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Haïti mise en tutelle par l’ONU ?

La dernière fin de semaine de janvier, une rencontre secrète s’est tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech, dans le parc de la Gatineau. Le secrétaire d’État du Canada pour l’Amérique latine, l’Afrique et la Francophonie, Denis Paradis, a invité des représentants de l’Organisation des États américains (OEA), de la Commission économique européenne (CEE) et de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie à « brasser des idées » sur le drame haïtien. La France avait délégué son ministre de la Coopération, Pierre-André Wiltzer; le Secrétariat d’État américain avait envoyé deux fonctionnaires de haut rang; et le Salvador, sa ministre des Affaires étrangères, Maria Da Silva.Le groupe réuni par Denis Paradis (et qui porte pour l’instant le nom de code « Initiative d’Ottawa sur Haïti ») n’est pas prêt à attendre les élections de 2005 pour que le régime change. En fait, la communauté internationale souhaiterait régler cette question avant le 1er janvier 2004 et le bicentenaire de la plus ancienne république des Antilles. »Je ne veux pas finir comme Roméo Dallaire », a dit le ministre Paradis à ses invités. Les événements de 1994 au Rwanda ont en effet exposé au grand jour les horreurs auxquelles peut conduire l’inaction de la communauté internationale: les Casques bleus de l’ONU, placés sous le commandement du général canadien Dallaire, assistèrent, impuissants, au massacre de 500 000 à un million de personnes.En Haïti, ce sont 8,2 millions de francophones (plus que la population du Québec) qui vivent dans un état de pauvreté « écoeurante », a constaté Denis Paradis au cours d’un premier voyage, en 2000, à l’époque où il était secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, John Manley. « Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent les citoyens, dit-il, on les mettrait en prison. »Un taux de chômage officiel de 60% et un produit intérieur brut par habitant de 469 dollars par année, une espérance de vie de moins de 50 ans pour les hommes et de 54 ans pour les femmes: Haïti se classe, selon l’Indice de développement humain des Nations unies, 150e sur les 173 pays recensés. L’anarchie est telle qu’au moins un milliard de dollars en aide internationale sont retenus par les bailleurs de fonds, qui craignent que les sommes ne soient utilisées à d’autres fins.La misère des Haïtiens, qui échoue à l’occasion sur les côtes de la Floride et des îles françaises de la Guadeloupe et de la Martinique, reste le secret le mieux gardé de la planète. L’île est loin du siège social de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, à Paris. La France est trop préoccupée par ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Les pays membres de l’OEA sont divisés sur la façon d’intervenir en Haïti, qui serait aussi une importante plaque tournante du trafic de la drogue. Et les États-Unis, obsédés par leur sécurité intérieure, ne s’intéressent guère à cette république de 27 797 km2 – plus petite que la Belgique -, sans pétrole, sans intérêt stratégique, où l’on parle français de surcroît.Le Canada s’est toujours senti une responsabilité particulière envers ce petit pays francophone des Antilles, d’autant qu’on estime à 120 000 le nombre d’Haïtiens qui vivent au Québec – le président Aristide a lui-même étudié à la faculté de théologie de l’Université de Montréal. Le gouvernement Mulroney appuyait le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, qui avait été destitué et condamné à l’exil après un coup d’État, en septembre 1991. Mais les élections de novembre 2000 ont créé une impasse entre le Lafanmi Lavalas – le parti du président – et l’Organisation du peuple en lutte, qui contrôle le Parlement. Depuis, c’est un véritable régime de terreur qui s’est installé.La communauté internationale entend, selon un nouveau principe des Nations unies, se prévaloir de sa « responsabilité de protéger ». Ce principe a été établi en décembre 2001 par la Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États, créée par le Canada en septembre 2000, à la suite d’un appel du secrétaire général des Nations unies. La responsabilité de protéger est ainsi définie: « Quand une population souffre gravement des conséquences d’une guerre civile, d’une insurrection, de la répression exercée par l’État ou de l’échec de ses politiques, et que l’État en question n’est pas disposé ou apte à mettre un terme à ces souffrances ou à les éviter, la responsabilité internationale de protéger prend le pas sur le principe de non-intervention. »C’était la première fois que la Communauté économique européenne et l’Agence intergouvernementale de la Francophonie participaient à une réunion avec l’Organisation des États américains. Aucune décision n’était à l’ordre du jour, mais dans les milieux diplomatiques français, on indique qu’on a beaucoup parlé d’une sorte de « mise en tutelle », comme au Kosovo.Pour Denis Paradis, qui, avec la complicité de Jean Chrétien, en avait fait une croisade personnelle au retour de son voyage, en 2000, c’est l’aboutissement de plus de deux ans de campagne de sensibilisation dans une vingtaine de capitales. Accompagnant le premier ministre en Afrique l’an dernier, il avait d’ailleurs sensibilisé tous les chefs de gouvernement qu’il avait rencontrés. « En Afrique, j’ai vu la pauvreté dans la dignité, raconte Denis Paradis. En Haïti, il n’y a même plus de dignité! »Le groupe « Initiative d’Ottawa sur Haïti » se réunira de nouveau à la mi-avril, au Salvador. Il se propose d’y rédiger un projet de résolution qui sera déposé aux Nations unies. On y parlera sûrement de respect des droits de la personne et de rétablissement de l’État de droit. Même si les Nations unies ne souhaitent pas que ce genre d’intervention conduise à une occupation militaire, celle-ci pourrait être inévitable jusqu’à ce que des élections aient été organisées. La communauté internationale devra ensuite, comme à la fin des années 1990, surveiller la mise en place d’une police et d’une armée démocratiques. Les besoins sont énormes: la population, dont 80% vit sous le seuil de pauvreté, n’a généralement pas accès à l’eau ni à l’électricité. Et le temps presse, car on estime que le nombre d’habitants en Haïti pourrait atteindre 20 millions en 2019. Vingt millions de francophones, dans un état de misère abjecte, aux portes des Amériques. « C’est une bombe à retardement, qu’il faut désamorcer tout de suite », plaide Denis Paradis.

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La ville qui ne devait pas exister

L’odeur pesante des marécages se glisse par la fenêtre entrouverte de la navette reliant l’aéroport au centre-ville. Certains vous diront que les marécages sentent l’humus, les eaux stagnantes, la végétation. D’autres, qu’ils exhalent la vie vaseuse qui y grouille. Autant de façons polies de dire que La Nouvelle-Orléans est encerclée d’une belle et franche odeur de merde.En descendant en bordure du Vieux Carré, le quartier le plus ancien de la ville, avec mon inutile veste de cuir et mes sacs, je prends enfin la mesure de la chaleur. À 11 h du soir, il fait 32°C, avec un facteur humidex de bain turc. Ce n’est plus chaud, c’est cocasse. Je comprends intuitivement pourquoi La Nouvelle-Orléans enregistre un taux d’homicides parmi les plus élevés du pays: c’est un temps à égorger quelqu’un. Un trompettiste fait la quête, un air de be-bop aux lèvres. Caricatural. Je souris.De prime abord, La Nouvelle-Orléans se présente telle qu’on se l’imagine. Berceau du jazz, haut lieu du vaudou, cette ville clinquante et colorée d’undemi-million d’habitants (1 300 000 en incluant la banlieue) est à la hauteur de ses mythes. D’instinct, on a envie de la parcourir lentement. Plus pressé, on serait indélicat.Ainsi, à marcher au coeur du Historic District, quartier ouvrier à la fois vivant et délabré, on pense aux parties de cartes que Stanley Kowalski y faisait dans Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Le Garden District, qu’il vaut la peine de traverser à bord du tramway de l’avenue Saint-Charles, a le charme alangui quoiqu’un peu ronflant du vieux Sud, avec ses larges allées bordées de chênes, ses façades helléniques ostentatoires, ses parcs somptueux et ses universités.Le Vieux Carré, au contraire, n’étale pas son faste au grand jour: la rue est pour les touristes, mais les vrais trésors de ce quartier encore vaguement européen dorment dans le secret de ses magnifiques cours intérieures, que l’on devine, çà et là, au hasard d’une porte cochère entrebâillée. Dans le charme tranquille des lieux, la célébrissime Bourbon Street s’avère une indécente balafre. Mardi gras ou pas, il y règne une foire permanente dès le soir tombé. À de rares exceptions près – telle la Maison Bourbon, « vouée à la préservation du jazz », comme dit son slogan -, l’attrait majeur de ce gigantesque exutoire se cantonne à l’anthropologique. Les rabatteurs de bar vous hurlent leur baratin à tue-tête, des hommes mûrs se comportent en adolescents attardés et des jeunes filles (qui auront mal à la personnalité le lendemain) exhibent leurs seins ou davantage en échange de quelques colliers sans valeur lancés d’un balcon. Bourbon Street empeste la bière chaude et le vomi, mais, comme tout ce qui répugne, elle fascine aussi. À l’instar de La Nouvelle-Orléans en entier, elle est la fière caricature d’elle-même – car la caricature, d’un point de vue touristique, est avant tout extrêmement payante.À l’angle des rues de Bourbon et Saint-Philippe se dresse la vieille forge qui servait de repaire à l’illustre pirate Jean Laffite. Ailleurs, on en aurait fait un musée, sans doute, avec ses cordons rouges et ses heures d’ouverture spartiates. Ici, on l’a transformée en taverne, et le piano trône à côté de l’ancien foyer où Laffite faisait retremper l’acier de ses armes. Nicole, qui sert la bière avec une lenteur toute caraïbe, connaît l’histoire de sa ville. Elle ne tarit pas d’anecdotes, drôles ou sombres, de renseignements insolites que l’on n’apprend pas dans les livres, mais en fouinant, en écoutant et en collant son oreille à la pierre. »Sais-tu pourquoi la statue du général Andrew Jackson le représente avec son chapeau à la main, le regard braqué vers un des appartements cossus bordant le square? La riche mécène qui l’a fait ériger était ulcérée que le général, au cours d’une promenade, n’ait pas daigné se départir de son couvre-chef devant elle! Ainsi, il se décoiffe aujourd’hui en permanence en direction de l’ancienne demeure de la dame »Nicole n’a rien d’une exception: la connaissance intime de l’histoire de leur ville semble être la norme chez les Néo-Orléanais. Ce qui n’est pas étonnant, étant donné que beaucoup vivent du tourisme. Difficile d’imaginer un marché plus saturé que celui-là: les visites guidées de cimetières, de plantations et de lieux prétendument hantés, les pèlerinages jazz et vaudou font la fortune des voyagistes. Si le coeur vous en dit, vous pouvez passer deux semaines à ne faire que ça.Mais à déambuler en file indienne derrière un guide, certes captivant, on risque de passer à côté du trait le plus séduisant de la ville: son rythme, cette langueur qui lui vaut le sensuel surnom de « Big Easy ». Et l’on se priverait de succomber à la faculté presque occulte qu’elle a de ramener nos pas dans Royal Street, le long de la Moon Walk, en bordure du fleuve, ou au Café du Monde pour y manger d’infects « beignets » (en français). Au bout d’une semaine, on se surprend ainsi à adopter un restaurant (le Café Pontalba), à saluer une clarinettiste époustouflante (Doreen) ou à prononcer le nom de la ville comme les gens du coin: « N’Awlins ». La formule qu’ont ses habitants pour la décrire évoque d’ailleurs très bien la convivialité particulière qui y règne: « The biggest small town in America » (La plus grande petite ville d’Amérique).De rencontre en rencontre, on a l’impression que La Nouvelle-Orléans se fait un plaisir d’adopter tout ce que l’Amérique compte de marginaux. Comme Travis, originaire d’une petite ville du Minnesota, qui est attablé au Déjà Vu, un café bon marché de la rue Dauphine. Il a les yeux maquillés, les ongles peints en noir et porte un accoutrement de vampire du 19e siècle. (Anne Rice, auteure de romans de vampires à succès, vient de La Nouvelle-Orléans et nombreux sont ceux qui lui vouent un culte infatigable.) Une incroyable quincaillerie orne son visage androgyne. Il a 20 ans et rêve de lancer sa troupe de théâtre gothique, mais en attendant, une amie serveuse, Pixie, lui paie un repas. « Personne ne te juge dans cette ville », commence-t-il. Il se tâte le menton, réfléchit. « Probablement parce qu’ils sont tous encore plus tordus que toi! » conclut-il avec un sourire.Rayven, qui se tire un tarot à la table d’à côté, hoche la tête. « À commencer par moi… » Natif de l’Arizona, il est gai, séropositif et soi-disant voyant. Il cohabite avec Herb (du Vermont), qui fait du mime dans la rue Decatur. Ils logent dans une mansarde infâme au-dessus de Big Daddy’s, un bar de danseuses non moins sordide. « La vie ici n’est pas plus facile qu’ailleurs, dit-il, mais au moins on te la laisse vivre comme tu en as envie »Toute tolérante qu’elle soit, La Nouvelle-Orléans est aussi une métropole extrêmement dure, peuplée de requins. De part et d’autre, on prodigue au visiteur des conseils à faire frémir: vers le nord, ne pas dépasser Bourbon Street le soir tombé; éviter, à toute heure, le parc Louis-Armstrong (nommé en l’honneur du trompettiste de jazz, un autre fils célèbre de la ville); ne visiter les vieux cimetières qu’en compagnie d’un groupe guidé. Sinon? La réponse est invariable, toujours accompagnée d’un sourire: « Tu vas te faire braquer. » Le consensus est tel que l’on est presque surpris de ne pas retrouver ces consignes de sécurité sur des panneaux de signalisation. »À certains feux de circulation, il vaut mieux ne pas s’arrêter », m’avertit Manning Ogden, costaud et jovial père de famille de 42 ans, tandis que nous roulons dans une grande artère qui traverse un des innombrables housing projects, appellation pudique donnée à ces lugubres ghettos de HLM dont l’Amérique urbaine est parsemée. Pas une fois, ni chez lui ni chez aucun autre Blanc de La Nouvelle-Orléans, n’ai-je perçu la moindre trace de racisme – et, à considérer l’histoire honteuse du vieux Sud sur le plan des relations interraciales, il est fort heureux que de telles attitudes soient maintenant taboues. La Nouvelle-Orléans ne voit plus la couleur de la peau, paraît-il, mais bien la taille du portefeuille. Pourtant, dans les housing projects, les visages sont tous noirs. « Alors quoi, tu brûles les feux rouges? » Manning réfléchit un moment. « Surtout quand j’ai les enfants à bord. »Curieusement, si tous ici s’entendent sur le problème d’une criminalité endémique, fruit d’iniquités économiques aussi vieilles que le vieux Sud, ils semblent s’y résoudre avec un sentiment qui avoisine la fierté. Car cela aussi fait partie du caractère de La Nouvelle-Orléans. Au cours des dernières années, elle s’est vu décerner, par divers organismes fédéraux ainsi que par des associations publiques et privées, nombre de distinctions peu enviables. Ville américaine la moins adaptée aux handicapés et aux personnes âgées. Ville ayant les pires routes, le pire système d’éducation et le pire niveau de corruption policière au pays. Elle arrive en outre en première position pour l’usage de stupéfiants, en troisième pour la consommation d’alcool, en quatrième pour le taux d’obésité. Et, cerise sur le gombo: après un recul important au cours de la dernière décennie, La Nouvelle-Orléans reprend aujourd’hui sa place sur le podium en tant que capitale du meurtre aux États-Unis. Pour rivaliser avec elle, il faudrait à Montréal, qui n’en connaît qu’une soixantaine, 700 homicides par année! »La Nouvelle-Orléans est une ville d’arnaque. Soit t’es un arnaqueur, soit tu te fais arnaquer. C’est comme ça, me dit John Williamson, astrologue dans la cinquantaine tenant kiosque à Jackson Square. Alors, si tu comptes rester, trouve-toi une arnaque au plus vite… Question d’autodéfense. » À jeter un regard sur l’histoire de cette ville aussi improbable que légendaire – dont les contributions culturelles incluent le jeu de poker -, on se rend compte que l’arnaque, au même titre que la cuisine créole, fait partie du tableau depuis longtemps.Les premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si , mais une question de quand et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux. Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff.

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Cauchemar au Cachemire

Piarra Singh prend une poignée de terre et la jette dans le vent. « C’est ce qu’il adviendra de nous et de nos maisons si la guerre a lieu », dit le quinquagénaire en contemplant son champ de blé verdoyant désormais encerclé de barbelés. La brise agite les petits panneaux triangulaires rouges accrochés aux fils, rappelant au paysan que sa terre est minée. Comme s’il pouvait l’oublier.Sa terre se trouve à Galar, minuscule hameau de l’État de Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire appartenant à l’Inde. À 200 m de chez lui, c’est l’Azad Cachemire, la zone pakistanaise. Il y a bien 10 ans que la frontière qui sépare les deux est devenue une ligne de feu tant les affrontements y sont nombreux. Mais depuis décembre, la tension a atteint un nouveau sommet.Voilà 50 ans que l’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire, cet ancien État princier coincé entre leurs pays, la Chine et l’Afghanistan. Vallée fertile en bordure de l’Himalaya, ce fut longtemps un des greniers de l’Asie. Jadis glorifiée pour sa beauté et sa douceur, cette « Suisse de l’Asie », comme on l’a souvent appelée, n’a plus le pouvoir d’attirer les touristes. Pourtant, jusqu’à la fin des années 80, ils étaient 700 000 à y venir chaque année…Deux fois déjà, en 1947 et 1965, le Pakistan a attaqué l’Inde pour récupérer la part qu’il estime être sienne. Une autre guerre indo-pakistanaise serait plus catastrophique encore que les précédentes. Car les deux puissances se sont lancées ces dernières années dans une course folle à l’armement nucléaire.La situation est particulièrement explosive depuis le 13 décembre dernier. Ce jour-là, le parlement de New Delhi, en plein coeur de la capitale indienne, a été attaqué par un commando suicide. Aussitôt, l’Inde a accusé le Pakistan d’avoir soutenu les terroristes responsables. Excédée par 10 années d’attentats réguliers perpétrés par des extrémistes entraînés au Pakistan, parfois en Afghanistan, elle a immédiatement renforcé ses positions militaires sur toute la frontière. Le Pakistan a renchéri: minage des champs, construction de bunkers, postes et camps militaires, lignes et tranchées… On estime que 800 000 hommes se font désormais face le long de la frontière commune. « Je n’ai jamais vu de ma vie un tel déploiement d’armées ! » dit Piarra Singh.Dans son village, une douzaine d’habitations ont été détruites et 25 personnes blessées au cours des dernières semaines. Seuls lui et quelques autres n’ont pu se résigner à laisser leur bétail, leurs terres, leurs maisons de torchis. Tous les autres ont fui. Des 300 habitants, il n’en restait plus qu’une cinquantaine à la fin de janvier. Dans les villages voisins, les femmes et les enfants ont tous été envoyés loin de cette ligne de feu, chez des parents ou dans des camps. On estime que 70 000 des six millions d’habitants de l’État de Jammu-et-Cachemire ont ainsi pris la route de l’exil en décembre. Selon les observateurs locaux, il en irait de même parmi les 3,3 millions d’habitants de la zone pakistanaise.Le conflit du Cachemire n’en finit pas de se compliquer (voir l’encadré). Depuis la fin des années 80, en effet, des extrémistes musulmans ont multiplié les attentats sanglants dans cette région à majorité musulmane. Leur but : libérer le Cachemire de la présence indienne et y prôner la ligne dure de l’islam.Alors que les nationalistes désirent un Cachemire multiconfessionnel et indépendant, ces militants extrémistes, que l’Inde accuse d’être soutenus par les services secrets pakistanais, se battent pour un Cachemire islamique rattaché au Pakistan. Et ils ont choisi la manière forte – de plus en plus forte – pour se faire entendre.Désireuse de les intercepter dès leur entrée sur son territoire, l’armée indienne ne ménage pas les tirs à la frontière. Autant d’échanges de coups de feu, de tirs de mortiers qui s’ajoutent aux escarmouches entre soldats pakistanais et indiens… En 10 années d’attentats, de tirs à la frontière et d’opérations militaires, 30 000 personnes ont été tuées.Pour ceux qui restent aujourd’hui près de la ligne de contrôle – comme on appelle ici la frontière entre les deux territoires -, la vie est devenue impossible. Les champs ayant tous été minés, les hommes n’ont plus de travail et passent leurs journées à discuter. D’après les observateurs sur place, l’Inde et le Pakistan auraient miné presque toute leur frontière sur deux kilomètres vers l’intérieur. Cinquante mines par hectare. Quand la paix sera revenue, il faudra 20 jours pour déminer un seul champ.À Abdulian, à 100 m du Pakistan, les enfants sont allés en classe jusqu’en janvier, du moins quand les pluies de balles n’étaient pas trop fortes. Il y a quelques semaines, on a même célébré un mariage. « On était tellement heureux! raconte Bachan, un habitant du village. Mais pendant la cérémonie, les bruits de balles ont commencé à retentir. Alors on a mis le son de la musique aussi fort que possible ! » Bachan, 35 ans, est toujours célibataire et s’est résigné à son sort. « Qui voudrait d’un mari qui a pour voisins depuis 10 ans des tanks pakistanais prêts à charger ? »Les maisons affichent les marques des événements des dernières semaines: traces d’impact de balles, trous dans les toits, intérieurs calcinés. Dans une cour, un veau et sa mère portent sur leurs flancs les blessures des tirs de l’avant-veille. Il y a eu quatre morts en quelques mois. Tant de tirs sont échangés que les villageois collectionnent les balles pakistanaises perdues, qu’ils conservent dans de petites boîtes métalliques selon les calibres.Tous parlent du coût énorme qu’il leur faut payer en raison de cette situation: fermeture des petits commerces, champs laissés à l’abandon, etc. Quand ils le peuvent, les paysans vendent leurs récoltes au rabais, emportent quelques affaires et laissent un parent sur place pour veiller sur le bétail. Mais pour beaucoup, il a fallu partir dans l’urgence, au lendemain d’une alerte ou de tirs très nourris. Les écoles éloignées de la ligne de contrôle sont devenues des refuges. À Samba, à une cinquantaine de kilomètres de Jammu – la capitale d’hiver du Jammu-et-Cachemire -, un centre industriel en construction a été réquisitionné pour y loger 2 500 personnes. « Ce sont des mesures provisoires, mais personne ne peut dire ce qui va se passer si la situation se prolonge », admet un officier de police.Pour ces gens qui ont tout laissé derrière eux, la vie est difficile. À Devipur, à une soixantaine de kilomètres de Jammu, 40 000 personnes s’entassent dans quatre camps, certaines depuis trois ans. Normalement, le gouvernement assure les biens de première nécessité. Mais voilà trois mois qu’aucun officiel ne s’est présenté pour les distributions. Il n’y a que 2 500 tentes et il faut souvent se résigner à dormir sous le ciel d’hiver. On trouve bien un médecin, mais pas de médicaments, explique Asharani. Elle-même a perdu tout espoir. « Mon dernier fils est né ici et notre vie s’organise dans la misère. Pour repartir, nous attendons un cessez-le-feu et le déminage des champs. » Mais quand cela surviendra-t-il? demande-t-elle. Dans une semaine, un mois, un an ?Dès 1947, le Conseil de sécurité de l’ONU a proposé un référendum qui aurait permis aux Cachemiris de choisir le rattachement à l’Inde ou au Pakistan. Une solution qui s’est perdue dans les conditions sans fin qu’imposaient les deux pays. Et qui de toute façon ne fait plus vraiment recette: les minorités hindoue, bouddhiste et sikh du Jammu-et-Cachemire seraient nécessairement laissées à l’écart.Des élections doivent avoir lieu au Jammu-et-Cachemire dans le courant de l’année. Le parti Hurriyat, modéré, pourrait se présenter malgré le chantage des terroristes, qui l’a jusqu’ici tenu éloigné de toute élection. Ce serait enfin l’occasion de connaître l’opinion du peuple. Celui-ci semble toujours désirer obtenir une certaine autonomie, mais pas forcément pour se rattacher au Pakistan : depuis plus de 50 ans, presque deux générations sont nées du côté indien, et sont donc « indianisées ». Ce que l’on sait, par contre, c’est que les Cachemiris partagent tous une immense lassitude face à ce conflit interminable.Ces dernières semaines, le président pakistanais a semblé faire des efforts véritables pour combattre l’intégrisme sur son territoire : discours spectaculaires, arrestations de militants, mesures rigoureuses et même interdiction de certains mouvements extrémistes. Mais l’Inde n’est pas satisfaite: elle exige le démantèlement de tous les mouvements terroristes au Cachemire. Et à la veille des élections en Inde, prévues pour février, le BJP, le parti nationaliste au pouvoir, tenait un discours antipakistanais très agressif pour séduire un électorat qu’il était en passe de perdre. Le premier ministre indien, A.B. Vajpayee, a même parlé de récupérer l’Azad Cachemire: « Si les Américains ont attaqué les talibans en réplique aux attentats dont ils ont été victimes à New York, pourquoi l’Inde n’attaquerait-elle pas le Pakistan en réplique à ceux dont elle est victime au Cachemire ? » Les Américains ne peuvent trouver grand-chose à redire à une telle attitude: on soupçonne une parenté entre les groupes extrémistes cachemiris et Oussama ben Laden.Par ailleurs, l’Inde refuse l’intervention d’un pays tiers ou de l’ONU pour régler le problème: il est hors de question pour elle de remettre en cause sa légitimité territoriale au Cachemire. Quant à la communauté internationale, elle se montre plutôt favorable à l’idée d’une solution négociée entre les deux pays, mais encore faudrait-il qu’ils parviennent un jour à communiquer.En attendant, dans une ruelle de Galar, un petit artisan bijoutier travaille à l’intérieur de sa boutique. Depuis longtemps, il n’y a plus de clientes. Il a même perdu la clef de sa minuscule vitrine. Mais il continue. Il passe ses journées à fabriquer des bagues avec les balles pakistanaises perdues, les montant à la manière de pierres précieuses. D’étranges bijoux, une étrange obsession.Triste histoire d’un conflitEn vendant le Cachemire, la Grande-Bretagne en a fait un lieu de convoitise.Il était une fois la Grande-Bretagne, qui étendait son prestigieux empire sur tout le sous-continent indien. Pour renflouer ses caisses dégarnies par ses guerres de conquête, elle choisit de vendre une province – le Cachemire – à un maharajah hindou, Gulab Singh. Celui- ci, et après lui son fils, imposèrent leur religion et leur culture à un peuple à forte majorité musulmane, malgré la grogne de la population.En 1947, la Grande-Bretagne renonce à ses colonies et démantèle l’empire des Indes. Face aux pressions religieuses internes de plus en plus violentes, elle crée deux nations: l’Inde, pour les hindous, et le Pakistan, pour les musulmans. Coincé désormais entre les deux – sans compter la Chine et l’Afghanistan -, le maharajah Hari Singh hésite entre l’indépendance et le rattachement à l’un des pays.Lorsque des tribus pakistanaises déferlent sur le Nord-Ouest pour aider les Cachemiris à se libérer, Hari Singh demande l’aide de l’Inde. Une guerre éclate alors, au terme de laquelle le Pakistan reconquiert environ le tiers de la superficie, soit les Territoires du Nord et l’Azad Cachemire – « le Cachemire libre ». Une zone censée bénéficier depuis d’une certaine autonomie, tout comme le Jammu-et-Cachemire du côté indien.L’Inde conserve la plus grande partie – le Jammu-et-Cachemire, 25e État de l’Union indienne, et le seul à majorité musulmane, où vivent aujourd’hui plus de six millions de personnes. En 1962, elle subira une défaite humiliante face à la Chine et lui cédera l’Aksai Chin, à l’extrême est, ainsi qu’une bande de terre au nord. Après l’indépendance du Pakistan oriental, devenu en 1971 le Bangladesh, le Cachemire souffle un peu. En 1972, selon les accords de Simla, le Pakistan et l’Inde s’entendent en effet sur la création d’une ligne de cessez-le-feu – l’actuelle ligne de contrôle. Mais le répit sera de courte durée, car ni l’un ni l’autre n’accepte l’idée d’un Cachemire coupé en deux. Et aujourd’hui plus que jamais, la menace de la guerre continue de gronder à la frontière.

Monde

La cité des poètes disparus

Au plafond de la gare de Moscou, à Saint-Pétersbourg, une immense fresque montre Lénine dans son rôle de démiurge de la révolution de 1917. Le kitsch de l’art officiel dans une mer de peinture rouge. «C’est nul!» lance Dmitri Netchaiev, un grand garçon de 18 ans venu à ma rencontre et qui me servira de guide pendant mon séjour. Dmitri, comme Saint-Pétersbourg, a tourné la page sur 70 ans de régime communiste.L’ancienne capitale de la Russie, qui célébrera l’an prochain son tricentenaire, arbore partout ses nouvelles couleurs: celles de la frénésie commerciale, celles aussi de son passé impérial. Face à la gare, sur les édifices de la place Vosstania, les réclames de Nescafé, de Samsung, de Gallina Blanca rivalisent avec les affiches du tricentenaire, en bleu-blanc-rouge, qui mettent en vedette le tsar Pierre le Grand, fondateur de la ville. Seul le grand hôtel Oktiabrskaya (qui signifie «d’octobre») continue de supporter le poids d’un passé tragique sous la forme d’une énorme devise en lettres de métal: «Ville héroïque de Leningrad», rappelant à la fois le nom que Saint-Pétersbourg portait sous le régime soviétique et, surtout, le siège dévastateur de 900 jours qu’elle a subi pendant la Deuxième Guerre mondiale.Défi lancé à la vieille Russie par Pierre le Grand, rameau de l’Europe des Lumières planté au fond du golfe de Finlande, Saint-Pétersbourg fêtera ses 300 ans sur le thème «Une ville ouverte sur le monde». La Russie, aujourd’hui dirigée par le Pétersbourgeois Vladimir Poutine, consacre officiellement 200 millions de dollars au grand ménage de la cité: on procède à la réfection des rues, on rénove la forteresse militaire Pierre-et-Paul, on échafaude, on ravale les immeubles… Katia Cherbakova, journaliste au bureau pétersbourgeois du quotidien Izvestia, n’est pas impressionnée. «Un vrai village Potemkine!» dit-elle – faisant par là allusion au prince Grigori Potemkine, l’amant de Catherine II, qui avait fait planter sur le parcours de la tsarine, en Crimée nouvellement conquise, des villages composés uniquement de façades afin de créer un effet de prospérité. «Les édifices sont vieux, poursuit la journaliste. Comme 80% de la richesse de la Russie est à Moscou, on manque d’argent pour effectuer de vrais travaux de rénovation. Tout le secteur des communications est archaïque. Les spécialistes et les gens d’affaires d’ici déménagent à Moscou.» Saint-Pétersbourg a proposé que le ministère russe de la Culture vienne s’installer en ses murs, mais la réponse se fait toujours attendre…Il est vrai qu’un certain délabrement règne derrière les façades de la perspective Nevski, où se trouvent les bureaux d’Izvestia. Ce grand boulevard (les «Champs-Élysées» de Saint-Pétersbourg), qui traverse la ville d’est en ouest dans le vacarme et l’orgie publicitaire, cache derrière ses portes des murs lépreux, des cages d’escalier en ruine, des ascenseurs désaffectés, qui témoignent toujours des effets de 70 années de «propriété» collective. Mais à son extrémité ouest, au bord de la Neva, qui lui a donné son nom, la perspective Nevski offre en récompense le spectacle des canaux, des temples anciens et des palais impériaux. Nous voici dans la Saint-Pétersbourg des cartes postales: le célèbre palais d’Hiver, devenu le Musée de l’Ermitage, l’ancienne Amirauté et, sur l’autre rive, la forteresse Pierre-et-Paul, avec sa longue flèche, les colonnes-phares de l’île Vasilevski puis, un peu plus loin, le croiseur Aurore, insubmersible symbole de la révolution de 1917.«Piter», comme les habitants ont surnommé affectueusement leur ville, ne fait pas exception à la règle selon laquelle on n’apprend à connaître un lieu qu’en y usant ses semelles. On peut arpenter sans crainte ses quais le long de la Neva, ses prospekts («perspectives» ou grands boulevards), ses coins secrets autour des canaux, ses quartiers modestes qu’aucun tricentenaire ne saurait élever au rang d’attractions. La sécurité y est comparable à celle de Montréal, les gens sont plus affables qu’à Paris, le métro est sûr, rapide, pas cher, mais bourré de publicité. En empruntant un de ses interminables escaliers mécaniques, j’y ai même entendu une publicité invitant les auditeurs à émigrer au Canada!Contrairement à Moscou, où l’on a beaucoup détruit, Saint-Pétersbourg, boudée par le pouvoir, a conservé le visage de sa splendeur impériale. Pierre le Grand croyait bâtir une capitale pour ouvrir la Russie sur l’Europe. En réalité, il aura légué à son pays une sorte de «Tsarland», bien supérieur à tous les Disneyland et autres bébelles du tourisme contemporain. Car cette ville n’est pas faite de toc. Elle est riche d’histoire, de culture authentique, et elle affiche une beauté originale, voire troublante: mélange d’Amsterdam ou de Venise – on ne sait trop -, elle est ornée d’extravagantes églises orthodoxes et cernée de lugubres quartiers staliniens.Pour les amateurs d’art, le plus célèbre musée de la ville, l’Ermitage, avec ses 350 salles d’exposition occupant 5 édifices, vaut le voyage à lui tout seul. Les guides touristiques adorent rappeler que l’établissement compte environ trois millions d’objets d’art. Et que, pour les voir tous, il faudrait y passer neuf ans, en s’arrêtant seulement un instant devant chacun de ses 600 000 dessins et imprimés, 12 000 sculptures, 16 000 peintures, 266 000 oeuvres d’arts appliqués et ses centaines de milliers de pièces de monnaie et de médailles. Rien qu’à penser à ce marathon de 10 km, on est déjà fatigué!Mais ceux qui sont venus à Saint-Pétersbourg en quête de l’âme slave devraient plutôt se rendre au Musée russe, moins impressionnant que l’Ermitage, mais un temple incontournable de la peinture russe. On y découvre, à travers les oeuvres de Repine, Serov, Chichkine ou Levitan, un univers proche de nous par la force, la grandeur et la beauté sauvage des paysages.Les Russes vouent à leurs grands artistes un culte dont on n’a pas idée en Amérique. On donne leurs noms aux places et aux stations de métro, leurs statues ornent des carrefours et leurs pierres tombales sont fleuries presque en permanence par des inconnus. Surtout à Saint-Pétersbourg, où ont vécu Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Nekrassov, Lermontov, Akhmatova et à peu près tous ceux qui ont compté dans la littérature russe jusqu’au début du 20e siècle (si l’on exclut Tolstoï et Tchekhov). J’ai donc choisi d’aller me promener du côté des écrivains.Première station de ma promenade littéraire: l’île Vasilevski, dernier bout de terre avant la mer Baltique et plus vieux quartier de la ville. Pour s’y rendre, on traverse la Neva à la hauteur de l’Ermitage, puis on passe entre deux magnifiques colonnes rostrales (ornées de becs), qui, avec leurs flammes d’huile, guidaient jadis les navires. Après l’ancienne Bourse, convertie en Musée naval, on tombe sur l’ancien édifice des douanes, qui abrite maintenant la Maison Pouchkine. Là, photos, souvenirs et manuscrits de divers écrivains sont jalousement gardés par la guide, Tatiana Kamarova.Sur les traces de Dostoïevski, je retraverse la Neva et je m’enfonce dans le vieux Saint-Pétersbourg. À la sortie du métro de la place Sennaya, je me fraie un chemin à travers la foule agglutinée autour des populaires comptoirs de saucisses, de pâtisseries et de crème glacée, tous tenus par des femmes – à Piter comme à Moscou, ces petites boutiques sont leur royaume exclusif. Plus bas, dans cet ancien refuge des misérables, une petite statue de Dostoïevski et une épigraphe désignent «la maison de Raskolnikov», où, selon toute probabilité, l’écrivain aurait situé la fameuse mansarde du héros de Crime et châtiment.Saint-Pétersbourg est hantée par la présence de Dostoïevski, qui y a occupé une vingtaine de logis et qui en a souvent été chassé. Mauvais payeur, il a même été emprisonné. Son dernier appartement, du temps qu’il a connu la gloire, est devenu son musée officiel. À l’entrée, une galerie de photos évoque les nombreux films tirés des oeuvres de l’artiste. «Il est mort ici», dit la babouchka du musée en me montrant la chambre plutôt sombre qui servait aussi de cabinet de travail à Dostoïevski. Sur le lourd bureau recouvert d’un tapis vert, la vieille lampe au kérosène fonctionne aujourd’hui à l’électricité, mais les aiguilles de l’horloge sont figées à 8 h 36 et le calendrier montre le fatidique vendredi 28 janvier 1881.Je repars sous le soleil, vers les quais de la petite rivière Fontanka, aux allures de canal vénitien. Toute cette partie de la ville est rythmée par les cours d’eau: la majestueuse Neva et ses nombreuses ramifications; la rivière Moïka, où a été jeté le corps de Raspoutine; le canal Griboïedova, qui passe entre l’église du Sauveur-sur-le-Sang (aussi belle et follement russe qu’une bouteille de vodka de fantaisie) et la cathédrale de Kazan, avec sa croix aveuglante de dorure neuve.Pour construire sa capitale sur le vaste delta marécageux de la Neva, Pierre le Grand a eu recours aux meilleurs experts en canalisation des Pays-Bas (ce qui explique pourquoi Sankt Peterbourg ne porte pas un nom russe mais hollandais) et à des architectes allemands, italiens et français. La main-d’oeuvre russe et étrangère (de nombreux prisonniers de guerre suédois) a été soumise aux travaux forcés. Beaucoup y ont laissé leur vie. Malgré tout, la visite de la ville, le long des canaux et des rivières, est un pur enchantement.En longeant la Fontanka, je me rends chez Anna Akhmatova, une des plus grandes poètes du 20e siècle, dont les oeuvres ont longtemps été interdites. Son ex-mari, Nicolas Goumilev, a été le premier poète fusillé par la police révolutionnaire, en 1921. L’appartement d’Anna Akhmatova, récemment converti en musée, niche au fond d’une cour intérieure plantée de grands arbres. Une oasis au coeur de la ville. En traversant les pièces où elle a vécu, en entendant la musique mélancolique des planchers qui craquent, on voit revivre tout un pan de l’histoire littéraire. Ici et là, des photos de ses amis: le poète Vladimir Maïakovski (1893-1930), l’écrivain Boris Pasternak (1890-1960), auteur du Docteur Jivago, la fiche de prisonnier du poète Ossip Mandelstam, mort au goulag en 1938, des souvenirs de Goumilev Et puis, soudain, le détail inattendu qui vous va droit au coeur: un livret de poèmes qui tient dans le creux de la main, fait d’écorce de bouleau, qu’un prisonnier des camps avait fait parvenir à Anna Akhmatova. «J’entends comme la plainte et le gémissement de voix inconnues, prisonnières», a-t-elle écrit dans un poème composé ici en 1936, en pleine terreur stalinienne. En sortant du musée, dans la végétation de la cour ombragée, on aime se rappeler, comme l’écrivaine, que «le miel sauvage sent la liberté».Loin des rives de la Fontanka, dans l’est de la ville, de longues rues sans âme alignent des immeubles cafardeux, que les habitants classent selon le règne du «premier secrétaire» en poste au moment où ils ont été construits: les immeubles staliniens, les khrouchtchéviens, les brejnéviens… Les pires sont les appartements communautaires staliniens: une pièce par famille, cuisine commune, toilettes communes, pas de salle de bains. L’enfer. Et le quotidien de nombreux Pétersbourgeois.L’héritage communiste se perpétue aussi dans la figure de Lénine, toujours présent dans cette ville qui a porté son nom jusqu’à ce qu’un maire libéral, Anatoly Sobtchak, fasse approuver par référendum, en 1991, le retour à l’appellation d’origine. Devant la gare de Finlande, juché sur son socle, le père de la révolution lève un doigt prophétique vers «l’avenir radieux», tandis que, derrière, la locomotive qui l’a ramené en Russie dort dans son «sarcophage» de verre, dans l’indifférence générale. En ce beau samedi matin, les passants s’arrêtent devant les petits débits de boissons et de tabac. Sur la pelouse de la place Lénine, des enfants rieurs font des bouquets de pissenlits.Lénine, comme les autres symboles de la révolution, laisse froids les Pétersbourgeois. «J’ai confiance en l’avenir de la Russie, dit Dmitri. Le passé communiste, c’est bien fini.» Son frère Génia (diminutif d’Eugène), étudiant en médecine, ajoute: «Il y a encore des régions communistes en Russie, mais, autour de moi, les jeunes croient à la démocratie.»Lénine et Marx peuvent bien rester plantés là: Dmitri et Génia les considèrent comme de simples personnages historiques, sans rapport avec l’avenir ni même avec le présent. «J’avais sept ans quand le communisme a pris fin», fait remarquer Génia, comme pour souligner le côté un peu irréel de ces symboles pour sa génération. Le passé tsariste de Saint-Pétersbourg, par contre, le remplit de fierté. «C’était une fenêtre sur l’Europe, explique Génia. Pour moi, c’est très important, même aujourd’hui.»Véra, professeure de français au début de la quarantaine, trouve chez les jeunes Pétersbourgeois une assurance qu’elle n’avait pas connue. «Les gens de ma génération étaient sûrs de ne pas voir le monde, de ne pas voyager. Les jeunes sont moins complexés que nous. » Elle regrette tout de même un peu la période où l' »on avait de l’idéal; un certain romantisme s’est perdu. Les jeunes sont très terre-à-terre, trop pragmatiques.»Ce qu’ils ont vu ces dernières années, à Saint-Pétersbourg comme ailleurs en Russie, pourrait même les rendre un peu cyniques. «En un seul jour, dit Véra, ceux qui proclamaient comme un slogan que tout appartient à tous ont mis la main sur des usines et même des sanatoriums, pour leur profit. C’est la chose la plus injuste dans notre société actuelle.»Mais Génia Netchaiev ne s’est pas laissé gagner par le cynisme. «Je suis patriote. J’aime la Russie et je veux mieux la connaître, aller à Voronej, à Ekaterinbourg Je n’ai pas envie d’émigrer. Mon pays aura besoin de médecins.» Et puis, ici, il se sent libre. «Je peux faire tout ce que je veux. Je crois que l’avenir est ouvert.»L’ouverture sur le monde, le refus de l’enfermement, voilà ce qui a toujours un peu flotté dans l’air à Saint-Pétersbourg. Le tyran Staline n’aimait d’ailleurs pas cette ville, hantée par l’âme des poètes russes. «Ce sont nos ombres qui passent, rapides, sur la Neva», disait Anna Akhmatova.

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Haïti, une antenne sur le monde

Assis dans sa maisonnette juchée à 30 minutes de montée à pied de Corail, en Haïti, RolphePapillon m’explique: « Aussi désespérée qu’elle puisse paraître, une situation n’est jamais sans issue. »Pas très grand, la jeune trentaine tranquille, Rolphe Papillon aurait pourtant toutes les raisons d’être découragé. Corail, 22 000 habitants, c’est 14 heures de route très (très, très!) cahoteuse à partir de Port-au-Prince. De loin, la petite ville bâtie autour du port de pêche semble belle, cachée comme elle est dans son anse. Mais lorsqu’on s’approche, la vision s’adapte, et Corail se montre telle qu’elle est: un village haïtien typique, sans routes d’accès, sillonné de chemins boueux que le moindre orage suffit à noyer. L’eau et l’électricité sont des commodités capricieuses, qui vont, qui viennent, sans trop qu’on sache pourquoi.C’est pourtant ici que Rolphe, accompagné de sa femme, d’origine belge, est revenu après ses études de journalisme en Belgique et au Mexique. « Pour transformer les conditions matérielles d’existence des gens, dit-il. Pour prouver qu’il y a moyen de changer la vie. »À Corail, la télévision est un luxe presque inaccessible; et si, par miracle, le journal arrive de la capitale, c’est avec une semaine de retard. Mais peu importe, puisque 80% de la population est analphabète. « Comme dans beaucoup d’autres régions du pays, l’État n’a aucun moyen de joindre la population, dit Rolphe. En cas de catastrophe… ce serait la catastrophe. »Sa femme et lui ont donc, avec leurs propres sous, lancé Imagine FM, une station de radio pensée et mise sur pied pour les gens du coin. Deux studios émetteurs reliés à l’antenne par un fil de trois kilomètres, huit employés payés à demi-tarif – impossible de leur donner plus, faute d’argent -, des collaborateurs occasionnels qui travaillent à partir de la Belgique, où Rolphe connaît encore de nombreuses personnes.C’était il y a quatre ans. Depuis, Imagine a installé une génératrice d’une capacité de 100 kW, qui alimente la ville, ainsi qu’une usine à glace, ouvert une bibliothèque et un ciné-club, et remis en état une usine désaffectée de distribution d’eau. Sans compter un cybercafé, qui verra bientôt le jour. Ce travail a été effectué sous forme d’activités communautaires avec des jeunes du village qui, plutôt que de quitter la région, veulent essayer d’en faire un endroit où il fait bon vivre.Toutes ces entreprises ont créé une vingtaine d’emplois. Les budgets d’exploitation proviennent de subventions d’organismes non gouvernementaux étrangers, principalement européens, et aussi d’activités conçues dans le but de recueillir des fonds, comme le ciné-club, où sont projetés des films à caractère éducatif, des documentaires et des retransmissions de matchs de football. »Si on a réalisé quelque chose d’extraordinaire à Corail, ç’a été d’arracher les gens à leur pessimisme, dit Rolphe Papillon. En 1940, personne ne pouvait imaginer qu’Adolf Hitler ne serait au pouvoir que quelques années. Je crois que tout ce qui peut paraître impensable aujourd’hui est, en fait, possible. »

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New Delhi : « L’Occident n’a rien compris… »

En Occident, l’alliance entre le Pakistan et les États-Unis contre le terrorisme n’a pas fait de vagues. Mais en Inde, c’est le raz-de-marée. « Nous sommes heureux de voir qu’un pays terroriste se bat maintenant contre le terrorisme », a déclaré ironiquement le ministre indien des Affaires extérieures, Jaswant Singh.C’est que le Cachemire, petite province musulmane, fait l’objet d’une dispute vieille d’un demi-siècle entre l’Inde (près d’un milliard d’habitants, 85% d’hindouistes), à qui il appartient officiellement, et le Pakistan (140 millions d’habitants, 95% de musulmans), qui le revendique. Cette dispute s’est enflammée il y a 12 ans, avec l’infiltration au Cachemire de terroristes pro-islamistes formés au Pakistan. Depuis, on ne compte pas moins de 35 000 morts, victimes de combats ou d’attentats quasi quotidiens.Le 1er octobre dernier encore, une voiture bourrée d’explosifs a foncé dans le bâtiment de l’Assemblée législative de Srinagar, au Cachemire. Bilan: 35 morts. L’attentat a été revendiqué par un groupe islamiste d’origine pakistanaise.Cela fait des années que l’Inde plaide sa cause auprès de la communauté internationale, en particulier auprès des États-Unis, pour qu’on l’aide à se débarrasser des fanatiques pakistanais qui viennent envenimer le conflit au Cachemire. Jusqu’à maintenant, ses requêtes ont été vaines.Or, le Pakistan, voisin de l’Afghanistan, occupe un espace stratégique pour les Américains, qui rêvent de débusquer Oussama ben Laden, probablement terré dans les montagnes. Et voilà que, malgré un sentiment antiaméricain très fort dans son pays, le chef d’État pakistanais, le général Musharraf, a offert sa coopération à Washington, espérant qu’en retour les Américains se montreront « cléments » avec lui sur certains chapitres.On peut comprendre les Indiens d’être agacés par la nouvelle alliance américano-pakistanaise! D’autant qu’ils avaient, eux aussi, proposé un soutien logistique à Washington dès le lendemain des événements du 11 septembre. Un enthousiasme vivement critiqué aujourd’hui par la presse, qui reproche au premier ministre, Atal Bihari Vajpayee, d’avoir sacrifié « l’honneur national ».Après l’attentat du 1er octobre, certains dirigeants politiques du Cachemire ont même parlé d’aller « faire la guerre au Pakistan et bombarder les camps des militants » Peut-être lancé sous le coup de l’émotion, cet appel pourrait néanmoins échauffer le peuple indien, très agressif en général à l’égard du Pakistan.Si le rêve américain fait aujourd’hui recette chez beaucoup de jeunes Indiens, la population peut parfois s’y montrer très hostile. Et l’opinion publique se sent aussi manipulée. »Comment peut-on observer, dans tout le pays, des minutes de silence à la mémoire des victimes américaines quand personne ne s’est soucié de le faire pour les dizaines de milliers de victimes du tremblement de terre du Gujarat, il y a six mois? » s’interroge une étudiante. Au-delà, un enjeu crucial se dessine: l’Inde et le Pakistan disposent tous deux de l’arme nucléaire. Ils se sont déjà livré trois guerres, dont deux au sujet du Cachemire. Alors, même si les États-Unis cherchent à ménager les susceptibilités, la situation semble plus que jamais délicate. À moins que ces circonstances exceptionnelles ne soient l’occasion de trouver une solution au conflit indo-pakistanais, apparemment sans fin.

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25 jeunes d’ici et d’ailleurs : Inde

Avoir des relations sexuelles avec une mineure, ça ne guérit pas les maladies transmises sexuellement (MTS). Se nettoyer les parties génitales avec de l’urine, ça ne soigne ni ne prévient l’infection au VIH. Et, non, la masturbation n’est pas une maladie qui nécessite un traitement médical. Daya Pandey n’en finit plus de démentir les idées fausses sur les MTS et le sida lorsqu’elle sillonne les rues d’un bidonville du quartier de Sagar Pur, en Inde. »Pour espérer que les femmes se responsabilisent et se protègent du sida, il faut d’abord les éduquer en matière de sexualité », dit Daya. Dans cette région du monde où les adolescents ne reçoivent aucune éducation sexuelle et où les femmes ne sont pas libres de leurs choix dans ce domaine – encore moins s’il s’agit d’utiliser un préservatif -, le travail est long et délicat. Daya elle-même camoufle à ses parents ses véritables activités: qu’elle parle de sexe en public serait leur faire un affront intolérable.Il y a quatre ans, elle tombait par hasard sur une pièce de théâtre de rue sur le thème du sida montée par Drishtikon (« point de vue », en hindi), une organisation non gouvernementale (ONG) locale. Elle qui n’a pourtant pas fait de grandes études, mais dont l’idole est mère Teresa, venait de trouver sa voie.Daya est payée 2 500 roupies par mois (80 dollars) pour son travail dans les rues de Nallah Paar Basti, un bidonville du quartier pauvre de Sagar Pur, dans le sud-ouest de New Delhi, la capitale. Avec ses collègues de Drishtikon, elle tente de freiner la propagation du sida et des MTS dans ce pays qui semble les ignorer. Pourtant, le sida y est la deuxième cause de mortalité après la tuberculose, tuant 300 000 personnes chaque année. Quatre millions d’Indiens sont déjà contaminés et l’épidémie se propage à une vitesse folle, annonçant au minimum un million de morts par an.À Sagar Pur, les familles vivent parfois entassées à huit ou neuf personnes dans une même pièce, sans eau ni électricité. La plupart des hommes sont manoeuvres, ouvriers d’usine, petits vendeurs, etc. Le bidonville où travaille Daya s’étend le long d’une voie ferrée qui sert de dépotoir. On y compte de 6 000 à 9 000 habitants. Daya tente de parler aux femmes, et un collègue masculin s’adresse aux hommes. L’objectif est d’abord d’informer, notamment par des réunions hebdomadaires. On y explique, par exemple, l’utilisation du préservatif. Et on fait parfois face à de curieuses demandes, comme celle de ces hommes qui désirent être payés s’ils acceptent de porter un condom! Ces rencontres ont aussi pour but de diriger les gens vers l’équipe médicale de Drishtikon, qui fait du dépistage. Les deux hôpitaux gouvernementaux de la colonie ne s’occupant ni de détecter les MTS ni de les soigner, les malades doivent être envoyés ailleurs, dans des hôpitaux spécialisés.L’ouverture d’esprit de Daya se heurte constamment aux règles strictes de sa société. Ainsi, selon les rites de la religion hindoue, son refus d’un mariage arrangé empêche ses soeurs cadettes de prendre mari à leur tour. Aussi a-t-elle finalement accepté l’idée, à condition d’avoir son mot à dire sur les candidats. Elle en a déjà refusé deux: ils voulaient qu’elle reste sagement à la maison.Daya Pandey rêve de créer un programme d’éducation pour les femmes et les jeunes. Mais pour cela, il faudra que son futur époux lui permette de travailler. Ce qui ne risque pas d’arriver s’il croit, comme d’autres, que l’association pour laquelle elle travaille est un lieu de prostitution! Pour en savoir plus : www.aids-india.org

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Vertigineuse Istanbul

Il y a des villes qui vous forcent à réapprendre à marcher. Si vous avez déjà vu un Sénégalais négocier un trottoir glacé à Montréal, vous savez ce que je veux dire.Istanbul est de celles-là.Les autos parquées sur les trottoirs, les caniveaux profonds, les pavés inégaux dans les venelles pentues, les trottoirs en escaliers, la foule compacte, incessante et besogneuse sur les grands boulevards à l’européenne dans les quartiers Beyoglu ou Taksim, ou dans les ruelles de ceux du Grand Bazar ou d’Eminönu, les étals de marchandises, le tohu-bohu des taxis, des charrettes, des tramways, des vendeurs à la criée, des musiciens de rue, des cuisines ambulantes, tout cela fait de la marche dans Istanbul une course d’obstacles perpétuelle.Si vous ne réapprenez pas vite à marcher, vous écraserez la queue d’un chat, renverserez un étal d’oranges, prendrez la bretelle de votre sac dans le rétroviseur d’un taxi en mouvement, bousculerez une vieille dame, glisserez sur une merde ou tomberez dans un soupirail.À Istanbul, cependant, on a toujours le nez en l’air, pour reluquer un minaret qui s’élance derrière un magnolia, une arcade ornée de céramique ottomane, un étalage de tapis de soie, un vieux bonhomme qui porte un ballot de marchandises sur son dos en parlant dans un cellulaire, une femme sortie des Mille et Une Nuits, un comptoir d’épices ou un détachement de militaires en armes qui flânent aux portes, bachi-bouzouks modernes dont on ne sait trop s’ils vous protègent ou vous épient.Istanbul sent les marrons grillés, la graisse d’agneau, la sueur, le diesel et l’air du large. Elle écoute de la musique klezmer, de l’arabesk, du tango gitan, de la house; elle résonne des sirènes de bateaux et des appels à la prière de centaines de mosquées. Elle vibre et gronde des bruits de la vie de ses 12 à 15 millions d’habitants. Elle vous en met plein le nez, la vue et les oreilles.Le nez en l’air dans cette foule industrieuse, on est forcément un touriste. On devient alors la proie d’une nuée d’entraîneurs, rabatteurs, guides, revendeurs, amis qui vous collent aux basques: «My friend! Where are you from? English? Deutsch?» Ils veulent vous vendre une veste, une montre, un chiche-kebab, ou cirer vos souliers. Il y a les femmes portant tchador qu’on offense en les regardant et celles portant minijupe qu’on offense presque autant en les ignorant. Les paysans basanés en vêtements d’étoffe grossière et les citadins de souche en costards coûteux, tous au coude à coude dans cette ville immense, surpeuplée, polluée, enivrante, ancienne et moderne, prospère et décrépite, à la fois occidentale et exotique, orientale et familière.Istanbul. Il y a un siècle, elle s’appelait Constantinople. Deux mille ans auparavant, Byzance. Un autre millier d’années plus tôt, elle n’avait peut-être pas de nom, mais elle était là. Dès l’âge de pierre, il y avait des gens dans ce paysage spectaculaire et stratégique, aux confins de l’Europe et de l’Asie, au carrefour des Balkans, du Caucase et de la Mésopotamie, qui y faisaient alors ce qu’on y fait aujourd’hui: le négoce des biens, des denrées et des idées entre cette partie-ci du monde et celle-là.«On estime que, dans les vieux quartiers du bord de l’eau, les ruines et les résidus du passé s’empilent jusqu’à 30 m sous le niveau actuel des rues», dit Mete Göktug, architecte qui a livré des batailles pour sauver les vieilles maisons de Galata, quartier célèbre pour sa spectaculaire tour d’observation construite à flanc de colline par les marins et commerçants génois à la fin du Moyen Âge.Mes amis stambouliotes se sont moqués de ma candeur de Nord-Américain quand j’ai demandé où se trouvait le centre de la ville. «Istanbul n’a pas de centre: son coeur est partout!» dit Hakan Gûrûn, jeune retraité vivant sur la rive asiatique du Bosphore.Je veux bien, mais Istanbul est née au bord de l’eau. Là, sur la rive de la Corne d’Or, à l’entrée du pont de Galata, à l’ombre de l’immense Mosquée Nouvelle, à la porte du bazar égyptien, au terminus du tramway, où des douzaines d’autobus enfournent et dégorgent des nuées de citadins, on a ce qui ressemble à un centre-ville: un carrefour immense, bruyant et agité, une vaste place publique noire de monde, envahie par les pigeons, les cafés, les marchands, les musiciens et les échoppes qui vendent des gadgets faits en Chine, du faux Hilfiger, des cellulaires.Mais le centre d’Istanbul peut tout aussi bien être de l’autre bord de l’eau, dans l’ancien quartier européen de Pera, à la place Taksim, le carrefour des grandes avenues. Au début du 20e siècle, c’étaient les Champs-Élysées du Levant, le quartier d’élection des marchands, des intellectuels, des rêveurs, des espions de tout l’Occident, attirés par le négoce, la géographie, la culture, les intrigues d’Istanbul. C’est resté le quartier des consulats. C’est devenu aussi le quartier cool des cybercommerces, des bars, boutiques, boîtes et restaurants. J’y suis resté coincé dans un bouchon de circulation à 2 h du matin un vendredi.Ou alors, le centre-ville est quelques kilomètres plus loin, dans le quartier Sisli, où les gratte-ciel se profilent plus haut que les minarets; c’est là qu’on trame la mondialisation de l’économie turque. À moins que le vrai coeur d’Istanbul ne soit dans les venelles millénaires du bazar égyptien, où s’achètent les herbes, les épices et les poissons depuis l’époque des caravanes.On ne sait pas. Plus on explore Istanbul, moins on la comprend.Dans ses quartiers autrefois européens, Istanbul fait penser à Barcelone ou à Milan. Dans ses quartiers d’affaires aux tours de verre reliées par des bretelles d’autoroutes, on pourrait être à Toronto ou à Francfort. Les rives du Bosphore sont bordées de palaces imités de la Riviera et copiés en Californie. Les quartiers riches, comme Tesvikiye, ressemblent à l’Upper West Side, à New York. En banlieue, les forêts d’immeubles d’habitation alignés comme des dominos ont tout du paradis du travailleur moscovite.En sortant de l’autoroute dans un quartier résidentiel densément peuplé, je suis tombé pile sur un bonhomme qui vendait des moutons – vivants – à la porte de son étable. Derrière lui, des femmes jardinaient dans un terrain vague: les squatters.Ils sont les nouveaux Stambouliotes, des paysans rustres, illettrés et conservateurs, réfugiés en situation plus ou moins régulière des régions misérables et des horreurs de l’arrière-pays turc: échappés des guerres fratricides des Balkans, des avatars soviétiques en Tchétchénie, de la violence religieuse en Afghanistan et en Iran, de la violence politique en Irak, au Kurdistan ou en Arménie. Des gens pour qui un squat de contreplaqué sans eau ni électricité, contrôlé par une mafia ou une autre, dans un quartier équivoque d’Istanbul, est une promotion, une planche de salut.Le coeur d’Istanbul? J’ai fini par comprendre qu’il est dans l’eau. Dans l’eau de la Corne d’Or, du Bosphore, de la mer de Marmara, de la mer Noire. C’est par l’eau qu’Istanbul existe; c’est là que toute sa longue histoire s’est jouée. C’est uniquement depuis l’eau, depuis la rambarde d’un traversier ou le tablier d’un pont, qu’on peut la voir, l’admirer, la comprendre.Istanbul est une ville européenne, mais pas chrétienne. Musulmane, mais pas arabe. Une ville très ancienne, et turque, et commerçante. Mais ce n’est pas cela qui la définit vraiment. Elle est, avant tout, une ville méditerranéenne, indolente et gourmande, insolente et tumultueuse, existentielle.Tout le long du pont qui enjambe la Corne d’Or, comme un trait d’union entre la Mosquée Nouvelle et la tour de Galata, entre l’Islam et l’Occident, entre la prière et la guerre, des centaines de personnes pêchent leur souper dans les eaux vertes et opaques avec de longues perches à éperlan. Des nuées de taksis jaunes se bousculent comme à Times Square. Au centre de la chaussée, un homme portant un panier d’osier sur la tête vend des bagels aux automobilistes. Les trottoirs sont congestionnés. Accroupie sur l’un d’eux, une vieille paysanne offre pour la vente une unique perceuse électrique. Une autre propose d’utiliser son pèse-personne moyennant monnaie. Au large, sur la mer de Marmara, des centaines de barques et de traversiers s’égaillent parmi autant de cargos et de paquebots qui attendent leur tour de passer le Bosphore, pendant que le soleil descend entre les minarets de la Mosquée Bleue et ceux de Topkapi – le fastueux palais des héritiers du sultan Mehmet, qui conquit Constantinople et établit la domination des Ottomans sur le plus vaste, le plus riche empire du monde connu, il y a 1 000 ans.Mais voilà: la Turquie n’est plus l’Empire ottoman, qui s’est effondré en 1923. C’est un vaste pays du deuxième monde, déchiré entre le village planétaire et son héritage culturel, un pays logé au coeur d’une région instable et explosive, qui ne sait pas trop s’il est plutôt soviétique ou plutôt libéral.Et Istanbul, elle, n’est plus la cité romantique et cosmopolite célébrée par Agatha Christie ou Ernest Hemingway. Elle est devenue une grande ville turque, la mégalopole stressée d’un pays en difficulté.J’étais là juste avant Pâques et les choses n’allaient pas très bien. La livre turque s’était dévaluée de 40% par rapport au dollar américain en quelques jours. Le prix des produits importés et des emprunts contractés en dollars montait en flèche. L’économie était paralysée. Les commerçants, les petits entrepreneurs, qui voyaient leur business s’effondrer, étaient en colère et manifestaient dans la rue comme des étudiants.Le gouvernement, à Ankara, paraissait lointain, insensible ou dépassé.La grande entreprise était, quant à elle, discréditée. Des magnats de la finance, propriétaires de banques et de chaînes de médias, étaient jetés en prison, accusés de fraudes mirobolantes. Des journalistes étaient régulièrement cités à procès et emprisonnés pour délits d’opinion. Des détenus mouraient chaque jour de grèves de la faim, en signe de protestation contre la répression politique, ethnique ou religieuse. Des escarmouches racistes entre Turcs et Kurdes dans l’est de l’Anatolie devenaient inquiétantes, tandis qu’on sentait le courant islamiste intégriste prendre de la force dans ce pays très majoritairement musulman mais officiellement laïc.Un après-midi, des citoyens consternés regardaient, dans la vitrine d’un marchand de téléviseurs, la couverture en direct d’une violente émeute des commerçants, refoulés aux jets d’eau dans les rues d’Ankara.Je demande à Gül Erbil, réalisatrice de télévision mise au chômage par la crise, si la situation l’inquiète. Elle compte sur ses doigts comme une enfant qui énumère ses jouets: «Dans ma vie, j’ai connu trois coups d’État militaires, un président exécuté, trois vagues terroristes – une de droite, une nationaliste, une religieuse -, deux tremblements de terre, dont un a fait 40 000 morts à une heure d’ici, et un certain nombre de crises économiques comme celle-ci, la dernière datant de trois mois. Parfois, je voudrais être idiote pour croire ce que les politiciens nous disent et dormir tranquille.»Un jour, égaré à l’une des sorties du Grand Bazar – un centre commercial couvert vieux de 500 ans -, je tombe sur une foule d’hommes très agités, agglutinés dans une ruelle, gesticulant et criant avec ferveur. C’étaient des agents de change. C’est là, rue des Orfèvres, que s’établit le taux de change en vigueur. Les transactions se font au comptant. Les renseignements sont relayés par cellulaire aux différents bureaux de change de la ville. Chaque jour, on y convertit plusieurs centaines de millions de dollars américains.«Personne ne va dans une banque pour changer des devises, personne n’a confiance», dit Gurçan Kinaci, un homme d’affaires diplômé de Harvard rencontré au Hyatt d’Istanbul. Vrai. Le premier jour, j’ai changé mes dollars dans une banque. Je me suis fait avoir de 30%. Voyager, ça déniaise.Istanbul n’est pas une ville dangereuse. J’y ai souvent vu des gens compter leur argent dans la rue. Il ne semble pas y avoir de drogue vendue au détail dans les ruelles et les bars; il y a beaucoup de flics, je n’y ai pas vu de junkies et, par comparaison avec Montréal, il y a très peu de mendiants. On n’a pas peur de se faire voler, mais on a toujours l’impression de se faire rouler. Les prix ne sont jamais affichés, les commerçants font des propositions en dollars, en lires turques, en francs suisses ou français, en marks, sans sourciller ni même sembler calculer. Les prix sont faits sur la gueule, celle du client. Un verre de bière coûte 700 000 lires turques – un dollar canadien – pour un gars comme moi, je ne sais combien pour un indigène qui commande en turc. On vous offre le thé et les pâtisseries dans les boutiques, mais on aime moins écrire des factures, des reçus.«À Istanbul, tout ce qui touche les prix, l’argent, sa nature, sa provenance est très flou, dit Alev Çuhadardoglu, consultante internationale dans l’industrie du vêtement. Tu me montres une chose offerte à 100 dollars dans une galerie commerciale et je vais te la trouver ailleurs en ville pour 10 dollars.» Avec ses collègues, elle discutait d’un sac à main Louis Vuitton acheté 40 dollars américains la veille, sorti du coffre d’une BMW, dans un quartier bien. Ces spécialistes ne parvenaient pas à déterminer s’il s’agissait d’un faux de qualité exceptionnelle ou d’un article authentique, peut-être échappé d’une manufacture, peut-être locale.«Le plus gros problème en Turquie, c’est la corruption, dit Gurçan Kinaci. Elle est partout: au gouvernement, dans les banques, les affaires, les mafias, l’armée, la politique, les médias, partout. Ici, tout le monde triche – les petits pour un dollar et les gros pour un million -, c’est un mode de vie. Chacun s’en plaint, mais… »Kermal Ulussoy, qui gère une entreprise de transport international, est philosophe et goguenard: «Chacun essaie d’éviter de payer les taxes et les impôts, alors le gouvernement est ruiné. Mais si on payait tous les impôts, on n’aurait plus d’argent pour vivre, et c’est l’économie qui serait ruinée!»Jeffrey Tucker, un commerçant, se souvient de la maison de ses grands-parents sur les rives du Bosphore. «Ils ne parlaient qu’anglais, mangeaient à l’anglaise, fréquentaient uniquement des Anglais.» Les Juifs, les Grecs, les Arméniens, les Levantins faisaient pareil. «Istanbul parlait couramment six ou sept langues à l’époque», dit Tucker. Au cours de sa vie, des populations ont été déportées, exterminées, ou encore ont choisi d’émigrer. Les autres se sont assimilées. Aujourd’hui, Istanbul parle le turc, comme Tucker. Qui est aussi devenu musulman.Istanbul en a vu d’autres; on sait qu’elle va se sortir de la présente crise économique et politique, même si on ne voit pas comment.«Istanbul est comme New York ou Hongkong, one of the most entrepreneurial cities in the world», dit Gurçan Kinaci.Dans la cohue du quartier du Grand Bazar, j’ai vu l’âme d’Istanbul. Un monsieur âgé vêtu d’un complet sombre et démodé, digne et droit comme un vieux soldat, voulait vendre une unique paire de pantoufles, qu’il tenait dans ses mains. Je lui ai demandé par gestes la permission de prendre sa photo; il a fait non des yeux. Je lui ai offert un dollar. Il croyait que c’était pour les pantoufles et m’a fait comprendre qu’il en voulait davantage. Mais il était prêt à négocier Je lui ai donné l’argent et n’ai pris ni la photo ni les pantoufles.Il était comme Istanbul. Riche et pauvre. Opiniâtre. Vieux, mais digne. Prêt à négocier. Mais pas à se vendre.

Monde

Bibliopolis

Chaque année, à la fin du mois de septembre, Munich est en pleine effervescence. Oubliez l’Oktoberfest, fête de la bière, et ses hordes de touristes imbibés. Pour faire tourner les têtes, la rentrée littéraire est bien plus efficace!Munich est la capitale européenne du livre. Ses 266 maisons d’édition ont publié 7 877 titres en 1999. Il n’y a que New York qui surpasse la capitale bavaroise. C’est même à Munich que loge le plus grand éditeur américain: le géant allemand Bertelsmann a en effet avalé le groupe Random House en 1997. «À Munich, la surenchère d’événements liés à l’édition devient presque un handicap, dit Rudolf Franckerl, responsable des ventes et du marketing aux éditions DTV. Les journaux ne suffisent pas à les suivre, et les gens ne s’y retrouvent plus!»En 1998, les librairies allemandes avaient un chiffre d’affaires global de 17,8 milliards de marks, soit plus de 13,5 milliards de dollars. Car des librairies, il y en a: à elle seule, Munich en compte 195 pour 1 200 000 habitants. Leur diversité est étourdissante, surtout dans le «quartier latin» de Schwabing. Au 30, rue des Turcs (Türkenstrasse), Werner voue deux spacieux étages au graphisme et à l’architecture. La Literaturhandlung (17, Fürstenstrasse) se spécialise dans le judaïsme. Plus loin se trouvent deux boutiques consacrées au tiers-monde. Un goût d’évasion? Les commerces anglais, français, italien, espagnol et russe sont tout à côté. Quand on pense que les trois millions d’habitants de Montréal et des alentours n’ont à leur disposition que 65 librairies dignes de ce nom…L’Allemagne est vraiment le paradis des lecteurs. Les ingrédients du bonheur: un solide réseau de librairies et un système de distribution d’une efficacité redoutable. Votre libraire n’a pas l’album qui vous fait envie? En 24 heures, il peut se faire livrer la grande majorité des quelque 820 000 titres sur le marché. L’industrie du livre va si bien qu’elle est le seul secteur culturel à ne pas être subventionné par le gouvernement. Tout au plus bénéficie-t-elle d’une réduction de taxe: 7% plutôt que les 16% appliqués normalement aux biens de consommation. En comparaison, au Québec, les éditeurs reçoivent de 6 000 à 20 000 dollars de subventions par ouvrage. Quant à la banque de titres en français distribués au Canada, elle est nettement plus modeste: 333 500 livres.Après la Deuxième Guerre mondiale et les ravages du régime nazi (autodafés, assassinat de la classe intellectuelle, démolition systématique de l’infrastructure du livre), il a fallu reconstruire entièrement la ville de Munich. Pour attirer des industries sur son territoire, la Bavière a instauré une alléchante politique de remise de taxes. Jadis région agricole, elle est devenue aujourd’hui un lieu recherché des médias (250 journaux, 1 450 magazines) et de l’imprimerie. Plus de 25% des livres édités en Allemagne sortent des quelque 2 800 imprimeries bavaroises.Si Berlin peut s’enorgueillir de sa riche littérature parallèle et Francfort se vanter d’accueillir la plus grande foire mondiale du livre (2,3 millions de visiteurs chaque année!), Munich-la-folichonne, elle, récolte la palme de l’originalité. Il n’y a que là qu’on puisse trouver un programme tel que «Dial-a-Poet», qui permet d’entendre au téléphone un écrivain réciter ses propres oeuvres pendant quatre minutes! L’expérience connaît un honorable succès (1 500 appels par mois), et les auteurs adorent. Plus de 100 écrivains vivent de leur plume à Munich. C’est ici qu’a étudié Patrick Süskind, auteur du best-seller Le Parfum. Victor von Bülow, alias Loriot, célèbre humoriste allemand, a écrit plusieurs de ses sketchs dans un café de Luitpoldstrasse.Dans l’une des plus imposantes allées de Munich, Ludwigstrasse, se trouve la bibliothèque d’État bavaroise: 6,7 millions de livres, une collection fondée en 1558 par le duc Albert V de Wittelsbach, ancêtre d’Élisabeth de Wittelsbach, dite Sissi. Munich possède aussi le plus vaste réseau public municipal d’Allemagne avec sa cinquantaine de succursales, ses cinq bibliobus qui font le tour des quartiers éloignés et des écoles, ainsi que son service de livraison à domicile.Sur Marienplatz, la façade néogothique de l’hôtel de ville se reflète dans les fenêtres de la plus grande librairie munichoise, Hugendubel. Quatre étages de livres, de l’art à la cuisine en passant par la philosophie et l’informatique. Ses banquettes en similicuir rouge accueillent des lecteurs de tous âges. Fondée en 1893, Hugendubel a tellement grandi depuis sa naissance qu’elle doit publier une dizaine de catalogues pour guider ses clients dans la jungle des nouveautés. La chaîne Renaud-Bray, à côté de ce géant, a l’air d’une échoppe artisanale.À 200 m de là, dans une ruelle au pied de la cathédrale Notre-Dame (Frauenkirche), se niche une ravissante boutique d’à peine 20 m2. Pfeiffer am Dom vend des albums pour enfants, mais aussi des billes et des jouets en bois.Comment David et Goliath peuvent-ils ainsi vivre côte à côte? Grâce au système du prix unique : en s’assurant que le lecteur débourse partout la même somme pour un même livre, l’Allemagne maintient son réseau de librairies et, par ricochet, protège sa production littéraire.Munich connaît tout de même ses petits soucis. Depuis la chute du mur de Berlin, il y a 10 ans, la capitale fait face à une sérieuse concurrence. «On ne doit pas sous-estimer le pouvoir d’attraction de Berlin, particulièrement sur les jeunes auteurs», dit Eva Schuster, responsable de la littérature au conseil culturel de la capitale de la Bavière. «Certains écrivains ont quitté Munich ou possèdent une deuxième résidence à Berlin.» Rose Backes, de l’Association des éditeurs et libraires bavarois, renchérit: «Les Berlinois sont dans l’ensemble plus ouverts à la nouveauté, ce qui plaît beaucoup aux artistes.»Pour contrer l’exode, Munich veut attirer l’attention sur le climat dont elle jouit et sur son art de vivre. Elle finance également une résidence d’écrivains, la villa Waldberta, où des auteurs peuvent passer quelques mois à rédiger en paix. La Ville décerne six prix littéraires, et une dizaine de bourses privées sont accordées sur son territoire. Elle publie aussi un bulletin gratuit dans lequel éditeurs et libraires font connaître leur programme mensuel.Selon une étude de marché réalisée en 1998, 74% des Allemands de plus de 14 ans s’intéressent aux livres, et 43% lisent plusieurs fois par mois. Les férus de lecture ont même leur «libraire de famille»! En Allemagne, ne s’improvise pas libraire qui veut: la formation de base dure trois ans, et beaucoup continuent à suivre les cours (marketing, création de vitrines, lecture rationnelle…) qu’offre l’Académie du marché allemand du livre.Les amoureux du bouquin ont leur librairie favorite: Lehmkuhl. Célèbre pour les conférences qu’elle organise depuis des décennies avec des auteurs tels qu’Anaïs Nin et Ismail Kadaré, le Prix Nobel Günter Grass et la Chilienne Isabel Allende, Lehmkuhl attire une clientèle de connaisseurs.La littérature, ici, c’est sacré. Je l’apprends à mes dépens. Un vieil homme, en m’entendant parler «d’industrie du livre», me rabroue: «L’industrie? Voyons! Vous êtes méchante. On ne parle pas ainsi des maisons d’édition!»

Monde

Le progrès en tap-tap

Le silence est total, brisé seulement par les soupirs du propriétaire de la barque, qui tente de réparer son hors-bord crasseux. Il y a plus d’une heure que nous sommes au milieu du canal des Vents, entre l’île de la Tortue et la Grande Terre, comme on appelle ici Haïti. Il commence à se faire tard, et les méduses dansent dans l’eau sombre, infestée de requins. Écoeuré, un homme arrache une planche du faux plancher de la chaloupe et se met à ramer. Un autre s’empare d’une longue perche.Nous atteindrons finalement la côte à la nuit tombée, contents de nous être tirés du pétrin. Comme l’espèrent, en somme, les sept millions d’Haïtiens qui doivent apprendre à ramer dans les eaux autrement plus traîtresses de la modernité.Un échec, la jeune et tumultueuse démocratie haïtienne? Peut-être pas… «Il faut en finir avec cette réputation d’enfer, d’endroit dangereux qui colle à Haïti», dit Micheline Bégin, responsable à Port-au-Prince de l’International Foundation for Electoral Systems, un organisme chargé de la formation du personnel des bureaux de scrutin. «En fait, mes patrons ont bien plus peur à Washington qu’à Port-au-Prince», dit cette ancienne employée du Directeur général des élections du Québec. «En Haïti, les choses ont changé. Les gens s’expriment librement; ils craignent beaucoup moins pour leur sécurité. Les nouveaux policiers sont extrêmement polis. On entretient les routes, il y a même de l’électricité à certaines heures…»Le Québécois Robert Liboiron, propriétaire du restaurant Le Trottoir, à Pétionville, vit en Haïti depuis plus de 15 ans. Lui aussi est confiant. «La Direction générale des impôts informatise ses activités et a commencé à répertorier les commerces. À Pétionville, on n’était que cinq à payer des impôts. L’État va enfin accroître ses revenus.»Le Fonds monétaire international assure que l’économie haïtienne connaît une «évolution encourageante». Depuis un an, l’inflation a diminué de façon constante, note l’organisme. La gourde – la monnaie nationale – s’est raffermie, et quelques milliers d’emplois ont été créés dans les industries d’assemblage, une première depuis le coup d’État contre Jean-Bertrand Aristide en 1991.Même le tourisme revit. En décembre, un paquebot de croisière, le premier depuis 10 ans, a accosté à Cap-Haïtien. Les rues de Port-au-Prince sont moins sales, et on a repavé une partie de celles du centre-ville.Mais les rivages rieurs du développement sont encore loin pour la population – aux trois quarts analphabète -, qui n’a connu que des régimes plus ou moins despotiques et que méprisent ses élites. Quatre ans après le débarquement de 20 000 marines américains venus déloger les putschistes qui avaient mis fin au «règne démocratique» de Jean-Bertrand Aristide, les luttes intestines pour la plus petite parcelle de pouvoir paralysent encore Haïti. «La fourchette de la division ne peut pas boire la soupe de la démocratie», dit, dans son style imagé habituel, l’ex-président «Titid», candidat probable aux élections de 2000.Entre-temps, le pays est sans véritable gouvernement depuis plus d’un an. «Celui que j’avais désigné comme premier ministre n’a pas été accepté par le Parlement, soupire l’actuel président René Préval. Il ne pouvait présenter l’acte de naissance de sa grand-mère.»«L’unique consensus, c’est que l’heure est grave», résume la Fondation des industries d’Haïti, un organisme patronal. Ces querelles byzantines entre grands mangeurs, comme sont qualifiés ici politiciens et gens d’affaires, coûtent cher au pays, le plus pauvre d’Occident. L’absence de gouvernement agace les bailleurs de fonds internationaux, qui exigent que les Haïtiens s’entendent avant de profiter de la pluie de dollars promise à l’intérieur du programme d’aide conclu à Washington en 1996. L’hiver dernier, Haïti a ainsi perdu des crédits de plus de 200 millions de dollars de la Banque interaméricaine de développement. Un coup dur pour l’État, dont le budget dépend aux deux tiers de l’étranger.Le pays a pourtant des besoins pressants. Le chômage touche plus de la moitié de la population. Près de deux siècles après leur indépendance, les descendants des esclaves révoltés vivent en grande majorité dans la pauvreté et n’ont accès qu’à des soins de santé sommaires, prodigués pour l’essentiel par des communautés religieuses ou des organismes internationaux. Les deux tiers des enfants ne vont pas à l’école et 93% des chanceux qui se rendent jusqu’à la fin du secondaire échouent aux examens. Même le ministre de l’Éducation, Jacques Édouard Alexis, parle de «formation camelote».Haïti est le seul pays d’Occident à faire partie du club peu sélect des pays les moins avancés du monde. De quoi embarrasser les nationalistes haïtiens, qui dénoncent un nébuleux «plan néolibéral» auquel les Blan’ – les étrangers – voudraient assujettir la République noire.Pourtant, depuis trois ans, l’État a presque doublé ses recettes, sans augmenter les impôts. Le problème, c’est qu’à peine 100 000 Haïtiens gagnent assez d’argent pour en payer. Et si peu. Les trois quarts des 43 000 salariés du secteur privé font moins de 200 dollars par mois, la moitié du salaire des 40 000 fonctionnaires. La société L.V. Myles, le plus important sous-traitant de Disney en Haïti, ne verse que la moitié du salaire minimum légal, l’un des plus bas de l’hémisphère. Peu de gens réussissent à emprunter dans les banques. L’an dernier, 133 clients exactement monopolisaient les deux tiers des emprunts de plus de 5000 dollars.La majorité de la population vivote toujours à la campagne. La réforme agraire promise par Aristide et enclenchée par son successeur, René Préval, a permis à des milliers de paysans de l’Artibonite, la région la plus fertile du pays, de s’approprier des parcelles de terre autrefois accaparées par les grands dons, de grands propriétaires qui avaient fait main basse sur les terres de l’État. Une véritable révolution. La région recommence à produire.On mise sur la production agricole, certes, mais aussi sur la revitalisation des zones franches, délaissées par de nombreuses industries après le départ précipité de Jean-Claude Duvalier en 1986. Plusieurs bâtiments du parc industriel de Port-au-Prince sont vides. L’approvisionnement en électricité est toujours problématique. Électricité d’Haïti n’arrive à se faire payer que 23% de l’énergie qu’elle produit, le reste se perdant dans d’innombrables fuites et prises clandestines. Téléco, la compagnie nationale du téléphone, est aux prises avec des gangs qui piratent ses lignes. À peine une personne sur 100 a le téléphone.Serrée entre des terrains vagues et la mer, Cité Soleil est un inextricable dédale de venelles où s’entassent des cahutes et des maisonnettes. Environ 200 000 personnes vivent dans ce bidonville gigantesque près de Port-au-Prince où les policiers craignent de s’aventurer. Ramassis hétéroclite de pauvres choses et de pauvres gens, cette «cité antillaise de la joie» incarne l’inquiétant phénomène d’urbanisation sans industrialisation qui ronge la capitale haïtienne.Le président René Préval tente de réformer les institutions, mais bute contre un Parlement fragmenté et des fonctionnaires qui déclenchent grève sur grève pour obtenir des augmentations de salaire et faire échec aux compressions. La pagaille donne parfois lieu à des scènes surréalistes. Il y a quelques mois, le maire de Port-au-Prince, Manno Charlemagne, prenait la tête d’une manifestation de ses cols bleus pour réclamer le paiement de plus de 24 mois d’arriérés de salaire.L’État essaie toutefois de régler les conflits par le dialogue plutôt que par la confrontation. «On entend moins d’appels à monter aux barricades», dit Réjean Gardner, un cadre d’Urgences-santé qui vient de réorganiser de fond en comble le système ambulancier de Port-au-Prince.«Pour quelqu’un qui se rend une première fois en Haïti, c’est très difficile de voir un progrès», dit Vanel Pagé, un Haïtien du quartier Saint-Michel à Montréal qui revient chaque hiver visiter sa famille. «C’est évident que ça va mieux. Haïti ne peut pas se développer d’un seul coup, mais ti-goutte pa’ ti-goutte, comme on dit chez nous.»À Frères, en banlieue de Port-au-Prince, la maison luxueuse d’un grand mangeur trône au milieu des lotissements jonchés d’ordures que fouillent des chiens faméliques. Le soir tombe, et l’odeur prenante des braseros saute par-dessus le haut mur d’enceinte garni de tessons de bouteilles. Mon hôte fulmine. «J’ai 150 000 tonnes de riz qui attendent d’être placées dans mes entrepôts, dit-il, et on ne veut pas me donner le permis d’importation. Nous sommes gouvernés par une bande d’aventuriers. Ce qu’il nous faut, c’est un régime fort, musclé. On n’a pas de temps à perdre avec la démocratie!» Son épouse, québécoise, demeure silencieuse dans la cuisine gardée par un mastiff obèse. «Il n’est pas méchant, mais si je lui donne l’ordre de sauter sur vous, il va le faire», me prévient l’homme d’affaires.La corruption, financée en bonne partie par l’argent de la drogue, menace l’État convalescent. Tout s’achète. À deux pas du Palais national, n’importe qui peut se procurer un acte de naissance ou de décès «officiel» pour une dizaine de dollars. Des papiers fort utiles aux candidats à l’émigration qui veulent prouver un lien de parenté et bénéficier des programmes de réunification des familles immigrantes mis en place par certains pays, dont le Canada. Même des élus sont impliqués dans les multiples trafics. Le député Kérold De La Cruz est incarcéré en Suisse pour une affaire de stupéfiants. Un autre député a été pris en flagrant délit de vol du moteur d’une voiture garée… dans le stationnement du Parlement! Un autre a reconnu avoir vendu un visa américain.«Les institutions sont encore fragiles», reconnaît Andrée Gilbert, directrice d’Oxfam-Québec en Haïti. «Mais il n’y aura plus de coups d’État, ça c’est certain. Il commence à y avoir de vrais partis et une culture de participation à la vie politique, comme ça existe chez nous. Lors de la dernière inscription pour entrer dans la police, les gens ont fait la queue pendant trois jours et trois nuits. Il n’y avait plus de parents, de cousins, d’amis… Tout le monde était sur le même pied.»Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. La nouvelle police nationale, qui a pris la relève de l’armée dissoute, n’est pas à la hauteur du boulot qui l’attend, loin s’en faut. Des dizaines de policiers, dont certains formés par la Gendarmerie royale du Canada, ont dû être congédiés parce qu’ils s’adonnaient au trafic de stupéfiants. Au moins, les officiers n’arrêtent plus les véhicules pour extorquer de l’argent à leur chauffeur, comme c’était naguère une pratique courante.«Il y a une volonté réelle d’améliorer les choses», confirme Grégory Charles, responsable du programme d’appui au développement local mis en place par le Centre canadien d’étude et de coopération internationale. «Mais ça va prendre du temps pour changer les mentalités. Si des exactions sont commises par des policiers, au moins ce n’est plus caché. On en parle même dans les tribunes téléphoniques, un phénomène nouveau.»En matière de justice aussi, des progrès sensibles ont été accomplis. Les juges, payés moins de 1000 dollars par mois, sont de moins en moins nombreux à exiger des justiciables qu’ils paient l’essence de leur véhicule quand ils se déplacent à la campagne. «Avant, on traitait les gens comme des bêtes», m’explique un employé du Tribunal civil de Port-de-Paix en me faisant visiter les lieux, immaculés. «Maintenant, on les traite comme des êtres humains. La justice est mieux servie.»Mieux servir la justice, c’était justement le but du Centre canadien d’étude et de coopération internationale, qui a supervisé les travaux de construction et de rénovation de 14 des 15 palais de justice. Les Canadiens ont aussi fourni les bureaux, chaises, classeurs et machines à écrire indispensables à ce projet clés en main de 4,5 millions de dollars qui doit contribuer à remettre un peu d’ordre dans le dantesque système judiciaire haïtien.Une tâche d’autant plus délicate que l’État est absent des campagnes et que les grozorteils, comme on appelle les paysans qui vont souvent pieds nus, ont tendance à se faire justice eux-mêmes. Chaque semaine, des petits criminels sont lynchés par des paysans qui n’en peuvent plus des lenteurs et des fourberies du système. En province, la plupart des prisonniers n’ont pas encore vu un juge, souvent après des mois d’incarcération. «Au moins, il n’y a plus d’exactions», observe un gendarme béninois membre de la mission internationale des Nations unies aux Gonaïves, la ville où fut proclamée l’indépendance en 1804. «On visite les prisons afin de s’assurer que les prisonniers et les prévenus ne sont plus battus et qu’ils mangent trois fois par jour.»Il n’est pas le seul étranger à être surpris par l’ampleur de la tâche à accomplir dans ce pays qui a pourtant reçu, au fil des ans, des milliards de dollars en aide internationale.Et qui n’a vraisemblablement pas fini de dépendre de l’étranger.LES FRÈRES DE L’ÎLEDes religieux québécois ont accompli un petit miracle: apprendre à lire à près de 90% des enfants de l’île de la Tortue.Hubert Boulanger, ex-directeur général du cégep Marie-Victorin, à Rivière-des-Prairies, connaît Haïti depuis plus de 20 ans. Responsable de la petite mission des Frères des écoles chrétiennes de Haut-Palmiste, sur l’île de la Tortue, il s’étonne encore de l’état de désorganisation générale qui prévaut dans ce pays. «La grande majorité des gens vivent comme il y a 500 ans avant Jésus-Christ, dit-il. Ils se déplacent à dos d’âne, cultivent de minuscules parcelles de terre, naviguent à la voile. Il n’y a ni livres ni journaux. Dans ce monde, les gens n’ont pas vraiment besoin de savoir lire pour gagner leur vie.»Par leur action énergique, les «frères de la côte», comme aiment à se qualifier les religieux québécois installés depuis 1974 dans cet ancien repaire de pirates et de flibustiers, sont néanmoins en voie de réaliser un miracle. En bonne partie grâce à eux, 7000 des 8000 enfants de l’île sont scolarisés. Un record de tous les temps en Haïti!La palme revient sans conteste au frère Bruno Blondeau, 76 ans, qui a mis sur pied un réseau d’écoles où 350 enfants finissent chaque année leurs études primaires. À son arrivée, en 1977, seuls trois élèves y parvenaient… Il a aussi aménagé, «à l’huile de bras», précise-t-il, la piste d’une soixantaine de kilomètres qui court sur la crête de l’île, à quelques centaines de mètres d’altitude. Sur la plage de sable blanc de la pointe ouest, j’observe frè Bwuno’ engager la conversation avec des pêcheurs à demi nus qui s’affairent à boucaner des poissons tropicaux. Il tente de les persuader de conserver les arêtes: broyées et mélangées avec les gousses d’un arbuste local, elles pourraient constituer une moulée pour les animaux. Peine perdue. Les pêcheurs veulent être payés d’abord. «Comme si on faisait de l’argent avec ça», grommelle le frère Bruno, qui s’éloigne en pestant contre le manque d’initiative des Haïtiens.

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Fièvre informatique en Inde

Poussière, nids-de-poule. La route qui mène du centre de Bangalore à la Silicon Valley de l’Inde est à peine carrossable. Une gigantesque antenne parabolique se dresse dans un champ comme une navette spatiale égarée dans le désert. Des milliers d’ingénieurs et d’informaticiens indiens convergent pourtant ici tous les jours pour développer des logiciels spécialisés qui seront utilisés à Los Angeles, Tokyo ou Ottawa. Les clients s’appellent General Electric, Fujitsu ou Northern Telecom, et les moyens de communication, Internet, télécopieur et satellite.L’industrie du logiciel est en pleine expansion dans ce pays où les bidonvilles font tache. Les ventes des entreprises spécialisées en informatique et en électronique sont passées de 34 millions de dollars américains en 1987 à près de 800 millions cette année. Elles devraient atteindre cinq milliards à la fin du siècle.Les géants américains tels IBM, Hewlett-Packard et Novell se sont installés (parfois réinstallés) en Inde lorsque le gouvernement a libéralisé l’économie au début des années 90. D’abord attirés par la maind’oeuvre anglophone à bon marché, ils ont découvert une mine d’informaticiens doués.«Le niveau de qualité de leur travail est aussi élevé que le nôtre (sic), mais son coût est trois fois moindre qu’au Japon ou aux États-Unis», dit un dirigeant d’Oki, le géant japonais de l’électronique.Les ingénieurs indiens ont longtemps fait, à distance et à rabais, l’entretien et la mise à jour des logiciels d’entreprises établies en Amérique et en Europe. Aujourd’hui, l’Inde offre des produits clés en main. «On a développé à Bangalore le logiciel qui sert à gérer la distribution des chaussures Reebok en France», dit Rajesh Khrisnamurthi, d’Infosys.Corel, l’entreprise d’Ottawa qui domine le marché mondial du logiciel graphique, recrute des programmeurs à Bombay. Les meilleurs sont invités à émigrer au Canada. «C’est le seul pays pour lequel nous avons un tel programme», dit la porte-parole Carrie Dobson.Les Indiens attribuent leurs compétences à leur système d’éducation (sélectif et accordant beaucoup d’importance aux maths), à l’expérience acquise dans l’utilisation des systèmes UNIX (à l’origine d’Internet)… et aux années passées à transformer en superbolides de vieux ordinateurs qu’un Nord-Américain jugerait aussi désuets que des 33 tours!«C’est simplement une question de nombre», affirme pour sa part H.N. Mahabala, conseiller principal de Tata Consultancy Services, numéro un de l’informatique en Inde et partenaire d’IBM à Bangalore. «Avec près d’un milliard d’habitants, c’est normal que l’Inde produise de nombreux informaticiens talentueux.» Pour stimuler la productivité, une firme de la région de New Delhi offre à son personnel horaire variable, cuisinette et lits à côté des bureaux! Chez Tata Consultancy Services à Madras, les employés reçoivent une session de leadership et doivent respecter un code vestimentaire. Une structure qui rappelle celle d’IBM à l’époque des habits bleus !

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Le Kama-sutra de pierre

Les exquises sculptures érotiques des temples de Khajuraho sont tout aussi épicées et stimulantes pour nos sens anesthésiés par la morale que la gamme infinie des fameux caris indiens. Ce haut lieu de pèlerinage des connaisseurs de l’art indien médiéval est aussi l’une des destinations préférées de ceux qui cherchent un antidote au puritanisme…Notre guide s’appelait Ramesh Kamdar. Ramesh est un Indien de petite taille, aux yeux noirs et intelligents. Au soleil, ses cheveux soigneusement peignés luisaient d’huile de noix de coco et sa chemise blanche éblouissait le groupe de touristes auquel je m’étais joint. Notre circuit a débuté par les temples de l’Ouest. Nous y avons découvert avec émerveillement des sculptures qui célèbrent l’amour physique le plus explicite: moins de 4% de ces sculptures sont érotiques, mais elles sont si osées qu’elles sont un véritable Kama-sutra sculpté dans la pierre. On passe d’un couple perdu dans les plaisirs du soixante-neuf à une femme assise qui honore à pleine bouche le sexe d’un amant béat. Une autre se laisse prendre par l’arrière, penchée vers l’avant, les paumes au sol…Ramesh Kamdar s’acharnait à situer tant de hardiesse érotique dans un contexte religieux et philosophique: « En Occident, le sexe n’est qu’une satisfaction physique. Chez nous, c’est aussi un moyen d’accomplissement spirituel. Le savant hindou Krishna Deva nous dit que l’union sexuelle de l’homme et de la femme exprime la dimension cosmique de la création. Dans son désir de s’unir à son contraire, l’Être suprême féconde la nature: de cette union naît toute création, toute vie. Le plaisir sexuel reflète donc symboliquement la joie infinie de la divinité dans la création. »Cette envolée un peu précieuse passait par-dessus la tête de tout le monde: visiblement, aucun d’entre nous n’était tellement intéressé à la dimension spirituelle de la sexualité chez les hindous!Pendant que notre guide continuait à ronronner avec pédanterie, nous poursuivîmes notre promenade entre les sculptures. Parmi nous il y avait un couple de jeunes Français en voyage de noces qui, de toute évidence, venait de trouver une source infinie d’inspiration et d’amusement. « Dis donc! Ça, alors! » s’exclama le jeune homme devant une scène d’amour collective impliquant… un éléphant! Une jeune personne souriante faisait avec beaucoup de féminité mais peu d’orthodoxie une démonstration étonnante de la souplesse de la trompe du pachyderme. Ramesh Kamdar fit carrément la gueule quand le Français commenta de quelques réflexions paillardes un autre collectif d’amants dont les curieuses acrobaties rendraient jaloux les contorsionnistes du Cirque du Soleil. Mais les nouveaux mariés ne tardèrent pas à se perdre dans les ruines, d’où une volée de corneilles dérangées par une interprétation toute gauloise des plaisirs d’Orient s’élancèrent dans le ciel en croassant…Les temples de Khajuraho sont situés à Chattarpur, dans la province de Madhya Pradesh, au centre de l’Inde. Ils furent édifiés entre 950 et 1050 de notre ère, sous la dynastie des Candella. Ce sont parmi les plus beaux exemples de l’art médiéval indien. Il ne reste que 22 des 85 temples originaux. À de rares exceptions près, ils ont été construits dans un grès ambré qui, tôt le matin ou à la tombée du jour, prend la couleur du miel. Ce qui frappe au premier abord, ce sont les sikharas, ces hautes tours qui surplombent chaque temple, entraînant irrésistiblement le regard vers le ciel. Chacune est flanquée de tourelles, et l’ensemble évoque une chaîne de montagnes, symbolisant l’Himalaya, la demeure des dieux du brahmanisme.Les parois sont couvertes de centaines de hauts-reliefs: dieux et déesses, danseurs célestes, servantes, animaux réels ou mythiques, ou couples mithuna (dans le tantrisme, mithuna est le coït, qui représente l’unité parfaite de l’univers) tout occupés à d’inventifs et brûlants ébats. Ces frises racontent par le menu le fabuleux âge d’or de la dynastie Candella. Elles illustrent la danse et la musique, décrivent des scènes de chasse et des réjouissances. Les artistes de cette grande époque ont traduit avec génie toute la gamme des émotions humaines: de l’amour au désir, de la tendresse à la jalousie, la peur comme l’ennui.Saisies dans un large éventail de gestuelles et d’humeurs, les femmes y sont particulièrement désirables et voluptueuses, avec leurs seins comme des melons. Ces langoureuses demoiselles se déshabillent, font leur toilette, essorent leurs longs cheveux mouillés, enduisent leurs pieds de henné, mettent du khôl sur leurs paupières, bâillent, se grattent le dos, caressent leur poitrine. D’autres jouent de la flûte, écrivent ou jouent avec de petits animaux.Le temple de Kandariya Mahadeva, dédié à Siva, porte cinq sikharas et abrite un gigantesque lingam, un phallus de marbre d’un mètre de circonférence au moins!… Et bien sûr, nous aurons droit à une autre conférence de Ramesh Kamdar : « Mesdames et messieurs, dans la religion hindoue, nous avons le yoga – la révélation spirituelle – et le bhoga – le plaisir physique. Ce sont les deux voies possibles pour atteindre le but suprême, qui est de nous libérer du cycle de la réincarnation. »Tout le monde se moquait pas mal de ces « yogabhoga » par lesquels passe le salut! On était bien plus excités par les sculptures qui ornent les murs extérieurs du temple: « Quand même fascinant de voir ce que les gens peuvent faire avec leurs seuls organes génitaux et un peu d’imagination! » déclara un vieil Anglais à moustache jaunie. À côté, un homme d’affaires de New Delhi contemplait toutes ces mithunas avec une lueur de regret. « Cela me rappelle des plaisirs oubliés. Je suis marié depuis 30 ans, alors le sexe, vous savez… »Un couple d’Américains d’un âge certain était aussi plongé dans la minutieuse observation des sculptures: « Personne n’est capable de faire ça! » protestait le vieil homme en montrant d’un index tremblant un couple entrelacé formant un véritable noeud de membres. « Tu veux qu’on essaie, daddy ? » rétorqua sa femme, affligée d’une tête qui aurait pu figurer dans une annonce d’embaumeur! L’idée fit paniquer Ramesh: « De grâce, s’écria-t-il, n’y songez même pas! Cette posture exige des années d’entraînement et, sans préparation, vous pourriez, monsieur, causer des dommages peut-être irréparables à votre organe de reproduction. Et comme je suis responsable de votre sécurité, j’aurais des ennuis… »Il fut interrompu par l’arrivée d’un car de touristes qui s’immobilisa devant l’entrée du temple: un groupe de Japonais en jaillit en jacassant, portant en bandoulière le même sac blanc « Kinkki Tourist » et, à peine arrivés, en sortirent de coûteuses caméras vidéo et se mirent à filmer autour d’eux avec enthousiasme.Le pauvre Ramesh Kamdar essaya une dernière fois de nous rassembler et de nous élever vers des pensées plus éthérées: « De la même façon que l’homme oublie tout dans l’étreinte de sa bien-aimée, de même il oublie tout, en lui et hors de lui, dans le sein de la connaissance de soi … » Mais peine perdue: il n’arrivait plus à capter notre attention et s’avoua vaincu. « Mesdames et messieurs, puisque vous n’êtes pas intéressés par mon exposé, déclara-t-il avec dignité, je vous retrouverai tous dans deux heures à l’autobus. Vous pouvez visiter les autres temples tout seuls. » Libérés des commentaires assommants de notre cicérone, nous nous dispersâmes joyeusement entre les temples, en un grand concours de Nikon et d’Instamatic, rivalisant avec les vidéos des Japonais et filmant avec joie tous ces délices bassement terrestres immortalisés dans la pierre il y a plus de 1000 ans.