Pétrole : bienvenue en Amérique saoudite

Les États-Unis détrôneront bientôt l’Arabie saoudite comme première puissance pétrolière. Au Dakota du Nord, un État pauvre du Midwest, le boum crée déjà 2 000 millionnaires par année !

dakota-depart
Au Dakota du Nord, où régnait l’agriculture, ce sont désormais les puits de pétrole de schiste qui dominent le paysage. – Photo : Matthew Staver / Bloomberg par l’intermédiaire de Getty Images.

Lorsqu’ils ont acheté leur petit bungalow vert au milieu des vallons quasi déserts, dans la partie ouest du Dakota du Nord, Frank et Wanda Leppell ne se doutaient pas que des puits de pétrole pousseraient bientôt comme des champignons autour de leur propriété. Six mois seulement après avoir pendu la crémaillère, en 2009, le couple de cultivateurs a vu surgir les foreuses dans leur rang en terre, accompagnées d’un ballet incessant de camions soulevant la poussière à chaque passage.

« Quand je vais porter les poubelles au bord du chemin, je ressemble à Pig-Pen, dans Snoopy : je reviens avec un nuage de poussière autour de moi », lance le quinquagénaire à la blague, caustique, ce qui déride son visage fortement tanné par le soleil.

Les puits, aujourd’hui en activité, sont si près de leur maison que la puissante torchère qui brûle le gaz naturel extrait en même temps que le pétrole éclaire leur intérieur, assure le cultivateur. « On se croirait parfois en plein jour ! » fulmine-t-il.

À LIRE AUSSI :
Pétrole : du Québec au Dakota du Nord
La bataille des pipelines

Et ce n’est qu’un début. À côté des quatre puits déjà creusés, au moins 20 autres devraient voir le jour d’ici quelques mois dans un rayon de trois kilomètres, dont deux puits à moins de 250 m de leur maison et, s’il est approuvé, un autre à 180 m… « Nous serons bientôt encerclés », résume Wanda Leppell, qui promet « d’avoir ces compagnies pétrolières à l’œil et de leur botter le derrière s’il le faut » !

Des paroles qui lui permettent de se défouler, sans doute, mais qui n’ont aucun mordant. Les Leppell n’étant pas propriétaires des terres qui les entourent, ils n’ont aucun levier pour négocier avec les sociétés pétrolières l’emplacement de ces puits.

Sur ces terres que l’explorateur canadien-français Pierre Gaultier de Varennes, sieur de La Vérendrye, a foulées en 1738, avant qu’elles deviennent le Dakota du Nord, les fermiers et les ranchers avaient l’habitude de vaquer à leurs occupations dans le calme plat des prairies. Hormis quelques percées de l’industrie pétrolière, qui remontent à plus de 30 ans, l’agriculture régnait en maître dans cet État, parmi les moins peuplés des États-Unis — on y trouve à peine plus du tiers des habitants que compte l’île de Montréal, malgré sa superficie, qui est près de 1 500 fois supérieure.

Les résidants y coulaient leurs jours dans une telle indifférence de la part du reste du pays que les élus ont proposé à deux reprises dans l’histoire de laisser tomber le « Nord » dans le nom de l’État, afin de ne plus effaroucher les touristes. « Les gens se font une idée trop rapide comme quoi le Dakota du Nord est froid, enneigé et plat », avait déclaré Ed Schafer, gouverneur de l’État dans les années 1990. Une opinion répandue, que les blizzards et les paysages blafards du film Fargo — qui tire son nom de la plus grande ville de l’État —, sorti en 1996, n’ont rien fait pour endiguer.dakota2

dakota3
Tous ne sont pas égaux dans la course à l’or noir. Le couple Leppell, qui n’est pas propriétaire des terres voisines de sa maison, ne touche pas à un sou, même s’il est encerclé de puits, tandis que John Schmitz (ci-dessus) empoche des sommes folles. – Photo : J.-F. Légaré-Tremblay

Aujourd’hui, les habitants doivent cohabiter avec une industrie assoiffée de l’or noir qui gît à plus de trois kilomètres sous leurs terres. En quelques années seulement, le « Roughrider State » — un des surnoms de l’État — est devenu l’épicentre de la « révolution » du pétrole de schiste aux États-Unis. Une révolution qui a pris tout le monde par surprise, en 2006, lorsque les prix élevés du pétrole et les technologies dernier cri ont rendu accessibles, du jour au lendemain, les milliards de barils qui y dormaient.

Dans cette révolution qui fait maintenant tache d’huile au Texas, en Californie, en Louisiane, en Ohio et ailleurs, les foreuses peuvent creuser jusqu’à trois kilomètres sous terre, puis pivoter à l’horizontale pour continuer sur la même distance à travers la roche schisteuse. Des millions de litres d’eau, de sable et de produits chimiques sont ensuite injectés à très forte pression dans les puits pour fracturer la roche et libérer le pétrole emprisonné.

Depuis, la production de pétrole est exponentielle. L’État du Midwest s’est hissé au deuxième rang des producteurs du pays, derrière le Texas. Au cours des deux dernières années, les barils qui ont jailli des entrailles de l’État — en droite ligne avec la Saskatchewan et le Manitoba — ont été suffisants pour renverser le déclin continu de la production américaine et ramener celle-ci au niveau de 1996. Si la tendance se maintient, estime l’Agence internationale de l’énergie, située à Paris, les États-Unis raviront à l’Arabie saoudite le titre de plus important producteur mondial d’ici 2017 ! Déjà, les États-Unis méritent le surnom de « Saudi America » (Amérique saoudite).

Le pétrole est tiré des formations géologiques de Bakken et de Three Forks, situées principalement dans l’ouest du Dakota du Nord, mais dont les limites débordent dans le Montana et la Saskatchewan.

C’est ce pétrole qui est allé pulvériser le centre-ville de Lac-Mégantic dans la nuit paisible du 6 juillet dernier. Les 72 wagons-citernes du « train fantôme », qui transportait du pétrole destiné à la raffinerie de Saint John, au Nouveau-Brunswick, n’étaient que quelques-uns des 1 000 qui sont mis chaque jour sur les rails dans les terminaux du Dakota du Nord en direction de raffineries situées aux quatre coins du continent. C’est 15 fois plus qu’il y a trois ans seulement ! Pour l’heure, il est trop tôt pour savoir si la tragédie de Lac-Mégantic aura une incidence sur le transport ou sur la production de pétrole, affirment les autorités chargées de la réglementation de l’industrie pétrolière au Dakota du Nord, qui attendent les résultats d’une enquête fédérale. Tout comme le Bureau de la sécurité des transports du Canada, les administrations américaines responsables du transport sur rail et de la sécurité des oléoducs et des matériaux dangereux soupçonnent le pétrole tiré de Bakken et de Three Forks d’être particulièrement volatil et inflammable. Les enquêteurs cherchent aussi à savoir si l’usage de certains produits dans la fracturation hydraulique aurait pour effet de corroder la paroi interne des wagons-citernes.

Mais entre-temps, la frénésie du pétrole qui a gagné les Dakotiens du Nord n’est pas près de ralentir. Car avec les 800 000 barils de pétrole qui jaillissent chaque jour des entrailles de leur État — le Canada, sixième producteur mondial, en sort 3,2 millions quotidiennement — coulent aussi les pétrodollars…

Assis dans la cabine de son gigantesque tracteur rouge, au milieu de sa terre fraîchement labourée par ses fils, John Schmitz s’emballe. Ce n’est pas la fierté de cultiver blé et autres céréales depuis trois générations qui anime ce grand gaillard de 59 ans aux cheveux argentés, mais le puits de pétrole qui court sous ses labours. « Si c’est un bon puits, il remplira 60 000 barils en un an », s’exclame-t-il en tournant son regard vers le chevalet de pompage, qui continue son éternel mouvement de haut en bas, à l’extrémité de sa terre.

À la différence des Leppell, John Schmitz est propriétaire de sa terre. Il possède également les droits sur ce qu’il y a en dessous, qu’il loue à fort prix à la compagnie pétrolière qui exploite le puits — chose impossible au Québec et dans la quasi-totalité du Canada, où les autorités fédérales et les provinces sont propriétaires de ces droits. Et John Schmitz possède d’autres droits dits miniers ailleurs dans la région.

Chaque mois, les sociétés pétrolières qui exploitent les parcelles souterraines sur lesquelles il possède les droits déposent dans sa boîte aux lettres de rondelettes sommes d’argent, qui varient selon la production mensuelle. John Schmitz hésite à les divulguer, mais sa femme, Cathy, coupe court à ses tergiversations : « Ce sont des sommes folles. C’est comme la ruée vers l’or ici. »

John Schmitz connaît la musique. Récemment retraité de la ferme, il a aussi gagné sa vie en tant que landman. Ce deuxième job consiste à négocier les contrats entre les propriétaires des droits miniers et les compagnies pétrolières voulant accéder à la ressource. Car le Dakota du Nord a continué de produire de petites quantités de pétrole après le miniboum qu’il a connu à la fin des années 1970. « J’ai toujours cru que j’avais un beau boulot, parce qu’au bout du compte les gens reçoivent des chèques. On m’a toujours accueilli avec le sourire », dit-il.

Grâce au boum actuel, la valeur des droits miniers a explosé, ce qui a rendu la plupart de ceux qui les possèdent instantanément riches. « Depuis un quart de siècle, un demi-hectare pouvait se vendre 50 dollars ; aujourd’hui, il peut valoir 2 000 dollars ou même plus », dit l’ancien landman.

Les titulaires de droits miniers — dont la moitié résident au Dakota du Nord — peuvent aisément recevoir de 50 000 à 60 000 dollars par mois — oui, par mois ! — de redevances, parfois plus de 100 000 dollars, a dit à l’agence Reuters David Unkenholz, gestionnaire à la First International Bank & Trust de Watford, petite ville en plein essor de l’ouest de l’État.

Selon Bruce Gjovig, fondateur du Centre d’innovation de l’Université du Dakota du Nord, le boum créerait 2 000 nouveaux millionnaires par année dans l’État. Un chiffre qui ne passe pas inaperçu dans une population d’à peine 700 000 habitants.

La ruée vers l’or noir a d’ailleurs fait du Roughrider State l’État qui connaît la plus forte croissance de population aux États-Unis, ce qui a permis de renverser l’exode observé depuis les années 1980. Alors que le pays peine à se remettre de la crise économique, le Dakota du Nord attire la main-d’œuvre d’aussi loin que le Maine ou l’Alaska !

Le taux de chômage y est le plus bas du pays (3,1 %). Et les salaires font saliver, des 20 dollars l’heure offerts dans les Walmart aux payes annuelles dans les six chiffres du secteur pétrolier.

Au centre-ville de Williston, cœur urbain du boum, dans le nord-ouest de l’État, la directrice du centre d’emploi, Cindy Sanford, soupire en tentant d’expliquer pour la énième fois à un chercheur d’emploi comment entrer son numéro de sécurité sociale dans le système. « Welcome… », me lance-t-elle en roulant des yeux, exaspérée par l’ampleur de la tâche : autour, chacun des quelque 30 postes informatiques est occupé.

« Si vous allez au centre d’emploi de Bismarck, la capitale, où je travaillais il y a un an, vous ne verrez quasiment personne, assure la directrice. Il n’y a pas de pétrole là-bas. »

La veille, le centre de Williston avait accueilli 138 chercheurs d’emploi. Une journée normale. « En un an, j’ai vu des gens de tous les États et de toutes les provinces canadiennes. Après la diffusion au Japon d’un reportage sur le boum pétrolier, j’ai commencé à voir arriver des Japonais. Ensuite, des représentants d’une agence de placement de personnel allemande sont venus avec une liste de demandeurs d’emploi. Ça n’arrête pas. »

dakota4

dakota5
Vicky Steiner, représente républicaine au Congrès de l’État, se réjouit du nouvel essor économique. Même la construction immobilière tourne à un rythme record. – Photos : J.-F. Légaré-Tremblay et Matthew Staver / Bloomberg par l’intermédiaire de Getty Images

Le comté de Williams, où se trouve Williston, offrait plus de 2 000 emplois lors de notre passage, en mai. « Dans les champs pétroliers, mais on a aussi besoin d’électriciens, de peintres… Et dans le commerce de détail, c’est tout simplement fou. »

Routes, conduites d’eau, réseaux électriques, hôpitaux, écoles, logements… les infrastructures aussi peinent à suivre le rythme dicté par l’industrie pétrolière. Williston, où ne vivaient que 14 700 personnes en 2010, en hébergerait aujourd’hui 33 000, ce qui en fait la ville de petite taille à la croissance la plus rapide des États-Unis.

La construction immobilière tourne à un rythme record. Les autorités municipales jonglent d’ailleurs avec l’idée de déménager l’aéroport, dont l’unique terminal ressemble à une boîte à chaussures. Non seulement le nombre de passagers a triplé dans la dernière année, mais les environs, couverts de champs il y a à peine cinq ans, ont été complètement avalés par les nouveaux ensembles d’habitation.

En pas plus de deux ans, des puits de pétrole, eux-mêmes cernés par de nouvelles maisons préfabriquées, ont été forés, et cinq hôtels quasi identiques ont été parachutés l’un à côté de l’autre autour du Walmart. Pourtant, il demeure presque impossible de réserver une chambre à la dernière minute.

Sur les 3 141 comtés qui quadrillent les États-Unis, c’est celui de Williams qui connaît la plus forte croissance immobilière. Malgré cela, la pénurie de logements commence à peine à s’estomper.

« Lorsque vous postulez pour un emploi dans la région, la première chose qu’on vous demande est : “Avez-vous un endroit pour dormir ?” », relate Bruce Holland, 57 ans, un Californien baraqué à la généreuse moustache de style Fu Manchu. Il a pris un aller simple pour le Dakota du Nord en 2010, après un divorce et la faillite de son café-resto.

Devenu chef des opérations d’une entreprise de construction, Bruce Holland a dû partager une roulotte avec un autre travailleur pendant sa première année. « J’ai vécu le pire hiver de ma vie », dit-il en marchant au milieu des piles de madriers, dans les bourrasques de poussière levées par le fort vent des prairies. « J’étais “congelé”. Nous étions entassés au milieu d’autres roulottes dans le stationnement du Walmart. Les gens s’installaient où ils pouvaient. » Son employeur lui fournit aujourd’hui un logement abordable. Une rareté.

À la commission scolaire de Williston, on a dû recourir à des moyens de fortune pour accueillir les 600 élèves qui se sont ajoutés au cours des quatre dernières années… sur un total de 2 800. « J’ai dû louer 42 classes modulaires, qu’on colle les unes aux autres, et nous avons rouvert une école qui avait été fermée en 1999 à cause de l’exode », explique la directrice, Viola LaFontaine, une Métisse dont les parents sont nés au Manitoba voisin. « Nous n’avons pas eu le temps de construire de nouvelles écoles ni l’argent pour le faire. »

Pour loger certains des 70 enseignants que la commission scolaire est parvenue à dénicher dans tout le pays au cours des 18 derniers mois, Viola LaFontaine a dû faire l’acquisition de huit appartements. « Je suis maintenant moi-même propriétaire ! » lance-t-elle, encore stupéfaite par la débrouillardise dont elle doit faire preuve pour accueillir tous ces nouveaux arrivants. « Nos enseignants gagnent 31 000 dollars par année. Comment voulez-vous qu’ils se paient des appartements à 2 000 dollars par mois ? »

La directrice a dû embaucher une coordonnatrice pour les élèves dits sans abri, afin que la commission scolaire puisse leur offrir des services particuliers. Au printemps dernier, ils étaient 152 à avoir suivi leurs parents, venus tenter leur chance au Dakota du Nord, et à vivre dans une roulotte ou un motel, ou encore à partager leur logement avec une autre famille. L’un de ces enfants vivait même dans une tente de camping…

Les vagues de nouveaux travailleurs, portés par des rêves de réussite, font toutefois faire des cauchemars à certains résidants. Malgré les « sommes folles » qu’elle et son mari reçoivent chaque mois, Cathy Schmitz veut quitter Williston, où elle a élevé sa famille et travaillé pendant 25 ans comme procureure auprès de la municipalité. « Avant, c’était une petite ville où tout le monde se connaissait ; maintenant, on ne reconnaît plus personne. Il faut faire la file pendant une heure au Subway ou à la station-service pour être servi », raconte-t-elle, amère, autour d’un martini au bar du seul restaurant chic de la ville, The Williston. « Je dois maintenant verrouiller notre porte la nuit. Je n’avais jamais fait ça avant. »

dakota6
Camp de travailleurs au sud de Watford. À Williston, il faut compter autour de 2 000 dollars par mois pour un appartement avec une seule chambre à coucher. – Photo : J.-F. Légaré-Tremblay

Malgré tout, il est difficile de trouver des opposants à l’activité pétrolière. Dans la capitale, Bismarck, à une centaine de kilomètres à l’est de la « ligne de la mort » — ligne qui marque la frontière orientale des formations de Bakken et de Three Forks, au-delà de laquelle il n’y a aucun pétrole —, le chef de la direction du Dakota Resource Council (organisme sans but lucratif de défense de l’environnement et de l’agriculture) regrette cette absence de débat. « Ceux qui remettent en question le développement pétrolier sont tassés du revers de la main, se désole Don Morrison. Les compagnies pétrolières arrivent et le gouvernement leur dit : “Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ?” »

Don Morrison assure que lui et les membres du Dakota Resource Council ne sont pas contre l’exploitation pétrolière. « Nous voulons simplement qu’elle ralentisse, le temps d’en évaluer les répercussions sur l’environnement et les collectivités. Mais pour ça, on nous a étiquetés comme des environnementalistes radicaux. C’est le far west ici ! »

La fracturation hydraulique, frappée d’un moratoire depuis 2010 dans l’État de New York et montrée du doigt en Pennsylvanie, fait à peine sourciller au Dakota du Nord. La contamination de la nappe phréatique semble n’effrayer personne, puisque, répète-t-on, « la roche est fracturée à une profondeur de trois kilomètres, bien en dessous de cette source d’eau ».

« Nous n’avons pas de preuve concrète que cette technique pose problème à cette profondeur, reconnaît Don Morrison. Mais prétendre qu’elle est parfaitement sécuritaire, comme le fait l’industrie pétrolière, c’est simplement prendre ses désirs pour des réalités. »

Quant aux millions de litres d’eaux usées, de sable et de produits chimiques que nécessite le forage d’un seul puits, ils sont réinjectés dans le sol. Et « c’est là qu’intervient ce que j’appelle l’éponge Mère Nature », illustre Alison Ritter, responsable des communications au Service des ressources minérales de la Commission industrielle du Dakota du Nord, l’organisme public chargé de la réglementation de l’industrie pétrolière. « Il n’y a que 0,5 % de produits chimiques dans ces rejets. Et ce sont des ingrédients qu’on utilise dans la vie de tous les jours », poursuit-elle, en jetant devant moi un sac de gomme de guar. « On l’utilise pour la fracturation hydraulique, mais aussi pour faire des biscuits ou des jujubes. »

Don Morrison est, ici aussi, loin d’être convaincu. « Vous mettez quelque chose dans le sol qui n’y était pas auparavant et vous vous dites sûr à 100 % que c’est sécuritaire ? Ça dépasse le sens commun ! » lance-t-il avec énergie.

Devant l’ampleur de la tâche, Don Morrison préfère toutefois concentrer les efforts de son organisme à la lutte contre les répercussions sur la terre ferme. Selon lui, la frustration est de plus en plus palpable chez les agriculteurs et les ranchers. L’une des raisons en est que la loi donne préséance aux titulaires de droits miniers sur les propriétaires du sol uniquement, qui ne sont pas nécessairement les mêmes personnes. Une fois que la société pétrolière a conclu une entente avec le ou les propriétaires des droits miniers, rien ne peut l’empêcher d’aller pomper le pétrole. Elle doit dédommager le fermier ou le rancher qui possède la terre qui le recouvre, mais les termes de cette entente — où forer le puits, quelle somme donner pour compenser les pertes de la production agricole… — sont laissés à la discrétion des parties. Et « s’il y a un conflit entre une compagnie pétrolière et un fermier, c’est la première, avec son armée d’avocats, qui va certainement gagner », déplore Don Morrison.

La Commission industrielle dit travailler à augmenter par la voie légale les compensations pour les fermiers et les ranchers. Mais entre-temps, elle ne peut que « fortement encourager les compagnies pétrolières à être le plus conciliantes possible avec eux », affirme Alison Ritter.

La Commission industrielle ne fait aucun mystère sur les liens étroits qu’elle a noués avec l’industrie qu’elle doit pourtant encadrer et surveiller. « Le travail d’un organisme de réglementation ressemble beaucoup à celui d’un parent », illustre Alison Ritter, le ventre arrondi par l’arrivée prochaine de son deuxième enfant. « Vous devez parfois être dur, mais aussi avoir une relation étroite avec votre enfant. »

Reste que la Commission peine elle aussi à suivre le rythme endiablé de l’industrie pétrolière, qui a rapidement pris les devants. Une situation qui aurait probablement été bien différente, reconnaît Alison Ritter, si, comme au Québec, l’État était titulaire des droits miniers. Car il est écrit noir sur blanc dans la Constitution du Dakota du Nord qu’aucune loi ne peut annuler les obligations d’un contrat conclu entre diverses parties, y compris entre les sociétés pétrolières et les propriétaires des droits miniers. « Lorsque tout a commencé, il y a eu une véritable frénésie d’opérations de crédit-bail, ce contre quoi on ne pouvait rien, explique Alison Ritter. On savait, alors, que tout allait se passer rapidement et on a essayé de suivre le rythme au fur et à mesure. »

Pour Vicky Steiner, élue républicaine au Congrès de l’État, il est très difficile de s’opposer à la prospérité qu’apporte l’industrie pétrolière. « Nous avons traversé une période si difficile au cours des dernières décennies… Pendant que le reste du pays prospérait, nos enfants partaient à Minneapolis ou à Chicago pour trouver du travail », raconte celle qui est également directrice de l’Association des comtés producteurs de pétrole et de gaz du Dakota du Nord. « Aujourd’hui, nos enfants ont du boulot, s’achètent une maison et fondent leur famille ici. La prospérité a meilleur goût quand vous avez vécu dans l’adversité. »

Il faut dire que l’État fait aussi partie des gagnants. Même s’il doit, entre autres, injecter des centaines de millions de dollars pour construire des routes et réparer celles qui sont défoncées par les camions qui les sillonnent jour et nuit, l’État engrange des surplus année après année, grâce aux taxes et aux redevances qu’il tire de la production pétrolière. Pour amortir les conséquences d’un éventuel déclin, les élus ont même mis sur pied, en 2010, un fonds souverain, qui atteint maintenant un milliard de dollars. « J’espère qu’on n’y touchera jamais ! » lance Vicky Steiner, tout sourire, dans le hall d’entrée du Capitole, une tour de 19 étages de style Art déco qui fait la fierté des Dakotiens du Nord. « Mais on ne sait jamais. On pourrait devoir le faire si on se trompe dans nos estimations du pétrole qu’il nous reste à exploiter. »

Le débat sur la durée de ce boum reste ouvert. On répète que seul un décret fédéral contre la fracturation hydraulique, pour des raisons environnementales, ou encore une chute considérable et soutenue des prix du baril pourrait empêcher le pétrole de couler. Sinon, les gens de l’endroit sont prompts à croire qu’ils en ont encore pour 25, voire 35 ans, à « rock’n the Bakken ».

« Pour le moment, nous n’avons cueilli que les fruits qui pendent dans les branches les plus basses de l’arbre. Il nous reste tous les fruits qui sont accrochés plus haut », illustre Russell Rankin, responsable régional du géant norvégien Statoil, qui produit l’équivalent de 45 000 barils par jour dans les formations de Bakken et de Three Forks. « Environ 9 000 puits ont été creusés jusqu’à présent, et la Commission industrielle de l’État pense qu’il y en aura, en tout, de 35 000 à 40 000. On n’a fait que le quart du chemin ! » poursuit-il, bien calé dans son fauteuil, habillé d’un simple jean et d’un t-shirt à manches longues, devant une carte de la région détaillant les nombreux lopins de terre que possède Statoil.

L’Institut d’études géologiques des États-Unis a doublé ses estimations le printemps dernier pour les réserves de pétrole que la technologie actuelle permettrait de récupérer dans le Bakken, les faisant passer de 3,7 milliards de barils (2008) à 7,4 milliards. Mais selon Russell Rankin, de Statoil, ces estimations sont très, très conservatrices. Certains producteurs à pied d’œuvre dans la région croient que le sous-sol recèlerait jusqu’à 35 milliards de barils de pétrole, indique cet ingénieur de 40 ans, originaire de l’Oklahoma. « Et on n’a même pas encore essayé d’augmenter la quantité de pétrole qu’on récupère dans chaque puits. Il y a encore beaucoup de potentiel ici. »

* * *

Aussi gros qu’au Québec ?

La situation que vit le Dakota du Nord pourrait bien toucher sous peu le Québec. Plus exactement, l’île d’Anticosti, où quelque 40 milliards de barils de pétrole de schiste seraient enfouis, selon des estimations préliminaires. Il est toutefois trop tôt pour annoncer quelle part, même minime, serait récupérable. Le gouvernement de Pauline Marois doit déposer au plus tôt en décembre à l’Assemblée nationale le projet de loi qui encadrera l’exploitation du pétrole et autres hydrocarbures au Québec.

 

dakota7
Frédéric Dugré, président et chef de la direction de H2O Innovation. – Photo : Joannie Lafrenière

Le Québec lorgne le Dakota du Nord

Le Québec inc. aussi veut tirer sa part de l’eldorado au cœur des terres du Midwest. À l’invitation d’Export-Québec, qui surveille ce boum pétrolier depuis plusieurs mois, une demi-douzaine d’entreprises d’ici y sont allées en mai dernier afin d’y prospecter le marché pour l’obtention éventuelle de contrats.

H2O Innovation, entreprise de Québec spécialisée dans la conception de systèmes de traitement d’eau, espère arracher un contrat d’environ 2,5 millions de dollars pour filtrer l’eau de la ville de Dickinson, en plein cœur du boum. « Il y a un grand besoin d’eau potable là-bas, en raison de la forte croissance de la population, mais aussi de l’industrie pétrolière elle-même, qui utilise de grandes quantités d’eau pour fracturer la roche où se trouve le pétrole », explique depuis son bureau de San Diego, en Californie, David Faber, directeur des ventes de l’entreprise, qui réalise déjà environ la moitié de son chiffre d’affaires sur le marché américain.

Boréalis, une société qui vend des logiciels et des services pour aider les entreprises à gérer leurs répercussions sociales et environnementales, voit aussi un fort potentiel d’affaires au Dakota du Nord. « L’activité pétrolière, dont l’intensité devrait continuer de croître, suscite de plus en plus de plaintes, surtout chez les agriculteurs, qui doivent cohabiter avec le camionnage intensif, la poussière, le forage sur leurs terres ou encore la construction de pipelines », explique Christelle Faivre, directrice du développement des affaires pour cette entreprise de Magog, qui a également des bureaux à Calgary, à Mexico, à Brisbane (en Australie) et à Accra (au Ghana). « Ces plaintes seront de plus en plus difficiles à gérer pour les sociétés pétrolières. Alors on travaille à faire connaître nos produits auprès des gens de l’industrie, tels les mécanismes pour analyser et comprendre la perception des collectivités, afin qu’ils puissent prévenir l’émergence de problèmes sociaux ou environnementaux. »