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Des dinos à la tonne!

«Psitt! Tu veux m’acheter une dent de dinosaure?» En d’autres circonstances, je me serais méfié de pareille proposition. Mais le jeune homme qui m’aborde, alors que j’explore les rues d’Agadez, me propose probablement une dent provenant d’un véritable fossile préhistorique. Si j’en suis convaincu, c’est parce que l’offre m’est faite non pas en Asie du Sud-Est, royaume de la contrefaçon et de la pacotille, mais au Niger, l’un des pays les plus pauvres de la planète et l’un des plus riches en gisements d’ossements de dinosaures. Depuis 1906, divers sites de l’Aïr, non loin d’Agadez, ont été mis au jour par de nombreux paléontologues, dont le célèbre Français Philippe Taquet et le tout aussi notoire Paul Sereno, l’«Indiana Bones» américain. Désormais, les noms de Gadoufawa, In Gall, Tiguidit et Tawachi, pour ne citer qu’eux, sont synonymes de fossiles de dinosaures. Encore aujourd’hui, une équipe de 15 paléontologues et géologues est à pied d’œuvre dans la région d’Arlit, à moins de 200 km au nord d’Agadez. Hélas, trois fois hélas, les ressources financières manquent cruellement pour mettre en valeur tant de précieux trésors et les protéger des trafiquants d’art. Pour l’heure, dès que la nouvelle d’une découverte se répand, les pillards répondent rapidement présents! Ainsi, en mars 2006, 5 600 objets archéologiques nigériens — dont des fossiles — ont été saisis à Roissy par les douaniers français, alors qu’en janvier 2005, 845 pièces, dont une centaine d’os de dinosaures, ont été interceptées par les mêmes douaniers. «Récemment, on a trouvé un oiseau préhistorique géant, mais on n’a pas voulu dévoiler son emplacement, de peur de voir le site pillé: nous n’avons pas les moyens d’assurer sa protection», indique Moumouni Hamadou, directeur régional du tourisme d’Agadez. Au Musée national de Niamey, capitale du Niger, le même manque de fonds empêche de protéger assidûment les restes de trois spécimens de dinosaures, qui sont exposés à l’air libre. Seul un cube de tôle les préserve du soleil de plomb. Parmi eux, le célèbre Sarcosuchus imperator, alias SuperCroco, un crocodile géant de 12 m qui s’offrait des dinos au dîner et qui croisait dans les eaux qui recouvraient jadis le Sahara nigérien. À ses côtés s’élève l’immense Jobaria tiguidensis, spécimen unique découvert par l’équipe de Paul Sereno et qu’on ne trouve qu’au Niger. Ces fossiles sont sommairement mis en valeur, et rien n’empêche les visiteurs du musée de tâter le crâne de SuperCroco ou de se faire prendre en photo dans sa gueule. «C’est triste à dire, mais nous ne pouvons protéger davantage ces fossiles, déclare Mahamadou Kelessi, directeur du Musée national. Tout ce que nous espérons, c’est que l’affluence touristique augmentera et qu’avec elle s’améliorera la santé financière du musée.» À l’instar de plusieurs pays d’Afrique qu’on n’associe pas spontanément au tourisme (comme le Liberia, le Zimbabwe, l’Ouganda et l’Algérie), le Niger est en pleine opération charme pour tenter d’attirer les touristes. Mais pour mettre en valeur ses sites d’intérêt, ce vaste pays d’Afrique sahélienne a désespérément besoin d’aide étrangère. «Attention! Vous avez failli marcher sur une clavicule!» lance le guide à une visiteuse distraite, tandis qu’elle déambule à travers les ossements de dinosaures. On ne peut pas vraiment lui reprocher d’être étourdie: le site de Tawachi, malgré la richesse de son contenu, n’est pour ainsi dire pas protégé. À peine a-t-on disposé quelques pierres en cercle autour de certains spécimens, comme l’énorme Jobaria tiguidensis, véritable diplodocus nigérien, dont les ossements saillent sur le sol. Pour le moment, les guides de Tawachi — situé à environ 100 km d’Agadez — n’ont d’autre choix que de recouvrir de terre les ossements la «basse saison» venue, avant de les déterrer de nouveau lors de la reprise de la saison touristique. Pareille pratique ne saurait perdurer sans mettre en péril les fossiles, qui demeurent dans un étonnant état de préservation. Mais pour combien de temps encore? Car outre les intempéries, d’autres menaces planent sur ces fragiles reliques, dont certaines sont vieilles de 135 millions d’années. Ainsi, lors de notre passage, l’automne dernier, un guide travaillant pour un voyagiste nigérien s’est amusé à déposer une vertèbre de plusieurs kilos sur son crâne, ce qu’une agente de voyages québécoise s’est empressée d’imiter… pour ramener une photo-souvenir. Bien qu’on puisse plaider l’ignorance dans le premier cas, on hésite entre le manque de jugement et la bêtise dans le second. Si une soi-disant professionnelle du voyage fait le pitre et manque de respect envers le vulnérable héritage paléontologique du Niger, qu’en sera-t-il du commun des touristes qu’elle y enverra? Heureusement, l’espoir semble poindre aux portes du Ténéré, ce «désert des déserts». Mohamed Echika, maire de la commune d’Aderbisnat (de laquelle dépend Tawachi), travaille ferme pour que les sites fossilifères du Niger figurent sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Outre les fossiles, la région compte quantité d’autres traces préhistoriques, divers objets du néolithique et du paléolithique, d’étonnants témoignages d’art rupestre ainsi que des troncs d’arbres silicifiés. Le maire Echika participe également au programme «Paléontologie et développement», qui bénéficie de fonds espagnols et qui porte sur «la recherche, l’étude et la gestion du patrimoine paléontologique de la région d’Agadez», précise Nicole Morais, ex-coopérante canadienne impliquée dans le dossier. «La formation du personnel nigérien constitue l’une des priorités de cette coopération, et le programme vise le développement de la sous-région de Tadibène par l’établissement d’un musée et par des interventions dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’environnement, entre autres», ajoute-t-elle. Construit en collaboration avec le Museo Paleontológico de Elche, en Espagne, le musée de Tadibène sera «à la fois éducatif pour les Nigériens et instructif pour les étrangers», poursuit Nicole Morais. On songe également à aménager une sorte de jardin paléontologique, conjointement avec des donateurs américains, où les visiteurs découvriraient l’histoire des fossiles du Niger. La construction du musée de Tadibène, qui coûtera 36 000 euros, devrait débuter en 2007, puisque la convention-cadre entre le gouvernement du Niger et le Museo de Elche vient d’être signée, en janvier dernier. C’est bien tant mieux: le Niger doit rapidement agir pour que ses exceptionnels sites préhistoriques soient préservés du soleil, de la poussière, des pillards et des touristes béotiens. — À voir aussi sur le Web: www.agadez.org, www.paulsereno.org, www.projectexploration.org.

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Des mollahs à l’école de l’Occident

Étant donné la composition de l’auditoire, je suis un peu stupéfait de voir apparaître sur l’estrade une femme habillée en dragée — tunique rose, pantalon rose, sandales roses, sac rose (sans oublier son foulard, rose aussi). Dans cette salle de réunion d’un hôtel de Karachi, Shenaz Ghazi est venue prôner les vertus du capitalisme devant 25 mollahs issus d’une région reculée du Pakistan. Ceux-ci, drapés de châles et coiffés de turbans à carreaux ou de bonnets de prière sertis de dizaines de petits miroirs, sont assis autour d’une table en « U ». Ils prennent des notes, étirent le cou pour mieux voir au tableau, jettent de temps à autre un regard sur la feuille de leur voisin pour copier un nom étranger qui leur a échappé. Shenaz Ghazi, docteure en jurisprudence islamique et professeure au Département du Coran et de la sunna de l’Université de Karachi, explique aux mollahs les principes fondamentaux de la philosophie économique d’Adam Smith. Et elle a un message surprenant pour ces chefs religieux : l’économie de marché et la « main invisible » (qui permet à la collectivité de profiter indirectement des bénéfices individuels) sont tout à fait compatibles avec l’islam ! En son temps, leur rappelle-t-elle, le prophète Mahomet ne s’était-il pas attaqué aux monopoles ? Cet atelier sur Adam Smith est donné dans le cadre d’un séminaire de formation pédagogique d’une durée de 10 jours, destiné aux professeurs d’écoles coraniques et ayant pour thème : « Les madrasas religieuses et le monde moderne ». Lorsque Hafez Khalil Ahmed m’a invité à y assister, en décembre dernier, je ne savais trop à quoi m’attendre : après tout, mes rencontres passées avec des mollahs m’avaient appris que ceux-ci sont opposés à toute réforme scolaire. Hafez Khalil Ahmed, un homme dans la trentaine dont le visage rousselé est à moitié caché par une barbe épaisse mais soignée, dirige lui-même une grande madrasa à Quetta, capitale de la province du Baloutchistan, dans le sud-ouest du Pakistan. Son école est à quelques heures de route de Kandahar, en Afghanistan ; elle abrite aussi le bureau régional du Jamiat Ulema-e-Islami (JUI) — parti politique fondamentaliste qui appuie ouvertement les talibans. Depuis 2001, on parle beaucoup du lien qu’entretiennent les mouvements islamistes avec les madrasas comme celle de Hafez Khalil Ahmed. Il faut dire que la plupart des talibans qui dirigeaient l’Afghanistan avaient fréquenté les écoles coraniques pakistanaises. Le mollah Omar — chef suprême des talibans — n’avait pas étudié au Pakistan, mais il était diplômé honoris causa de Darul Uloom Haqqania, madrasa tentaculaire de plus de 3 000 étudiants située non loin de la frontière afghane. En juin 2000, le New York Times Magazine qualifiait déjà Haqqania d’« usine à djihad ». Ailleurs, les madrasas pakistanaises ont été comparées à des « repaires de terroristes » et à des « universités de l’attentat-suicide ». En octobre 2003, l’ancien secrétaire à la Défense des États-Unis Donald Rumsfeld dénonçait leur influence néfaste dans une note de service distribuée à tout le Pentagone : « Est-ce que nous capturons, éliminons ou dissuadons chaque jour plus de terroristes que les madrasas et les religieux radicaux n’en recrutent, n’en entraînent et n’en déploient contre nous ? » Hafez Khalil Ahmed faisait autrefois partie de ces radicaux. Après les événements du 11 septembre 2001, il fut l’un des premiers à défiler dans les rues de Quetta en clamant « Longue vie au cheik Oussama ! » et « Longue vie au mollah Omar ! » Mais il a vite déchanté en entendant les Afghans se plaindre des abus du régime. Il a alors déclaré à un journaliste : « Nous croyions que le peuple afghan appuyait les talibans, mais nous avions tort. » Depuis, il poursuit la mission de convaincre quiconque veut bien l’écouter que les croyances des talibans sont rétrogrades et trompeuses. Il essaie aussi, dit-il, « de rectifier l’opinion que nous avons de l’Amérique, et particulièrement des Américains ». Et il a choisi de cibler d’abord ceux qu’il connaît le mieux : les mollahs qui enseignent dans les madrasas de la zone frontalière. « Ces gens-là sont restés pris dans une caverne du temps », observe un conférencier du séminaire, qui me rappelle que les mollahs considèrent la musique comme un sacrilège. « Ils s’éveillent aujourd’hui dans un monde étrange et ils ne peuvent prendre un ascenseur ou être mis en attente au téléphone parce qu’ils risquent alors d’être exposés à un petit interlude musical. » On pourrait presque en rire s’il ne s’agissait pas de gens qui ont le pouvoir de former les esprits des jeunes générations… Le séminaire tente justement de combler le fossé entre ces religieux et le reste du monde. Et la meilleure façon d’y parvenir, selon Hafez Khalil Ahmed, c’est de faire subir aux mollahs une sorte de thérapie de choc en les exposant à des idées nouvelles et à d’autres branches de l’islam. Durant un des ateliers, par exemple, les participants ont l’occasion de discuter avec un théologien chiite, qui leur propose une lecture moins littérale du Coran. Mohsen Nakvi, qui a étudié à Nadjaf avec le grand ayatollah irakien Ali al-Sistani ainsi qu’à l’Université de la Caroline du Nord, leur fait remarquer que, dans le Coran, Allah prescrit de se rendre à La Mecque à dos de chameau pour faire le hadj (le pèlerinage). « Mais les temps ont changé, dit-il. À l’exception de la kalima — « Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah » —, tout dans le Coran est sujet à interprétation. » Comment Hafez Khalil Ahmed a-t-il convaincu une bande de mollahs traditionalistes de quitter leurs villages et leurs madrasas sunnites pendant deux semaines pour venir rencontrer des gens qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter : des femmes, des chiites (considérés comme infidèles par beaucoup d’entre eux) et même un Américain aux yeux bleus comme moi ? « Quand ils connaissent mes antécédents, dit-il, ils ne refusent pas mon invitation. » Dans la société tribale du Baloutchistan, le clan religieux est presque aussi important que les relations personnelles, les liens familiaux et l’appartenance à une tribu. Or, la madrasa d’Ahmed et le parti politique JUI appartiennent à la secte fondamentaliste deobandie — la même école de pensée que celle dont se réclament les mollahs de la région frontalière et les talibans. Hafez Khalil Ahmed n’organise pas ces séminaires tout seul. Il reçoit l’appui financier de l’International Center for Religion and Diplomacy (ICRD), organisation non gouvernementale de Washington qui concentre ses efforts diplomatiques sur les autorités religieuses dans des régions comme le Soudan et le Cachemire, où la foi est souvent au cœur des conflits. Au Pakistan, la stratégie de l’ICRD se résume à réunir de petits groupes de mollahs dans le cadre d’ateliers, puis à laisser les nouvelles idées germer en eux sans interférence. Alors que les gouvernements états-unien, britannique et pakistanais ont dépensé des dizaines de millions de dollars pour réformer les madrasas, l’ICRD a opté pour une solution moins coûteuse — et peut-être plus efficace. La plus récente tentative de réforme lancée par Islamabad consiste en un échange : depuis quatre ans, toute madrasa qui s’inscrit auprès du ministère des Affaires religieuses se voit conférer le statut d’université — ce qui veut dire que ses diplômes sont reconnus au même titre que ceux des établissements laïques. En principe, le programme d’enregistrement oblige les madrasas à enseigner des matières « modernes », comme les sciences, l’informatique, l’anglais et les maths. En pratique, cependant, beaucoup de madrasas ne respectent pas leurs engagements et s’en tiennent à l’étude du Coran. L’inefficacité de ces réformes tient peut-être aussi au fait que leur responsable, le ministre des Affaires religieuses Mohammad Ijaz ul-Haq, est le fils de l’ancien président et dictateur militaire Mohammad Zia ul-Haq — celui-là même qui avait favorisé l’expansion des madrasas au Pakistan durant les années 1980, grâce à l’appui financier de la CIA et de l’Arabie saoudite. Non seulement il est ironique que le fils ait aujourd’hui la tâche de freiner le mouvement déclenché par le père, mais il n’est pas certain qu’il prenne ce dossier au sérieux. J’ai demandé à son prédécesseur, Mehmood Ghazi, si la léthargie du gouvernement à l’égard des madrasas était due à un manque de volonté politique ou personnelle. « Les deux, je crois, m’a-t-il répondu. Ijaz ne semble pas s’intéresser au problème. » Il y a plus de 14 000 écoles coraniques au Pakistan, et j’en ai visité quelques dizaines. Le ministre ul-Haq a beau m’avoir affirmé en entrevue que « le programme d’enregistrement est amplement suffisant pour inciter les madrasas à marcher au pas », je n’en ai pas vraiment constaté les effets. Ce que m’a confié le professeur Abdul Razzak Sikander, de la madrasa Binori, à Karachi, résume bien la situation : « Nous enseignons ce que nous croyons être la véritable religion, comme nous le faisons depuis des siècles. » Quant à inscrire au programme des matières non islamiques, il n’en est pas question. « En Occident, raisonne Sikander, celui qui étudie la médecine n’a pas besoin de suivre des cours de génie. Pourquoi devrait-il en être autrement pour nos spécialistes ? » Au lieu de se fixer des objectifs quantifiables tels que « le nombre de madrasas enregistrées » ou « le nombre d’ordinateurs par madrasa », Hafez Khalil Ahmed et l’ICRD tentent plutôt d’assouplir la vision de l’islam et du monde extérieur que transmet chaque madrasa. Et c’est en limitant chaque séminaire à un nombre restreint de participants qu’ils parviennent à créer un environnement propice aux remises en question. Le troisième jour du séminaire, par exemple, un des instructeurs explique aux mollahs que Wal-Mart enregistre souvent de meilleurs résultats que l’économie du Pakistan dans son ensemble. Une rumeur parcourt l’auditoire. « Un magasin ? Plus lucratif que notre pays tout entier ? » Soudain, un mollah bâti comme un bûcheron lève la main. « Comment en sommes-nous venus à abandonner les principes directeurs de l’islam et à nous attirer ces problèmes ? demande-t-il. Y a-t-il une façon de se sortir de ce pétrin ? » Devant son humilité, je dois moi-même réviser mes positions et admettre que les professeurs des madrasas ne sont pas aussi arrogants et intransigeants que je le pensais. Si chacun de ces mollahs retourne dans son école coranique et transmet ses doutes à plusieurs centaines d’étudiants, les séminaires de Hafez Khalil Ahmed, bien qu’ils n’agissent encore que sur une petite échelle, pourraient un jour avoir un effet considérable… Abbas Hussein, spécialiste de la formation des enseignants, préside au second volet du séminaire. Cet homme dans la cinquantaine, à l’intelligence aussi perçante que son rire, a mis au point toute une série de méthodes et de techniques pour aider les professeurs à faire participer leurs étudiants en classe, au lieu de leur asséner des cours magistraux. « Ces enseignants sont habitués à endoctriner », dit-il, ajoutant que, dans les madrasas, un étudiant qui remet en question les anciens préceptes est jugé irrespectueux envers ses professeurs. « Sans interaction ni débat, le monde de l’enseignement tout entier souffre de la sclérose des préceptes. C’est une aberration, à l’époque où l’on vit. » Abbas Hussein fait valoir aux mollahs que leur « dévotion » (pour ne pas dire leur zèle) envers l’islam leur fait négliger d’autres aspects de leur cerveau. En guise d’illustration, il inscrit au tableau les grandes lignes de la théorie de l’intelligence multiple du psychologue états-unien Howard Gardner, qui distingue neuf formes d’intelligence : verbale-linguistique, logico-mathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, naturaliste, interpersonnelle, intrapersonnelle et existentielle. À l’heure actuelle, explique Abbas Hussein, l’enseignement donné dans les madrasas ne fait appel qu’à quelques-unes de ces formes. Après un moment, les mollahs admettent que l’enseignement de matières non islamiques pourrait être bénéfique pour le développement intellectuel de leurs étudiants. Certains me confient même qu’ils ont l’intention d’ajouter les sciences et les maths au programme dès leur retour. Quant à Hussein, il est satisfait du travail accompli. « Je m’attendais à plus de résistance de leur part, me confie-t-il. Je me suis déjà fait demander, dans un autre atelier, si Gardner était juif. » Un matin, alors que je grignote un sandwich tomate-mayonnaise, un mollah vient me saluer. « J’ai déjà vu des étrangers au marché de Quetta, me dit-il, mais vous êtes le premier à qui je serre la main. » Il est très heureux d’avoir l’occasion de parler à un Américain en chair et en os, d’autant plus que, la veille, il a vu à la télé un match de lutte provenant des États-Unis. D’un air perplexe, il me demande pourquoi ces types en Spandex ne saignent pas davantage quand ils reçoivent une chaise sur la tête et si ces femmes aux seins gros comme des melons d’eau sont réellement leurs épouses. Je lui explique que la lutte est une forme de spectacle et que, non, les Américaines ne se promènent pas toutes en bikinis aux couleurs de la bannière étoilée. Il a l’air un peu déçu, comme si l’idée qu’il se faisait de l’Américain typique venait d’en prendre un coup. Quelques jours plus tard, nous nous rendons à pied au St. Thomas Theological College — la deuxième université protestante en importance au Pakistan. Les mollahs traversent en courant un immense boulevard à huit voies bloqué par la circulation, éclatant de rire quand ils perdent une sandale ou que leur turban se défait. À l’église de l’établissement d’enseignement, ils sont accueillis par le directeur, Pervaiz Sultan, qui les conduit dans la classe des enfants et les invite à s’asseoir derrière les petits pupitres. Cinq hommes font alors leur entrée dans la pièce avec un harmonium et une paire de tablas, et se mettent à chanter un hymne. Je ne saisis des paroles que : « Badshah Aye » (le Roi est arrivé). À l’exception de un ou deux mollahs qui manipulent avec humeur leur cellulaire, tous les autres écoutent les chanteurs avec attention. Sur le chemin du retour, je demande à Abdul Rauf, un homme chétif coiffé d’un bonnet de prière turquoise, s’il avait déjà assisté à un concert. Il secoue la tête. « C’était même la première fois que j’entrais dans une église », dit-il avec la moue de quelqu’un qui a été agréablement surpris, mais se refuse à l’admettre. Le dernier jour du séminaire, c’est au tour de Maulana Mohammad Amin, le doyen des participants, de monter sur l’estrade. Avec la flamme d’un prédicateur baptiste, cet homme à la barbe rousse teinte au henné exhorte ses collègues à l’action. « C’est maintenant à nous de susciter la renaissance de l’éducation islamique, clame-t-il. Munis de toutes ces techniques et de ces idées nouvelles, nous pourrons désormais mieux éduquer nos jeunes. » Il admet qu’il aura toujours des réticences à l’égard des matières modernes, mais que, sans elles, « il ne saurait y avoir de bons changements religieux et sociaux ». Maulana Mohammad Amin reprend son souffle, puis ajoute : « Cette semaine, je me suis libéré de beaucoup de mes préjugés. Nos propres leaders politiques et religieux nous avaient mal informés. Je suis fâché de les avoir crus. Tout comme l’Occident se fait une idée fausse de nous, nous connaissions mal l’Occident. » Les 25 mollahs l’écoutent attentivement, opinant du bonnet et caressant leur barbe. Quelques-uns murmurent « Al hamdoulillah » (Allah soit loué). On dirait que certaines idées font leur chemin… (© Institute of Current World Affairs . Traduction : Martine Desjardins. )

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Les vieux rajeunissent Victoria !

Victoria, c’est Londres sans les bombes. Au célèbre hôtel Empress (qui rappelle le Château Frontenac, à Québec), dans le quartier Inner Harbour, on sert même quotidiennement l’afternoon tea, dans la plus pure tradition britannique, accompagné de scones et de sandwichs frais. Avec ses pelouses immaculées, ses jardins fleuris et ses bus à impériale rouges, la capitale de la Colombie-Britannique se donne des airs parfois plus british que l’Angleterre. Gare aux clichés, prévient cependant Rob Fleming, 33 ans, député néo-démocrate fraîchement élu à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique et ex-conseiller municipal de Victoria. Il ne faut pas s’arrêter aux cartes postales et aux images d’Épinal. « Victoria, c’est avant tout une ville qui offre une qualité de vie extraordinaire et qui connaît ces années-ci une forte croissance économique », dit-il. Dans le café branché où nous étions attablés, près du Chinatown – le plus vieux en Amérique du Nord -, on cherchait en vain les septuagénaires buveuses de thé. Y prenaient plutôt place des jeunes, spécialistes ou artistes, réunis autour d’une bière ou d’un cappuccino. À voir le nombre de grues aux alentours du port et près du « kilomètre zéro » de la Transcanadienne, on le constate d’emblée: Victoria connaît des années prospères. Rien qu’en 2005, rapporte la Chambre de commerce locale, 1 500 petites entreprises verront le jour dans la capitale. La ville s’enorgueillit d’avoir le plus bas taux de chômage au pays, soit à peine plus de 5 %. Un sondage publié à la fin de 2004 par un regroupement de gens d’affaires révélait que 40 % des employeurs de la région s’apprêtaient à embaucher de nouveaux effectifs au cours de la prochaine année. Plus de 54 % prévoyaient maintenir leur personnel, tandis qu’à peine 3 % s’attendaient à devoir supprimer des emplois. Victoria attire de plus en plus de « jeunes retraités », venus de Vancouver, d’Alberta ou de diverses autres régions du Canada anglais. Ils ont en général entre 55 et 65 ans, et des revenus élevés – soit parce qu’ils ont fait carrière dans la fonction publique, soit parce qu’ils ont vendu leur entreprise. Pendant leur première année loin du bureau, ils fréquentent les terrains de golf presque tous les jours, enfourchent leurs vélos ou envahissent les courts de tennis. La deuxième année, ils voyagent autour du monde. Quand ils ont fait le tour de leur jardin – littéralement -, nombre d’entre eux s’ennuient et trouvent moins amusante l’oisiveté de la retraite. « C’est à ce moment qu’ils viennent à Victoria, pour repartir en affaires. Il s’agit souvent d’une deuxième carrière », confirme Katie Josephson, porte-parole de l’administration municipale. Les secteurs de l’immobilier et des nouvelles technologies ont la faveur de ces entrepreneurs particuliers. « Nous avons une vigoureuse politique de développement économique, qui s’adresse aux gens d’affaires de tous âges. Nous misons sur la concertation avec les entreprises », dit le conseiller municipal Chris Coleman. Le maire, Alan Lowe, la Chambre de commerce et les autres organisations multiplient les rencontres en vue d’attirer et de soutenir les entreprises. La manne engendrée par la tenue des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, en 2010, profite également à la ville. Victoria reçoit aussi bon an, mal an des immigrants beaucoup plus jeunes. « Nous avons même accueilli quelques Américains, des Bush refugees, des pacifistes venus ici pour trouver un environnement social et politique plus proche de leurs valeurs », dit Rob Fleming. Le succès de Victoria est tel qu’il fait des envieux. Denis Angers, directeur de la promotion et des communications à la Commission de la capitale nationale – organisme chargé de promouvoir la ville de Québec -, ne s’en cache pas: depuis sa visite dans l’Ouest canadien et sa rencontre avec les élus du coin, il rêve de voir Québec devenir une seconde Victoria. « J’aimerais faire en sorte que de jeunes retraités de partout viennent s’établir à Québec pour repartir en affaires dans un milieu abordable et paisible, là où ils trouveront une qualité de vie qu’ils n’auraient pas ailleurs. » Denis Angers songe même à une campagne de séduction auprès des Montréalais. « Nous dirons aux baby-boomers: « Venez chez nous. Nous vous offrons un environnement sain, une ville de culture, de gastronomie et de sport, une ville propre. » » Pour l’instant, ce n’est encore qu’un bien vague projet. Mais à l’approche du 400e anniversaire de la fondation de Québec (en 2008), la Commission de la capitale nationale songe à faire de « l’immigration intérieure » une priorité. Denis Angers ne pourra cependant pas s’inspirer du plan de Victoria pour attirer les jeunes retraités: elle n’en a pas! Et personne, ni à l’Hôtel de Ville ni à la Chambre de commerce, ne peut chiffrer avec exactitude le nombre de ces retraités qui se sont établis dans la capitale de la Colombie-Britannique pour repartir leur carrière. On peut facilement relever de nombreux parallèles entre Victoria et Québec. Les deux villes possèdent le statut de capitale. Une forte proportion de leur main-d’oeuvre travaille donc dans l’administration publique. Elles sont de taille comparable: la grande région de Victoria compte quelque 325 000 habitants et celle de Québec, 510 000. Les deux agglomérations accueillent les touristes par centaines de milliers, en raison de leurs quartiers historiques et de leurs vieilles pierres. Victoria abrite toutefois une population nettement mieux nantie. Le prix moyen d’une maison s’élève à 444 473 dollars, soit le double de celui d’une maison à Québec. À quelques minutes en voiture, Québec offre le mont Sainte-Anne, l’île d’Orléans et les réputés paysages de Charlevoix. Et elle a vue sur le Saint-Laurent. Victoria, située à l’extrémité sud de l’île de Vancouver, est à quelques heures de voiture des splendeurs du parc provincial MacMillan, là où l’on peut observer, à Cathedral Grove, des sapins de Douglas atteignant 80 m et vieux de 800 ans. Elle n’est pas loin non plus des plages de Tofino, rendez-vous des meilleurs surfeurs du monde et lieu de prédilection des baleines grises, ainsi que du célèbre parc national Pacific Rim, paradis des adeptes de randonnée pédestre. Victoria n’est par ailleurs qu’à 90 minutes – par traversier – de Vancouver. Et les pistes de Whistler, comme celles du mont Washington, sont facilement accessibles aux skieurs. Là où Québec ne pourra jamais rivaliser avec sa lointaine voisine, cependant, c’est pour le climat. Victoria, c’est la Floride au Canada, une Floride sans palmiers et sans Américains. « C’est la principale raison pour laquelle je suis ici », dit Phil Gardner, 57 ans, informaticien. Installé à Victoria depuis trois ans, après avoir fait une « première carrière » dans l’enseignement, à Vancouver, il y dirige une minuscule entreprise spécialisée dans la réparation d’ordinateurs. « Il n’y a presque pas d’hiver et il est très rare qu’il neige. Nous avons deux fois moins de jours de pluie, annuellement, qu’à Vancouver. Je peux jouer au golf 12 mois sur 12. Quant à nos étés, ils ne sont pas trop chauds. On peut même se passer de climatisation. Et les plages ne sont pas loin! » Le pimpant quinquagénaire dit aussi se plaire dans sa ville d’adoption en raison de l’abondante vie culturelle. Le ministère du Patrimoine a d’ailleurs sacré Victoria « capitale culturelle du Canada » pour l’année 2005. Elle compte un orchestre symphonique réputé et accueille de nombreux festivals musicaux. Le jazz y occupe une place importante. Est-ce un hasard si Diana Krall, l’étoile du jazz, est née à Nanaimo, à un peu plus d’une heure de route? Sur le plan de l’urbanisme, Victoria possède des critères extrêmement stricts. Architecte de formation, le maire Lowe n’est pas étranger au fait que l’on ne trouve nulle part dans sa ville des néons criards ou des affiches géantes. Les promoteurs qui ont fait construire récemment un centre commercial – comprenant une centaine de boutiques et magasins – au coeur de la capitale, entre les rues Government et Douglas, ont dû accomplir des miracles pour préserver et intégrer les façades des bâtiments historiques. « Il faut être vigilant, dit Rob Fleming. La Ville n’a pas pu empêcher la construction de condos modernes et franchement laids tout près de l’édifice de l’Assemblée législative, dans Inner Harbour. Il faut éviter un aménagement anarchique. C’est ce qui menace Victoria. Elle perdrait sa personnalité, ce qui la rend si attrayante, si on laissait le champ libre aux promoteurs sans imposer de normes sévères. » C’est en raison d’une foule de petites choses que Victoria a mérité, au fil des ans, le titre d’« endroit idéal où vivre au Canada ». Si les cyclistes y sont légion, c’est qu’on a conçu à leur intention un réseau de pistes cyclables complet et sécuritaire. Tôt le matin, aux abords des totems du Royal BC Museum, on voit défiler les joggeurs. « Une étude de Statistique Canada a démontré, il y a quelques années, que les résidants de Victoria sont en meilleure condition physique que ceux des autres grandes villes canadiennes!» rappelle Katie Josephson. Dans le même esprit, il est interdit de fumer non seulement dans les restaurants, mais aussi sur les terrasses… Le taux de criminalité à Victoria, comme sur l’ensemble de l’île, est extrêmement bas. « Je ne me souviens pas du dernier meurtre commis ici », dit Rob Fleming. Pour le jeune député, il n’y a pas meilleur endroit au monde pour bâtir maison et élever famille. S’il lui fallait absolument se prêter au jeu des comparaisons, c’est à San Francisco, davantage qu’à Londres, qu’il comparerait Victoria, pour « l’ambiance cool et cette vue imprenable sur le Pacifique ». Sa seule crainte pour l’avenir? « Que le vent de droite qui souffle sur l’Ouest canadien se propage jusqu’à l’île de Vancouver et que Victoria soit livrée à des promoteurs peu soucieux d’en préserver le cachet », répond-il. Chose certaine, il veillera au grain pour faire en sorte que Victoria demeure une société distincte. Un dernier argument pour convaincre les sceptiques que la capitale de la Colombie-Britannique n’est pas une ville du Canada anglais comme les autres? On y cherche en vain les restaurants de la chaîne Tim Hortons. Voilà un détail qui ne trompe pas.

Pendant ce temps, dans la cité… Monde

Pendant ce temps, dans la cité…

Taux de chômage élevé, manque de logements sociaux, insécurité. La banlieue française a mal à l’âme. Mais pas question de baisser les bras pour ces citoyens en quête de changement. Visite en périphérie.

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Le blues de la banlieue

Sissi Achia, 23 ans, est la belle-fille idéale: sérieuse, distinguée, bonne situation. Cette jeune comptable a pourtant grandi dans les tours de Montfermeil, une banlieue défavorisée au nord-est de Paris. Il est vrai que sa mère, une immigrante ivoirienne, a trimé dur — elle est caissière dans un supermarché — pour l’envoyer à l’école privée. Sa fille lui en est reconnaissante. «La moindre des choses, dit Sissi Achia, c’est de lui faire honneur.» Lorsqu’il est question de l’élection présidentielle, la jeune femme se rembrunit. Nicolas Sarkozy, le candidat de l’Union pour une majorité populaire (UMP, centre-droit), sera-t-il élu au second tour, le 6 mai? Sa victoire éventuelle suscite des réactions négatives à Montfermeil, y compris chez des électeurs tels que Sissi Achia, qui partage pourtant quelques-unes de ses idées. Comme lui, elle pense que l’État devrait supprimer les allocations familiales aux parents qui renoncent à leur «mission éducative» en ne s’assurant pas, par exemple, que leurs enfants vont bien à l’école. Sarkozy n’en inspire pas moins une véritable crainte à Sissi Achia. À Montfermeil, quartier «sensible», elle a trop souvent entendu des policiers tenir des propos racistes. «Si Sarkozy passe, je redoute le pire, dit-elle. J’ai peur que la police en fasse trop et que ça provoque un débordement.» Cela s’est déjà vu. Montfermeil jouxte Clichy-sous-Bois, symbole de «la crise des banlieues» de 2005. C’est là que deux adolescents sont morts électrocutés après une course-poursuite avec la police, ce qui a déclenché des émeutes dans toute la France: 10 000 voitures ont alors été incendiées et 130 personnes blessées. Quand on arpente les rues de Clichy-sous-Bois, on aperçoit des parterres jonchés de sacs de plastique, des trottoirs défoncés et des bandes de jeunes qui traînent à l’ombre d’immeubles délabrés. Pas étonnant. À Clichy-sous-Bois, le taux de chômage est de 22%! De 40% chez les moins de 25 ans! Sur les 28 000 habitants de cette banlieue, seulement 8 000 sont inscrits sur des listes électorales. Beaucoup, en tant qu’étrangers, n’ont pas le droit de vote. Mais parmi ceux qui ont obtenu la nationalité française, tous ne s’inscrivent. À Clichy-sous-Bois et à Montfermeil, des militants proches du Parti socialiste ont tenté de les mobiliser. Pour les convaincre, Traoré Gounedi, un éducateur de 29 ans d’origine africaine, leur dit: «C’est une société qui a pas mal de défauts, mais si on veut participer au changement, il faut prendre sa carte électorale et mettre son bulletin dans l’urne.» Malgré tout, il comprend ceux qui ne l’ont jamais fait: lui-même n’avait pas de carte électorale lors du précédent scrutin présidentiel, en 2002. «J’ai un peu honte», dit-il aujourd’hui. Amad Ly, un éducateur de 26 ans originaire du Sénégal, a fait du porte-à-porte pour inciter ces Français, souvent jeunes, à se rendre à la mairie pour s’inscrire sur les listes. À force de se faire traiter d’étrangers, ont-ils fini par conclure qu’ils l’étaient? Ly, qui est l’auteur d’un témoignage, J’ai mal à ma France (à paraître aux éditions Chronique sociale), n’est pas loin de le penser. Il a pu compter sur l’appui des parents de ces jeunes. «Nous, on n’a pas pu le faire parce que nous étions étrangers», ont-ils rappelé à leurs enfants. «Vous, vous avez le droit. Allez-y!» Le rappeur Adama Tounkara, 23 ans, est bien Français puisqu’il est né à Montfermeil. Ses textes sont engagés, parfois combatifs. «On ne baissera pas les bras. On marche comme des soldats», scande-t-il dans un morceau. Ce n’est pas un hasard si son groupe s’appelle Shaolyn Gen-Zu. Dans l’argot de Montfermeil, ces mots signifient «combat quotidien» et «électrochoc». Comme beaucoup de gens, Tounkara dit se sentir enfermé dans sa banlieue. Pour gagner le centre de Paris en transports en commun, par exemple, il faut compter une bonne heure et demie pour franchir 17 km parce que l’autobus ne passe pas souvent. Sa musique, explique-t-il, est un exutoire destiné à oublier qu’il vit dans cette «prison sans murs». Mais ne comptez pas sur lui pour baisser les bras! Il espère sortir un premier album et a déjà lancé une ligne de vêtements sports. Tounkara, comme tous les électeurs à qui j’ai parlé à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil, redoute la victoire de Sarkozy. On lui reproche d’avoir utilisé le mot «racaille» pour désigner certains jeunes de quartiers sensibles, qu’il disait vouloir nettoyer «au Kärcher» (un appareil propulsant de l’eau sous haute pression). Mais ce sont ses remarques sur les deux adolescents électrocutés, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, qui ont marqué les esprits. Sarkozy avait d’abord nié qu’ils étaient poursuivis par la police et évoqué une tentative de cambriolage. L’enquête a montré que les jeunes avaient effectivement été pris en chasse par des policiers, mais qu’aucune tentative de vol n’avait eu lieu. «C’est vraiment quelque chose qui nous a scandalisés», dit Tounkara. Pour beaucoup de gens, et pas uniquement en banlieue, Sarkozy reste «le premier flic de France» (comme on surnomme le ministre de l’Intérieur). Et comme la police est ici très mal vue… Policiers et jeunes des banlieues sont engagés dans un numéro qui serait difficile à imaginer au Québec: le contrôle de l’identité. Les policiers demandent leurs papiers à des gens qui n’en ont pas toujours, bien sûr. Mais, le ton monte facilement, même lorsque les personnes contrôlées sont en règle. Les jeunes sont souvent emmenés au commissariat. Avec la police, répète-t-on à l’envi en banlieue, aucun dialogue n’est possible. Résultat: dès qu’on voit des policiers, on court! L’ancien gouvernement socialiste avait envisagé, en 1999, de créer une police «de proximité» (communautaire) pour améliorer les choses, mais elle fut supprimée par la droite. Au pied d’un immeuble particulièrement délabré traînent des désœuvrés. Ils ont tout juste l’âge de voter. Seulement quelques-uns ont fait la démarche de s’inscrire sur les listes électorales. L’un d’eux, ouvrier dans le bâtiment, aurait dû travailler aujourd’hui, mais il a passé la nuit au commissariat pour possession de cannabis. Encore là, on blâme la police. «C’est plus facile de ramasser un mec avec un oinje [joint] que ceux qui vendent de l’héro [héroïne]!» estime l’un d’eux. Et si Sarkozy est élu? Les avis sont plus négatifs les uns que les autres. «Si Sarkozy passe, prédit une jeune, il y aura une guérilla urbaine.» Faut-il les croire? La violence est-elle à craindre? Pour me rendre à l’arrêt d’autobus, je longe une tour. Soudain, je sens une douleur au genou puis j’entends un drôle de bruit. Du verre brisé? Oui, c’est bien cela. Je marche d’ailleurs sur de petits éclats de verre. Un pot est tombé — ou a-t-il été projeté? — d’une fenêtre. Je ne l’ai pas reçu sur la tête. Rien de grave. Pour l’instant.

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Saccage chez les Mayas

Au moment où la barque accoste sur les berges boueuses de la rivière La Pasión, le silence de la forêt vierge est soudain déchiré par les cris rauques des singes hurleurs. Le guide Carmen Chub Coy prend les devants et nous conduit jusqu’aux ruines de Cancuén — l’un des grands sites archéologiques du Guatemala. Il enjambe les racines géantes d’une ceiba — l’arbre emblème du pays — et s’arrête devant une dalle de calcaire qui gît à même le sol, sur le bord du sentier. Sur cette stèle de deux mètres, explique-t-il, figurait autrefois un bas-relief d’une extrême finesse représentant Taj Chan Ahk, le roi maya qui régna sur la cité-État de Cancuén de 759 à 796. «Toute la face sculptée a été prélevée à la tronçonneuse et emportée par les pillards, dans les années 1980», dit-il. Puis, il montre du doigt une pile de blocs un peu plus loin. «C’est ce qui reste de l’escalier qui montait vers le palais de Taj Chan Ahk. Toutes les marches sculptées ont disparu.» Ce palais, encore largement enfoui sous la végétation, est non seulement le joyau de Cancuén, mais l’une des plus grandes constructions à subsister de la civilisation maya. Bâti sur trois niveaux autour de 11 cours, il est dominé par un vaste patio bordé d’arcades et couvre, d’après les archéologues, une superficie équivalente à six terrains de football. Combien ses 200 chambres recèlent-elles de fresques, de bijoux en jade, de miroirs en pyrite, de couteaux aux lames d’obsidienne, de parures en plumes de quetzal? Nous ne le saurons peut-être jamais: les pillards ne cessent de les éventrer. Site martyr, Cancuén ne représente pas un cas isolé. Le Guatemala, qui compte plus de vestiges archéologiques que l’Égypte, est en train de devenir l’eldorado des trafiquants d’antiquités. Selon le Conseil national des zones protégées, 70% des sites du Petén — la province du nord, que les Mayas occupèrent durant environ 1 200 ans, jusqu’au 9e siècle — témoignent de déprédations plus ou moins graves. Les chasseurs de trésors peuvent continuer leur œuvre de destruction en toute quiétude: sur les 2 900 sites recensés, seuls 49 bénéficient d’une surveillance permanente. Les archéologues, manquant souvent de fonds pour protéger leurs découvertes, en sont réduits à les enfouir de nouveau sous d’épaisses couches d’humus. Colliers de jade, vases anthropomorphes, encensoirs délicats: la cote toujours plus élevée des artefacts mayas, dans les salles de ventes aux enchères, stimule la frénésie des pillards. «Les plus belles pièces — des stèles, des sculptures — peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars», estime Salvador López, chef du Service des monuments préhispaniques au ministère de la Culture. La disparition du patrimoine guatémaltèque a commencé dès l’arrivée des conquistadors espagnols, au 16e siècle. Sous l’autorité de l’évêque missionnaire Diego de Landa, des milliers d’idoles «démoniaques» et de livres «blasphématoires» avaient alors été mis en pièces ou incendiés. Trois siècles plus tard, une vague d’explorateurs vidèrent les villes antiques de Palenque, de Copán ou de Tikal pour enrichir les musées occidentaux de merveilles qui ne reverront jamais leur pays d’origine. Mais ces rapines semblent bien inoffensives en comparaison du saccage qui se produit dans la région du Petén depuis quelques années. «Nous avons affaire aujourd’hui à des bandes organisées, qui utilisent des véhicules tout-terrain, des outils de pointe, et même des fusils d’assaut, affirme Salvador López. L’année dernière, le site de Dos Pilas a été forcé par des hommes équipés d’AK 47! Ils ont découpé deux glyphes — des cartouches gravés — et… ils sont repartis. C’était à l’évidence une commande, un vol par catalogue.» Si les histoires de pillards résonnent partout dans les sombres locaux du ministère de la Culture, situés dans un ancien monastère de Ciudad Guatemala, elles prennent un tour encore plus inquiétant du côté de l’Unité de prévention du trafic illicite. «La cocaïne colombienne à destination des États-Unis transite par le Petén, où l’on compte des dizaines de pistes d’atterrissage clandestines, dit Oscar Mora, coordinateur de l’Unité. C’est en construisant ces pistes que les trafiquants locaux découvrent des vestiges. Certaines bandes paient même la drogue avec des pièces archéologiques!» Le marché des œuvres mayas est également alimenté par les milliers de colons qui défrichent la forêt du Petén, où les grandes cités de l’ère classique avaient été protégées pendant des siècles par une végétation impénétrable. À Zapote Bobal, au nord de Cancuén, les arbres ont ainsi fait place à une vaste pâture où les vaches déambulent entre une multitude de ruines naguère complètement ensevelies. Les fermiers du voisinage, déplorent les archéologues, en ont déjà exhumé la moitié. «Le problème, ce n’est pas seulement la disparition de pièces précieuses ou prestigieuses», explique la céramologue française Mélanie Forné en rangeant les caisses de tessons qui s’accumulent dans son laboratoire de Ciudad Guatemala. «Lorsque nous faisons des fouilles, ces éclats de vases ou de jarres nous permettent de reconstituer la chronologie, de deviner la fonction des édifices, d’étudier les influences régionales. Mais si le site a été pillé, si la céramique a été déplacée, une partie de cette information sera à jamais perdue.» Déjà, en 2002, le professeur Robert Sharer Shoemaker, de l’Université de Pennsylvanie, affirmait, devant une commission du département d’État américain: «Les poteries mayas que l’on trouve sur le marché de l’art ou dans les collections privées sont mille fois plus nombreuses que celles qui ont été correctement étudiées, dans un contexte archéologique bien documenté. Une telle disparité indique que les pillages ont sérieusement compromis notre espoir de comprendre un jour cette civilisation.» Cette dernière, en effet, n’a pas livré tous ses secrets. Durant son âge d’or, soit entre 250 et 900, le monde maya se partageait entre 70 cités-États couvrant le sud du Mexique et l’Amérique centrale. Son écriture hiéroglyphique, encore imparfaitement comprise par les spécialistes, fut la plus développée de l’ère précolombienne. Ses scribes, utilisant comme support de la pâte de figuier couverte de plâtre et pliée en accordéon, rédigeaient des almanachs, des livres de prophéties, des traités d’astronomie, connus sous le nom de «codex mayas» et dont il ne subsiste, hélas, que quatre exemplaires dans le monde. Astronomes hors pair, mathématiciens familiers avec les notions de zéro et d’infini, les Mayas conçurent également un calendrier solaire plus précis que son homologue grégorien, en vigueur à la même époque en Europe. «Ces Mayas se consacrant à la science, à l’art, à la religion ont longtemps été considérés comme les sages des Amériques», rappelle le Français René Viel, spécialiste du site maya de Copán, au Honduras. Leurs prouesses intellectuelles rendent d’autant plus mystérieux le fait qu’ils aient déserté, vers l’an 900, toutes leurs grandes cités situées au sud du Yucatán. «On évoque un manque de nourriture, une surexploitation des terres entraînant une catastrophe écologique, dit René Viel. Mais on n’est sûr de rien.» Pour répondre à ces questions, étonnamment proches de nos préoccupations contemporaines, les archéologues doivent reconstituer un puzzle dont Cancuén pourrait très bien être l’une des pièces principales. Ce port fluvial, ancré à la frontière des hauts plateaux guatémaltèques et de la forêt du Petén, était une plate-forme commerciale dont l’influence s’étendait jusqu’au golfe du Mexique. Pourquoi cette cité de plusieurs milliers d’habitants, 20 fois grande comme Pompéi, comprenant des ateliers d’artisans, des entrepôts et même un immense terrain de jeu de pelote, s’est-elle soudain dépeuplée? En 2005, l’exhumation d’un bassin, au pied du palais de Taj Chan Ahk, a donné lieu à une découverte sans précédent. «On y a retrouvé les corps de 32 membres de la famille royale qui avaient été assassinés à coups de lances et de haches, raconte Tomas Barrientos, codirecteur des fouilles. Après ce massacre, Cancuén a été abandonnée, comme les autres villes en aval de la rivière. C’est le seul témoignage direct que nous ayons du déclin et de la chute des cités mayas.» La peur de perdre ce patrimoine unique au monde a fait réagir les autorités guatémaltèques. En 1998, le pays s’est doté d’une loi sur la protection des biens culturels de la nation, qui condamne les contrevenants à des peines de six à neuf ans de prison. Ces cinq dernières années, plus de 500 pièces exportées illégalement aux États-Unis ont par ailleurs été rapatriées au Guatemala grâce à une convention signée entre les deux pays. «Les vols d’antiquités, aujourd’hui, sont très médiatisés et les contrôles sont plus importants, note Jorge Mario Ortiz, adjoint de Salvador López au Service des monuments préhispaniques. Il y a une véritable prise de conscience.» Mais c’est de Cancuén, encore, que vient le plus grand espoir. L’équipe américano-guatémaltèque, qui a commencé ses fouilles en 1999, s’est appuyée sur des ouvriers et des restaurateurs issus des villages voisins pour sensibiliser la population maya et l’intéresser à la protection des vestiges. Ce programme d’«archéologie éthique» ne s’en est pas tenu là: des guides et des artisans ont été formés, et une initiative touristique a permis d’ouvrir les ruines au public en 2005. «Comme l’État n’a pas les moyens de surveiller toutes les zones archéologiques, il est nécessaire d’intégrer les populations qui vivent aujourd’hui en leur sein, affirme Tomas Barrientos. L’idée est de faire comprendre qu’un pillage ne bénéficie qu’à un seul individu, alors que le travail communautaire profite à tout le monde.» Les Mayas de Cancuén, qui sont devenus les meilleurs gardiens de la ville de leurs ancêtres, ont ainsi contribué, en 2004, à la sauvegarde d’un autel érigé en 796 et représentant le roi Taj Chan Ahk en train de jouer à la pelote avec un autre seigneur. «L’autel avait été mis au jour par le passage d’une tempête tropicale, alors que les archéologues étaient absents, raconte Tomas Barrientos. Un des gardiens a alors décidé de l’emporter, pour le vendre à un intermédiaire. Les gens de son village, qui l’avaient vu déplacer cette pièce de 270 kilos, prenaient des risques s’ils témoignaient. Mais ils ont décidé de nous parler. Ils ont dénoncé un des leurs, et les pillards de Cancuén ont été les premiers Guatémaltèques à être condamnés pour trafic d’antiquités… Pour nous, c’est une véritable victoire.»

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L’Iran en 1979

Début 1979, l’Iran vit de grands bouleversements. Le régime monarchique autoritaire pro-occidental est fortement contesté depuis plusieurs mois, notamment à cause de la brutalité de ses forces policières. En janvier, les protestations de la population culminent et le chah (monarque) est forcé de quitter le pays, mettant fin à 50 ans de dictature. Au sein des multiples groupes révolutionnaires, les idéologies divergent sur la nature du nouveau gouvernement à créer (libéral, laïc, marxiste, etc.). Mais l’ayatollah Khomeiny, un imam austère et ultraréactionnaire de retour au pays après 14 ans d’exil, réussit à cristalliser l’opposition à l’ancien régime. La création d’une république islamiste, basée sur les principes du Coran, se trame. Le journaliste de Radio-Canada René Mailhot était à Téhéran en mars 1979 pour couvrir ces chambardements. Regardez le début de son reportage ci-dessous. (Extrait de l’émission Télémag, diffusée le 30 mars 1979, à Radio-Canada. Avec la permission de la zone Archives de Radio-Canada.) Pour regarder la suite, cliquez ici. Quelques mois plus tard, le 4 novembre 1979, les révolutionnaires islamistes secouent la planète entière en prenant en otage une soixantaine d’Américains à l’ambassade des États-Unis à Téhéran pendant 444 jours. Au moment de l’assaut, six diplomates américains réussissent à s’enfuir et trouvent refuge à l’ambassade du Canada. Ils sont secrètement hébergés pendant 79 jours avant de s’évader d’Iran munis de faux passeports canadiens. Regardez le reportage du Téléjournal de Radio-Canada, diffusé le 30 janvier 1980, sur la fuite des ressortissants américains et le rôle du Canada dans cette histoire. Écoutez une entrevue avec le ministre iranien des affaires étrangères diffusée à Présent édition québécoise le 4 février 1980, sur les ondes de la radio de Radio-Canada.

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Jésus 1, Allah 0

Une nuit sombre dans un faubourg désert de Douchanbe, en bout de piste d’un aéroport. On distingue deux masures. Du linge sèche sur une corde. Des chiens errent sur un terrain vague. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon, missionnaires de l’Église pentecôtiste coréenne Sonmin, nous conduisent à leur ancienne église, «celle de l’attentat». Sharif, qui ouvre la marche, nous fait signe d’être discrets. Un ancien bâtiment administratif, une façade en béton: à première vue, rien n’indique un lieu de culte. Nous pénétrons dans cet immeuble désaffecté de la capitale du Tadjikistan — un pays à 95% musulman situé au nord de l’Afghanistan. Silence inquiétant. Des corridors éclairés par quelques veilleuses. Sharif indique un emplacement: «La bombe était posée là. J’étais assis à quatre mètres. Quand elle a explosé, j’ai été projeté plus loin. La fille à côté de moi a eu la tête arrachée. Il y avait du sang et des morceaux de cerveau partout.» L’attentat qui a frappé Sonmin en octobre 2000, pendant que 300 fidèles assistaient au culte du dimanche matin, a fait une dizaine de morts et une cinquantaine de blessés. Les responsables? Des étudiants extrémistes, qui voulaient punir les convertis au christianisme. Pour un musulman, l’apostasie est un acte dangereux: «Celui qui change de religion, tuez-le!» lit-on dans le Coran. Après l’attaque, l’Église Sonmin a déménagé et s’est relogée dans une ancienne école. Une muraille a été élevée autour du terrain. Le passage par un poste de garde est devenu obligatoire. Douchanbe compte 38 églises chrétiennes. Points communs: la discrétion et la prudence. La plupart sont installées dans d’anciens locaux administratifs ou de simples maisons. Toutes sont gardées et protégées. L’attentat contre Sonmin, il faut dire, n’est pas un cas isolé. En décembre 2000, deux bombes ont explosé simultanément dans des églises orthodoxe russe et adventiste du septième jour à Douchanbe, sans faire de victime. En janvier 2004, un missionnaire baptiste a été assassiné dans son église d’Isfara, dans le nord du pays. Ces attaques sont une riposte à un phénomène croissant: celui des conversions au christianisme — phénomène qui touche surtout les jeunes. Le Tadjikistan comptait 20 000 chrétiens en 2003. Ils seraient 100 000 aujourd’hui. Certaines sources évoquent même le chiffre de 230 000, soit 3% de la population. Chez ces nouveaux chrétiens, la ferveur est grande. Safarmad, Sharif, Murad et Nabijon se disent prêts à mourir pour évangéliser. «Nous sommes des serviteurs de Dieu. La seule chose qui compte dans notre vie, c’est de prêcher la parole de Jésus. Nous n’avons pas peur», assure Murad, qui n’attend qu’une chose pour partir en Irak: un appel de Dieu. Safarmad, lui, est déjà allé ouvrir une mission en Afghanistan. «En quatre ans, j’ai parlé de Jésus à 10 000 personnes. J’ignore combien ont reçu mes paroles, mais ce qui compte, c’est qu’ils aient entendu parler de lui. C’est comme si j’avais semé une graine en eux.» Tous les convertis témoignent de l’ostracisme, voire des menaces, dont ils sont victimes. Leurs amis les ont rejetés. Leurs familles aussi. La foi l’a emporté. Les missionnaires poursuivent sans relâche leur travail d’évangélisation. Murad se réjouit: «Nous prêchons tous les jours. Nous allons partout au Tadjikistan. Nous avons de plus en plus de monde. Un jour viendra où tout le pays croira en Jésus!» Pourquoi ces conversions en cascade au Tadjikistan? Avant l’indépendance, en 1991, seules l’Église orthodoxe russe et l’Église catholique romaine étaient présentes. Mais l’ouverture des frontières de l’ex-république soviétique a permis à d’autres organisations religieuses de pénétrer le pays. Aujourd’hui, elles sont 85, majoritairement protestantes — baptistes, adventistes du septième jour, presbytériennes, évangéliques, pentecôtistes. La guerre civile qui a frappé le Tadjikistan de 1992 à 1997 n’est pas non plus étrangère au phénomène. Ce conflit particulièrement long et cruel, opposant les milices du gouvernement procommuniste à une coalition d’islamistes et de minorités ethniques qui contestaient les résultats des élections de 1991, a laissé le pays exsangue et fait des dizaines de milliers de réfugiés. Quant au nombre de victimes, il n’est toujours pas connu à ce jour; il varie entre 25 000 et 500 000, selon les sources. Aujourd’hui, 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans les villages, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, les réseaux d’eau potable sont inexistants, les épidémies fréquentes. Salaires dérisoires et chômage ont poussé près d’un million d’hommes à partir travailler en Russie. Désastre économique, destruction des infrastructures, déstructuration de la société traditionnelle forment un terreau fertile à l’évangélisation. Les vecteurs du prosélytisme chrétien, ce sont les ONG associées aux mouvements évangéliques. Accourues pendant la guerre, elles sont toujours présentes sur le territoire. Les fonds qu’elles drainent de l’Occident constituent une manne précieuse pour ce pays en proie au dénuement. «L’État n’est plus capable d’assurer le minimum des services publics, il est entièrement dépendant de l’aide économique des pays occidentaux», explique Oumar Arabov, doctorant de l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, qui consacre sa thèse aux mutations de la vie religieuse au Tadjikistan. Ces ONG doivent cependant agir dans l’ombre: se livrer ouvertement à l’évangélisation conduirait à se faire interdire dans le pays. Leur apostolat reste donc souterrain, sous le couvert de l’humanitaire. Le gouvernement, même s’il n’est pas dupe, ferme les yeux. Comment dédaigner de tels apports financiers? Missionnaires de tous poils, pentecôtistes pour la plupart, prêchent donc en toute tranquillité, à condition de rester discrets. Ce sont des Américains, des Européens, des Coréens, des Indiens, et aujourd’hui des Tadjiks. Éducation, santé… Tous les prétextes sont bons pour attirer les âmes. En semaine, le centre missionnaire Sonmin ressemble à une véritable ruche. Dans les couloirs, j’assiste à un chassé-croisé incessant d’adolescents se rendant à leurs activités: qui aux cours d’informatique et d’anglais, qui aux leçons bibliques, qui encore à l’entraînement de taekwondo, un des gros succès de Sonmin auprès des jeunes. Dans l’ancienne école en béton qui dresse ses trois étages autour d’une grande cour carrée, on trouve aussi des logements pour les missionnaires, un bureau médical, un gymnase, une «salle des amis» pour accueillir les nouveaux venus, des salles pour les prêches… Et même un salon de coiffure. Les installations sont rudimentaires et le décor, à part quelques crucifix, dénudé. Les rouages des pentecôtistes sont bien huilés: tout est gratuit et ouvert aux enfants de toutes confessions. Ce qui fait dire aux musulmans que les chrétiens achètent les conversions. Sonmin («l’Élu», en coréen) est probablement l’Église chrétienne la plus active et la plus importante au Tadjikistan. Pour des raisons de sécurité, elle refuse de révéler combien elle a ouvert de missions, mais dit compter déjà plusieurs milliers de fidèles sur tout le territoire. Elle est affiliée au réseau américain Grace Ministries International. GMI est l’une des quelque 10 000 confessions issues du mouvement pentecôtiste et, comme c’est le cas pour nombre d’entre elles, son organisation est impénétrable. Apparemment fondée il y a une quarantaine d’années et dirigée par le pasteur Chim, de Los Angeles, GMI chapeauterait 10 000 missions un peu partout dans le monde, dont celles fondées par l’Église coréenne Sonmin. En ce dimanche matin, l’église de Sonmin, pleine à craquer, accueille de nouveaux chrétiens dans sa communauté. Une dizaine de jeunes Tadjiks, fraîchement convertis. Le prédicateur félicite les nouveaux venus, puis hurle dans son micro: «Dieu, aide nos missionnaires partout dans le monde! Mes frères et mes sœurs, prions pour le Tadjikistan et notre président!» Le prêche dure près de trois heures. Vers la fin, l’assistance se lève et chante. S’ensuit une demi-heure d’extase, en musique. Visages transfigurés, fidèles en transe. La foule se dirige enfin vers la sortie. Bonheur palpable. On se congratule, on se sourit, on s’embrasse, on pleure. Les quatre missionnaires, en costumes impeccables, se tiennent près de la porte et, avec une poignée de main, remercient chaque fidèle de sa présence: «God bless you!» Nombre de Tadjiks sont venus au christianisme par Sonmin, comme Sitora, 22 ans, qui a joint la mission il y a 10 ans. «Pendant la guerre, je vendais de l’essence sur le trottoir près de chez moi. C’est là que j’ai rencontré le pasteur Choi Yun Soap. Mes parents l’ont invité. Il est revenu avec une bible pleine d’images, il m’a parlé de Jésus et m’a dit que si je croyais en lui, je pourrais avoir tout ce que je voulais.» Dès lors, Sitora participera aux activités proposées aux enfants. Elle attendra sa majorité pour se convertir. La jeune femme, qui gagne bien sa vie, rêve à présent de devenir businesswoman: «Pour mieux aider notre Église. J’aimerais donner beaucoup plus d’argent que ce que je donne aujourd’hui!» Le pasteur Choi Yun Soap, qui a converti Sitora, est un Américain coréen de Los Angeles. Il a ouvert la première mission au Tadjikistan en 1991. Il me reçoit avec réticence. Langue de bois, réponses évasives. Il se méfie. La porte de son bureau est blindée. Nabijon, un des quatre missionnaires, ceinture noire de taekwondo, reste présent durant l’interview. Choi Yun Soap dément tout travail d’évangélisation. Il préfère s’étendre sur l’action humanitaire de l’Église. «Nous essayons d’aider les gens, de leur procurer ce dont ils ont besoin. Ce n’est pas du travail de christianisation, c’est du travail humanitaire. Nous enseignons l’anglais et l’informatique. J’aide aussi les pauvres pour les soins médicaux, les vêtements. Chaque jour, j’offre des repas aux personnes âgées.» Le pasteur Alexander Davidovich, lui, préside l’Union des Églises chrétiennes évangéliques baptistes du Tadjikistan. Que pense-t-il de Sonmin? «Ils font de bonnes choses, dit-il, ils ont aidé beaucoup de monde, notamment pendant la guerre. Mais le taekwondo, nous n’aimons pas beaucoup…» En clair, les chrétiens «modérés» n’apprécient guère les méthodes de recrutement de Sonmin. Ils ne sont pas les seuls. Ce soir-là, chez Mavlyuda, jeune femme musulmane de Douchanbe, c’est la surprise. Son fils rentre de son cours de taekwondo, arborant un t-shirt rouge sur lequel sont inscrits en lettres blanches les mots: «God bless Tadjikistan». Je reconnais le t-shirt de Sonmin. Mavlyuda, alertée, appelle son fils: «Nizom! Ton professeur de taekwondo est chrétien?» Le gamin accourt, un peu gêné: «Il est tadjik, mais il est devenu chrétien.» «Il vous parle de Jésus?» «Oui.» «Quand ça?» «Tous les lundis, pendant une heure avant le cours.» Cela fait déjà deux ans que Nizom prend des cours de taekwondo…

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La parole aux preneurs d’otages

Ils avaient 20 ans, des idéaux plein la tête, et brandissaient des portraits de l’imam Khomeiny à bout de bras. Leur ennemi, c’était l’impérialisme américain. Leur cible: l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Pendant plus de 14 mois (444 jours), à partir de novembre 1979, ces jeunes étudiants iraniens allaient garder en otages une cinquantaine de diplomates du plus puissant pays du monde. Et tenir en haleine toutes les télévisions de la planète. Vingt-sept ans plus tard, à l’heure où l’Iran est de nouveau dans la mire des États-Unis pour son programme d’enrichissement nucléaire, que sont devenus les preneurs d’otages? Ironie de l’histoire, les principaux architectes des événements composent aujourd’hui l’avant-garde du courant réformateur iranien. Ils sont éditeurs, journalistes, politiciens, et ils réclament un Iran plus démocratique et ouvert sur le monde. Plusieurs ont même subi la répression féroce d’un régime qu’ils ont contribué à mettre en place. L’actualité a rencontré deux de ces ex-leaders: l’éditorialiste Abbas Abdi et la conseillère municipale Massoumeh Ebtekar. Ils sont tous deux mariés, ils ont des enfants. L’âge les a rejoints avec ses cheveux blancs, ses rides. La réflexion a remplacé la fougue impulsive de la jeunesse. Mais à travers leur parcours, leur destin, leurs rêves d’aujourd’hui, on découvre toutes les tensions qui agitent encore la société iranienne moderne. Abbas Abdi — L’un des quatre instigateurs de la prise de l’ambassade, en 1979. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il a servi au ministère des Renseignements, puis a rompu avec le régime. Il a été rédacteur en chef et éditorialiste au quotidien réformateur Salam jusqu’à sa fermeture, en 1999, puis au quotidien Norouz. Emprisonné de 2002 à 2005, il se consacre maintenant à son site www.ayande.ir («avenir», en farsi), où il diffuse des articles d’opposition politique. Abbas Abdi nous a reçu autour d’un bon thé chaud dans son bureau, au sous-sol de sa maison, qui est située dans un quartier résidentiel du nord-ouest de Téhéran. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — On ne peut détacher l’événement de son contexte: c’était le temps de la révolution, du changement. On pourrait tout aussi bien demander aux États-Unis pour quelles raisons ils soutenaient le chah, qui pratiquait une politique d’abus envers son peuple. S’attendaient-ils à ce qu’on leur offre des fleurs en retour? Il n’y a pas lieu de regretter l’événement, mais plutôt de réfléchir sur le gouvernement qui en est issu. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — À l’époque, nous faisions écho à la volonté du peuple, qui était de traduire le chah en justice pour qu’il réponde de ses crimes devant un tribunal. Aujourd’hui, nous répondons aussi à la volonté du peuple iranien, qui est de réformer le système. Nous sommes donc des gens de notre temps, qui représentent la voix du peuple dans des circonstances précises. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — L’Iran ressemble aujourd’hui à un être disproportionné, qui aurait un corps gigantesque et un cerveau minuscule. Ivre du pouvoir que lui fournit la rente pétrolière, l’État n’élabore aucune stratégie sur le plan de l’économie intérieure et de la politique étrangère. Le pétrole est pour lui ce que la drogue est pour le corps humain: un remède illusoire. Nos gouvernants pensent régler tous les problèmes à l’aide du pétrole, mais ils se leurrent. Ils vivent dans une extase mensongère et se permettent des abus impardonnables qui risquent de mener à une impasse économique et politique. Par exemple? — Pour lutter contre l’inflation galopante — plus de 15% —, le régime injecte les revenus du pétrole dans l’économie, ce qui apaise le problème temporairement. Mais à long terme, cette mesure ne contribue qu’à augmenter l’inflation. Cette situation ne pourra pas durer et le pays risque d’être aux prises avec une grave crise économique d’ici deux ans. Sur la scène internationale, l’Iran ne pourrait jamais se permettre ses volte-face s’il n’était l’un des principaux exportateurs de pétrole. Le régime pourrait même bénéficier, à court terme, d’un conflit avec l’Occident, qui provoquerait la flambée des prix de l’or noir. Quel est l’état de la presse indépendante en Iran aujourd’hui? — Elle a connu un important revers dans les dernières années, et encore davantage depuis l’investiture de [l’actuel président] Ahmadinejad. La majorité des journaux d’opposition ont dû fermer et des rédacteurs ont été menacés. J’ai moi-même été incarcéré à deux reprises: pendant huit mois en 1993 et pendant deux ans et demi en 2002, après avoir été accusé d’espionnage. J’avais publié les résultats d’un sondage, dans le quotidien Norouz, qui révélait que 75% des Iraniens étaient en faveur d’une reprise du dialogue avec les Américains. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — Une reprise des relations diplomatiques est inutile tant et aussi longtemps que les deux parties camperont sur leurs positions et qu’il n’y aura pas une volonté commune de résoudre la crise. Pour cela, il faut un changement de vision, de regard. C’est comme deux époux qui tentent de se réconcilier: ils doivent d’abord s’écouter avant de planifier l’avenir. De toute façon, c’est toute la politique étrangère de l’Iran qui doit être révisée, pas seulement ses relations avec les États-Unis. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — L’enjeu du nucléaire n’est pas indépendant: il s’inscrit dans une politique d’expansion récente, visant à accroître le rôle de l’Iran sur la scène régionale et mondiale. De toute façon, le gouvernement a déjà accordé tellement d’importance à son programme nucléaire qu’il n’est plus possible d’y renoncer. La question irakienne est différente: l’Irak est notre voisin et nous a déjà déclaré la guerre en 1980. Il est logique que l’Iran assure ses intérêts à sa frontière. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — C’est fort possible. Il faut bien que le vaste arsenal militaire américain serve à quelque chose, non? [Rire] Je ne crois pas qu’on doive s’attendre à une invasion terrestre ou à une guerre de grande envergure, mais plutôt à une attaque ciblée. Si les Américains pouvaient prévoir la riposte iranienne, il y a longtemps qu’ils auraient agi. Le hic, c’est qu’ils en sont incapables. Le jeu des menaces peut donc se poursuivre encore longtemps. Vous avez rencontré un ancien otage, Barry Rosen, lors d’une visite à Paris, en 1998. Souhaitiez-vous faire passer un message de réconciliation? — La rencontre s’est bien déroulée. Nous étions comme deux soldats qui ont combattu l’un contre l’autre et qui se retrouvent des années après la guerre. Le pardon est alors implicite. J’ai fait ce geste pour des raisons personnelles… mais il y a toujours un message politique derrière ce genre d’actions. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — La souveraineté de la loi et un gouvernement démocratique, ce qui implique la liberté d’expression et l’indépendance des institutions civiles. Il faut également réduire le rôle du pétrole dans la politique d’État et instaurer une économie libérale, afin d’accroître le pouvoir du peuple. Et votre rôle dans tout cela? — Ma mission est de combattre l’ignorance dans laquelle ce régime tente de maintenir son peuple. Au moyen de l’écriture et des prises de position. L’État tente d’écarter ceux qui pourraient informer et éclairer les gens par leur expérience et leurs idées. Aujourd’hui, c’est un autre genre de révolution qu’on doit mener — une révolution par la pensée. Massoumeh Ebtekar — Porte-parole du mouvement étudiant qui organisa la prise d’otages, en 1979, elle est l’auteure du livre intitulé Takeover in Tehran, qui relate les événements vus de l’intérieur. En 1993, elle est nommée vice-présidente et directrice du ministère de l’Environnement, sous le gouvernement du président réformateur Mohammad Khatami. Elle restera à ce poste jusqu’en 2005. Sa détermination et son travail lui vaudront de recevoir un des prix Champions de la Terre des Nations unies en 2006. Docteure en immunologie, elle enseigne aujourd’hui à l’Université Tarbiate Modares, à Téhéran. Elle siège également au conseil municipal de la capitale depuis les dernières élections, en décembre 2007. C’est dans le vaste salon de l’ONG fondée par sa mère et vouée aux orphelins que Massoumeh Ebtekar reçoit L’actualité. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran? — Il est temps de revenir à cette page noire de l’histoire et de l’analyser autrement. Pourquoi avons-nous envahi l’ambassade? Nous n’étions pas des terroristes ou des extrémistes, mais des intellectuels consciencieux qui comprenaient la situation. Nous savions que les Américains planifiaient le renversement de la République islamique à peine instaurée — des documents le prouvent — et nous voulions empêcher un coup d’État. Cet événement a montré aux Américains que nous devions être traités sur un pied d’égalité. Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien? — C’est le paradoxe de toute révolution. À l’époque, nous croyions fermement que les idéaux de l’imam Khomeiny correspondaient à nos idéaux de démocratie. Il y avait un sentiment de dignité et de fierté nationale. Mais le cours des événements nous a incités à revoir nos intentions de départ. La remise en question est un concept éthique chez tout bon musulman: il faut reconnaître ses erreurs afin de pouvoir avancer. L’islam est une religion dynamique. Le gouvernement islamique doit s’adapter aux temps modernes s’il veut pouvoir rivaliser avec d’autres systèmes mondiaux. Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran? — Le gouvernement précédent [celui de Khatami] était persuadé que seuls la privatisation et le développement à long terme pourraient rehausser l’économie du pays. Malheureusement, les Iraniens ont été impatients. C’est normal, les citoyens ne sont jamais satisfaits de leur gouvernement. Seulement, aujourd’hui, le pouvoir est tombé entre les mains des populistes, qui poursuivent une politique économique d’État. Nous avons conscience que nous ne nous dirigeons pas dans la bonne direction. Sans parler de l’atmosphère politique générale, qui n’encourage pas la confiance et les investissements. Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis? — C’est le seul espoir d’éviter un affrontement entre les États-Unis et l’Iran. Mais les Américains doivent d’abord abandonner leur arrogance et leurs préjugés à l’égard de l’Iran. Nous avons suffisamment prouvé que nous n’avions aucune intention d’agresser qui que ce soit, alors que les Américains ont maintes fois démontré le contraire. Des milliers de missiles nucléaires sont déployés en Europe, en Russie, en Chine, en Israël: pourquoi empêcher l’Iran de mettre au point une technologie nucléaire civile? De toute façon, il faudrait compter au moins 10 ans avant que l’Iran devienne une véritable puissance nucléaire militaire. L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous? — J’aurais préféré que le gouvernement actuel opte pour une diplomatie plus innovatrice et moins cavalière au sujet du nucléaire. Nous aurions pu empêcher une résolution de l’ONU. Pour ce qui est de l’Irak, c’est l’interférence américaine qui crée le chaos à nos portes. Nous n’avons aucun intérêt à vivre dans une instabilité permanente. L’Iran apporte un soutien financier et logistique à ses frères musulmans en Palestine et au Liban pour les aider à résister aux agressions permanentes de l’État hébreu, c’est tout à fait logique. Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran? — Ce serait une décision fort irrationnelle, à l’heure où la pression s’accentue sur l’administration Bush au sujet de l’Irak. D’autre part, je sens que nous avons affaire à une administration et à un homme très dangereux. Si les Américains ne soutiennent pas leur gouvernement, ils doivent le manifester haut et fort; eux seuls peuvent renverser le sentiment antiaméricain dans le monde arabo-musulman. La communauté internationale a aussi un rôle à jouer pour prévenir la catastrophe. Elle doit comprendre que la sécurité dans cette région du globe est un préalable de la paix mondiale. Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir? — L’Iran devrait se positionner comme un défenseur de la paix et du dialogue afin de résoudre les enjeux cruciaux qui menacent l’humanité et la planète. Il doit travailler de concert avec les Nations unies et les États-Unis pour tenter de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et aux problèmes qui touchent le monde musulman. Nous devons abandonner cette rhétorique offensive qui nous cause du tort et opter pour davantage de modération et de logique. Et votre rôle dans tout cela? — Mon rôle a été défini par mon destin, qui m’a amenée à vivre à la fois en Orient et en Occident. J’ai passé six ans à Philadelphie, j’ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes activités au sein de diverses ONG et du gouvernement — il m’est donc plus facile de relativiser et de comprendre les différents points de vue. Je me considère comme une partenaire du dialogue. C’est pour renouer les liens que j’ai écrit mon livre et que je l’ai envoyé à diverses personnalités américaines. Je sais que certains des anciens otages l’ont lu, j’attends toujours des commentaires de leur part. Ce pourrait être un bon point de départ.

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Papa Blair les tient à l’œil

À sa naissance, l’enfant sera placé sous l’œil attentif de l’État. Son nom, son adresse, le nom des établissements sanitaires ou sociaux qu’il fréquente puis des établissements scolaires qui l’accueillent seront patiemment recueillis jusqu’à sa majorité. Et tous ces renseignements seront enregistrés dans l’Information Sharing Index, aux côtés de ceux portant sur ses 11 millions de petits camarades. Destinée à la protection de l’enfance, cette mégabase de données devrait être opérationnelle en Angleterre dès 2008. À l’origine du projet, une histoire sordide. En février 2000, une enfant de neuf ans, Victoria Climbié, meurt à Londres, maltraitée par sa grand-tante et le compagnon de celle-ci. Pourtant, l’enfant avait été vue à plusieurs reprises par les services sociaux de quatre districts londoniens, deux hôpitaux, deux services de police et une unité spécialisée dans l’enfance. Beaucoup avaient constaté la présence de blessures sur le corps de la fillette, mais une série de déménagements et de communications ratées entre les services a conduit à un ralentissement du dossier. Et… au décès de Victoria. En 2003, une commission indépendante rend un rapport concluant à l’échec des services sociaux et demande la création d’une agence nationale pour améliorer la coordination entre les groupes chargés de protéger les enfants. Un an plus tard, le gouvernement brandit Every Child Matters (chaque enfant compte) et propose, parmi les diverses mesures de ce programme, la mise sur pied de l’Information Sharing Index, rebaptisé «Child Index» par les médias. En suivant à la trace tous les enfants anglais, ce registre promet de prévenir les abus. Très vite, les associations de défense des enfants et de protection de la vie privée sonnent l’alarme. Parmi leurs sujets de plainte, l’inutilité du système et, pis, sa dangerosité. Car un autre registre, le Child Protection Register, existe déjà. Créé au début des années 1980, celui-là se contente de répertorier les quelque 26 000 enfants anglais victimes de mauvais traitements et leur assure un suivi régulier. De la même manière, au Canada, certaines provinces (Ontario, Nouvelle-Écosse…) tiennent chacune de leur côté des registres des cas de mauvais traitements infligés aux enfants, se focalisant sur les enfants à risque. Est-il alors nécessaire de se doter d’une base de données répertoriant tous les enfants du pays? Surtout pas, affirme Terri Dowty, directeur d’Action on Rights for Children (ARCH). Car avec ce nouveau système, plaide-t-il, «les spécialistes du secteur seront noyés sous une masse d’information et ne pourront plus se concentrer sur les cas difficiles». Le système envisagé est aussi jugé trop indiscret. Pourtant, le gouvernement, devant une première levée de boucliers, a revu sa copie: la base de données devra se contenter de signaler que tel intervenant possède des renseignements sur un enfant donné, sans fournir davantage de précisions. Pour certains, c’est encore trop. Mentionner qu’un adolescent a été en contact avec une clinique de désintoxication ou un service de défense des jeunes violés en dit déjà long sur son histoire. Et la possibilité que ces données soient utilisées par des personnes mal intentionnées nourrit l’inquiétude. Il faut dire que la liste de ceux qui seront autorisés à accéder au Child Index s’annonce longue: professionnels des services sociaux, de la santé, directeurs d’école, agents de police, administrateurs de prison… Or, «aucun système de cette ampleur ne peut être parfaitement sécurisé», s’alarme Terri Dowty. Le Canada, de son côté, a opté pour des bases de données localisées dans chaque province plutôt que pour un immense registre national: c’est un bon point pour lui. Pourquoi alors le gouvernement de Tony Blair s’entête-t-il à vouloir consacrer l’équivalent d’un demi-milliard de dollars canadiens à la mise en place d’un système jugé inutile, voire dangereux? «Pour renforcer la surveillance des citoyens dès leur plus jeune âge», assure Liz Davies, professeure spécialisée dans les affaires familiales à la Metropolitan University de Londres. Car le Child Index n’est qu’une toute petite pierre de l’édifice sécuritaire qui s’érige sur les terres du royaume. Dès 2007, un autre programme, baptisé Spine, verra le jour. Cette immense base de données recensera des millions de dossiers médicaux. Objectif affiché: rendre le traitement d’un patient plus aisé même s’il vient à tomber malade à l’autre bout du pays. Une fois encore, les organisations de protection de la vie privée crient au scandale. C’est que dans cette mémoire colossale pourront se lire quelques renseignements délicats: maladies mentales, avortements, séropositivité, alcoolisme, etc. Or, cette information sera accessible aux milliers de personnes employées par le NHS, la sécurité sociale britannique. «Un employé du NHS pourrait être tenté de vendre des renseignements à des sociétés d’assurances, par exemple», s’inquiète Simon Davies, directeur au Royaume-Uni de Privacy International, association de défense de la vie privée. Autre source de malaise, l’accès à ces données pourra être accordé, sur demande, aux services de police et de sécurité… C’est avant tout sur la crainte de la menace terroriste que surfe le gouvernement britannique pour faire avaler à ses administrés la pilule du tout-sécuritaire. Déjà, un fichier ADN existe, qui recense quiconque passe par un poste de police, qu’il soit par la suite innocenté ou non. Trois millions et demi de personnes y sont déjà répertoriées et le gouvernement ne cache pas son ambition d’y rassembler un jour toute la population du pays. Autre rêve de Tony Blair: attacher une carte d’identité au cou de ses concitoyens pour renforcer le contrôle aux frontières et la surveillance des individus sur le territoire. Le Royaume-Uni vient d’ailleurs de remporter la palme parmi les pays européens en matière de non-respect de la vie privée. Privacy International a publié le 2 novembre un classement inédit où se retrouvent les 25 membres de l’Union européenne et 13 autres pays, les seuls pour lesquels les chercheurs ont pu avoir accès aux données nécessaires à leur enquête. Avec un score inégalé dans toutes les catégories — échange de données, vidéosurveillance, contrôle des télécommunications… —, le Royaume-Uni se classe dans la zone noire de la «surveillance endémique», entre les Philippines et Singapour. Le Canada, lui, traîne en fin de peloton, juste devant l’Allemagne. Pour combien de temps? se demandent les Canadiens, qui sont très attachés au droit à la vie privée.

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Bain de culture, sauce kiwi

À lire Douze écrivains néo-zélandais. Pour découvrir, en français, les plus grands écrivains du pays. De Janet Frame, sauvée de la lobotomie par la littérature à la gothique Elizabeth Knox. Des bonbons mélangés, quoi. (Sabine Wespieser, 2006) Les nouvelles de Katherine Mansfield. Même si elle a quitté la Nouvelle-Zélande à 20 ans pour ne jamais y revenir — elle est morte de tuberculose en Angleterre en 1923, à l’âge de 34 ans —, Katherine Mansfield est considérée comme la figure dominante de la littérature de son pays. (Stock, 2006) Salle d’embarquement (Departure Lounge). Dernier roman de Chad Taylor, le maître du roman noir et cool, vedette de la littérature kiwi. (Christian Bourgeois, 2006) Les hommes du long nuage blanc (The Bone People). La romancière et poète Keri Hulme a mis 17 ans à écrire l’histoire de cet enfant muet et sans identité qui la hantait. Ce long roman intimiste plein de violence contenue a gagné le Booker Prize en 1985. (Flammarion, 1996) Hicksville. Roman graphique plus que bédé. De Dylan Horrocks, artiste d’Aukcland, récipiendaire de nombreux prix. (L’Association, 2001) L’épouvantail (The Scarecrow). Ronald Hugh Morrieson est une vedette dans son pays. Mais il ne l’a jamais su. Il est mort à 50 ans, en 1972, dans l’anonymat et la pauvreté. «J’espère ne pas être un de ces pauvres types qu’on découvre après leur mort», aurait-il dit à un ami…. (Rivages/Noir, 2006) À voir L’âme des guerriers (Once Were Warriors). Pour comprendre les difficultés et les déchirements de certains Maoris urbains. Un film punch qui tranche avec les images idylliques du Seigneur des anneaux. Tiré du best-seller éponyme du métis (anglais-maori) Allan Duff et réalisé par le métis Lee Tamahori, le film a gagné le prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise en 1994. Paï (Whale Rider). De la réalisatrice pakeha (blanche de Nouvelle-Zélande) Niki Caro. Présente l’autre face de la réalité maorie, celle du courage, de l’âme et de la tradition. Tiré d’un roman de l’auteur maori Witi Ihimaera, le film a été réalisé en 2003 avec l’accord et l’aide de la communauté maorie de Whangara, sur la côte est de l’île du Nord. La leçon de piano (The Piano). Peut-être le film néo-zélandais le plus célèbre grâce à sa Palme d’or remportée à Cannes en 1993. De la réalisatrice Jane Campion. Le Seigneur des anneaux (The Lord of the Rings). Hobbiton (Matamata), Edoras (Mont Sunday), la rivière Anduin (Waiau River). La Nouvelle-Zélande c’est, pour des millions de cinéphiles, la Terre du Milieu. L’équipe du réalisateur, Peter Jackson, a pigé partout dans les splendeurs naturelles de son pays pour recréer sa fresque fantastique. Des entreprises offrent des forfaits qui permettent de partir à la découverte des sites de tournage. Un prétexte comme un autre de se remplir les yeux et l’âme de ce magnifique pays. À consulter www.maori.org.nz : Pour tout savoir sur l’histoire et la culture maorie. En prime : un cours de langue maori en ligne ! www.frogs-in-nz.com : Le site des frogs, ça s’appelle (pour vrai!) Une agence de voyages francophone en Nouvelle-Zélande. Pour planifier un voyage ou, plus simplement, découvrir le pays en français. www.newzealand.com/travel/ : Le site officiel du tourisme néo-zélandais. Très complet, mais en anglais seulement. Leur slogan : 100% pure New-Zealand… www.newzealand.com/travel/about-nz/culture/lotr-2003/introduction.cfm : Le site touristique officiel de la Terre du milieu ! On y offre des excursions qui permettent de découvrir les lieux de tournage. On peut aussi y faire une visite virtuelle de Lothlorien, de Edoras, de la rivière Anduin, bref de tous les lieux où…. C’est en fait, une section du site précédent. www.maoriparty.com/ : le site officiel du Parti maori.

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Malade, la France?

Ted Stanger n’a rien d’un homme d’affaires, mais il possède le sens du marketing. Installé en France depuis 1993, cet Américain de 62 ans, ancien directeur du bureau parisien de l’hebdomadaire Newsweek, a décidé de troquer le journalisme contre un métier bien plus lucratif: pourfendeur de Français! Depuis la publication, en 2003, de son best-seller Sacrés Français! (Folio), pas une semaine ne se passe sans que radios, télés, journaux sollicitent son opinion sur la France. Stanger tire dans toutes les directions: la lourdeur de la bureaucratie, la dette abyssale, la croissance anémique, sans oublier la retraite des fonctionnaires, qui coûte une fortune à l’État. «Je suis payé pour taquiner les Français!» me dit-il, amusé, pendant que nous sommes attablés dans un bistrot, à quelques pas du jardin du Luxembourg. Ses propos polémiques font sourire certains, mais venant d’un Américain, ils en irritent parfois d’autres. «Rentrez chez vous!» lui a d’ailleurs lancé l’automne dernier l’animateur Laurent Ruquier, en plein plateau de l’émission On n’est pas couché. L’invective était quelque peu injuste. Car à l’aube des élections présidentielles, Ted Stanger n’est pas le seul à remettre en question le modèle social et économique français et à s’interroger sur les façons de le réformer. Beaucoup considèrent même que ces élections pourraient marquer un tournant dans les politiques économiques de la France. «La campagne présidentielle est la plus importante depuis l’élection de François Mitterrand en 1981», affirme l’avocat Nicolas Baverez, 45 ans, chroniqueur à l’hebdomadaire Le Point et auteur de La France qui tombe (Perrin, 2003). Dans son magnifique bureau du faubourg Saint-Honoré, où il me reçoit, il explique que l’élection printanière représente une formidable occasion de dire adieu à 25 ans de mitterrandisme et de chiraquisme, qui ont plongé le pays dans une profonde stagnation et dont les effets commencent à peine à se faire sentir. Les émeutes des banlieues, qui ont secoué la France durant trois semaines à l’automne 2005, ainsi que les manifestations provoquées par la création du contrat de première embauche (CPE) ne sont pour lui que les premiers symptômes d’une France malade. «Si on ne réforme pas ce pays, on se dirige vers une guerre civile!» dit-il. Comme tous ceux qui font le constat du déclin économique de la France et de la baisse de son influence dans le monde — entre autres le journaliste et historien Jacques Julliard, auteur du Malheur français (Flammarion, 2005) —, Nicolas Baverez a été qualifié de «déclinologue» et de «décliniste». Il récuse ces étiquettes qu’on veut lui coller. «La science du déclin n’existe pas, dit-il. Il n’y a que des faits, et ils sont incontestables: la France décline.» Or, quels sont ces faits? D’abord, les chiffres. L’économie française recule, et elle recule vite. En 1980, la France trônait au quatrième rang mondial pour son PIB, de 30% supérieur à celui du Royaume-Uni, et en huitième position pour sa richesse par habitant. Aujourd’hui, elle a rétrogradé au sixième rang pour le PIB et sa richesse par habitant a chuté en 19e position, derrière le Danemark, l’Autriche et le Canada. Sans oublier que l’Hexagone importe plus qu’il n’exporte: sa balance commerciale a été de –44,55 milliards de dollars l’an dernier — un record inquiétant. Si rien n’est fait, prévoient les experts, la situation économique sera encore pire dans 25 ans: la France sera alors dépassée par la Russie et l’Inde, puis, 10 ans plus tard, par le Brésil. L’économiste Emmanuel Lechypre, 40 ans, directeur du centre de prévision au magazine L’Expansion, prévient que la France pourrait devenir un immense Disneyland pour les touristes américains et chinois, friands de bonne bouffe et de pinard. Il a même un conseil à donner aux parents: «Dites à vos enfants de devenir sommeliers et d’apprendre le mandarin!» Après la Deuxième Guerre mondiale, le pays a connu, il est vrai, 30 années de croissance fulgurante — l’époque des «30 glorieuses» —, grâce à un système social protectionniste et à un État interventionniste omniprésent. Mais, estime Nicolas Baverez, alors qu’il aurait fallu s’adapter à la mondialisation, François Mitterrand et Jacques Chirac ont plutôt coupé la France du reste du monde sur le plan économique, la privant de la liberté et de la modernité du 21e siècle. «La France, dit-il, a continué de vivre dans le monde de la guerre froide et de l’économie fermée et administrée.» Face aux dangers du libéralisme — qui, selon Chirac, «représente une menace à la démocratie comparable au communisme» —, l’État français maintient en effet de formidables sentinelles protectrices. Ainsi, bien des secteurs souffrent toujours de l’absence de véritable concurrence. C’est le cas des domaines de la télévision, du gaz, des transports, de la grande distribution. Au mieux, ces secteurs sont des oligopoles; au pis, des monopoles d’État. À vrai dire, il reste peu de pays où l’État joue un rôle aussi important qu’en France. «À part Cuba et la Corée du Nord!» dit Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef du mensuel économique Capital. Telle une pieuvre géante (25% des salariés en France sont fonctionnaires, contre 19% au Québec et au Canada) aux multiples tentacules, l’État français est de toutes les sphères de la vie économique, toujours prêt à siphonner les ressources des entreprises, obsédé qu’il est par la distribution de la richesse, bien plus que par sa création. Les charges sociales, qui s’ajoutent aux salaires, sont ainsi parmi les plus élevées au monde, étranglant particulièrement les PME. Et le Code du travail est tellement contraignant que bien des entrepreneurs hésitent à embaucher — ce qui explique le chômage chronique (autour de 9% en 2006) qui afflige le pays depuis 20 ans. «Le problème est moins l’embauche que la “débauche”», dit Frédéric Bedin. Directeur général de Public Système, une agence de communication parisienne, et vice-président de CroissancePlus, un groupe de pression qui défend les intérêts des entreprises en croissance, Frédéric Bedin soutient qu’il est extrêmement difficile, voire quasi impossible, de licencier un employé en France, même pour de bonnes raisons. «Il faut des motifs sérieux et cela débouche souvent sur des procès interminables.» Cet état de chose décourage pas mal de gens. Les riches sont de plus en plus nombreux à choisir l’exil pour éviter l’impôt sur la fortune. Bien des jeunes, parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi, choisissent aussi l’exil. En 10 ans, on estime à un million le nombre de jeunes diplômés ayant quitté la France — beaucoup vers l’Angleterre, où le marché du travail est plus dynamique. Si au moins l’État avait mis son nez à la bonne place, en misant sur l’innovation, peut-être que la France serait en meilleure posture. Mais les investissements en recherche et développement sont parmi les plus timides au monde et restent concentrés dans un petit nombre d’entreprises. Dans les secteurs porteurs du savoir ou des produits à haute valeur ajoutée, le pays se fait larguer par l’Allemagne, l’Espagne, les États-Unis, le Japon, le Canada… Bientôt, ce sera la Chine. Il y a bien eu la création, en 2004, dans le cadre de la nouvelle politique industrielle, des «pôles de compétitivité» — sortes de «grappes industrielles» à la française, où des entreprises, associées à des centres de recherche et de formation, s’engagent dans une stratégie commune de développement. En 2005, il y avait 67 de ces pôles, dans divers secteurs économiques. Il est cependant trop tôt pour en évaluer les résultats. D’autant plus que la mise est mince: on parle d’investissements annuels, par l’État français, d’environ un milliard d’euros dans tous les pôles. En Espagne, on investit 20 fois plus, selon Emmanuel Lechypre. La France est-elle en déclin? En panne? En recul? En danger? En désarroi? «Tous ces mots sont vrais!» affirmait l’an dernier, dans un grand dossier, Le Nouvel Observateur. Ce constat n’est pas sans rappeler celui fait l’an dernier par Lucien Bouchard, qui clamait que le Québec était endetté, ne travaillait pas assez, se faisait dépasser par ses concurrents. À long terme, disait-il, si les Québécois ne se réveillent pas, ils n’auront plus les moyens de leurs ambitions. Au Québec, la réplique est venue de la gauche solidaire. En France, curieusement, c’est une partie de la droite — surtout chiraquienne — et du patronat qui montre du doigt les prophètes de malheur. «Les déclinistes ont fabriqué une machine à faire perdre confiance aux Français», dit le directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, Nicolas Jacquet. Ancien chef de cabinet de l’ex-premier ministre Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Jacquet est d’avis que le débat sur le déclin de la France est utile à de nombreuses personnes. À certains patrons, qui tiennent à contrôler l’inflation des salaires et à réduire leurs impôts; à la presse, qui table sur les mauvaises nouvelles pour vendre du papier; et surtout aux politiciens, qui voient dans le déclin le parfait alibi pour dire aux électeurs qu’il faut changer les choses. «Tout le monde a intérêt à dire que ça va mal!» dit Nicolas Jacquet. Le concept de «rupture» avec le passé, introduit quelques mois avant la campagne présidentielle par le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, est d’ailleurs une réponse au déclin, selon Nicolas Jacquet. La socialiste Ségolène Royal, la candidate de la gauche, a quant à elle invité les Français à la suivre pour «gravir la montagne» — façon de dire que la remontée de la pente sera longue et ardue. Pourtant, le tableau n’est pas si noir. Selon le dernier World Investment Report (2006) de la CNUCED, la France arrive désormais quatrième, derrière le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine, dans le classement mondial des pays d’après la valeur totale des investissements directs reçus de l’étranger. Et elle a récemment ouvert son marché dans le secteur de la téléphonie. Comme le fait remarquer Nicolas Jacquet, la France traverse une mauvaise passe, mais elle possède néanmoins de formidables atouts. Dans La France qui gagne (Odile Jacob, 2005), il en fait d’ailleurs une démonstration éloquente. Des exemples? Il y a 30 ans, aucune entreprise française ne figurait parmi les chefs de file mondiaux. «Aujourd’hui, on en a 30!» Dans plusieurs secteurs économiques, les multinationales françaises s’en tirent plutôt bien. Renault, moribond il y a 20 ans, est aujourd’hui le premier constructeur d’automobiles européen. Dans l’assurance, AXA est l’un des leaders mondiaux. Dans le domaine bancaire, la Société Générale et BNP Paribas, deux anciennes sociétés d’État, sont aussi parmi les meilleurs. Et les exemples se multiplient: Michelin, Alstom, Air France… C’est vrai, admet Emmanuel Lechypre. Mais, dit-il, toutes ces grandes entreprises ont un point en commun: elles ont délocalisé une bonne partie de leur production et réalisent les deux tiers de leur chiffre d’affaires à l’étranger. Ce qui est loin d’être le cas des PME, pour la majorité confinées au marché local, et qui vont plutôt mal. «Justement! s’exclame Nicolas Jacquet. Pourquoi ne pas prendre exemple sur nos succès pour construire nos réformes, plutôt que de s’acharner sur nos échecs?» En fait, il y aurait peut-être deux France, celle qui tombe et celle qui gagne, et le pays aurait avantage à s’inspirer de la deuxième pour relever la première. «Il faut redonner confiance aux Français», dit Nicolas Jacquet, qui estime que la confiance est le moteur de la croissance économique. Cela dit, pessimistes et optimistes s’entendent sur un point: le déclin de la France n’est pas irréversible. Ils sont cependant en désaccord sur la façon de redresser la situation. Nicolas Jacquet et d’autres privilégient des réformes progressives, en douceur, prenant modèle sur les succès français. Les déclinistes, eux, sont plutôt partisans de la méthode forte, un peu comme celle adoptée par Margaret Thatcher à la fin des années 1970, alors que la situation économique de l’Angleterre était bien plus dramatique que celle de la France aujourd’hui. Fin octobre 2006, l’hebdomadaire britannique The Economist y allait d’ailleurs d’une suggestion en étalant sur sa couverture une grande photo de la «Dame de fer» avec un titre sans équivoque: «Ce dont la France a besoin.» «Impossible!» selon Jean-Joël Gurviez, éditeur et rédacteur en chef de Capital, qui estime qu’on ne peut imaginer en France des réformes aussi draconiennes. «Les syndicats [de la fonction publique] sont trop puissants, les cheminots [le syndicat ferroviaire] se mettraient en grève et paralyseraient tout le pays.» Et puis, en Angleterre, Margaret Thatcher avait l’appui de l’opinion publique; en France, pas une formation politique ne dispose d’une base électorale suffisamment forte, dit-il. Nicolas Baverez n’est pas de cet avis. Pour l’historien, Margaret Thatcher est une aberration dans l’histoire du Royaume-Uni, qui, dit-il, s’est toujours réformé de manière continue. La France, soutient-il, depuis la révolution de 1789, s’est toujours modernisée par coups d’éclat, en rompant avec le passé. «Paradoxalement, Margaret Thatcher représente un mode de réforme français appliqué au Royaume-Uni.» Nicolas Sarkozy a beau se prétendre une Margaret Thatcher en pantalon, peu croient qu’il ira aussi loin que son modèle. Quant à Ségolène Royal, qui avait vanté les mérites de Tony Blair et remis en question la sacro-sainte semaine de 35 heures lors de son investiture, voilà qu’elle vient carrément de faire volte-face en promettant des mesures sociales qui grugeront le budget de l’État. Dans le fond, l’avènement d’une France moderne passe peut-être avant tout par une réforme des mentalités. Malgré une année record, en 2006, la création d’entreprises en France reste marginale si on la compare à celle de ses voisins. Le problème? Les entrepreneurs sont peu valorisés. En France, le gendre idéal est cadre à L’Oréal, pas entrepreneur, dit Frédéric Bedin. Même les jeunes des écoles de commerce ne se voient pas dans la peau d’entrepreneurs. «C’est trop risqué», confirme Bertrand Schapiro, 22 ans, étudiant de 2e cycle à HEC Paris, qui rêve plutôt d’être embauché par une grande entreprise à la fin de ses études. Son camarade Mickael Hammel, 22 ans, lui aussi étudiant de 2e cycle à HEC Paris, affirme qu’il aimerait bien lancer sa «boîte» un jour, bien qu’il ne sache pas encore dans quel domaine. Il n’est toutefois pas convaincu, ni très convaincant. «Si je m’aperçois que c’est trop compliqué, dit-il, je me tire à Londres comme beaucoup de Français!»