Pasionaria en colère

«Nous avons été gentils pendant 150 ans, dit l’universitaire maorie Margaret Mutu. Ça ne nous a menés nulle part…» Considéré comme modérée depuis toujours, la linguiste respectée a choisi de durcir le ton.

Ils ont leur télé, leurs écoles, un parti politique. La renaissance maorie est indéniable. Pourtant, la colère gronde chez les quatre millionsd’autochtones de la Nouvelle-Zélande (14% de la population). Pourquoi?

Margaret Mutu, 55 ans, est la fille d’un Maori et d’une descendante d’immigrés écossais. Mathématicienne et linguiste de formation, elle dirige le Département d’études maories de l’Université d’Auckland. Elle représente aussi sa tribu dans la cause que celle-ci a portée devant le tribunal de Waitangi.

L’actualité l’a rencontrée à son bureau de l’Université d’Auckland.

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« Réglons nos différends une fois pour toutes. Puis bâtissons ensemble l’avenir de notre beau pays. » C’est l’idée qu’un étranger pourrait se faire du tribunal de Waitangi…

— C’était notre rêve en tout cas. Au 19 e siècle, les Maoris, parce qu’ils aimaient la technologie, l’écriture, la métallurgie, ont accueilli les Britanniques. Pas d’entrée de jeu, mais après quelque temps. Le traité était un très bon arrangement pour eux; il leur laissait le contrôle de leurs terres et de leur population, tout en leur donnant ce qu’ils voulaient du système britannique.

Il y avait alors environ 2 000 Anglais dans le pays et de 150 000 à 200 000 Maoris. Il n’y avait donc pas là de grande menace.

Mais après 1840, les Européens ont commencé à arriver en masse, à créer des institutions gouvernementales desquelles nous étions exclus, à voter des lois confisquant d’immenses parties de nos terres. Nous avons été décimés, par la guerre et par les maladies apportées par les Européens. Les Maoris ont réclamé pendant plus de 100 ans que les Pakehas honorent leur propre signature. Sans jamais être entendus. Alors que la Nouvelle-Zélande se baladait partout dans les forums mondiaux en se félicitant pour ses bonnes relations raciales. Avec les années, les Maoris se sont de mieux en mieux organisés et se sont de plus en plus fait entendre. Le tribunal de Waitangi a été créé, en partie du moins, pour transporter les revendications maories de la rue vers une cour de justice, beaucoup moins voyante… On croyait alors que les Maoris n’avaient pas vraiment de raisons de se plaindre et que ce tribunal n’aurait pas beaucoup de boulot.

Les Maoris y ont gagné quelques causes importantes depuis 1975…

— Pas au début, mais finalement oui. Le tribunal n’a cependant qu’un pouvoir de recommandation. C’est au gouvernement d’agir. Ce dernier, qui dit vouloir guérir le passé pour que nous puissions aborder l’avenir, place d’énormes barrières dans le chemin. Je suis engagée à défendre la cause que ma tribu, Ngati Kahu, a déposée devant le tribunal. Ça dure depuis 1984! Ma tribu, qui est pauvre, a perdu 250 000 acres de terre [environ deux fois l’île de Montréal] depuis 1840. Le gouvernement nous a offert 8 millions de dollars néo-zélandais il y a trois ans, moins de 600 dollars (485 dollars canadiens) pour chacun des 15 000 membres de la communauté…

Même chose dans la cause de la tribu Ngai Tahu. Le tribunal a reconnu qu’elle s’était fait confisquer la quasi-totalité de l’île du Sud, qui fait plus de 150 000 km2, près de deux fois la taille de l’Écosse. La terre vaut à elle seule des milliards. Il leur a fallu six ans de négociations avec le gouvernement pour obtenir 170 millions de dollars néo-zélandais (136 millions de dollars canadiens). Une farce. Mais ils avaient commencé à négocier au 19 e siècle et n’avaient pas avancé d’un pas avant leur victoire devant le tribunal. Ils ont accepté, même s’ils savaient qu’il s’agissait d’une injustice flagrante, parce que ça leur donnait au moins la possibilité de commencer quelque chose.

Ce qui expliquerait pourquoi la modérée qu’on voyait en vous s’est radicalisée.

— Certains m’ont reproché de ne pas aimer les Pakehas! C’est impossible: j’en suis une… Comme métisse — ma mère est écossaise —, j’ai été sommée de choisir mon côté. J’ai décidé de choisir les deux, de suivre aussi mes racines européennes. Mais le fait de vivre ici, en Nouvelle-Zélande, signifie que mon côté paternel restera toujours prédominant. Parce que les Maoris sont pauvres et font l’objet de discrimination.

J’ai 55 ans et j’ai grandi dans la discrimination. Les Maorisse faisaient dire qu’on était idiots et ignorants. C’est ma mère qui nous a appris à ne pas accepter ça. Et qui se fâchait contre mon père, qui, lui, l’acceptait et nous enseignait que le fait de répliquer aux insultes nous diminue nous-mêmes. Les Maoris ont été trop polis et trop respectueux, trop longtemps. Ce qui ne nous a menés nulle part. Je veux que mon peuple sorte de la pauvreté. Et je veux de la justice. Si c’est ça être radical, alors oui, je suis une radicale.

Le tribunal est-il inutile?

— Presque, du moins en ce qui concerne le règlement des causes. Mais il joue quand même un rôle très important. Il nous a rendu notre histoire qui était inconnue d’un grand nombre de Maoris puisqu’elle n’est pas enseignée à l’école. Les faits, l’histoire, les traditions des tribus, tout cela est dit au cours des audiences et inscrit dans les jugements et les écrits. Tout ce passé est maintenant repris dans des assemblées que nous appelons wananga, des lieux d’apprentissage où les membres des tribus se rencontrent, partagent leur histoire et leurs traditions. C’est très important. Parce qu’une fois qu’un peuple connaît son histoire, il retrouve confiance.

Il y a vraiment une renaissance maorie?

— Certainement. Mon père, qui avait le maori comme langue maternelle, s’est fait dire toute sa vie que c’était un désavantage. J’ai 52 cousins et, parmi les plus vieux, seulement trois parlent maori. C’était comme ça pour la majeure partie des gens de ma génération. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai appris ma langue. Et nous avons obtenu que la génération de mon père, qui ne nous l’avait pas transmise, l’enseigne à ses petits-enfants. Un grand nombre de jeunes dans la vingtaine affirment leur côté maori. Et je vous assure que, comparée à eux, je suis très modérée.

Un parti maori, né en 2004 siège au Parlement. C’est une grande victoire ?

— On n’aurait jamais pu faire ça il y a 10 ans. En 1975, il y avait peut-être quatre ou cinq députés maoris. Il y en a plus aujourd’hui que jamais dans l’histoire, dans tous les partis. En ce moment, deux ministres, dont celui des Affaires étrangères, viennent du Parti maori. Mais les gouvernements néo-zélandais sont généralement minoritaires et il y a plusieurs petits partis. Et même si le parti maori n’est pas en position de force, nous voyons des députés se lever en Chambre et dire ce que les Maoris pensent.

Grâce au tribunal, le maori est devenu langue officielle en 1987. Un rêve pour bien des nations autochtones…

— C’est une victoire très importante. Mais, 20 ans plus tard, il faut encore donner deux semaines de préavis pour pouvoir parler maori dans une cour de justice. Et, malgré le règlement, il n’est absolument pas nécessaire d’être bilingue pour devenir fonctionnaire. Il nous a aussi fallu tout ce temps pour obtenir une télé maorie financée par l’État.

De quoi aura l’air la Nouvelle-Zélande dans 20 ans ?

— Je rêve d’un pays où tous parleraient anglais et maori, comprendraient les deux cultures comme étant différentes mais capables de travailler ensemble. J’aimerais, ici à l’université, voir plus de Pakehas apprendre le maori. Parce que je crois qu’une grande partie des problèmes vient de la peur de l’inconnu. Les Pakehas ne se rendent pas compte de tout ce qu’ils connaissent de la culture maori. Quand ils vont à l’étranger et qu’on leur demande de faire quelque chose de typiquement néo-zélandais, ils chantent une chanson maorie! Je veux qu’ils cessent d’avoir peur.