Papa Blair les tient à l’œil

Sous le prétexte de protéger la jeunesse, la Grande-Bretagne fiche les enfants dès la naissance.

À sa naissance, l’enfant sera placé sous l’œil attentif de l’État. Son nom, son adresse, le nom des établissements sanitaires ou sociaux qu’il fréquente puis des établissements scolaires qui l’accueillent seront patiemment recueillis jusqu’à sa majorité. Et tous ces renseignements seront enregistrés dans l’Information Sharing Index, aux côtés de ceux portant sur ses 11 millions de petits camarades. Destinée à la protection de l’enfance, cette mégabase de données devrait être opérationnelle en Angleterre dès 2008.

À l’origine du projet, une histoire sordide. En février 2000, une enfant de neuf ans, Victoria Climbié, meurt à Londres, maltraitée par sa grand-tante et le compagnon de celle-ci. Pourtant, l’enfant avait été vue à plusieurs reprises par les services sociaux de quatre districts londoniens, deux hôpitaux, deux services de police et une unité spécialisée dans l’enfance. Beaucoup avaient constaté la présence de blessures sur le corps de la fillette, mais une série de déménagements et de communications ratées entre les services a conduit à un ralentissement du dossier. Et… au décès de Victoria.

En 2003, une commission indépendante rend un rapport concluant à l’échec des services sociaux et demande la création d’une agence nationale pour améliorer la coordination entre les groupes chargés de protéger les enfants. Un an plus tard, le gouvernement brandit Every Child Matters (chaque enfant compte) et propose, parmi les diverses mesures de ce programme, la mise sur pied de l’Information Sharing Index, rebaptisé «Child Index» par les médias. En suivant à la trace tous les enfants anglais, ce registre promet de prévenir les abus.

Très vite, les associations de défense des enfants et de protection de la vie privée sonnent l’alarme. Parmi leurs sujets de plainte, l’inutilité du système et, pis, sa dangerosité. Car un autre registre, le Child Protection Register, existe déjà. Créé au début des années 1980, celui-là se contente de répertorier les quelque 26 000 enfants anglais victimes de mauvais traitements et leur assure un suivi régulier. De la même manière, au Canada, certaines provinces (Ontario, Nouvelle-Écosse…) tiennent chacune de leur côté des registres des cas de mauvais traitements infligés aux enfants, se focalisant sur les enfants à risque. Est-il alors nécessaire de se doter d’une base de données répertoriant tous les enfants du pays? Surtout pas, affirme Terri Dowty, directeur d’Action on Rights for Children (ARCH). Car avec ce nouveau système, plaide-t-il, «les spécialistes du secteur seront noyés sous une masse d’information et ne pourront plus se concentrer sur les cas difficiles».

Le système envisagé est aussi jugé trop indiscret. Pourtant, le gouvernement, devant une première levée de boucliers, a revu sa copie: la base de données devra se contenter de signaler que tel intervenant possède des renseignements sur un enfant donné, sans fournir davantage de précisions. Pour certains, c’est encore trop. Mentionner qu’un adolescent a été en contact avec une clinique de désintoxication ou un service de défense des jeunes violés en dit déjà long sur son histoire. Et la possibilité que ces données soient utilisées par des personnes mal intentionnées nourrit l’inquiétude. Il faut dire que la liste de ceux qui seront autorisés à accéder au Child Index s’annonce longue: professionnels des services sociaux, de la santé, directeurs d’école, agents de police, administrateurs de prison… Or, «aucun système de cette ampleur ne peut être parfaitement sécurisé», s’alarme Terri Dowty. Le Canada, de son côté, a opté pour des bases de données localisées dans chaque province plutôt que pour un immense registre national: c’est un bon point pour lui.

Pourquoi alors le gouvernement de Tony Blair s’entête-t-il à vouloir consacrer l’équivalent d’un demi-milliard de dollars canadiens à la mise en place d’un système jugé inutile, voire dangereux? «Pour renforcer la surveillance des citoyens dès leur plus jeune âge», assure Liz Davies, professeure spécialisée dans les affaires familiales à la Metropolitan University de Londres.

Car le Child Index n’est qu’une toute petite pierre de l’édifice sécuritaire qui s’érige sur les terres du royaume. Dès 2007, un autre programme, baptisé Spine, verra le jour. Cette immense base de données recensera des millions de dossiers médicaux. Objectif affiché: rendre le traitement d’un patient plus aisé même s’il vient à tomber malade à l’autre bout du pays. Une fois encore, les organisations de protection de la vie privée crient au scandale. C’est que dans cette mémoire colossale pourront se lire quelques renseignements délicats: maladies mentales, avortements, séropositivité, alcoolisme, etc. Or, cette information sera accessible aux milliers de personnes employées par le NHS, la sécurité sociale britannique. «Un employé du NHS pourrait être tenté de vendre des renseignements à des sociétés d’assurances, par exemple», s’inquiète Simon Davies, directeur au Royaume-Uni de Privacy International, association de défense de la vie privée. Autre source de malaise, l’accès à ces données pourra être accordé, sur demande, aux services de police et de sécurité…

C’est avant tout sur la crainte de la menace terroriste que surfe le gouvernement britannique pour faire avaler à ses administrés la pilule du tout-sécuritaire. Déjà, un fichier ADN existe, qui recense quiconque passe par un poste de police, qu’il soit par la suite innocenté ou non. Trois millions et demi de personnes y sont déjà répertoriées et le gouvernement ne cache pas son ambition d’y rassembler un jour toute la population du pays. Autre rêve de Tony Blair: attacher une carte d’identité au cou de ses concitoyens pour renforcer le contrôle aux frontières et la surveillance des individus sur le territoire.

Le Royaume-Uni vient d’ailleurs de remporter la palme parmi les pays européens en matière de non-respect de la vie privée. Privacy International a publié le 2 novembre un classement inédit où se retrouvent les 25 membres de l’Union européenne et 13 autres pays, les seuls pour lesquels les chercheurs ont pu avoir accès aux données nécessaires à leur enquête. Avec un score inégalé dans toutes les catégories — échange de données, vidéosurveillance, contrôle des télécommunications… —, le Royaume-Uni se classe dans la zone noire de la «surveillance endémique», entre les Philippines et Singapour. Le Canada, lui, traîne en fin de peloton, juste devant l’Allemagne. Pour combien de temps? se demandent les Canadiens, qui sont très attachés au droit à la vie privée.

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