Périlleux périple

Les femmes rencontrent encore plus d’obstacles que les hommes lors de cette grande traversée. Deux émigrantes clandestines racontent.

Sur la photo, Eva García Suazo

Quand elle a quitté la maison familiale de San Pedro Sula, au Honduras, Marza Ruth n’a rien dit à ses parents. C’est pourtant pour eux que cette jolie brunette de 15 ans a entrepris son long périple qui, espère-t-elle, la mènera au primer mundo (« premier monde », soit les pays industrialisés). « Je m’en vais travailler aux États-Unis pour aider ma famille, dit-elle, la moue frondeuse. Là-bas, on est payé en dollars. Ça a plus de valeur. »

Elle suit un copain qui s’en va en Californie. Même si elle ne sait pas lire et encore moins situer San Diego sur une carte. Les attaques dans le train lui font-elles peur ? Elle baisse les yeux et frissonne. Alors qu’elle et son groupe longeaient la voie ferrée vers Arriaga, d’où ils ont attrapé le train qui les conduira jusqu’à la frontière nord, près de la Californie, huit hommes armés de machettes et de pistolets sont sortis des bois. Une de ses amies a été violée. « Ils m’ont ordonné d’aller les rejoindre dans les bois, mais j’ai réussi à me sauver », raconte-t-elle, la voix étranglée. Non, le train ne lui fait pas peur. « Je ne vois pas pourquoi j’abandonnerais, après tout ce qu’on a surmonté. Il ne peut rien m’arriver de pire », ajoute-t-elle dans un murmure à peine audible.

Pour Eva García Suazo, le « pire » a été de devoir accepter que son rêve américain se brise quelque part sur les rails, près de San Luis Potosí, au centre du Mexique. En fauteuil roulant, les deux jambes coupées, elle ne passe pas une journée sans repenser à ces instants fatidiques. Il avait plu toute la nuit, la paroi du wagon était glissante. Elle a perdu pied. Elle n’oubliera jamais l’odeur du sang chaud et la douleur. « Ce n’est pas la chute qui m’a fait le plus mal, mais de voir que je n’allais plus pouvoir m’occuper de mes enfants », raconte cette jeune maman aux longs cheveux de jais. Les secours sont arrivés… cinq heures plus tard. « Je suis une miraculée », souffle-t-elle.

Le père Heyman Vázquez Medina a mis sur pied un refuge pour les migrants à Arriaga, où les sans-papiers tentent de monter dans le train qui, rêvent-ils, les conduira à l’eldorado. « C’est à la frontière sud que les droits des émigrants sont les plus bafoués au Mexique, soutient-il. Il n’y a pas que les bandits et les délinquants qui volent et qui violent les filles. Les policiers municipaux aussi, et parfois la migra [la police de l’immigration] elle-même. » Il confie être hanté par le douloureux souvenir de cette jeune adolescente venue le supplier de lui donner des contraceptifs. « Elle avait été violée à quatre reprises et voulait se prémunir pour les prochaines fois », dit-il, l’air grave.