Pas de confinement pour le groupe État islamique

Si le califat a bel et bien disparu (pour le moment), le groupe État islamique est toujours vivant et prêt à en découdre.

Un djihadiste du groupe État islamique à la suite d'une attaque aérienne dans la ville syrienne de Raga, en 2016. (Photo: AFP/Getty Images)

L’avertissement lancé fin janvier par le Conseil de sécurité des Nations unies, dès les premières lignes d’un rapport portant sur le groupe armé État islamique et sur al-Qaïda, est aussi clair qu’inquiétant : « L’État islamique, après la perte de son territoire, a commencé à réaffirmer sa présence en République arabe syrienne et en Irak, fomentant de plus en plus d’attaques audacieuses, lancées par des insurgés […], organisant l’évasion des combattants de l’EI incarcérés dans des centres de détention et exploitant les faiblesses des conditions sécuritaires des deux pays. »

Un peu plus loin, les auteurs du document constatent aussi une « accélération de la reconstitution » du groupe terroriste « sous forme d’un réseau clandestin » dans ces deux pays où le groupe armé État islamique avait établi son « califat », pierre angulaire de son projet révolutionnaire.

Embuscades, attaques de convois de forces de sécurité, enlèvements, engins explosifs improvisés (IED), assassinats de chefs de tribus et autres responsables locaux présentés comme des «collaborateurs », tirs de roquettes, incendies d’exploitations agricoles, extorsion…, l’EI impose sans relâche sa marque violente tant en Syrie qu’en Irak. En Syrie, ses combattants opèrent principalement dans une zone qui s’étend grosso modo en triangle à l’est de la ville de Deir Ezzor jusqu’à la frontière irakienne. Coté irakien, ses cellules s’activent dans la moitié nord du pays sur un vaste territoire soit rural, soit désertique ou montagneux, qui s’étend en arc de cercle depuis la région de Mossoul, son ex-fief tombé au cours de l’été 2017 après des mois de combat, jusqu’à la région pétrolifère de Kirkouk. Des opérations militaires dont l’EI se vante dans des reportages photo et vidéo diffusés via ses plateformes médiatiques, en particulier l’hebdomadaire al-Naba diffusé sur le web.

En fait, pour le groupe État islamique, c’est presque un retour à la case départ. Celle de la guérilla du début des années 2010, dans son berceau irakien, alors qu’il s’appelait État islamique d’Irak (EII). Période prélude à la conquête militaire effrénée de son futur califat.

Passage en mode insurrectionnel

À la différence près qu’il n’y a cette fois ni volonté ni intérêt stratégique, du moins à court terme, de reconquérir des villes comme en 2014, note Wassim Nasr, journaliste spécialisé dans les mouvements djihadistes à la chaîne France 24 et auteur (État islamique, le fait accompli, Plon). « Ça leur coûterait très cher financièrement, en plus de les rendre plus visibles, donc plus vulnérables militairement », dit-il.

Ce basculement par la force des choses en mode insurrectionnel avait été anticipé par l’EI avant la chute en mars 2019 du village syrien de Baghouz, dernier reliquat de califat collé sur la frontière irakienne. Le groupe avait tissé un réseau de cellules opérationnelles clandestines, et de caches d’armes et d’explosifs. Ces groupuscules n’ont pas tardé à passer à l’action.

Des statistiques colligées par Michael Knights, du Washington Institute for Near East Policy, démontrent qu’au cours du premier trimestre, rien qu’en Irak, l’EI aurait mené 566 attaques, soit déjà le tiers environ du total recensé en 2019.

Comme c’est souvent le cas pour les groupes djihadistes, l’assassinat en octobre 2019 de son chef « historique » et charismatique Abu Bakr al-Baghdadi, par un commando de la Force Delta américaine près de Idilb, en Syrie, n’a donc pas eu encore de réel impact sur ses opérations insurrectionnelles.

Baghdadi, qui avait hissé le groupe terroriste à un sommet en l’internationalisant, aurait été remplacé, selon les services de renseignements occidentaux, par l’un des piliers de l’organisation qu’ils identifient comme étant Amir Muhammad abdal Rahman al-Mawla, un Irakien de 45 ans d’origine turkmène. Le doute persistera sur son identité tant que ce nouveau chef, dont le nom de guerre est Abu Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi, ne se sera pas exprimé publiquement dans un audio ou une vidéo du groupe.

Peu importe son vrai rôle actuel, al-Mawla, pour la capture duquel les Américains offrent une prime de cinq millions de dollars américains, est déjà traqué par les troupes de la Coalition, leurs alliés arabo-kurdes syriens (FDS) ainsi que les forces irakiennes.

Deux évènements récents ont bien servi la cause de l’EI dans sa volonté d’affirmer à nouveau sa présence en Syrie et Irak.

D’abord les tensions États-Unis—Iran, qui ont culminé en janvier dernier avec l’assassinat près de l’aéroport de Bagdad du général iranien Qassem Soleimani, puis des tirs de missiles iraniens sur deux bases de la coalition internationale, ont entraîné une pause temporaire de la plupart des opérations des forces étrangères et un retrait partiel des effectifs. Sur le terrain, officiels et haut-gradés kurdes irakiens m’avaient alors confié leur crainte de voir le groupe État islamique profiter de cette nouvelle opportunité.

Deux mois plus tard, c’est la COVID-19 qui produisait les mêmes effets indésirables en forçant les armées étrangères, dont celles du Canada, à rapatrier des troupes vers des bases arrières au Koweit par exemple, et leur pays d’origine.

Tant au Nord de la Syrie qu’en Irak, les forces de sécurité locales tentent de rattraper le temps perdu en multipliant les opérations de ratissage. La plus récente en Syrie aurait permis, selon le bilan officiel, l’arrestation de 110 insurgés au cours d’une opération de « nettoyage » (sic) de 150 villages et complexes agricoles.

Mais « si le coeur est en Irak, l’épicentre de son action se situe en Afrique », constate Wassim Nasr. Telle une pieuvre, l’EI a étendu ses tentacules sur plusieurs continents, de l’Afrique à l’Asie.

Une présence dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest

L’EI a en effet réussi à essaimer sur le continent africain d’Ouest en Est, du Burkina Faso au Mozambique.

Dans les régions sahélienne et de l’ouest, le groupe qui opère et revendique ses actions sous l’appellation d’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) affronte désormais frontalement d’autres mouvements djihadistes de la mouvance al-Qaïda. Ces derniers ont une bonne longueur d’avance et étendent leur influence dans ce triangle Niger-Mali-Burkina Faso en plus d’irradier dans des pays limitrophes. Un immense territoire que peinent à sécuriser les armées nationales, pourtant assistés depuis 2014 par 5 000 militaires français de l’opération antiterroriste Barkhane et, au Mali, par les casques bleus de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).

Mission de l’ONU dans la région de Gao, au Mali, en septembre 2018 (photo : Fabrice de Pierrebourg).

Le groupe État islamique frappe aussi au Nigéria voisin, berceau originel du groupe Boko Haram, et dans le bassin du lac Tchad. Il disposerait de près de 5 000 combattants. Des attaques meurtrières contre des cibles militaires et civiles sont attribuées régulièrement tantôt à ce groupe, tantôt à une faction rivale née d’une scission avec ISWAP à la suite de l’éviction de son chef en 2016 par l’organisation (centrale) de l’EI.

La mort de Abdlemalek Droukdel, émir (chef) historique de l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) tué le 3 juin au nord Mali lors d’un raid des forces spéciales françaises, a créé la surprise. Même si l’annonce de sa « neutralisation » dans un tweet laconique de la ministre française des armées, Florence Parly, a suscité d’abord le doute. Plusieurs chefs djihadistes dont on avait annoncé prématurément la mort dans le passé après des frappes aériennes occidentales en étaient en fait sortis indemnes. Cette fois-ci, sa mort a été constatée sur place par les militaires français, qui ont prélevé son ADN avant d’enterrer sa dépouille.

La disparition de ce vétéran algérien du djihad va-t-elle rebrasser les cartes localement en faveur de l’EI ? D’autant plus qu’au Mali des pourparlers de paix sont engagés entre le gouvernement et des chefs djihadistes liés à al-Qaïda. Wassim Nasr croit surtout que cette guerre d’attrition contre les chefs djihadistes va « envenimer le conflit » entre AQ et EI, qui se sont longtemps « tolérés », au fur et à mesure que les anciens, plus pragmatiques ayant des « affinités personnelles » historiques, tel Droukdel, seront remplacés par des plus «jeunes ».

En Afrique tout comme au Moyen-Orient, l’EI semble avoir de beaux jours devant lui. Il peut continuer de capitaliser sur les faiblesses et les travers des États souvent faibles qu’il a dans sa mire pour accentuer la déstabilisation et solidifier ses implantations territoriales. Rébellions régionales, tensions ethniques et tribales, frustrations envers les gouvernements, corruption, exactions des forces militaires locales et de leurs milices supplétives envers les populations apportent de l’eau au moulin du groupe.

« Fin 2017, Bagdad a dit que l’EI était fini en Irak. Mais l’EI est avant tout une idéologie. Et ce ne sont pas les militaires qui peuvent éradiquer une idéologie », constatait avec lucidité le colonel peshmerga Sroud Salh, rencontré en janvier dernier sur le mont Qarachok, un des sanctuaires du groupe terroriste. Un discours similaire à celui tenu par un officiel kurde pour qui le terrorisme est un « fléau » que, me disait-il, on doit combattre en attaquant ses « racines » sociales.

Le temps et la guerre d’usure qui ont bien servi les talibans, au point d’envisager leur retour au pouvoir en Afghanistan, pourrait aussi jouer en faveur d’EI pour reprendre du terrain, notamment en Irak. Les Américains y ont récemment annoncé une réduction prochaine de leurs effectifs. D’autres pays alliés leur emboîteront peut-être le pas, laissant l’Irak nu ou presque face à cette menace.

Côté syrien, il y a toujours la bombe à retardement des dizaines de milliers de prisonniers djihadistes et leurs familles, dont près de 15 000 étrangers (hommes, femmes et enfants), détenus dans des conditions rudimentaires par les milices kurdes faute de volonté de la plupart des pays étrangers concernés de rapatrier ces « combattants étrangers ». Les tentatives d’évasions s’y multiplient, parfois avec succès.

L’EI aurait aussi les moyens de financer ses activités. Selon des estimations du Conseil de sécurité des Nations unies, ses « réserves » sont estimées entre 50 et 300 millions de dollars américains. Il faut ajouter à ce pactole des recettes mensuelles estimées à près de trois millions de dollars. Ces fonds seraient les fruits de rançons, de rackets divers imposés aux agriculteurs, commerçants, transporteurs de pétrole, de trafic d’antiquités provenant de pillages de sites archéologiques, etc. Plus insolite, le groupe tire des revenus de la vente de poisson séché dans la région du lac Tchad, en Afrique de l’Ouest. L’EI, qui a investi aussi dans des entreprises légitimes, notamment des bureaux de change, empocherait plus de quatre millions de dollars par mois grâce à ses investissements. Des chiffres à prendre néanmoins avec des pincettes car difficilement vérifiables.

« L’EI a clairement réussi à réunir les conditions favorables à la survie de sa guérilla : argent, logistique et appui dans la population locale. […] En attendant peut-être le moment favorable pour un Mossoul bis », conclut Wassim Nasr.

Allusion à la prise éclair au début de l’été 2014 de cette métropole du nord de l’Irak qui a entraîné la communauté internationale dans une longue guerre aux conséquences tragiques, tant dans la région que dans les rues de l’Occident…

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