Pendant ce temps, en Afghanistan

L’exécution du leader d’al-Qaida n’a provoqué aucune réplique des talibans contre les soldats canadiens en Afghanistan. Sa mort pourrait même accélérer la défection de centaines d’insurgés.

Pendant ce temps, en Afghanistan
Photos : Alec Castonguay

Le village de Bazaar-e-Panjwaii, en Afgha­nistan, ressemble à un gigantesque labyrinthe poussiéreux formé de murs de terre hauts de trois mètres. Les maisons se pressent dans un désordre total et les ruelles sont à peine assez larges pour laisser passer une voiture. Des champs irrigués strient le paysage désertique, témoins du talent des fermiers.

L’électricité n’a pas atteint ce village de 8 000 habitants pris entre deux montagnes, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Kandahar, dans le dangereux district de Panjwaii. Quelques panneaux solaires montrent la relative richesse de certains Afghans ; d’autres ont une génératrice. Et les télés sont aussi rares que l’eau potable. Pourtant, le 2 mai, les habitants n’avaient qu’un sujet de discussion : la mort de Ben Laden, assassiné la veille par un commando américain au Pakistan.

« La culture orale est très forte ici et les nouvelles voyagent assez vite », raconte le major Frédéric Pruneau, commandant de la compagnie Para du 1er Bataillon du Royal 22e Régiment, basé avec ses 170 hommes à Masum Ghar, poste de combat canadien situé à quelques mètres de Bazaar-e-Panjwaii.

Ce ne sont toutefois pas des soldats canadiens qui ont patrouillé dans le village au lendemain de la mort du chef d’al-Qaida, mais la quinzaine d’hommes du commandant local Mohammad Mir, de l’Armée nationale afghane (ANA). Spontanément, des dizaines d’habitants sont venus lui serrer la main, le féliciter et lui dire qu’il s’agit d’un nouveau départ pour l’Afghanistan. « C’est comme si c’était moi qui avais tué Ben Laden ! C’était bizarre, mais agréable », raconte le lieutenant, que j’ai rencontré, accompagné d’un interprète, à Masum Ghar, où il venait de planifier une opération avec les soldats canadiens.

Aux yeux de la vaste majorité des Afghans, l’alliance entre Ben Laden et les talibans, à la fin des années 1990, a directement conduit au chaos actuel et à la guerre qui fait rage depuis 10 ans. Son amitié avec le chef des talibans afghans, le mollah Omar, avait permis au leader d’al-Qaida d’installer ses camps d’entraînement terroristes en Afghanistan et de planifier les attentats du 11 sep­tembre 2001 aux États-Unis.

« Il nous a causé beaucoup de problèmes. Il a peu d’amis dans la popula­tion. Je ne pense pas que sa mort va chan­ger quelque chose ici », affirme Musa Khalim, 25 ans, le malik (dirigeant) de Salavat, village de 1 000 personnes à 15 km de Kandahar. Derrière lui, appuyé contre le mur du poste de police, un policier afghan, Saïd Hmad, confirme ses propos. « La sécurité s’est beaucoup améliorée ici depuis six mois. Les gens qui avaient fui reviennent. Les soldats occiden­taux sont plus nombreux. Les talibans ont perdu du terrain et je ne vois pas comment sa mort y changera quelque chose », dit-il.

Les talibans afghans ont attendu cinq jours avant de commenter la mort de Ben Laden. Dans un communiqué publié dans des sites islamistes, ils ont qualifié son décès de « grande perte » qui donnera un « nouvel élan » à leur combat « contre les envahisseurs étrangers ». Leurs louanges portent toutefois essentiellement sur la période durant laquelle Ben Laden a lutté contre les Soviétiques en Afghanistan aux côtés des moudjahidin, dans les années 1980.

Les services de renseignement des pays de l’OTAN ont noté une détérioration des relations entre les commandants talibans et les dirigeants d’al-Qaida dans les dernières années. Les talibans, qui veulent reprendre le contrôle de l’Afghanistan afin d’y imposer un État islamiste radical, estiment que la nébuleuse terroriste attire trop l’attention, ce qui nuit à leur objectif. Ils doivent aussi montrer à la population afghane qu’ils ne sont pas manipulés par al-Qaida. Leur communiqué précisait d’ailleurs que « le mouvement djihadiste présent en Afghanistan puise ses racines au cœur du peuple afghan » et qu’il « exprime les sentiments et les espoirs de ce peuple fier ». Aucune mention d’al-Qaida.

Les talibans n’ont d’ailleurs fait aucun lien avec la mort de Ben Laden lorsqu’ils ont pris d’assaut la ville de Kandahar dans la nuit du 7 mai, six jours après l’exécution du leader d’al-Qaida. Une quinzaine de kamikazes aux ceintures bourrées d’explo­sifs et une centaine de talibans ont attaqué le palais du gouverneur, un poste de police et le siège du service de renseignement afghan. Les dommages ont toutefois été limités, grâce à la réponse rapide de l’armée afghane et l’aide des forces de l’OTAN.

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Patrouille par les Forces armées canadiennes dans le
district de Panjwaii.

Le président de l’Afghanistan, Hamid Karzaï, a parlé de la première « vengeance » des talibans depuis le décès de Ben Laden, mais ces derniers ont plutôt affirmé qu’il s’agissait uniquement du premier jour de la « saison des combats », soit les mois d’été qui suivent la récolte du pavot, premier ingrédient de l’opium. Cette drogue finance l’insurrection talibane. Après avoir travaillé, en avril, dans les champs et amassé des sommes considérables sur le marché noir des narcotiques, les talibans achètent des armes et reprennent la bataille.

Le ministre afghan des Affaires étrangères, Zalmai Rassoul, soutient au con­traire que la mort de Ben Laden pourrait avoir un effet bénéfique : accélérer la réconciliation nationale. Ce processus de rapprochement entre le gouvernement et les talibans a été lancé il y a un an par le gou­vernement Karzaï, avec un succès relatif. Le financement (130 millions de dol­lars) vient toutefois à peine d’être approuvé par les bailleurs de fonds interna­tionaux, de sorte que le programme n’avait pas toujours les moyens de ses ambitions.

Le plan consiste à offrir une compensation – un emploi, une maison, des terres agricoles, etc. – aux insurgés qui abandonnent les armes. « On sent un regain d’intérêt pour le programme », affirme le major général américain Phil Jones, responsable de ce plan au sein de l’OTAN. En décembre, 800 talibans avaient accepté de s’y joindre. Le nombre a bondi à 1 700 dans les derniers jours. « Mais pour avoir un véritable effet sur la violence dans le pays, il en faudrait 12 000 », prévient le major général.

Le programme connaît plus de succès dans le nord et l’ouest du pays, où l’insur­rection est déjà faible. Dans le sud, cœur du mouvement taliban, le plan n’est pas très populaire, reconnaît le brigadier général David Milner, responsable de la mission canadienne en Afghanistan. À peine 110 talibans ont profité du programme de réconciliation dans la province de Kandahar depuis neuf mois. « Il y a beaucoup d’insurgés qui attendent de voir ce qui sera vraiment offert en ce qui concerne les emplois ou les compensations. Ce n’est pas encore clair dans notre région », dit-il.

Par contre, l’arrivée massive des troupes de la coalition depuis un an dans les dis­tricts de Panjwaii, Zhari et Maywand, où le mouvement taliban est né et garde le plus d’influence dans la province de Kan­dahar, pourrait inciter nombre de combattants à s’intéresser au programme. Plus de 20 000 sol­dats américains sont venus prêter main-forte aux 3 000 militaires canadiens. Les nombreuses frappes des forces spéciales pour décapiter la chaîne de commandement des talibans depuis six mois ont aussi déstabilisé les insurgés.

L’été pourrait donc s’avé­rer crucial sur ce front, selon le sergent-major canadien Giovanni Moretti, conseil­ler du chef de l’armée de terre cana­dienne, le lieutenant général Peter Devlin. Si les talibans ne parviennent pas à mener efficacement leurs attaques, l’exécution de Ben Laden pourrait mener à une vague de réconciliation l’hiver prochain, dit-il. « Beaucoup de commandants talibans doutent. Ils se pensaient intouchables et en sécurité, mais ils savent maintenant que les États-Unis peuvent aller les chercher partout. Beaucoup pour­raient vouloir changer leur fusil d’épaule pendant qu’il en est encore temps. »