, pour qui l’indépendance a été synonyme de prospérité. Pauline McNeil est députée travailliste du West End, quartier de Glasgow en voie d’embourgeoisement où on trouve désormais moins de pubs que de cafés branchés. Elle me reçoit au bureau de sa circonscription, laquelle a la particularité de réunir un vieux chantier naval et un nouveau musée de la civilisation. Je veux savoir si les gens l’abordent souvent pour parler d’indépendance. L’air un peu perplexe, elle réfléchit pendant quelques secondes avant de me répondre. «Jamais.» «L’autonomie que nous avons obtenue me suffit, dit-elle. Cela n’a aucun sens de chercher à obtenir une indépendance complète, alors que les États ont de plus en plus de mal à affirmer leur pouvoir. Il faut accepter que nous faisons, maintenant plus que jamais, partie intégrante d’une économie mondialisée. L’Écosse survivrait à l’indépendance, bien évidemment. Mais survivre n’est pas la meilleure des options.» Des ministres travaillistes de Blair ont été plus tranchants, soulignant que la séparation serait lourde de conséquences. L’un d’eux a évoqué les «barbelés» qu’il faudrait installer à la frontière anglo-écossaise. Un autre a brandi le spectre de la perte de «centaines de milliers» d’emplois dans les banques et la finance. Aucun n’a encore parlé d’une éventuelle partition, probablement parce que la minorité anglaise (environ 800 000 personnes sur 5 millions d’habitants) est éparpillée sur tout le territoire. Ces interventions, que beaucoup d’Écossais considèrent comme alarmistes, pourraient se retourner contre eux. Jack Geekie, enseignant et militant travailliste de longue date, m’a fixé rendez-vous dans un café de la rue Brunswick, qui donne sur l’église protestante où a été baptisé John A. Macdonald, premier à avoir été élu premier ministre du Canada. Geekie pense que les arguments alarmistes ne fonctionnent plus. «Les gens n’y croient pas: les Écossais savent qu’ils n’ont pas besoin de passeport pour aller en Irlande! dit-il. Le fond du problème, c’est que les travaillistes n’ont jamais réfléchi à la façon de s’opposer au SNP. La gauche ne sait pas comment combattre le nationalisme.» Mais le nationalisme sait comment combattre la gauche. Le SNP n’a qu’à prononcer le nom de Blair. Le 1er mai, l’impopulaire premier ministre fêtera ses 10 ans au pouvoir, un anniversaire qui permettra aux Écossais de se remémorer — 48 heures avant d’aller aux urnes! — à quel point ils le détestent. Ils désapprouvent d’abord son virage à droite. Même si les Écossais se sont enrichis au cours des dernières années — les cafés Starbucks poussent comme des champignons à Glasgow —, beaucoup d’électeurs n’ont pas oublié leurs origines modestes. Ils savent que la gauche s’est forgée dans les chantiers navals, l’industrie lourde et les mines de charbon, et ils ont l’impression que le New Labour de Blair est désormais trop à droite. Les Écossais lui reprochent aussi sa politique étrangère proaméricaine. «On devrait débattre de la santé et de l’éducation, des champs de compétence du Parlement écossais», dit Alf Young, responsable de la page éditoriale du Glasgow Herald, le principal quotidien. «Mais pour beaucoup de gens, ces élections seront l’occasion de dire à Tony Blair: nous désapprouvons ce que vous avez fait en Irak. Ils veulent lui infliger une leçon.» Si je dois me fier au récital de chanson politique auquel j’ai assisté au Royal Glasgow Concert Hall, une grande salle de spectacle, cette leçon pourrait être retentissante. Sur la scène, les bardes qui entretiennent la flamme de la tradition folk se succèdent et martèlent tous le même message. Brian McNeill entonne un refrain dénonçant une guerre made in Britain («Deux minutes de silence pour les morts, deux minutes de silence pour les mourants»). Archie Fisher suit avec un air aussi pacifiste qu’ironique («Que Dieu bénisse la coalition!»). Le suivant, Mick Hanly, raconte une histoire vraie: son beau-fils, enrôlé dans les marines, est revenu d’Irak traumatisé… L’Irak, d’où 1 600 soldats britanniques sur 7 100 seront retirés, est un sujet dont les électeurs sont incapables de faire abstraction. Le sentiment antiguerre ne peut pas profiter au Parti conservateur, qui a approuvé l’intervention américaine. Il peut uniquement servir le SNP, nettement plus pacifiste. Si la politique étrangère n’est pas du ressort du Parlement d’Édimbourg, le SNP prévoit la fermeture de la base navale sur la Clyde, le fleuve qui arrose Glasgow, ce qui empêchera les sous-marins porteurs de missiles nucléaires de stationner en Écosse. Pour relancer l’économie, dont le taux de croissance annuel est d’environ 2%, le SNP met l’accent sur une réduction du fardeau fiscal des entreprises. Mais il parle aussi d’augmenter les dépenses publiques, particulièrement dans les services sociaux. Ces derniers seraient financés par le pétrole de la mer du Nord, une manne qui devrait revenir en priorité à l’Écosse, estiment les nationalistes. De leur côté, les travaillistes font valoir que l’Écosse profite de son appartenance à la Grande-Bretagne et qu’elle en tire même un «bénéfice», qu’une étude estimait à 11 milliards de livres (25 milliards de dollars) en 2004-2005. S’il est beaucoup question d’économie dans les discussions, celles-ci font souvent un détour par la psychologie. On entend souvent dire que les Écossais manqueraient de confiance en eux (du moins ceux qui n’ont pas émigré). Cette idée a fait l’objet d’un essai, The Scots’ Crisis of Confidence, de Carol Craig, qui alimente le débat actuel. Pour surmonter leur manque d’assurance, les Écossais devraient, conclut l’auteure, cesser de s’interroger sur leur identité. «Au lieu de se pencher sur l’identité écossaise, il faudrait se pencher sur l’identité individuelle», écrit-elle. Nicola Sturgeon, du SNP, croit elle aussi que ses concitoyens manquent de confiance en eux. «Cela fait 300 ans que Londres nous dit que nous sommes trop faibles, trop pauvres et trop stupides pour être indépendants, dit-elle, et cela a fini par pénétrer notre psyché nationale.» Elle constate qu’il est plus facile d’apeurer que d’apaiser. «Les gens veulent être rassurés au sujet de leur retraite, de leur niveau de vie. Je pense que l’Écosse se portera mieux après l’indépendance, mais je ne peux pas le prouver.» Les Écossais seraient-ils plus timorés que les Québécois? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’ils sont plutôt favorables à l’indépendance. Comme on pourrait s’y attendre, tout dépend de la question. Telle que formulée par le SNP, qui parle de la négociation d’une nouvelle entente, elle recueillerait une majorité de Oui (52%). Mais lorsqu’on demande aux Écossais de se prononcer sur la «séparation» ou la «destruction» de la Grande-Bretagne, les opinions favorables tombent à 40% et à 30%, respectivement. Même si le SNP gagnait les prochaines élections, il aurait énormément de difficulté à organiser un référendum. En effet, 56 sièges sur 129 sont désignés au scrutin proportionnel, ce qui a favorisé la multiplication des partis politiques (huit formations sont représentées au Parlement, sans parler des députés indépendants). Il est donc quasi impossible pour un seul parti de former un gouvernement. Avec moins de 50% des sièges, le parti au pouvoir doit faire appel au soutien de petits partis. Il est «absolument impossible» que le SNP, malgré sa popularité dans les sondages, gagne une majorité absolue de sièges, selon le politologue John Curtice, professeur à l’Université de Strathclyde. S’il obtient une majorité relative, il pourrait chercher à s’allier à d’autres indépendantistes (aux verts, notamment) et organiser un référendum. Mais s’il doit s’associer à des formations anti-indépendantistes (comme le Parti libéral-démocrate), ce qui semble plus vraisemblable, il sera vite placé devant un dilemme: gouverner ou faire l’indépendance. «Pour arriver au pouvoir, le SNP sera obligé de sacrifier le référendum», prédit John Curtice. C’est d’autant plus plausible que le SNP a toujours été tiraillé entre une aile «fondamentaliste» et une aile «gradualiste» («étapiste», dirait-on au Québec). L’Angleterre et l’Écosse sont-elles condamnées au divorce? En tout cas, le désamour semble partagé par les deux époux. Un récent sondage du Daily Telegraph a montré que 68% des Anglais souhaitaient eux aussi faire l’indépendance! En 2005, déjà, une autre enquête avait révélé que seulement 48% d’entre eux se considéraient avant tout comme britanniques. Les destins des deux nations semblent toutefois liés, comme ceux de deux parents qui auraient eu de nombreux enfants ensemble. Dans le débat actuel, par exemple, il est peu question de la livre sterling et de la reine Élisabeth II, parce que le SNP a indiqué qu’une Écosse indépendante garderait l’une et l’autre. À court terme, une percée indépendantiste serait synonyme d’embarras pour le ministre des Finances, Gordon Brown, l’Écossais qui succédera à Blair lorsque ce dernier démissionnera. On n’en est pas encore là. Mais en mai, les électeurs écossais feront entendre leur voix. Leur message, s’ils n’avaient pas l’accent écossais mais québécois, pourrait tenir en quelques mots: «Égalité ou indépendance!»

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Comment l’Inde protège la planète

La route qui mène de Kota au village de Kaithun, dans le nord-ouest de l’Inde, ressemble à des milliers d’autres du sous-continent: encombrée, sale et en travaux. Slalomant entre bétail, motos et écoliers, un camion débordant de sacs de grains force à un écart le tracteur et ses 10 passagers arrivant en sens inverse. L’air est irrespirable. La poussière se mêle aux gaz d’échappement et à la fumée des feux de bois des bicoques environnantes, la puanteur des déchets qui jonchent le bas-côté concurrence les émanations des usines. Bienvenue dans la banlieue de Kota, capitale industrielle de l’État du Rajasthan! C’est là, à la sortie de la ville, à côté d’une station-service rutilante, que Sanjay Sharma m’a donné rendez-vous pour me faire visiter sa briqueterie toute proche. Pas peu fier qu’une journaliste ait parcouru 11 300 km afin de venir observer le fruit de ses efforts, ce grand gaillard de 35 ans me décrit avec enthousiasme les maisonnettes de brique qui, espère-t-il, borderont bientôt la route. «Toute la région de Kota sera rouge des briques de Sanjay», dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Pour l’instant, seuls les camions peints et décorés de guirlandes, les saris des femmes et les turbans des hommes apportent quelques touches de couleur dans la grisaille ambiante. Grâce à un four plus performant, Sanjay Sharma s’apprête à quadrupler les bénéfices annuels de son entreprise, tout en coupant de moitié ses rejets polluants. Mais ce qui rend son initiative si intéressante, c’est qu’elle fera de lui l’un des premiers entrepreneurs au monde à gagner de l’argent grâce au Mécanisme de développement propre du protocole de Kyoto, mieux connu sous son sigle «MDP» dans les négociations internationales sur le climat. «Le Mécanisme de développement propre, c’est la carotte qui encourage les entreprises des pays pauvres à investir dans des technologies propres, même quand aucun bâton ne les y oblige», explique Arun Kumar, président de Technology and Action for Rural Advancement (TARA), une ONG de Delhi. C’est TARA qui a conseillé Sanjay Sharma, lui a fourni la technologie et l’a convaincu, comme 13 autres entrepreneurs, d’embarquer dans son projet de MDP. Pendant 10 ans, Sanjay Sharma touchera chaque année environ 2 800 dollars canadiens pour les 500 tonnes de gaz à effet de serre (GES) que sa briqueterie n’enverra plus dans l’atmosphère. Un pactole dans cette région où le salaire moyen n’atteint pas deux dollars par jour! Diplômé en génie mécanique, Sanjay Sharma voulait améliorer le sort de ses concitoyens tout en s’enrichissant. Il a donc acheté, pour 30 000 dollars, un four nouveau genre que les ingénieurs de TARA ont adapté d’un modèle chinois grâce à des fonds suisses et canadiens. Simple comme namaste («bonjour», en hindi), robuste, mais drôlement efficace, l’appareil permettra à l’entrepreneur de diminuer les rejets atmosphériques, mais aussi de couper du tiers ses achats de charbon, de brûler des déchets agricoles et d’intégrer aux briques davantage de cendres volantes — un résidu de la combustion du charbon produit en quantités astronomiques par les centrales thermiques du pays. Et grâce au Mécanisme de développement propre, il sera en mesure de rentabiliser plus vite son investissement. Dans son bureau du sud de New Delhi, Arun Kumar, président de TARA, m’accueille d’une franche poignée de main plutôt qu’en joignant les mains sur sa poitrine, comme la plupart de ses compatriotes. Le geste, de même que son anglais impeccable, trahit les années qu’il a passées en Angleterre, en tant que spécialiste du nucléaire. Il y a cinq ans, il est revenu en Inde pour diriger cette ONG vouée à l’aide au développement technologique durable. TARA est l’un des premiers organismes en Inde à avoir enregistré un projet auprès du conseil exécutif du Mécanisme de développement propre, à Bonn, en Allemagne. Le MDP est né des accords de Marrakech, en 2001. C’est le tour de passe-passe qui permet en quelque sorte aux pays riches de délocaliser leurs efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays pauvres. Grâce à lui, Alcan, Hydro-Québec ou la Ville de Montréal pourraient, si elles le voulaient, financer des initiatives de réduction des émissions dans des pays pauvres ayant ratifié le protocole, comme l’Inde. En retour, elles obtiendraient des «unités de réduction certifiée des émissions», des URCE (prononcez «ursé»), chacune correspondant à une tonne de gaz à effet de serre. Elles pourraient aussi acheter, directement ou par l’intermédiaire de courtiers, des URCE obtenues par des entreprises de pays pauvres, comme celle de Sanjay Sharma. L’intérêt? Comme les vêtements ou les logiciels, les activités de dépollution made in India sont moins coûteuses et remplissent tout aussi bien leur fonction. «Si votre pays était plus strict sur les émissions de gaz à effet de serre, nous vendrions encore plus de crédits», me lance Arun Kumar sur le ton de la plaisanterie. Je reconnais bien là la fantastique capacité des Indiens de sourire des choses les plus graves. À chaque entrevue, on me transmettra le même message: le Canada, qui tergiverse au lieu de réduire radicalement ses émissions, directement ou par le Mécanisme de développement propre, est un bien mauvais citoyen du monde… Pour l’instant, les plus grandes acheteuses de crédits sur le marché mondial du carbone sont les quelque 13 000 entreprises européennes que leurs gouvernements ont astreintes à des limites en fait d’émissions polluantes. Les Indiens sont les champions incontestés du Mécanisme de développement propre. Au pays du yoga, on s’y entend en matière de flexibilité! L’Inde compte à elle seule 156 des 493 projets enregistrés dans le monde depuis la ratification du protocole de Kyoto, en février 2005, loin devant le Brésil (88 projets), le Mexique (73) et la Chine (37). Le plan de bataille indien a été lancé dès 2003, bien avant les autres. «C’est le pays le plus avancé dans la compréhension du Mécanisme, celui où l’on trouve les meilleurs experts», affirme Tara Preston, directrice par intérim du Bureau canadien du Mécanisme pour un développement propre et de l’Application conjointe, au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Dans les bidonvilles sans fin de Bombay ou de Calcutta, on n’en reviendrait pas: l’Inde est le seul pays au monde auquel Point Carbon, leader mondial de l’analyse du marché du carbone, a accordé la cote de confiance A. Les PME ont été les premières à entrer dans le jeu du Mécanisme de développement propre. Après trois ans de négociations et de paperasses, Arun Kumar, de TARA, a obtenu, début octobre 2006, l’aval du Conseil exécutif du MDP pour son projet. Son organisme peut désormais vendre au plus offrant 7 120 URCE par an — l’équivalent, rappelons-le, de 7 120 tonnes de gaz à effet de serre — pendant 10 ans, quantité qui correspond aux efforts des 14 entrepreneurs associés à son initiative. Les premières unités ont été acquises par le Fonds carbone pour le développement communautaire, géré par la Banque mondiale. Prix payé: 8,50$ chacune. «Deux sociétés de courtage londoniennes nous ont déjà proposé 14$ la tonne pour les prochains crédits», dit Arun Kumar. Le carbone accommodé à la sauce curry commence à rapporter. Et la recette séduit. Trois autres fours sont en construction dans la vallée de Katmandou, au Népal, dans le cadre d’une autre initiative de MDP. L’Indonésie, le Pakistan et l’Afghanistan s’y intéressent aussi. Les fruits de la vente des URCE seront répartis ainsi: les deux tiers iront aux entrepreneurs, 17% à TARA, 8% à la Banque mondiale (qui a aidé l’ONG à mettre le projet sur pied) et 3% au suivi environnemental des usines. Les 6% restants serviront à améliorer les conditions de travail des employés des briqueteries, en leur payant une assurance maladie et en construisant des installations sanitaires décentes dans les usines. «En plus de diminuer la pollution, on espère que ces mesures aideront à transformer en véritable emploi un petit boulot que les paysans font en marge de leurs travaux aux champs et à soulager la pauvreté», dit Arun Kumar. Ce ne sera pas du luxe, dans un pays où des milliers de personnes exercent encore le sordide métier de ramasseur d’excréments humains, une des principales sources de contamination de l’eau. Aux initiatives des petits entrepreneurs, comme ceux réunis par TARA, s’ajoutent maintenant celles de la grande industrie, qui se met de la partie. Ainsi, Shree Cement, qui exploite la plus importante cimenterie du nord de l’Inde, fut l’une des premières grosses sociétés à miser sur le Mécanisme de développement propre. D’ici 2009, elle vendra au plus offrant près d’un million de tonnes de GES! Et d’autres lui emboîtent le pas: cimenteries, usines pétrochimiques, aciéries, producteurs de pâtes et papiers, de textiles, industrie alimentaire, incinérateurs municipaux… Une quarantaine de nouveaux projets de toutes sortes sont en examen à Bonn. Même l’hôtel Sheraton de Calcutta a fait enregistrer un plan d’amélioration de son efficacité énergétique! Reste que pour l’instant, le MDP n’est qu’une bouffée d’air frais dans l’immense nuage de smog du ciel indien. En moyenne, chaque tonne de gaz à effet de serre rapporte autour de 12 dollars aux entreprises indiennes qui ont enregistré des projets. Pas de quoi compenser les investissements, ni apporter beaucoup de beurre sur les chapatis, ces galettes de blé que les paysans cuisent encore au feu de bois. Seuls les TERI, premier centre d’expertise sur le climat des pays du Sud. Comme par hasard, la question a été largement discutée à la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques à Nairobi, en novembre dernier. «Mais le plus important, c’est de convaincre les pays de l’annexe 1 du protocole de Kyoto, comme le Canada, d’être plus proactifs pour atteindre leurs cibles de réduction, notamment en obligeant leurs entreprises à diminuer leurs émissions», ajoute la chercheuse. En Inde, l’image d’un Canada propre en a pris un coup au cours des derniers mois… Même dans le fin fond du Rajasthan, des quotidiens ont rapporté — et vertement critiqué — les propos tenus à Nairobi par Rona Ambrose, alors ministre de l’Environnement. Réincarnée par son successeur, John Baird, la politique environnementale canadienne aura-t-elle meilleur goût?

Le paradoxe indien Monde

Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.

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Le paradoxe indien

Quand ils se trouvent en Inde, les étrangers sont généralement soit béats d’admiration, soit révulsés, écrit l’essayiste de Delhi Pavan Varma, dans Le défi indien, un best-seller paru en 2005. Mais ils sont aussi déroutés par d’innombrables paradoxes, témoins de la complexité d’un pays en profonde mutation.

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La peur du chaos

Sur la table du souper, le vieux Zhou repousse les plats pour mieux m’expliquer les événements de juin 1989, sur la place Tian’anmen. Les baguettes représentent des rues; un bol de riz devient un rond-point… « J’étais ici quand le premier coup de feu a été tiré… » Les Chinois viennent d’apprendre la mort de Deng Xiaoping, annoncée au petit matin. Ce soir, dans leur appartement de Pékin, M. Zhou et sa femme reçoivent enfants, gendre et bru pour une des dernières soirées des fêtes du nouvel an. Comme dans beaucoup de chaumières pékinoises, on parle politique. J’étais sur le chemin de l’aéroport de Hongkong, en route pour Taiwan, quand la radio du taxi a annoncé le décès du « petit timonier ». Une heure plus tard, j’avais changé de vol! Me voici donc, impromptu, débarqué dans une capitale que je n’ai pas visitée depuis 1987, en un moment privilégié pour sonder l’âme des Chinois. L’invitation à souper chez ce « contact » que je n’avais jamais rencontré m’avait étonné. Il y a une quinzaine d’années, les Chinois ne prenaient pas le risque d’inviter spontanément un étranger chez eux – encore moins un journaliste! « Il y a 10 ans, m’explique M. Zhou, c’était faisable, mais encore fallait-il demander la permission. » Aujourd’hui, tout le monde s’en fout… La liberté a toutefois ses limites: « Ça ne me dérange pas de vous parler devant ma femme et mes enfants, m’a prévenu M. Zhou. Mais je ne pourrais pas m’exprimer ainsi dans un autobus. » Sans exception, tous les Chinois que j’ai interviewés ont demandé l’anonymat! (Les noms des Chinois cités dans cet article, sauf ceux de personnages officiels, sont donc tous des pseudonymes.) Quand chacun s’est fait promettre, cinq fois plutôt qu’une, que son nom ne serait jamais publié, la conversation prend un tour explosif… « Mao Tsétoung a été le plus grand criminel de l’histoire! » lance la fille de M. Zhou. On y va de déclarations méprisantes à l’égard du régime, du président Jiang Zemin, le successeur de Deng, qualifié de personnage « inepte » et « insignifiant ». Li Peng, premier ministre, est « aussi dégoûtant qu’une mouche tombée dans un bol de lait ». Deng, pour l’instant, est épargné. Je comprendrai bientôt pourquoi. Je demande si ces déclarations sont l’effet d’un nouveau climat de liberté, auquel je ne m’attendais pas du tout. « Non », répond M. Zhou avec humour. « C’est l’effet de la bière! » À 60 ans, il fait un curieux professeur de littérature chinoise: casquette des Pingouins de Pittsburgh sur la tête, jeans et baskets… Autour, les jeunes l’écoutent. Ils sont dans la vingtaine et étaient, eux aussi, sur la place Tian’anmen il y a huit ans. Ce sont aujourd’hui de jeunes professionnels. Quand l’ « Armée populaire de libération » s’est mise à tirer sur la foule, M. Zhou n’est pas resté pour faire face aux tanks. Empruntant les rues mal éclairées de Pékin, il a pédalé en catastrophe jusque chez lui. Là, encore tout essoufflé, il a tapé à la machine une longue lettre à un ami étranger, en se faisant passer pour son frère. Sur l’enveloppe, comme adresse de retour, il a écrit sous son nom fictif les coordonnées d’un hôtel de Pékin. Un enfant l’a postée en revenant de l’école, et la lettre, parvenue en Amérique, est devenue le premier témoignage d’un Chinois sur les événements de Tian’anmen publié en Occident, m’assure M. Zhou. Le massacre, dit-il, a anéanti le peu d’estime et de respect qu’il avait encore pour le Parti communiste chinois. Bientôt, ce sera à son tour d’être étonné… Après l’avoir laissé parler un bon moment, les jeunes, l’un après l’autre, vont renier le mouvement de 1989! « Le gouvernement n’avait pas le choix, laisse tomber le gendre. La Chine n’est pas encore prête pour la démocratie. Elle est trop populeuse et encore trop pauvre. Il faut être patient. » La fille de M. Zhou est d’accord. Deng a eu raison, disent-ils (visiblement, ils le tiennent responsable de la répression). « S’il avait pris le pouvoir 10 ans plus tôt, poursuit le jeune homme, je conduirais aujourd’hui une voiture. Pas une bicyclette! » Ils entendent rattraper le temps perdu. Et, pour ce faire, « la Chine a besoin de stabilité ». Pas d’une nouvelle révolution. Tous sont las, très las, de la politique. M. Zhou est mal à l’aise. Et un peu déçu. « Je n’avais pas parlé de ça avec ma fille depuis longtemps, me confiera-t-il plus tard. J’ai été surpris de son attitude. Depuis sept ou huit ans, il y a eu tellement de lavage de cerveaux. » Toute discussion politique revient immanquablement sur le « 4 juin » – c’est ainsi que les Chinois nomment les événements de Tian’anmen, mot qui signifie, ironiquement, « porte de la paix céleste » -, date frontière entre le rêve de réformes et le dur réveil de la réalité. Comparée à celle de son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, la stratégie de Deng est un succès manifeste. Alors que l’URSS s’est désintégrée, que son économie s’est affaissée et que seule une minorité a bénéficié de la libéralisation économique, la Chine a amorcé une sortie en douceur de l’économie socialiste planifiée. Et, même si le processus est encore loin d’être terminé, l’ordre dans lequel elle se déroule jusqu’ici a été – d’un point de vue matériel – bénéfique aux Chinois. « L’économie chinoise se ‘déplanifie selon un plan’ », dit le sinologue québécois Maurice Brosseau, de l’Université chinoise de Hongkong. « C’est dans la nature du Parti communiste de procéder par expériences locales. Pendant ce temps, le reste du pays doit attendre son tour! » Deng, dit un jeu de mots intraduisible, a inventé le market leninism: l’économie de marché sous la dictature communiste. Ses réformes, commencées en 1978, ont d’abord permis aux paysans de produire pour leur compte, ce qui a eu comme effet de hausser les niveaux de production, de remplir les marchés du pays de denrées variées à l’année, et de créer un réel enrichissement des campagnes. Les villes ont suivi, d’abord avec la création, au début des années 80, de quatre zones économiques spéciales, véritables laboratoires du capitalisme où la Chine devait expérimenter l’ « autre » système du fameux slogan « Un pays, deux systèmes »: faire des affaires en coentreprise avec les capitalistes étrangers, créer des Bourses, apprendre à « jouer » avec les devises étrangères, à négocier, à exporter et, surtout, à arracher au Japon et à l’Occident leurs précieuses techniques de pointe. En 1984, nouvelle étape: Deng a annoncé l’ouverture de 14 villes côtières aux investissements étrangers. Puis, progressivement, toutes les régions ont suivi. La région du sud de la Chine, en particulier la province de Guangdong, aux portes de Hongkong, a connu la plus forte croissance économique du monde au cours des 10 dernières années. Les repères urbains des Pékinois, quand on demande son chemin, témoignent de la pénétration étrangère: « Près du Dunkin’ Donuts »… Ou encore: « Dépassez Pizza Hut et c’est là, juste à côté de l’immeuble Motorolla. » Dans leurs appartements, encore très modestes pour la plupart, ils ont désormais un téléviseur, un frigo et une foule de biens considérés il y a quelques années comme de pures extravagances: chauffage d’appoint, déshumidificateur, chauffe-eau, couvre-lit de satin, lampes fantaisistes… Dans toute la ville se multiplient les magasins d’articles électroniques, les hôtels, les bars de karaoké, les boutiques de vêtements. Le nombre de restaurants a décuplé et ils sont aussi infiniment plus propres qu’avant – ils étaient franchement dégueulasses! « Car maintenant, nous avons le choix », explique une cliente. Je rencontre Cheng, jeune économiste, dans un fast-food du quartier Wangfujing. Pour une recherche récente, il a fait de nombreuses entrevues avec des citoyens des grandes villes. « Les gens de Pékin et de Shanghai ont une compréhension de l’économie beaucoup plus grande que je ne le croyais. À Pékin, au moins une famille sur 10 possède des actions [comme au Québec!]… et 70% des investisseurs se rendent chez leur courtier à vélo! » Mais le miracle économique a une face cachée: le chômage et l’appauvrissement des ouvriers des usines d’État (jadis classe d’ « avant-garde » du communisme). La censure est forte et « jamais les grèves ne sont rapportées par la presse », dit une ancienne haut fonctionnaire. Mais elles se multiplient. On estime que 50% des 120 millions de travailleurs des grandes entreprises d’État sont sous-employés et sous-payés, formant un puissant contingent de mécontents. Seule une aide sociale déguisée en salaire empêche l’explosion. « Les entreprises d’État paient 50% du salaire des ouvriers qui restent chez eux à ne rien faire, dit Cheng. Mais on ne compte plus les usines qui ont cessé toute production. Le gouvernement continue de nier le problème et fait croire aux gens qu’ils seront recyclés. Mais il n’a tout simplement pas le courage de déclarer ces entreprises en faillite. » Ce courage est d’autant plus difficile à afficher que la période qui précède le Congrès du peuple, l’automne prochain à Pékin, constitue pour les leaders chinois l’équivalent d’une année d’élections en démocratie. C’est le moment où ils sont promus, limogés ou confirmés dans leurs postes. Ce n’est pas le temps de créer une vague de mécontentement! Bref, « déplanifier en suivant un plan », selon le mot du sinologue Maurice Brosseau, tient peut-être de l’utopie. L’agriculture, qui avait si bien bénéficié des réformes, stagne depuis 1985, et des dizaines de millions de paysans viennent tenter leur chance en ville et grossir les rangs des chômeurs. L’autre pépin, que n’avait pas prévu le « plan », c’est la corruption systématique à tous les échelons du parti et de la fonction publique. Pour conclure un contrat, un emploi, se faire soigner à l’hôpital ou trouver un logement, il faut savoir graisser les pattes. « La corruption est inscrite dans les gènes des Orientaux », dit M. Zhou, mi-sérieux. Mais ce mal qui ronge l’Asie prend des proportions endémiques en Chine. « Les Chinois ne croient pas en Dieu, ils ne croient plus au communisme. Il ne reste que l’argent. » Le surlendemain du décès de Deng, les journaux publient ses dernières volontés. Si on accepte le fait qu’elles sont bien de lui et non pas fabriquées de toutes pièces par les autorités, elles témoignent de l’obsession du vieux leader pour la stabilité. Chaque détail du scénario vise à éviter le dérapage: pas de rassemblements, pas d’exposition de la dépouille, pas de culte de la personnalité, pas même un monument. Ses cendres seront jetées à la mer au cours d’une cérémonie privée. « Le camarade Deng Xiaoping », écrit sa famille dans une lettre au gouvernement, « a toujours cru à des funérailles simples. » S’il avait voulu faire un cadeau posthume à ses successeurs, ceux-ci n’auraient pu espérer mieux. Car en Chine, les morts sont dangereux. Les funérailles – et les anniversaires de funérailles – sont des occasions de se rassembler pour défier le régime. Les seules manifestations antigouvernementales du vivant de Mao ont eu lieu en avril 1976, au moment d’honorer la mémoire du premier ministre Zhou Enlai, seul modéré à avoir survécu à la Révolution culturelle. En 1989, ce sont les funérailles de Hu Yaobang, dauphin désigné de Deng Xiaoping, qui ont amorcé le mouvement de Tian’anmen. La tactique des manifestants est simple: le pouvoir peut difficilement empêcher le peuple d’exprimer son amour pour un camarade que la propagande lui a appris à vénérer! « Le régime craint les rassemblements comme la peste », dit Guy Saint-Jacques, ministre-conseiller et consul de l’ambassade du Canada à Pékin. « Les dirigeants ont peur que les manifestations soient récupérées par les dissidents. Et ils sont convaincus que les États-Unis cherchent à se servir du courant démocratique pour faire éclater la Chine, comme cela s’est produit, selon eux, en URSS. » On assiste à un retour en force de la propagande antiaméricaine. « Les États-Unis craignent la Chine, car ils savent qu’en 2010 notre PNB sera plus gros que le leur », me lance un jeune diplomate chinois, une pointe d’agressivité dans la voix. Paranoïa? Qui sait! Un livre américain récent, The Coming Conflict with China (par Richard Berinstein et Ross Munro, éd. Alfred A. Knopf), prévoit une guerre au début du siècle prochain… Et le pays lui-même n’est pas à l’abri des sécessions. Cet hiver, des émeutes séparatistes ont éclaté dans le Xingjiang, région autonome de tradition musulmane. Et le Tibet a aussi des ambitions souverainistes. Les herbes jaunes, les murs gris et les branches dénudées des arbres en février donnent à Pékin un air triste, de circonstance. Les funérailles approchent. Mardi, le lendemain de l’incinération, qui se fera en présence de la famille, une cérémonie aura lieu dans le Grand Hall du peuple, en présence de 10 000 dignitaires. Les employés municipaux s’affairent à enlever les lanternes rouges sur la place Tian’anmen et le long des rues, seules touches de couleur dans la grisaille froide. Le Festival des lanternes, qui doit marquer la fin des fêtes du nouvel an chinois, a été annulé. Depuis l’annonce du décès de Deng, la grande place est quadrillée par des policiers en uniforme mais aussi, selon la rumeur, par des flics en civil qui se mêlent à la foule des curieux. Les quelques couronnes mortuaires que des citoyens ont déposées sont aussitôt enlevées. Mais, pour le reste, la ville poursuit son traintrain. Les seules larmes sont celles que nous montre la télévision. Mais il ne faut pas se méprendre: les Chinois, qui pleurent beaucoup moins en privé que les Occidentaux, ne se gênent pas pour s’exécuter au cinéma, à l’opéra et… devant la caméra. Dans les kiosques à journaux, des éditions spéciales commémorent la vie et l’oeuvre de Deng, mais celles-ci doivent rivaliser avec la couverture magazine lustrée et sexy de… Céline! Sauf à la Librairie des langues étrangères, où une petite foule se presse pour acheter des livres et des posters de Deng, et que tous les médias du monde filment et photographient, il est difficile d’observer quelque signe de deuil. Près de l’hôtel, je croise un confrère d’un quotidien australien, découragé: « Ça fait trois jours que je me promène dans les rues et il ne se passe rien! » « Les gens s’intéressent moins à la politique », explique Julia Bentley, deuxième secrétaire de l’ambassade du Canada et vice-consul. « Mais, surtout, pour la première fois de leur vie, ils ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique! » L’embrigadement des masses est chose du passé: « S’ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision, ils peuvent ignorer complètement le décès de Deng. Quand Mao est mort, la Chine s’est arrêtée pendant deux semaines. Il y avait des haut-parleurs partout qui hurlaient des slogans toute la journée. On disait aux gens comment se comporter en tout temps. » Deng s’est retiré en douce de la politique, amorçant de lui-même sa retraite huit ans avant de mourir et s’opposant au culte de la personnalité sous toutes ses formes. La normalisation de la politique chinoise sera peut-être son principal héritage. « Ce calme, ce n’est pas rien! dit Julia Bentley. Si la Chine réussit enfin à avoir un gouvernement stable, formé de bons administrateurs, sans leader suprême, ce sera une grande réussite. » « Les Chinois sont guéris des grands leaders », dit Mme Wu, une septuagénaire d’une grande culture qui parle admirablement anglais et qui a déjà servi d’interprète à Mao. « Je me souviens de lui, mais je ne pense pas qu’il se serait souvenu de moi! » dit-elle en riant. Elle a davantage côtoyé Zhou Enlai et Deng Xiaoping… En marchant le long d’une allée, elle remonte son châle sur ses épaules en racontant les années de folie collective de l’ère Mao. « Quand nos enfants ne voulaient pas manger, nous les sermonnions en disant: ‘Pense aux pauvres petits Taïwanais qui n’ont rien à se mettre sous la dent.’ Nous avions le cerveau tellement lessivé! » La démocratie en Chine? « Nous la souhaitons tous. Il n’y a pas un intellectuel dans ce pays qui n’y soit favorable. Mais il faut être patients. » Mme Wu se dit convaincue qu’il y aura un jour une « réévaluation officielle » des événements de la place Tian’anmen. C’est la façon actuelle, « pragmatique » mais paradoxale, qu’ont les Chinois de rêver de démocratie. Paradoxale, car ce rêve attend la bénédiction de la dictature! « Quand la première réévaluation officielle de la Révolution culturelle a eu lieu à la fin des années 70, dit Mme Wu, on a déclaré qu’elle avait eu ‘des effets positifs à 70% et négatifs à 30%’… Après, elle a été condamnée totalement. C’est la façon chinoise de faire les choses: pas à pas. […] Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’effondrement de l’Union soviétique. La libéralisation politique tous azimuts, sans progrès économique préalable, conduit au chaos. » Le gouvernement ne parle pas dans le vide quand il évoque, à chaque discours, le besoin de stabilité. La peur du grand chaos et le besoin de paix sont des sentiments profonds chez ce peuple qui a vécu 30 années de campagnes politiques meurtrières. Depuis quelques jours, rite de passage oblige, les journaux récrivent, comme lors de chaque grand changement, l’histoire de la Chine depuis 1949, ajoutant les petites nuances qui laissent deviner quelle tendance est aux commandes. Les Chinois excellent à ce jeu qui consiste à lire entre les lignes, là où le non-dit dit tout. Hier, on a publié la liste des 400 membres du comité organisateur des funérailles, véritable Who’s Who de l’élite. Même Hua Guofeng, successeur déchu de Mao, en fait partie. Les Chinois ont presque tous noté le seul absent, Zhao Ziyang, le premier ministre limogé après Tian’anmen, celui qui s’était montré trop sympathique aux étudiants. Cela montre (disent ceux qui essaient de décoder ce que pensent les Chinois qui tentent de décoder les journaux!) que la population pense encore à lui et qu’elle espère – même si elle n’y croit pas – une certaine réhabilitation, indice qu’un vent de libéralisation soufflerait de nouveau! Mais un paragraphe, évoquant les événements de Tian’anmen de manière purement allusive, remet les pendules à l’heure et montre que les leaders ont choisi d’assumer la responsabilité collective du massacre: « Au coeur des remous politiques intérieurs et internationaux survenus à la fin des années 80 et au début des années 90, le parti et le gouvernement, avec le soutien ferme et puissant du camarade Deng Xiaoping et d’autres vétérans, et avec l’appui du peuple, ont maintenu une position dénuée d’ambiguïté sur les quatre principes cardinaux et ont sauvegardé l’indépendance du pays, sa dignité, sa sécurité et sa stabilité. » La propagande télévisée est moins subtile. Le documentaire sur Deng a été diffusé 27 fois au cours de la semaine! On a exhumé des archives, quelques vieux films révolutionnaires en noir et blanc, présentés, eux aussi, sans répit. Dans une rue commerciale, un écran géant diffuse un opéra révolutionnaire. La foule déambule, indifférente, au milieu des publicités de Seven Up et des marques japonaises. La propagande, parfaitement anachronique, semble couler sur le peuple comme sur le dos d’un canard laqué. « Nous n’avons peut-être pas la liberté d’expression », me dit un jeune cinéaste. « Mais, maintenant, nous pensons librement. » C’est enfin le jour de la cérémonie, et la place Tian’anmen est devenue un immense parking de limousines et d’autobus qui ont servi à transporter les dignitaires. Une foule de quelque 100 000 curieux s’est massée autour de la place, malgré le mot d’ordre des autorités les enjoignant de regarder tout ça sagement à la télévision. D’ailleurs, ils auraient mieux fait de rester chez eux, car il n’y a rien à voir que la foule elle-même. Elle est incroyablement silencieuse. Chacun affiche un air grave. Certains portent une fleur blanche à la boutonnière en signe de deuil, et quelques dizaines brandissent des photos de Deng Xiaoping. Devant l’objectif des caméras, ils se composent un air affligé. Et les reporters du monde entier recueillent les mêmes propos, banals et prévisibles, qui vont à peu près comme suit: « Le camarade Deng a été un grand leader. Grâce à ses réformes, nous nous sommes enrichis. » Le seul sanglot, je l’entends à la radio. Il entrecoupe la voix de Jiang Zemin, en train de prononcer l’oraison funèbre. Un sanglot guttural, bien contrôlé. « Jiang faisait semblant de pleurer », tranche le vieux Zhou, que je suis retourné voir avant de quitter Pékin. Ce soir, il semble plus désabusé que jamais, inquiet du matérialisme des jeunes, qui ne pensent plus qu’à s’enrichir. « Même ceux qui entrent au parti ne le font que par pur arrivisme.Les gens, plus que jamais, méprisent le Parti communiste. Jamais il ne pourra regagner le respect, pourtant il va rester au pouvoir encore longtemps. Nous pouvons rêver de démocratie, mais c’est un rêve creux. Il ne se passera rien. »

Dans les rues de Tombouctou Monde

Dans les rues de Tombouctou

À première vue, la ville semble endormie sous la poussière des dunes avoisinantes, figée dans le temps. Puis, elle se dévoile à qui se donne la peine de l’explorer : marché coloré, mosquées historiques et autres vestiges d’une époque où Tombouctou était une grande cité du monde.

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Monde

L’erreur tropicale

Le colosse a fini par s’effondrer. Au beau milieu de la chaussée. Ses bourreaux, pieds nus et torse luisant de sueur, se sont aussitôt rués sur lui et l’ont achevé à grands coups de hache. En une heure, l’eucalyptus de 60 m a été abattu, débité et jeté dans le fossé. L’île de Madagascar venait de perdre un arbre. Un de plus. Les 15 bûcherons ont sévi sur 10 km de la route nationale 7, axe reliant Antananarivo, la capitale du pays, et Fianarantsoa, pôle économique situé à une centaine de kilomètres plus au sud. Ce jour-là, une dizaine d’eucalyptus, au tronc gris et vert, ont été coupés. Seuls indices de l’abattage: les branchages et les feuilles odorantes broyés sous les roues des voitures et des camions. Les arbres, eux, deviendront soit du bois d’oeuvre, soit du charbon de bois. Madagascar, quatrième île du monde avec ses 587 000 km2 – 100 fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard -, perd son couvert forestier à un rythme effréné. L’Institut de recherche pour le développement, organisme français dont le programme scientifique étudie notamment les relations entre l’homme et l’environnement, estime que la déforestation y est « l’une des plus alarmantes dans le monde tropical ». Dans cet État insulaire situé à 400 km des côtes du Mozambique, ce n’est pas d' »erreur boréale » qu’il est question, mais d' »horreur tropicale ». La Grande Île, comme on surnomme le pays, a déjà perdu plus des trois quarts de sa forêt. Chaque année, 3 000 km2 de ce qui en reste disparaissent. C’est trois fois le lac Saint-Jean. Si rien n’est fait, estiment des scientifiques malgaches, la forêt aura été éliminée de l’île d’ici 15 ans. Et avec elle, des espèces végétales qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde. « Au même titre que l’Amazonie est le poumon de la planète, Madagascar en est le réservoir de molécules », dit le biologiste Mondher El Jaziri, de l’Université Libre de Bruxelles, qui s’intéresse à la conservation de la nature malgache. Les molécules en question sont à la base de médicaments en usage partout sur la planète. Certains composants chimiques de la pervenche de Madagascar, par exemple, jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre la leucémie, les cancers du sein et du poumon, la tachycardie et l’insuffisance cardiaque. « La déforestation met en péril la découverte des médicaments de demain, ajoute Mondher El Jaziri. Qui nous dit que le remède contre une prochaine pandémie n’est pas en train de disparaître? » Au moins 7 700 des 12 000 espèces végétales recensées dans l’île auraient, à des degrés divers, des propriétés médicinales. Le botaniste Armand Rakotozafy, retraité de l’enseignement supérieur et petit-fils d’une mpitsabo (guérisseuse), en est un ardent promoteur. Ce septuagénaire aux yeux rieurs travaille pour l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), premier centre de recherche de Madagascar, en compagnie d’une cinquantaine de scientifiques qui étudient entre autres les propriétés médicinales des plantes. À l’IMRA, les Malgaches peuvent aussi consulter gratuitement un médecin. Dans la forêt d’Anjozorobe, vestige de la forêt du haut plateau central de la province d’Antananarivo, des chercheurs de l’IMRA et moi marchons d’un pas hésitant sur un sentier escarpé et boueux, bordé de murailles végétales impénétrables. Armand Rakotozafy, qui a donné son nom à au moins une quinzaine de végétaux – il en a perdu le compte -, parcourt la forêt comme d’autres font leur chemin de croix. Les Je vous salue, Marie en moins. Il s’arrête devant certaines plantes, les contemple quelques secondes, puis en énumère les propriétés médicinales. Le psychotria est efficace contre la toux. L’uapaca, contre les dysfonctions érectiles. Le kalanchoé est un bon anti-inflammatoire. Le Trema orientalis fait des merveilles contre les pellicules. L’harungana apaise les brûlures d’estomac… « Papa Armand », comme on l’appelle amicalement à l’IMRA, se désole, car derrière les murailles végétales se cache un problème grave. « Il ne reste presque plus rien de la forêt que l’on trouvait ici il y a tout juste une dizaine d’années », dit-il. Ses collègues lui donnent raison. Et s’inquiètent. D’autant plus que, dans cette région rurale de la Grande Île, on a reboisé exclusivement à l’aide d’eucalyptus et de pins, deux espèces importées de Nouvelle-Zélande et d’Europe dans les années 1960. Une erreur, estiment-ils. L’eucalyptus est vorace et draine le sol de tous ses nutriments. « Il ne laisse rien pour les espèces indigènes », dit Christian Rabemanantsoa, médecin et biologiste à l’IMRA. Le pin acidifie le sol et l’étouffe chaque automne sous un épais tapis d’aiguilles. « Les autres arbres ne parviennent plus à s’imposer », ajoute le biotechnologiste Denis Randriamampionona, chercheur malgache au patronyme « kilométrique », comme on dit là-bas pour s’amuser de la longueur des noms de famille. Résultat: la forêt indigène d’Anjozorobe est en ruine. « À l’heure actuelle, nous en sommes réduits à tenter de préserver les lambeaux qui restent », déplore Christian Rabemanantsoa. Claudine Ramiarison, directrice générale du Service d’appui à la gestion de l’environnement (SAGE), un organisme gouvernemental, refuse toutefois d’empêcher le recours aux espèces exotiques. « Nous avons presque atteint le point de non-retour, dit cette femme élégante dont le visage rappelle celui des modèles de Gauguin. La désertification causée par le déboisement gagne du terrain, surtout dans le sud du pays. On n’a pas le choix: il faut reboiser avec des espèces à croissance rapide. En cela, l’eucalyptus est idéal. » Il atteint en huit ans la hauteur que le palissandre – une espèce indigène – met un demi-siècle à atteindre. Il est vrai que le temps presse. Les ravages causés par la déforestation sont spectaculaires. Il n’y a plus d’arbres. Ou presque. Le paysage est constitué de montagnes et de collines pelées. À leur sommet, des arbustes et de hautes herbes brûlées par le soleil; au creux des vallées, des rizières vert tendre que des femmes courbées, genoux dans l’eau, entretiennent vaillamment. Plus loin vers le sud, c’est la steppe africaine. Stérile. Austère. Seuls quelques baobabs poussent çà et là, géants orphelins entourés de huttes où vivent des nomades dans une indigence extrême. La misère, à Madagascar, sème le désespoir à la ville comme à la campagne. Avenue de l’Indépendance, au coeur d’Antananarivo – la ville aux 12 collines -, des enfants crasseux font voler des cerfs-volants bricolés avec de vieux sacs de plastique jaunis. D’autres imitent Zidane, leur idole, en dribblant du papier journal roulé en boule. Plus loin, des mères, assises sur le bord d’un trottoir, lavent leurs bébés dans une flaque d’eau grisâtre. Avec son PIB par habitant d’à peine 915 dollars – deux fois moins que celui d’Haïti -, Madagascar se classe parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète, selon l’indicateur de développement humain des Nations unies. La situation est à ce point grave que même Médecins sans frontières a plié bagage. Venue dans la capitale il y a 12 ans pour soigner les enfants de la rue – ce qui a été fait -, l’ONG a été prise d’assaut par toute la population. La tâche était si lourde que MSF en est presque venu à jouer le rôle du système de santé à Antananarivo, ce qui n’est pas son mandat. L’organisme n’exclut toutefois pas de revenir dans la région si une situation d’urgence rendait sa présence nécessaire. Les ONG environnementales, elles, se sont ruées dans l’île comme des pompiers dans un édifice en flammes. Non seulement elles travaillent à reboiser Madagascar, mais elles tentent aussi de revaloriser la forêt auprès des populations rurales, de concert avec le gouvernement. Il y a trois ans, le ministère de l’Environnement, des Eaux et des Forêts (MINENVEF) a lancé le programme « Zéro tavy », visant à convaincre les paysans de ne plus brûler les forêts. En vain. La population voit toujours dans chaque parcelle de terrain une rizière potentielle. Les Malgaches continuent de détruire la forêt en ayant recours au tavy, c’est-à-dire en la brûlant. Madagascar sent d’ailleurs le feu de bois. Partout, de hautes colonnes de fumée grise montent vers le ciel, indiquant que des « tavystes » sont à l’oeuvre. La steppe n’est pas épargnée non plus. Toutes les raisons sont bonnes pour mettre le feu à ces vastes plaines herbeuses, explique Bernard, guide au parc national Isalo, une zone forestière protégée. Les paysans incendient les champs pour mieux surveiller les troupeaux de zébus et pour voir venir les sangliers, qui dévorent les récoltes. Les voleurs de zébus, de leur côté, mettent le feu pour éviter que les propriétaires ne les retrouvent en suivant les traces laissées par le troupeau dans le foin piétiné. « Quand les tavystes perdent le contrôle du feu, dit-il en éteignant sa cigarette et en la mettant dans sa poche, les forêts des alentours y passent. » Et des ravimaitso (plantes médicinales) partent en fumée. L’Aloe vahombe, qui pousse dans le sud-ouest du pays – et nulle part ailleurs -, est menacé par ces feux de brousse. Une catastrophe, estime Denis Randriamampionona. « Cette plante produit un immunostimulant qui pourrait être utile dans la lutte contre l’hépatite et le sida. Elle aura disparu d’ici cinq ans. » En 2002, l’IMRA a songé à recourir à la cryoconservation – congélation dans l’azote liquide – pour en préserver l’ADN. Mais l’alimentation en électricité, à Madagascar, est trop incertaine pour assurer à la fois la fabrication de l’azote liquide et le bon fonctionnement des congélateurs. L’ONG franco-malgache L’homme et l’environnement s’attaque aussi au tavy. Avec plus de succès que le MINENVEF. « Il ne suffit pas d’interdire cette pratique, on doit proposer des solutions de rechange aux paysans, dit son fondateur, Olivier Behra, un grand mince volubile. Il faut leur prouver qu’ils peuvent tirer des bienfaits de leur environnement sans tout brûler. » Derrière lui, dans son modeste bureau d’Antananarivo, une bibliothèque déborde d’oeuvres d’art malgaches et de flacons d’huiles essentielles. Une odeur de Vicks flotte d’ailleurs dans l’air: les émanations apaisantes de l’huile d’eucalyptus. La substance précieuse provient entre autres de la forêt de Vohimana, à 125 km – trois longues heures de route – à l’est d’Antananarivo. Vohimana, c’est le grand laboratoire de L’homme et l’environnement. Dans ses profondeurs, Olivier Behra et ses collaborateurs ont installé une véritable petite entreprise de production d’huiles essentielles et de recherche sur les plantes médicinales. Après 45 minutes de marche, derrière un rocher, des cases de bois et de paille apparaissent, des poules hautes sur pattes courent devant nous, des chiens aux côtes saillantes nous accueillent en remuant la queue. Plus loin, un dortoir d’une dizaine de lits superposés – dont je découvrirai le confort spartiate – et une cafétéria en plein air. Au centre de ce « village » de chercheurs: un alambic, pour récolter les huiles essentielles. Celles-ci sont piégées dans les feuilles des plantes aromatiques. « C’est la substance volatile de la plante, son odeur, en quelque sorte », dit le biologiste William Andrianantenaina. André, un géant filiforme d’au moins deux mètres, vêtu d’un bleu de travail, veille à la bonne marche de l’alambic. Il pèse les feuilles qui donneront l’huile, les plonge dans la grande cuve de distillation, alimente le feu et recueille le précieux liquide qui s’écoule goutte à goutte. À quelques pas de lui, sur un petit feu de bois, des haricots cuisent doucement dans une casserole. Son dîner. Lors de notre passage, il récoltait l’huile essentielle du dingadingana, plante qui pousse en abondance dans les alentours. Il faut 140 kilos de feuilles pour obtenir 30ml d’huile. « Nous nous inspirons du savoir des sorciers de la région, dit la biologiste Chantal Rakotoarison, 28 ans. Selon eux, le dingadingana est efficace pour éloigner les moustiques. C’est ce que nous vérifions en ce moment. » À Vohimana, L’homme et l’environnement fournit du travail à 50 personnes de façon plus ou moins régulière. Budget annuel: 90 000 dollars. « C’est beaucoup pour Madagascar », précise Olivier Behra devant mon étonnement. Les femmes qui récoltent les feuilles reçoivent 20 ariarys le kilo, ce qui leur donne un salaire quotidien équivalant à un peu moins de un dollar. Le responsable de l’alambic et les hommes qui travaillent à la construction de cases et de huttes – l’ONG s’apprête à se lancer dans le tourisme écologique – gagnent 3 000 ariarys par jour, soit 1,50 dollar. À titre comparatif, un repas trois services pour cinq adultes dans un boui-boui du coin coûte environ 12 000 ariarys (six dollars), boissons et pourboire compris. L’ONG d’Olivier Behra ratisse large: valorisation et diversification de l’agriculture, récolte d’huiles essentielles et reboisement. L’homme et l’environnement ne reproduira pas les erreurs commises à Anjozorobe. À Vohimana, pas d’eucalyptus ni de pins. L’ONG ne plantera que des espèces indigènes. De 1960 à 2005, la moitié de la forêt de Vohimana a été récoltée ou brûlée. Le gouvernement malgache a cédé la gestion de ce qui reste à L’homme et l’environnement pour 25 ans, avec mission de remettre la forêt dans son état d’origine. « Déjà, nous avons presque réussi à éliminer le tavy dans la région, dit William Andrianantenaina. Nous travaillons maintenant à recréer un corridor forestier entre deux forêts séparées par une coupe abusive. » Au total, l’ONG recouvrira de végétation 150 hectares. Cinq fois le parc La Fontaine, à Montréal. La plantation d’arbres a débuté en novembre dernier. Les botanistes ont choisi une trentaine d’espèces locales, dont le Beccariophoenix madagascariensis, un palmier en voie d’extinction. Ils espèrent ainsi permettre à la nature de reprendre ses droits et augmenter leur récolte de plantes médicinales. « Toute la planète en bénéficiera », dit William Andrianantenaina. ____Noms de famille Les noms de famille malgaches ne se transmettent pas nécessairement du père à l’enfant. Les parents peuvent, s’ils le désirent, fusionner plusieurs mots – d’où la dimension kilométrique des noms – pour donner au patronyme de leur descendance un sens particulier. Le nom de famille de William Andrianantenaina vient de la fusion des mots andriana (noblesse) et tenaina (espoir). Ce nom signifie « noble qui donne l’espoir ». Quant à Denis Randriamampionona, son nom signifie « homme (randria) qui console (mampionona) ».

Monde

Cuba… zuela!

Du trou qui lui sert de fenêtre, Benito Anzola voit quasiment tout Caracas. Un tableau étrange où se mêlent, au premier plan, la misère des bidonvilles et, en arrière-fond, l’opulence du centre. Cet ancien champion de boxe amateur de 46 ans vit avec sa femme et trois de ses sept enfants à Petare, gigantesque et violent barrio qui surplombe la capitale vénézuélienne. Chaque soir, sur le coup de 23 h, il descend de la colline par le raide et sombre sentier qui se faufile entre les habitations de fortune pour aller travailler comme veilleur de nuit dans l’un des quartiers aisés de Caracas. Benito n’a pas peur du noir. Habitant de Petare depuis 10 ans, il connaît les règles du jeu imposées par les gangs. Il s’est habitué aux coups de feu qui percent fréquemment la nuit. La cicatrice ronde sur son avant-bras témoigne de cette violence omniprésente: Benito a été attaqué une fois, mais ce poing qu’il serre en racontant l’histoire a eu raison du couteau de son assaillant. Dans ce bidonville que la chance a oublié, Benito Anzola a décidé de faire bouger les choses. Le matin, au retour de son travail, il œuvre pour la «révolution» du président du Venezuela, Hugo Chávez. Depuis un peu plus d’une année, pour 150 dollars par mois, il apprend à lire et à écrire aux enfants défavorisés du quartier dans l’une des missions créées par le gouvernement. Cette éducation parallèle, qui fonctionne grâce à des volontaires, est l’une des pierres angulaires de la politique de Chávez. Réélu avec plus de 62% des voix le 3 décembre 2006, le président de 52 ans a promis d’approfondir sa «révolution» au cours des six années de son mandat. Pendant la campagne électorale, il a défini les contours théoriques de son «socialisme du 21e siècle» aux accents populistes: il s’agit de donner une dimension morale à la politique et de poursuivre la promotion de la démocratie participative — un système dans lequel les citoyens jouent un rôle central. Alberto Garrido, professeur de sciences politiques à Caracas et auteur de plusieurs livres sur Hugo Chávez, voit dans la victoire de ce dernier la fin de la «période de transition». «Chávez, explique-t-il, est convaincu qu’il faut une concentration du pouvoir dans les mains d’un chef unique. Son projet repose sur la légitimation de son leadership par le peuple et sur l’union, sous une même bannière, des cinq principaux partis qui forment sa coalition.» Hugo Chávez a d’ailleurs proposé, le 18 décembre dernier, la création du Parti socialiste uni du Venezuela (voir le clic). Alberto Garrido, qui est aussi l’un des commentateurs politiques les plus connus au Venezuela, ajoute: «Chávez aspire à une modification radicale du pouvoir. Comme il estime qu’il faut 20 ans pour implanter une révolution, il vise à achever la sienne en 2021.» S’il veut rester au pouvoir jusque-là, l’ancien parachutiste devra faire réviser la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Il a les coudées franches pour y parvenir. En 2005, l’opposition n’a pas participé au scrutin législatif en signe de protestation contre ce qu’elle dénonçait comme des irrégularités électorales. En conséquence, Chávez, qui a survécu à un coup d’État et à un référendum demandant sa destitution, paraît largement en mesure d’obtenir l’appui des deux tiers des parlementaires nécessaire pour avaliser la révision souhaitée. Il prévoit d’ailleurs soumettre celle-ci au vote de ses concitoyens en 2010. Hugo Chávez a aussi l’intention de créer 25 nouvelles universités. Une initiative qui divise les Vénézuéliens: dans un pays qui a l’un des meilleurs taux d’alphabétisation d’Amérique latine, celui que ses partisans nomment le commandante dit vouloir permettre à 100 000 personnes issues des classes défavorisées d’avoir accès à l’éducation supérieure. Ses détracteurs l’accusent de vouloir reprendre le contrôle idéologique des hautes écoles en abaissant les conditions d’admission et en imposant un enseignement politisé. Parallèlement, Chávez souhaite aussi approfondir son approche collectiviste de l’économie et développer les coopératives agricoles. Ce projet inquiète l’opposition. Pour Trino Márquez, sociologue à l’Université centrale du Venezuela, «le président va garder les institutions du pays et garantir une certaine liberté de la presse. Il a besoin que son action conserve une apparence démocratique et sait qu’il doit faire des alliances avec les secteurs privés pour financer sa politique. Mais nous allons assister à des attaques contre la propriété privée et le capitalisme.» Retour à Petare. «Ici, tout le monde est rouge, complètement rouge», affirme fièrement Benito Anzola en montrant du doigt l’une des innombrables affiches écarlates à l’effigie de Chávez qui sont placardées aux fenêtres de son bidonville. Ces trois dernières années, le gouvernement a utilisé les revenus du pétrole pour mettre en place une infrastructure de programmes pour les démunis. Les dépenses publiques ont explosé, passant de 8 milliards de dollars en 2000 à quelque 50 milliards en 2006. La mission Robinson, pour laquelle Benito Anzola travaille, a alphabétisé 1,5 million de personnes, selon les statistiques officielles. Ivonez Martínez, elle, a la charge de l’une des «maisons alimentation» de Petare. Moyennant un salaire de 90 dollars par mois et de la nourriture gratuite pour sa famille, cette femme à la carrure imposante cuisine 150 repas par jour à l’intention des nécessiteux. À l’entrée du bidonville, une missionMercal, supermarché subventionné, propose des denrées alimentaires de base à des prix 30% moins élevés que dans le commerce. Petare est aussi parsemé de bâtiments de brique aux poutres bleues: ce sont les centres sanitaires de la mission Barrio Adentro. Le programme dont ils font partie, inauguré en mars 2003, fonctionne grâce à l’apport de médecins et de dentistes cubains. En effet, selon un accord signé en octobre 2000, Caracas exporte du pétrole à prix préférentiel vers Cuba, en échange de quoi La Havane forme les «cadres de la révolution vénézuélienne», fournissant notamment des médecins et des livres scolaires. Le gouvernement affirme que le programme a permis à 18 millions de Vénézuéliens d’accéder aux soins médicaux gratuits. Ces initiatives assurent à Hugo Chávez le soutien passionnel des pauvres. Eglis Fuentes, petite femme de 32 ans, joue un rôle important dans ce laboratoire révolutionnaire calqué sur le modèle cubain de Fidel Castro. Cette mère qui élève seule ses deux enfants de 13 et 5 ans est chargée d’organiser le réseau de «travailleurs sociaux» dans la capitale vénézuélienne. Eglis a été formée pendant quatre mois à l’Institut de travail social Celia Sánchez Manduley, à Cuba, qui accueille gratuitement, chaque trimestre, 2 000 stagiaires vénézuéliens dans le cadre de l’accord pétrolier entre La Havane et Caracas. Elle y a appris les bases théoriques et pratiques de la révolution. Dans les rues de Caracas, les partisans de Chávez disent vouloir d’un modèle cubain adapté à la réalité vénézuélienne. «J’aime les programmes sociaux de Fidel Castro, explique Lucas Graterol, informaticien de 27 ans. Mais je ne veux pas d’une dictature.» Elvia Gómez, journaliste au quotidien El Universal, l’un des principaux du pays, fait une analyse plus sombre du risque de dérive autocratique du président: «Les Vénézuéliens aiment être libres, mais ne sont pas des démocrates. S’ils l’étaient, ils n’auraient jamais voté pour Chávez.» La réalité du Venezuela reste celle d’un pays qui compte 60% de pauvres. Selon de récentes statistiques du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), plus de deux millions d’habitants, sur un total de 26 millions, vivent avec un dollar par jour. Le nombre de meurtres a augmenté de 67% depuis 1999, et les 9 962 homicides commis en 2005 font du Venezuela le pays le plus dangereux d’Amérique du Sud. La population est en outre profondément divisée entre les pro et les anti Chávez. Luisa Anzola, sœur de Benito, est voisine de son frère, mais soutient l’opposition. «J’ai signé le référendum demandant la révocation du président, en 2003, dit-elle, car la situation a empiré avec lui. Dans les bidonvilles, il y a un sentiment d’impunité pour les voyous.» Luisa affirme que le gouvernement utilise toujours la «liste Tascón» pour refuser une aide sociale aux opposants. Cette liste des signataires du référendum révocatoire avait été publiée, en 2004, par le parlementaire pro-Chávez Luis Tascón, dans le but d’empêcher les pétitionnaires d’obtenir un poste dans la fonction publique. Eglis Fuentes assure que la politique de Chávez ne met personne à l’écart. La jeune femme reconnaît que les disparités restent criantes dans les rues de Caracas, mais ajoute: «La révolution est comme le vent. Elle ne se voit pas, elle se sent. Grâce à notre président, les pauvres ne sont plus exclus de la vie politique.» Dans le train flambant neuf qui le ramène vers la capitale, un soir de décembre, Benito Anzola acquiesce. Ce jour-là, il est allé voir deux de ses filles, de 7 et 13 ans, qui habitent dans les montagnes, à deux heures de Caracas. Benito raconte qu’il n’a personnellement rien gagné avec le gouvernement et qu’il doit continuer à cumuler les emplois pour pouvoir offrir une éducation à ses enfants. «Je soutiens Chávez pour eux et pour mon pays», glisse-t-il cependant. Sur la banquette rouge vif, Benito a ôté ses chaussures de similicuir complètement craquelées. Il s’est assoupi.

Monde

Les trésors de Tombouctou

La mince porte en métal s’ouvre en grinçant sur une grande salle sombre, où s’entassent des milliers de manuscrits anciens. Ils s’alignent sur des étagères grillagées et s’empilent pêle-mêle dans des armoires de métal posées à même le sol en béton. Les odeurs se chevauchent: poussière, cuir, encens, moisissure. Nous sommes à Tombouctou, aux confins du Sahara. La chambre forte de l’Institut des hautes études et de la recherche islamique Ahmed Baba ressemble plus à un garage qu’à une bibliothèque. Mais la présence de livres dont certains sont aussi vieux qu’une cathédrale médiévale rend le moment solennel. Le directeur adjoint de l’Institut, Sidi Mohamed Ould Youbba, un Malien grisonnant vêtu d’une tunique blanche, me montre les enluminures en or qui décorent les pages d’un coran vieux de quatre siècles. Le papier est troué par endroits, mais le texte est lisible. Autour de nous, des traités scientifiques, des chroniques historiques, des journaux de voyage, des correspondances de marchands et de savants africains. Les textes sont en arabe, le «latin» de l’Afrique précoloniale. La collection compte plus de 20 000 documents. Le plus ancien est un manuel de droit islamique datant de 1204. On a trouvé ces manuscrits un peu partout dans la région entourant la mythique ville de Tombouctou, au Mali, au cours des 20 dernières années. C’est une découverte majeure. Car ils renferment un savoir perdu que l’on commence à peine à décoder: la mémoire de l’Afrique. Il y a un vaste trou dans l’histoire du continent. L’époque des missionnaires européens et des capitaines de négriers — du 17e au 19e siècle — est bien documentée. Celle des empires africains qui l’ont précédée l’est beaucoup moins. Les Africains eux-mêmes connaissent peu de choses de l’Empire songhaï, une puissance commerçante des 15e et 16e siècles, qui s’étendait sur les territoires actuels du Mali, du Burkina et du Niger, avec un accès à la côte atlantique. Ni de la percée de l’islam, apporté par les caravanes arabes. «On a longtemps cru qu’il était impossible de faire l’histoire de l’Afrique précoloniale, puisque les Africains n’avaient pas laissé de sources écrites. Ces manuscrits sont la preuve du contraire», dit Sidi Mohamed Ould Youbba. Pour les Africains, il s’agit de la mise au jour d’un grand pan de leur littérature ancienne. Comme si on exhumait, dans une Europe colonisée par l’Afrique, des textes oubliés: Candide, de Voltaire, Le prince, de Machiavel, les écrits de Martin Luther, la correspondance du cardinal de Richelieu, Le livre des merveilles, de Marco Polo! Des collections de manuscrits, on en trouve une trentaine à Tombouctou. Celle de l’Institut Ahmed Baba, organisme national financé par l’Afrique du Sud, la Norvège, le Luxembourg et la fondation Ford, aux États-Unis, est de loin la plus importante. Les autres sont conservées dans des bibliothèques privées, qui vont d’antiques maisons de style marocain à une simple pièce derrière la boutique d’un réparateur de télévisions. La sauvegarde des manuscrits de Tombouctou est un travail de coopération internationale. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, en a fait la première mission culturelle du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Au cours de trois dîners de gala destinés à la haute société de l’Afrique du Sud, le président a recueilli 25 millions de rands (4 millions de dollars canadiens) pour la construction d’une grande bibliothèque à Tombouctou. Elle accueillera la collection de l’Institut Ahmed Baba, qui étouffe sous les livres. Tombouctou, quant à elle, étouffe sous la chaleur de juin. La ville est un four en terre cuite. L’après-midi, le mercure grimpe à 45°C. Le souffle de l’harmattan, le vent du désert, brûle le visage. Les rues se vident. Des rues? Plutôt des couloirs ensablés qui séparent les maisons. Les résidences, de deux étages, sont construites en banco, mélange de glaise et de paille dont on fait des briques. C’est un décor des Mille et une nuits, avec des terrasses sur les toits et des portes de bois munies de lourds anneaux de fer. Des bâtiments de terre sur un tapis de sable. La ville de 30 000 âmes n’a qu’une seule voie asphaltée. Elle mène à un petit aéroport où atterrissent deux avions par semaine. C’est le seul lien avec l’extérieur. À l’ombre du porche de mon hôtel, je vois défiler la vie locale. Un garçon à dos d’âne. Un troupeau de chèvres. Un dromadaire. Des Touaregs, ces hommes voilés du Sahara, magnifiques avec leurs grands sabres à la ceinture, leurs boubous et turbans jaunes, roses et indigo assortis aux voiles, appelés lithams, qui leur couvrent le bas du visage. Le Mali, pays de 12 millions d’habitants, est l’un des plus pauvres de la planète. C’est un monde de paysans, à 80% musulmans. Pourtant, il s’agit du troisième producteur d’or du continent africain, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Mais les mines sont exploitées par des entreprises étrangères, et l’État ne touche que des redevances sur l’exportation du métal jaune, ce qui représente environ 7% du PIB. Au Moyen Âge, c’est l’or du Mali qui, après avoir transité par les royaumes du Maghreb, remplissait les coffres des monarchies françaises, anglaises, espagnoles et portugaises. «La stabilité financière des puissances européennes dépendait en grande partie des mines des empereurs maliens», indique l’historien Ismaël Diadié Haïdara. Le lettré de 49 ans possède 7 000 manuscrits, l’une des plus importantes collections privées de la ville. Au centre du commerce de l’or: Tombouctou. La cité était le point de rencontre entre l’Afrique de l’Ouest et le monde méditerranéen. Elle était le «port» du Sahara, vaste océan de sable traversé par des flottilles de dromadaires. De plus, elle s’étendait sur la rive nord du fleuve Niger, le troisième d’Afrique, qui relie de nombreuses villes du Mali, du Niger et du Nigeria. (Au fil des siècles, la région s’est ensablée et le fleuve s’est retiré à 20 km au sud. Aujourd’hui, il faut rouler, à partir du fleuve, une demi-heure dans le désert pour atteindre Tombouctou.) Au marché, outre de l’or, on trouvait de l’ivoire, du tabac, des plumes d’autruche, des esclaves et des barres de sel provenant de la mine de Taoudenni, à 16 jours de dromadaire au nord. La richesse de Tombouctou en a fait l’Oxford de l’Afrique. À son apogée, aux 15e et 16e siècles, 100 000 personnes y vivaient, dont 25 000 étudiants venant d’aussi loin que Bagdad. La réputation de son université, Sankoré, rayonnait partout dans le monde arabe. On enseignait, à l’université et dans 180 écoles privées, la charia (droit islamique), la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, les arts. Et on écrivait des livres, reproduits par des copistes et vendus au marché. Aujourd’hui, Tombouctou semble le bout du monde… Le soir, enfin! L’air redevient respirable. La ville reprend vie. L’odeur des brochettes de mouton qui grillent parfume les rues. Tombouctou est plongée dans le noir. Dans la cour intérieure de la maison d’Abdel Kader Haïdara, trois hommes et une femme regardent la télévision, étendus sur des nattes. L’hôte, un moustachu replet au crâne dégarni, me conduit au salon, une pièce fraîche garnie d’un épais tapis bleu à motifs et de coussins. On se déchausse avant d’entrer. Abdel Kader Haïdara, 42 ans, a exercé de 1984 à 2000 un métier peu commun: chercheur de manuscrits. C’est lui qui a trouvé la plupart des documents de l’Institut Ahmed Baba. «J’ai été élevé parmi les livres. Mon père tenait une école privée et je m’occupais de la bibliothèque.» Les 9 000 manuscrits de la collection familiale lui ont été légués à la mort de son père. Une fillette entre au salon et nous sert un thé à la menthe au goût fort, très sucré. Les manuscrits n’ont jamais quitté la région, indique mon hôte. Lors de la conquête française de l’Afrique, à la fin du 19e siècle, Tombouctou avait déjà perdu sa gloire passée. «Lorsque les soldats français sont venus à Tombouctou, les notables ont craint le pillage et ont caché leurs manuscrits.» Ils les ont mis dans des coffres et les ont enterrés dans le désert. Certains les ont dissimulés dans des grottes. D’autres les ont emmurés dans leur maison. «Les manuscrits ne devaient pas être pris, parce qu’ils étaient la source de leur savoir et, par extension, de leur pouvoir.» Les décennies ont passé, le Mali a accédé à son indépendance, en 1960, et certaines familles ont ressorti les manuscrits. D’autres ont oublié leur existence… Le travail d’Abdel Kader Haïdara a pris des allures de chasse au trésor. «Les ancêtres avaient laissé des indices sur l’emplacement des caches, dit-il. J’en ai trouvé dans des lettres et des testaments que les gens gardaient précieusement dans leur maison.» Il partait ensuite en Land Rover dans les dunes du Sahara pour exhumer les coffres. «Les manuscrits enterrés étaient en assez bon état.» Ce n’était pas le cas des livres retrouvés dans les maisons de Tombouctou ou des villages environnants. «De nombreux livres étaient à moitié mangés par les termites», dit Abdel Kader Haïdara. Beaucoup de gens n’osaient s’en départir, même si la plupart ne pouvaient lire l’arabe. «Ici, les biens ayant appartenu aux ancêtres sont sacrés. On ne vend un héritage qu’en cas d’extrême nécessité.» Dans un village près de Tombouctou, il a offert à une famille pauvre deux vaches en échange d’un lot de manuscrits. «J’y suis retourné un an plus tard et, soudainement, un tas de gens voulaient me vendre leurs manuscrits!» C’est maintenant une course contre la montre pour sauver les documents. Le climat sec du Sahara les a préservés pendant des siècles. Mais les livres les plus âgés arrivent au bout de leur existence. C’est une question d’années avant que le papier tombe en poussière. Dans une salle climatisée de l’Institut Ahmed Baba où s’alignent une dizaine d’ordinateurs, on tente une opération de sauvetage: passer les pages au scanneur pour leur donner une nouvelle vie dans Internet. Une équipe de 12 chercheurs africains numérise en ce moment un manuel de grammaire arabe de 600 pages. Leur travail est facilité par une caractéristique commune à tous les manuscrits: les pages ne sont pas reliées. «C’était la façon de faire à l’époque. On plaçait des pages volantes dans une couverture de cuir de mouton ou de dromadaire», explique Mohamed Diagayeté, 42 ans, expert en civilisation islamique. L’Institut projette de traduire les manuscrits numérisés en français et en anglais, dit-il. Ils pourraient ainsi être offerts en ligne aux chercheurs du monde entier. Mohamed Diagayeté est au front de la recherche sur les manuscrits. Il est le premier lecteur à y poser les yeux depuis des siècles. «C’est palpitant. Je redécouvre le passé de mon peuple.» Il a récemment parcouru un manuel du 18e siècle s’apparentant au Kama-sutra. On y trouve des positions sexuelles, des remèdes contre l’impuissance et un chapitre intitulé «Être patient avec les femmes».Beaucoup de travail reste à faire, dit le chercheur. Sur les 20 000 manuscrits de l’Institut, seulement 3 000 ont été lus et répertoriés. Les manuscrits de Tombouctou sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets. Mais ce que l’on trouve étonne déjà. Abdel Kader Haïdara, le chercheur de manuscrits, possède des textes théologiques du 17e et du 18e siècle qui sont toujours pertinents en 2007. Ils font l’apologie d’un islam ouvert et tolérant. «On y parle de l’abolition des mariages forcés, du droit pour les femmes d’étudier, d’avoir une profession. Avec citations du Coran à l’appui!» Le contenu des manuscrits de l’historien Ismaël Diadié Haïdara intéresse les climatologues et les astronomes. Ses ancêtres ont noté dans les marges des livres les dates des crues et décrues du fleuve Niger ainsi que celles des événements marquants, comme les tremblements de terre. On y apprend ainsi qu’une pluie de météorites a traversé le ciel saharien en 1583! Le directeur adjoint de l’Institut Ahmed Baba, Sidi Mohamed Ould Youbba, voit pour sa part un potentiel dans les anciens traités de médecine. On y trouve des recettes de potions à base de plantes médicinales africaines. «Nous pourrions redécouvrir l’usage de ces plantes et en faire des médicaments moins chers que ceux qui nous arrivent des pays riches.» Il rêve d’une revalorisation de la médecine traditionnelle africaine à l’échelle mondiale. «La Chine a fait connaître la sienne partout dans le monde. Pourquoi ne pas réapprendre la nôtre et faire de même?» Les manuscrits peuvent devenir un outil de développement pour l’Afrique, croit l’historien Ismaël Diadié Haïdara. «En se réappropriant son passé glorieux, l’Afrique cessera de se regarder comme un continent misérable, dit-il. Nous pourrons offrir au monde des connaissances sur l’art, l’histoire, la culture. Pas seulement recevoir passivement de l’Occident.»

L'erreur tropicale Monde

L’erreur tropicale

À Madagascar, la forêt se volatilise à un rythme effrené. Si rien n’est fait, disent les experts, dans 15 ans les arbres auront totalement disparu de l’île, et avec eux des espèces végétales uniques.

Monde

Ispahan : à l’ombre de la bombe

Le soir descend sur Ispahan et Mansour va bientôt replier l’auvent de sa galerie d’artisanat — l’une des centaines de boutiques installées sous les arcades en brique ocre qui ceinturent la place de l’Imam et son parc. Près du bassin central, les conducteurs de calèches somnolent pendant que les hirondelles valsent entre les jets d’eau claire des fontaines. Des familles iraniennes se prélassent sur les fraîches pelouses quadrillées d’allées et bordées de cèdres nains. Autour de la place — la huitième des plus grandes places du monde —, la circulation se fait moins dense. Soudain, on voit s’illuminer les coupoles des deux mosquées, toutes revêtues de faïence turquoise et dont les motifs rappellent ceux des tapis persans. En face, la terrasse aux graciles colonnes du palais Ali Qapu et l’entrée du grand bazar se découpent sur le ciel, où brillent déjà quelques étoiles. « Cette place fait d’Ispahan un endroit unique au monde, dit Mansour. C’est un rare chef-d’œuvre. » Cœur et poumon de la ville d’Ispahan depuis sa création, en 1602, par les Safavides — la dynastie d’empereurs chiites qui régnèrent sur l’Iran aux 16e et 17e siècles —, la place de l’Imam est aussi l’un des joyaux du patrimoine mondial de l’Unesco. Malheureusement, déplore Mansour, elle attire moins de touristes depuis que l’Iran a repris son programme nucléaire. « Le pays a mauvaise presse et les étrangers ont peur de venir », dit-il en farsi, la langue nationale. « Nous devons maintenant nous serrer la ceinture ou, avec un peu de chance, écouler notre marchandise à Dubaï ou dans les pays du Golfe. » C’est à Ispahan, en effet, que se trouve le Centre de technologie nucléaire — l’une des sources de conflit entre l’Iran et le reste de la communauté internationale. Ce centre dispose d’une usine de conversion d’uranium et de quatre réacteurs nucléaires expérimentaux permettant de produire du plutonium. La République islamique prétend que l’uranium sert à la production de combustible pour ses centrales électriques civiles. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) soupçonne qu’il est plutôt destiné à la fabrication d’armes nucléaires. Le directeur de l’Office du tourisme, de l’artisanat et du patrimoine culturel d’Ispahan, Saeid Baktash, ne semble pas prendre en compte les doléances des commerçants et refuse d’admettre que le nombre de touristes a chuté. « Il se maintient chaque année à environ trois millions, dont seulement 20 % sont des étrangers », assure ce représentant du régime islamique, interrogé dans son vaste bureau de l’avenue Chahar Bagh (des quatre jardins), l’artère principale de la ville. « C’est le commerce intérieur qui fait vivre Ispahan, pas le tourisme extérieur, dit-il. La ville n’est donc pas atteinte par la crise internationale. » Saeid Baktash a beau minimiser l’incidence économique des visiteurs étrangers, il n’en reste pas moins que mon interprète, Nadareh, a vu son salaire de guide touristique passer, en quelques années, de cinq à trois millions de rials par mois (soit de 585 à 350 dollars). Et que certaines variétés d’artisanat local, comme le cuivre ciselé, risquent de disparaître, car elles sont prisées uniquement par les riches touristes. « Déjà, après le 11 septembre et l’anathème d’axe du mal qui a frappé l’Iran, la situation était difficile », me confie Nadareh, petite femme au teint clair, sur la terrasse de la maison de thé Queysarieh, qui surplombe la place de l’Imam. « Mais elle a empiré depuis l’élection du président Ahmadinejad et les menaces de sanctions internationales. C’est dommage, car les Ispahanis adorent les étrangers. » À première vue, Ispahan paraît idyllique. Située à 400 km au sud de Téhéran, la troisième ville du pays n’a rien à envier à la capitale bruyante, polluée et embouteillée. Oasis au milieu d’un désert, lui-même encerclé par les montagnes, ce chef-lieu de l’art islamique offre un panorama coquet et bucolique. Dès les premiers éclats du printemps, les habitants pique-niquent sur les rives du fleuve Zayandeh (qui donne la vie), bordé d’arbres et de promenades, lequel sillonne Ispahan d’est en ouest. La nuit, les amoureux se donnent rendez-vous sur le pont Si-o-Seh (l’un des 12 ponts de la ville, dit « pont aux 33 arches »), qui abrite des maisons de thé à chacune de ses extrémités. Ispahan peut également se targuer d’être l’un des pôles multiculturels du pays grâce à ses communautés juive (2 000 personnes) et arménienne (10 000). Mais cette vie paisible est menacée par la surpopulation et l’industrialisation. Comme l’explique Morteza Saghaian Nejad, maire d’Ispahan, la population de la ville a quintuplé dans les quatre dernières décennies, atteignant aujourd’hui les deux millions d’habitants. « L’exode rural et la création d’industries lourdes, telles que l’aciérie, en périphérie de la ville ont changé la nature d’Ispahan, dit-il, provoquant des embouteillages et de la pollution. » Dans son bureau orné d’une immense photo de la ville et d’une fontaine où nagent des poissons rouges, ce docteur en ingénierie électrique ne cache pas sa fierté pour Ispahan, tout en se montrant préoccupé. Évitant de parler du sujet de l’heure, le nucléaire, il insiste sur le défi actuel, qui est, selon lui, de préserver l’héritage culturel de la ville tout en permettant son développement. « Un peu comme pour le vieux et le nouveau Montréal », conclut-il en évoquant la métropole, qu’il a visitée dans les années 1980. Bien qu’Ispahan soit l’une des villes les plus prospères d’Iran, elle reste néanmoins touchée par les problèmes du pays, dont le chômage et l’inflation galopante (22 %). En dépit des promesses électorales du président Ahmadinejad de redresser l’économie, les prix sont montés en flèche au cours de la dernière année. Dans le souk populaire au nord de la ville, un quartier moins fortuné et plus conformiste où toutes les femmes déambulent en tchador noir, un vendeur de tissu se plaint que le coût du mètre pour la confection du voile soit passé de 74 000 à 110 000 rials (de 9 à 13 dollars) en un an. La population exprime de plus en plus son mécontentement. « Nous ne devrions pas vivre aussi pauvrement, puisque nous avons du gaz et du pétrole ! » s’indigne un chauffeur de taxi borgne, qui a perdu son œil gauche à l’époque où il travaillait sur un chantier de construction. Avec trois enfants à charge, cet homme, qui gagne 2 800 000 rials (338 dollars) par mois, ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille. « Ce gouvernement donne de l’argent à l’Irak, aux Palestiniens et au Hezbollah libanais, mais il néglige son propre peuple », poursuit-il en essuyant la vitre sale de sa vieille Peykan blanche aux relents de tabac. « Ce régime est comme un clou enfoncé dans le mur et qui ne veut plus sortir. J’espère que les sanctions internationales déclencheront une seconde révolution. Sinon, que les Américains viennent nous bombarder ! » À l’Université d’Ispahan — l’un des cinq complexes universitaires de la ville ; il compte 25 000 étudiants —, la polémique au sujet du nucléaire bat son plein. Sur le campus de la Faculté des langues étrangères, chacun tente de faire entendre son point de vue. « Ce n’est pas l’Afghanistan ni l’Irak ici ! Les Américains n’oseront pas attaquer l’Iran. Nous sommes trop forts », lance Amine dans un anglais imparfait. « Il n’y aura pas la guerre, on va négocier », poursuit Kasra. « Et pourquoi nous empêchent-ils d’avoir la bombe, alors qu’ils l’ont ? » réplique Omid, en fronçant les sourcils. Tout le monde parle en même temps. « L’Amérique a peur ! » « On n’est pas satisfaits de notre gouvernement, mais on ne veut pas d’intervention étrangère. » « On veut l’évolution, pas la révolution ! » « Aimez-vous Ispahan ? » « Et les Canadiens dans tout cela ? Que pensent-ils de l’Iran ? » Les étudiants sont curieux. La plupart d’entre eux ne sont jamais sortis du pays, principalement en raison des difficultés à obtenir un visa pour l’étranger. « Ce régime nous maintient dans un état de pauvreté culturelle », s’insurge Samar, étudiante en médecine qui porte un foulard à pois multicolores. « On n’apprend rien sur le monde. Très peu de gens parlent une seconde langue. C’est pour mieux garder le contrôle sur nous. » Malgré ces contraintes, les étudiants affichent un fort sentiment nationaliste. Mais ne cachent pas pour autant leur désir de partir. Pour aller où ? « Aux États-Unis ! » répondent-ils en chœur. Tel est le paradoxe iranien. Il fut un temps où les Américains accueillaient les Iraniens en grand nombre. Comme le précise le maire d’Ispahan, qui a vécu plus de huit ans aux États-Unis, plusieurs figures politiques iraniennes ont étudié en Amérique et plus de 50 % des enseignants des universités d’Ispahan sont diplômés d’une université américaine. Le frère et les neveux de Morteza Saghaian Nejad vivent en Ohio et la plus importante communauté d’Iraniens en dehors du pays se trouve à Los Angeles. « Mais les temps ont changé, affirme le maire. Depuis la révolution islamique et la dégradation des rapports entre les deux pays, l’Amérique ne favorise plus l’échange de culture. Aujourd’hui, le Canada, l’Europe et l’Australie sont devenus les destinations de choix des Iraniens. » C’est à quelque 25 km à l’est d’Ispahan que se cache le complexe nucléaire. La route qui y mène traverse un chapelet de villages et de champs agricoles aux confins du désert, jusqu’à ce que se profile une série de bâtiments carrés en brique, semblables à des établissements scolaires, derrière des fils de fer barbelés et des rangées de cyprès. Tout autour, des soldats perchés sur des batteries antiaériennes, protégées par des monticules de sacs de sable, surveillent les environs. Cette zone militaire est jalonnée de panneaux sur lesquels on peut lire : « Interdit de photographier ». Face au complexe nucléaire, en contrebas, s’étend le village de Zardanjan, avec ses 3 000 âmes. Sur les sentiers de terre battue, des paysannes reviennent du marché tandis que quelques hommes boivent le thé dans la cour intérieure de leurs maisons de torchis. Personne ici ne semble conscient des risques que représente la proximité d’une centrale nucléaire. La plupart des villageois n’ont jamais entendu parler de Tchernobyl et les autorités n’ont mis en place aucun plan de sécurité en cas d’exposition aux radiations à la suite d’un accident technique ou d’un bombardement du complexe. Au contraire, tous les interrogés s’entendent pour affirmer que la centrale est une bénédiction pour la région. Depuis son ouverture, en 2004, le réseau routier s’est développé, soulignent-ils, et des gazoducs alimentent maintenant les foyers de Zardanjan. Avec l’agriculture et la confection de tapis, la centrale est l’une des seules sources de revenus du village, parce qu’elle a créé une vingtaine d’emplois, comme l’expose Mohsen, 25 ans. Chaque mois, ce jeune homme, qui habite avec sa mère veuve, gagne trois millions de rials (350 dollars) en travaillant à la centrale comme agent de sécurité. Un seul homme semble préoccupé par les dangers d’éventuelles frappes américaines. Il s’appelle Mohammed Ali. La cinquantaine, cheveux roux et yeux clairs, ce colosse a été victime d’une attaque au gaz moutarde quand il combattait sur le front pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Depuis, il souffre de troubles respiratoires et il crache du sang. Malgré cela, pas question de quitter le village. Il fait partie de ces agriculteurs qui, de père en fils, mourront sur leurs terres. Et à ses yeux, il est primordial que l’Iran se dote de l’énergie nucléaire civile. « Si nous n’avons pas de masques à gaz, dit-il en mimant ses paroles, il faut prendre une serviette humide, la placer sur sa bouche et respirer à travers. C’est aussi simple que cela. » Mohammed Ali semble ignorer qu’une serviette ne le protégera pas des radiations. Sur le chemin du retour, mon interprète m’avoue qu’elle partage l’opinion de la majorité. « Personne ne pense vraiment que l’Amérique peut frapper l’Iran. Mes proches à Los Angeles sont plus inquiets que je ne le suis ici ! » Comment expliquer cette attitude insouciante ? Selon Ladane Nasseri, journaliste iranienne en poste à Téhéran, la majorité de la population n’a pas accès aux sources d’information étrangères et serait dupée par la propagande médiatique du régime islamique. Surtout en dehors de la capitale. Pas difficile à croire, lorsqu’on lit les manchettes du plus vieux quotidien d’Ispahan, Nasle-e Farda (la génération future), ou qu’on regarde les chaînes de télévision officielles. Partout, la même campagne : on fait l’éloge de la force militaire iranienne et on érige en dogmes les paroles du guide suprême, l’imam Ali Khamenei, qui en appelle au droit iranien de développer l’énergie nucléaire. Si les Ispahanis ne craignent pas un éventuel conflit, c’est aussi parce qu’ils en ont l’habitude. Comme en témoigne la Golestan Shohada(roseraie des martyrs), l’immense cimetière consacré aux 26 000 combattants morts durant la guerre Iran-Irak, Ispahan a déjà donné du sang pour la cause. « Toute notre vie, nous avons été victimes des menaces, des sanctions et des guerres de l’Amérique », lance Hassan Ali Tasslemi en nettoyant la tombe de son jeune frère, mort à l’âge de 17 ans. À ses côtés, sa mère et ses sœurs servent du thé et des biscuits à d’autres familles venues se recueillir sur les sépultures de leurs proches. Tout autour s’étendent des rangées de portraits encadrés fixés au-dessus des tombes : un spectacle saisissant. « Ispahan est notre patrie, nous la défendrons », poursuit Hassan sur un ton déterminé. De son portefeuille, il sort une carte d’appartenance aux fameux bassidjis, force paramilitaire dont le mandat est de faire respecter les valeurs de la révolution islamique. « Nous sommes tous des bassidjis dans la famille, dit l’une de ses sœurs avec le sourire. Et les bassidjis sont toujours prêts à se battre au nom de l’islam. » N’empêche que certains Ispahanis n’ont pas l’esprit tranquille. C’est le cas de Fakhri et de Forough, deux éducatrices à la retraite, rencontrées dans le salon de thé du luxueux hôtel Abassi. À voix basse, elles avouent leurs inquiétudes. « Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. L’Amérique peut très bien répéter le scénario afghan et irakien », dit Fakhri. « Si Ispahan est bombardée, renchérit Forough, je fais mes valises. » Légèrement voilée, son foulard laissant paraître des mèches de cheveux bruns sur son front, Fakhri confie qu’elle tente d’envoyer son fils, diplômé en informatique, au Canada. « Il n’y a pas d’avenir ici », dit-elle en soupirant. Et pourtant, cette femme admet avoir participé à la révolution islamique en tant que militante. Elle distribuait des tracts sur la place de l’Imam. Aujourd’hui, ses enfants l’accusent d’avoir amené ce gouvernement au pouvoir. « Que puis-je leur dire d’autre que : je suis désolée ? » lance-t-elle avec déception. Mais à Ispahan, comme dans toutes les grandes villes d’Iran, l’emprise du régime islamique s’effrite et le désir de liberté se manifeste ostensiblement. La nuit, dans le quartier arménien de Jolfa, l’avenue commerçante Nezar se transforme en boulevard de drague. Des grappes de jeunes hommes, cheveux gominés et chaussures pointues, hèlent les filles fardées, teintes en blond, portant jean moulant et talons aiguilles, qui se pavanent devant les boutiques illuminées. On dirait presque la Sainte-Catherine, version iranienne. Les caféset les pizzerias, qui ont essaimé dans les cinq dernières années, sont devenus les lieux de rencontre privilégiés de la jeunesse. Devant un lait fouetté à la banane ou un café crème, les amis se courtisent et les nouveaux couples se font les yeux doux tout en écoutant les vieux succès des Eagles, de Bob Marley et de Leonard Cohen. Ispahan reste néanmoins traditionnelle et conservatrice — la troisième agglomération religieuse après Qom et Machhad, deux villes saintes du chiisme. Le vendredi, jour sacré, la place de l’Imam se transforme en lieu de prière. Les échoppes ferment leurs stores, le bazar se tait et les pasdarans (les gardiens de la révolution, qui contrôlent la sécurité) investissent l’espace. Dans les fontaines, les vieillards font leurs ablutions. Les femmes achètent des cassettes et des affiches religieuses. Sur les escaliers de la mosquée de l’Imam, les réfugiés afghans vendent des versets du Coran pour 25 cents. Puis, l’appel à la prière retentit et tout le monde se précipite sur les tapis distribués pour l’occasion. L’oraison est lancée par un « Makbar America ! Makbar Israel ! » (Mort à l’Amérique ! Mort à Israël !), et elle est suivie aussitôt du sermon de l’imam, teinté de politique. « L’Amérique a enfin admis qu’elle avait eu tort pendant plus de 27 ans, déclare-t-il par l’intermédiaire des haut-parleurs. C’est le signe que nous sommes protégés par Dieu. Depuis qu’Israël a perdu la guerre au Liban, les chiites sont plus forts que jamais. » Quelque peu en retrait sur la place, Amir, un jeune étudiant qui me traduit le prêche, avoue que cette prière collective relève davantage de la mise en scène. « Le régime force les gens à venir, sinon il n’y aurait personne », ironise-t-il en regardant la place aux trois quarts vide. Il admet par contre que c’est ce genre de manifestation publique qui effraie les étrangers. « Pourtant, personne ne souhaite la guerre en Iran. Ce n’est que de la provocation ! » affirme-t-il, convaincu. « Malheureusement, c’est un jeu de pouvoir dangereux… et on risque d’en payer le prix. »