Paris en canot !

Il n’y a rien comme la marche pour découvrir Paris. Mais caresser les eaux de la Seine en canot ? Difficile de refuser une telle proposition, même si on doit affronter une armée de fonctionnaires !

Photo : Lionel Guerrini

C’est dimanche. Il est 7 h ; les boulangeries ouvrent dans une demi-heure. Le silence règne dans les rues de Paris, sur ses quais, sur la Seine. À genoux dans mon canot, ému de caresser la peau moite du fleuve, je lève la tête. Devant moi, sur l’île de la Cité, se dressent les arcs-boutants de Notre-Dame. Déployés en arcs de cercle depuis 750 ans, ils sont encore illuminés, fiers et élégants comme au premier jour.

Au lieu de regarder la Seine de haut, comme je le fais d’habitude, depuis ses rives et ses ponts, je la regarde enfin dans le blanc des yeux, lesquels sont verts, d’un vert très foncé. Son eau donne l’impression d’être opaque, mais je distingue facilement les contours de mon aviron lorsque je l’enfonce dans l’eau (il est vrai qu’il est rose fluo). J’aurais du mal, toutefois, à évaluer la profondeur, que je sais être de cinq mètres par endroits. Comme c’est le cas là où nous avons mis le canot à l’eau, où le canal Saint-Martin se jette dans la Seine, près du pont d’Austerlitz.

Soyons franc : ce n’était pas mon idée. Mais quand un confrère canadien, Marco Chown Oved, collaborateur du Toronto Star, m’a proposé de faire équipe avec lui pour traverser la Seine en canot, j’ai tout de suite accepté. Il n’y avait qu’un problème, comme nous l’avons vite appris : cela était interdit.

M. Fromageau, responsable du Service navigation de la Seine, qui relève du ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer, en charge des Technologies vertes et des Négociations sur le climat (sic), était formel : il n’était pas question d’autoriser qui que ce soit à faire des vagues sur sa Seine. Même s’il s’agissait d’honorables étrangers originaires du pays qui avait inventé le « canoë canadien », comme disent les Français. Sauf qu’il avait utilisé le mot magique, lequel n’est pas – contrairement à ce qu’on raconte aux enfants – « s’il vous plaît » ou « merci », mais « dérogation ». Une entorse au règlement était donc possible.

Nous avons fait valoir que nos reportages, lus par la multitude, souligneraient – enfin, une bonne nouvelle ! – que la qualité de l’eau de la Seine s’était beaucoup améliorée. Il fut un temps où ce brouet aurait effrayé le plus coriace des crapauds. Dans les années 1960, seulement cinq espèces de poissons y barbotaient. Aujourd’hui, on en compte plus d’une trentaine. L’an dernier, un pêcheur a même attrapé, en banlieue de Paris, un saumon atlantique, espèce pourtant sensible à la pollution. La Fédération nationale de la pêche en France s’est réjouie de cette capture « exceptionnelle », non pas parce que ce spécimen pesait sept kilos, mais parce qu’il était le premier Salmo salar à mordre à un hameçon parisien depuis plus de 70 ans !

La Seine à nouveau saine ? La baignade reste interdite. Les nageurs n’ont qu’à bien se tenir : si la brigade fluviale leur met la main au maillot, ils risquent une amende de 38 euros (60 dollars). Mais en août dernier, les participants au Triathlon de Paris y ont plongé par milliers ! Pas à Paris, cependant, mais dans la proche banlieue, à Boulogne, en aval de la capitale. La Lyonnaise des eaux, qui traite les eaux usées (et parraine cette compétition sportive), estime que ses sta­tions d’épuration font désormais couler dans la Seine une eau de baignade « tout à fait acceptable ». La prédiction de Jacques Chirac, qui avait promis, à l’époque où il était maire de Paris, qu’on finirait par y patauger, allait-elle se réaliser ?

Vue de près, l’eau semble relativement propre. Bien qu’on aperçoive, à la surface, quelques bouteilles d’eau en plastique et, en profondeur, des sacs, également en plastique, qui dérivent comme des méduses. Les bateaux les redoutent par-dessus tout : lorsqu’ils s’enroulent dans les hélices d’un moteur, ils le bloquent net.

Ce fleuve n’est pas inodore. Nous ne sommes pas ici au bord des rapides de Lachine, où l’eau et l’air s’associent pour créer une brume oxygénée, mais ça ne sent pas la bombe puante non plus. C’était pourtant le cas jadis. En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, lorsque des piroguiers amérindiens, des Haïdas de la Colombie-Britannique, ont remonté la Seine de Rouen à Paris sur le Lootas (mangeur de vagues), certains ont même eu envie de vomir. « La Seine, par endroits, était très, très sale », dit Martine Reid, veuve de Bill Reid, le sculpteur qui avait construit ce bateau et se trouvait à bord.

Mais la propreté retrouvée de la Seine n’était pas, semble-t-il, la première préoccupation de M. Fromageau. Il craignait surtout, si j’ai bien compris, de voir les touristes débarquer avec leurs « canoës canadiens » à l’aéroport Charles-de-Gaulle ! Il poserait donc plusieurs conditions. Il fallait préciser dans nos articles respectifs que traverser Paris en canot était interdit. Il nous fallait faire cette traversée un dimanche matin, lorsque la navigation fluviale est la moins dense, du lever du jour (à 7 h) au passage des premiers bateaux-mouches (à 9 h 30). Il nous fallait être accompagnés des secouristes de la Protection civile, qui nous suivraient en Zodiac. À nos frais. L’eau de la Seine était peut-être douce, mais la note, elle, serait salée : 450 euros, soit 700 dollars. Comme la Seine à Paris fait 13 km, cela revenait à 54 dollars le kilomètre. Merci, patron !

Malheureusement, en ce dimanche matin, il ne fait pas très beau. Au moins, il ne pleut pas. En cas d’averse, toutefois, il ne serait pas très difficile de se mettre à l’abri, puisqu’il y a 37 ponts d’un bout à l’autre de Paris. On se croirait sur un lac. Le vent est faible, la surface, à peine ridée, le courant, quasiment imperceptible. (Il suffirait d’ouvrir les vannes du premier barrage en aval de Paris, à Suresnes, pour le raviver.) Les rares vagues sont soulevées par des barges. On se dit que la Seine – un fleuve sans marée, faut-il le préciser pour les habitants du Bas-Saint-Laurent ? – est bien docile. Mais elle est sournoise. Car les vagues soulevées par les bateaux arrivent si vite sur ses berges qu’elles font demi-tour tout aussi vite. Résultat : alors que le canot se prépare à faire face à des vagues à gauche, des contre-vagues arrivent à droite. Ça secoue, mais Marco, à la poupe, n’a aucun mal à stabiliser le canot. (Conduire dans les rues de Paris avec un canot loué de cinq mètres sur le toit de la voiture, spectacle presque aussi incongru que celui d’une camionnette circulant avec un panache d’orignal sur son capot, était nettement plus stressant.)

Malgré ses airs de carte postale, la Seine est une importante voie fluviale, particulièrement entre Paris – son principal port se trouve en aval, à Gennevilliers – et Le Havre, sur la côte atlantique. Elle peut même accueillir des convois de 5 000 tonnes. Le trafic fluvial, en forte hausse depuis 2000, est de plus en plus souvent présenté comme une solution de rechange au transport routier, les barges dégageant moins d’émissions de carbone que les camions. La Seine à Paris est même, au sens strict, un bief (canal de navigation délimité par des barrages en amont et en aval, que les bateaux traversent grâce à des écluses). Mais ne le dites pas aux canards et aux oies qui planent sur ses eaux ! Les volatiles la prennent sûrement pour un fleuve…

Nous y voilà enfin ! Vue de la Seine, la tour Eiffel semble encore plus haute, pres­que menaçante, un château dans le ciel. Ce qui ne nous empêche pas de faire une pause pour la photo. Marco a mis un « cas­que de poil ». Les passants – des joggeurs matutinaux ont fait leur apparition sur les quais – nous apostrophent : « Salut, les trappeurs ! », « Salut, Davy Crockett ! » Ils ne savent pas que le chapeau n’est pas un hommage au trappeur américain qui a donné lieu à une série télévisée, mais un clin d’œil aux coureurs des bois qui, partis de ces rivages au 17e siècle, ont vogué sur mers, fleuves et rivières depuis la France jusqu’à la baie d’Hudson.

Les gouttes d’eau soulevées par nos avirons ont fini par faire un petit ruisseau au fond du canot. J’ai les pieds mouillés. En 2003, un pompier parisien qui avait été en contact avec l’eau de la Seine avait contracté une leptospirose, maladie que le rat transmet à l’homme par l’eau. En rentrant à la maison, je me savonnerai les pieds un peu plus vigoureusement que d’habitude.

Mais je ne regrette rien. Impossible, à mon avis, de trouver un plus bel endroit pour faire du canot qu’à Paris. La devise de la capitale n’est-elle pas la définition même du mot « canot » ? Fluctuat nec mergitur : « Il tangue mais ne coule pas. »