Parlez-vous norrois ?

La langue islandaise a 1 000 ans. Et les Vikings n’avaient pas de mots pour « ordinateur » ou « téléavertisseur ». Alors, les Islandais les ont inventés.

Possédez-vous une « sorcière qui compte » ? Probablement. C’est ce que veut dire tölva, le mot qu’ont créé les Islandais pour désigner l’ordinateur. Tölva est une contraction de völva (nom des prophétesses qui conseillaient le dieu Odin) et de tal (compter). C’est aussi un magnifique exemple de la façon dont les Islandais essaient de concilier leur langue et la modernité.

L’islandais est, paraît-il, une langue impossible. Elle a des excuses : elle a 1 000 ans. Et n’a à peu près pas changé (dans sa forme écrite du moins) depuis l’époque des sagas. C’est encore, en quelque sorte, du norrois, la langue mère de toutes les langues scandinaves. Comme si une région de l’Italie, la Sardaigne ou la Sicile par exemple, parlait encore le latin… L’Islandais moyen peut donc, sans difficultés majeures, lire un journal danois, norvégien ou suédois. Mais l’inverse n’est pas vrai.

Cette langue complexe, les Islandais y tiennent férocement. « Nous lui devons notre indépendance politique », dit Thórarinn Eldjárn, vice-président du Comité de la langue islandaise, organisme chargé de conseiller le gouvernement sur les questions de politique linguistique. Au 19e siècle, alors que l’Islande n’était qu’un territoire danois parmi d’autres, c’est le fait de parler une langue différente qui lui a permis de récupérer une partie de son autonomie. De devenir, en fait, une société distincte…

« L’islandais a alors acquis tout doucement un statut de trésor national. Exit les mots danois qu’on tolérait jusque-là ! Il fallait protéger la langue, d’autant qu’elle ne servait qu’à la maison. L’école, l’administration publique, le commerce, tout se faisait en danois. L’islandais n’est entré à l’école qu’après 1918… »

Mais une langue médiévale n’a pas de mots pour décrire un téléphone ou un avion. Et pas question d’emprunter ceux de l’anglais, de l’allemand ou du danois. Alors, les Islandais en inventent. Dans tous les domaines, en informatique, en biologie, en chimie, des comités de terminologie s’activent à créer l’islandais du 21e siècle. Pour y arriver, on ressort de très vieux mots (« téléphone » se dit sími, archaïsme du temps des sagas qui voulait dire « fil ») ou on fait du bricolage créatif. « Aérobie » se dit tholfimi (la patience d’être souple) et « sida » a été traduit par alnæmi (tout vulnérable).

Ça, c’est le beau côté. Mais il y a en a un autre. Certains néologismes proposés par les commissions ne « prennent » pas dans la population (oui, l’islandais a son lot de « gaminets » appuyés par les instances officielles, mais mort-nés par manque d’intérêt ou de pertinence…). Et des mots étrangers, toujours plus nombreux, finissent par s’imposer, comme « fax » et « vidéo ». On ne compte plus les logiciels et les manuels spécialisés jamais traduits, ou les cours en anglais offerts par les universités pour attirer des étudiants étrangers. Sans parler des travailleurs étrangers, de plus en plus nombreux, et absolument nécessaires à cette économie en plein boom.

De nombreux Islandais, comme Thórarinn Eldjárn, s’inquiètent de la survie de leur langue, qu’ils sentent menacée par le déferlement de l’anglais.

Et les Islandais, qui se sont longtemps crus en sécurité sur leur île, songent sérieusement à voter une loi consacrant l’islandais comme seule langue officielle du pays. Une loi 101 pour les Vikings…

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