Peut-il changer l’Amérique?

Barack Obama mène une campagne présidentielle nouveau genre, qui ravive l’intérêt des Américains pour la politique. Notre reporter est allé voir la machine Obama à l’oeuvre.

Le ciel de Burlington, au New Jersey, vient de crever d’un coup. Assise sur sa terrasse, le téléphone vissé à l’oreille, Nancy Henry, 68 ans, rameute les invités au dîner-bénéfice qu’elle a organisé pour la campagne de Barack Obama. « Mais venez donc ! dit la dame noire. Un auvent nous protège de la pluie. Et j’ai commandé du poulet pour un régiment. » Dans l’heure qui suit, des gens de tous âges se présentent — une dizaine de Noirs et trois Blancs, tous de la classe moyenne. Il y a à peine un an, aucun ne se serait déplacé pour une rencontre politique, encore moins un jour d’averse. C’était avant que l’« obamanie » enfièvre les États-Unis. Donna Waltz, baby-boomer blanche, tend à l’hôtesse un chèque de 25 dollars. « Mon mari n’en revient pas, dit-elle. Avant, quand on parlait de politique à la télé, je changeais de chaîne. Et l’autre jour, j’ai fait du porte-à-porte pour Obama ! »

Barack Obama sait charmer les masses. Il a les talents d’orateur de Martin Luther King et le charisme de John F. Kennedy. « Le voir faire un discours est comme regarder Tiger Woods jouer au golf », a dit le réputé commentateur politique américain David Brooks. Les apparitions publiques du candidat démocrate attirent des foules records : en mai, 75 000 partisans sont venus l’écouter dans un parc de Portland, en Oregon. Les gens qui veulent le voir sont si nombreux qu’il faut souvent se procurer des billets pour assister à ses discours. Et aux points de distribution, il n’est pas rare de voir les files se former dès 5 h du matin !

Chacun des invités de Nancy Henry le dit à sa façon, mais tous ont l’impression de participer à un mouvement qui pourrait transformer le visage des États-Unis. « C’est l’élection la plus importante de ma vie, explique l’hôtesse. Jamais de mon vivant je n’aurais cru voir un homme noir candidat à la Maison-Blanche. »

On pourrait bientôt parler d’un avant et d’un après-Obama. Ce sénateur de 46 ans a réinventé la façon de mener une campagne présidentielle. Il a demandé aux électeurs de faire un peu plus que de voter pour lui, soit de recueillir des fonds, d’exprimer leur soutien dans Internet, de téléphoner aux indécis et de frapper à leur porte. De ne plus être des spectateurs passifs de la scène politique, mais de prendre part à sa campagne. Nombreux sont ceux qui ont répondu à l’appel ; en témoignent les centaines de mini-assemblées qui s’organisent chaque fin de semaine aux États-Unis, comme le dîner-bénéfice de Nancy Henry. Barack Obama a ainsi mobilisé une armée de bénévoles et de petits donateurs, qui lui a permis de vaincre le clan Clinton — une des plus formidables machines politiques des 15 dernières années — et d’obtenir l’investiture du Parti démocrate. Mais le démocrate saura-t-il répéter l’exploit contre le républicain John McCain, sénateur aguerri de 71 ans ?

Si c’est le cas, il deviendrait le plus curieux président de l’histoire des États-Unis. Un mulâtre longiligne (fils d’une Américaine blanche et d’un Kényan), dont une partie de la famille paternelle, musulmane, vit dans un village sans électricité d’Afrique orientale et dont le nom complet est Barack Hussein Obama !

Le choix qui s’offre aux Américains, s’il s’agissait de plats sur un menu de restaurant, pourrait ressembler à ceci : un curry indien (pour Obama) ou un steak (pour McCain, héros de la guerre du Viêt Nam). Prédire quel mets aura le plus de succès n’est pas simple. Le curry a beau être appétissant, avec un steak, même un peu trop cuit, on est en terrain connu. Toutefois, les Américains veulent du changement. Dans les sondages, 80 % d’entre eux estiment que leur pays est sur la mauvaise voie — un point pour le curry ! D’autre part, une grande question se pose : au moment de voter, le 4 novembre, combien d’indécis éprouveront soudainement un malaise à l’idée de voir une famille noire emménager à la Maison-Blanche ? Neuf Américains sur dix se disent ouverts à cette possibilité. Mais lorsqu’il est question de couleur de peau, les sondages ne sont pas très fiables. L’Afro-Américain Tom Bradley, ex-maire de Los Angeles, l’a appris à ses dépens lorsqu’il s’est représenté aux élections, en 1982. Il a perdu par une faible marge, même si les sondages lui donnaient une avance allant jusqu’à 22 points de pourcentage ! Les mentalités ont sans doute évolué depuis, mais c’est la première fois qu’un Noir se présente à la présidence des États-Unis…

L’aspect le plus étonnant du candidat Obama n’est pas son « exotisme ». C’est son audace. L’homme n’a passé que trois ans au Sénat, et il promet de changer radicalement la culture politique à Washington. Ce n’est pas rien : il défie l’ordre établi de la plus grande puissance mondiale ! Les banques, les entreprises pétrolières, les compagnies d’assurances et les sociétés pharmaceutiques injectent chaque année des milliards de dollars dans la capitale américaine pour influencer les décisions politiques en leur faveur. Barack Obama s’engage à n’écouter qu’un groupe de pression : le peuple. Son slogan, « Yes, we can » (oui, nous le pouvons), appelle à la mobilisation du simple citoyen. Ce qu’il dit en ces trois mots, c’est : « Oui, nous, le peuple, pouvons prendre le pouvoir et changer les choses à Washington ! » Ce qui n’en fait pas un idéaliste naïf. Il a démontré son pragmatisme et son opportunisme cet été en se déclarant pour la peine de mort et le port d’armes, un point de vue de droite populaire aux États-Unis.

Un des meilleurs coups d’Obama a été de se présenter comme le candidat « propre », qui refuse l’argent des lobbyistes. La stratégie a porté fruit : la perte de quelques millions de dollars a été largement compensée par les dons de 10 ou 20 dollars faits en ligne par des gens ordinaires. En juin, Obama avait ainsi amassé la somme record de 265 millions de dollars, et il continuait de recueillir un million par jour ! John McCain, qui privilégie les traditionnels dîners-bénéfice à 1 000 dollars le couvert, avait deux fois moins d’argent. Obama ne le crie pas sur les toits, mais des gens riches et puissants l’appuient, comme le milliardaire George Soros. Le candidat reçoit aussi de nombreux chèques de 2 300 dollars, le maximum permis par la loi.

Les grands médias américains n’hésitent plus à le dire : le président Bush a usé de faux prétextes pour justifier la guerre en Irak, et la compagnie d’exploration pétrolière Halliburton — dont le vice-président américain, Dick Cheney, est l’ancien patron — en a largement profité. La crise économique, qui marque la fin de l’ère Bush, vient exacerber la désillusion qu’éprouvent de plus en plus d’Américains, désormais prêts à croire en ce rêve d’un gouvernement plus proche du peuple qu’incarne Obama. Et pas seulement des chômeurs et de petits salariés. Dans les sondages, le candidat démocrate reçoit un fort appui des urbains scolarisés, comme Geoffrey Bird, médecin de 39 ans, qui m’a donné rendez-vous dans un chic restaurant japonais de Philadelphie. « Changer Washington ? Je suis lucide, dit-il, je ne crois pas qu’Obama en ait la capacité. Mais sa relative inexpérience est un atout. Il entrerait à la Maison-Blanche sans rien devoir à une industrie particulière. Ce qui serait plutôt rafraîchissant. »

On pourrait difficilement trouver un candidat plus différent de Bush. Ce dernier avait peu voyagé hors des États-Unis avant d’être élu. Obama, lui, a grandi à Hawaï et en Indonésie. Fils de milliardaire, Bush a fréquenté l’élite de l’industrie du pétrole. Obama, issu de la classe moyenne, a côtoyé la misère humaine dans le South Side, ghetto noir de Chicago où il a travaillé comme activiste social. De 23 à 27 ans, il défend ainsi les droits des locataires de HLM, gagne 10 000 dollars par année et roule dans une Honda déglinguée.

À cette époque, le jeune Obama étudie les tactiques du militant Saul Alinsky, qui a vécu à Chicago. Pendant la crise des années 1930, celui-ci avait persuadé les syndicats (la gauche) et l’Église catholique (la droite) de s’unir contre les puissants propriétaires d’abattoirs. En quatre ans, Obama a appris à jeter des ponts entre les pauvres du South Side, les leaders des Églises noires et les politiciens locaux. Il étudie ensuite le droit à Harvard, puis travaille quelques années comme professeur et avocat. C’est pendant cette période qu’il rencontre Michelle, avocate, qui deviendra sa femme. Mais son expérience dans le South Side reste à la base de sa vision politique, écrit un ex-étudiant d’Obama, l’essayiste John K. Wilson, dans Barack Obama : This Improbable Quest (Paradigm, 2008).« Il tente d’appliquer à la politique l’esprit et les tactiques du militantisme social, ce qu’aucun autre candidat n’a fait avant lui. »

Pour accomplir cette tâche, Obama a une arme secrète : un blondinet de 24 ans du nom de Chris Hughes. Ce diplômé de Harvard est un des trois fondateurs du populaire site de réseautage personnel Facebook. À l’annonce de la candidature d’Obama, il a quitté la Silicon Valley pour travailler à temps plein à sa campagne. Il a créé my.barackobama.com, site inspiré de Facebook. Si Barack Obama a pu réinventer la façon de mener une campagne électorale, c’est grâce à cet outil.

Dans MyBo (surnom du site), chaque adhérent a sa page personnelle. Il peut écrire à d’autres partisans, faire une contribution en ligne, tenir un blogue, annoncer une réunion-bénéfice et connaître les activités d’appui à Obama qui ont lieu dans sa région. Nancy Henry, la dame de Burlington qui a organisé un dîner-bénéfice sur sa terrasse, n’a eu qu’à mettre une annonce dans le site et à commander du poulet frit. C’est la beauté de la chose : l’équipe d’Obama collecte des fonds presque sans effort. Les membres de MyBo — ils sont plus d’un demi-million — s’organisent entre eux !

Chacun des membres a la possibilité de transformer son appartement ou son sous-sol en mini-bureau de campagne. Le site Web permet de télécharger des prospectus à distribuer dans la rue et des listes de numéros de téléphone d’électeurs indécis à convaincre. On offre même des sonneries de cellulaire faisant la promotion du candidat. Les passagers d’un autobus peuvent ainsi entendre la voix de Barack Obama sortir d’un sac à main : « Nous pouvons avoir un système de santé universel dans ce pays ! Nous le pouvons ! »

Le Web a permis à Obama d’entrer dans l’univers des jeunes de moins de 30 ans. Le politicien est devenu une star du site d’échange de vidéos YouTube, dans lequel des dizaines d’artistes lui dédient des chansons : le clip de la plantureuse Obama Girl a été vu près de neuf millions de fois ! (Vous trouverez une sélection de vidéos à lactualite.com.) Aux primaires — période pendant laquelle les Américains de chaque État élisent les candidats des deux partis —, les taux de participation des jeunes ont atteint des sommets historiques, triplant ou quadruplant même dans certains États par rapport à 2004. La majorité d’entre eux ont voté pour Obama.

Reste que s’il veut accéder au pouvoir, le candidat démocrate devra résoudre ce que les analystes politiques appellent son « problème des Appalaches ». Dans la région appalachienne, qui chevauche 13 États, de New York à l’Alabama, Obama a du mal à obtenir l’appui des travailleurs manuels blancs, qui forment pourtant un des piliers du Parti démocrate. On les surnomme « Joe Six-Packs » ou « Reagan Democrats » (ils sont majoritairement pour le port d’armes et contre le mariage gai). En Pennsylvanie et en Ohio, où se trouve l’épicentre du « problème », ils se concentrent dans de petites villes ouvrières en déclin, qui prospéraient autrefois grâce aux mines de charbon. Leurs votes ont contribué à donner des victoires convaincantes à Hillary Clinton lors des primaires. Une question se pose : qui, d’Obama ou de McCain, ralliera ces électeurs ? La bataille sera épique, selon le stratège démocrate Paul Maslin. Les États-Unis sont un pays où seule une poignée d’États — les swing states, qui peuvent basculer du côté démocrate comme du côté républicain — décident du résultat des élections. La Pennsylvanie et l’Ohio, qui comptent 23 millions d’électeurs, en font partie.

Dans le bureau de campagne d’Obama à Harrisburg, ville de 47 000 habitants et capitale de la Pennsylvanie, on se prépare à l’affrontement. Les soldats d’Obama, qui pianotent sur des ordinateurs portables en mangeant de la pizza, sont dans la vingtaine et la jeune trentaine. Le directeur de campagne de la localité, Alex Kragie, grand blond de 23 ans, s’adresse à une dizaine de bénévoles (les membres du groupe, hétéroclite, vont de l’altermondialiste à queue-de-cheval à la jeune cadre noire en tailleur). « Notre priorité, cet été, consiste à inscrire le plus de gens possible sur la liste électorale. Nous irons dans les salons de coiffure, les restaurants, les festivals et nous ferons du porte-à-porte. »

Un bénévole m’explique la stratégie : l’opération cible surtout les Noirs. Leur appui à Obama est presque acquis. Le problème est que leur taux de participation aux élections est faible. En les enregistrant sur la liste — au contraire des Canadiens, les citoyens américains ne sont pas directement inscrits comme électeurs —, on s’assure au moins qu’ils pourront voter en novembre.

Les Afro-Américains ne forment toutefois que 11 % de la population de la Pennsylvanie. Gagner le vote des agriculteurs et des ouvriers blancs qui vivent au nord de Harrisburg ne sera pas facile. À la radio locale, très conservatrice, les animateurs mettent leurs auditeurs en garde contre Obama, qu’ils comparent à une sirène qui envoûte le pays, l’attirant vers des récifs. Il prendrait, selon eux, la menace terroriste à la légère et serait un piètre commandant en chef des forces armées.

Dans une station-service de Wilkes-Barre, ville ouvrière des Appalaches, Ken North, monteur de lignes électriques, gonfle les pneus de sa camionnette. Comme beaucoup de gens ici, il a voté pour Hillary Clinton aux primaires. Et maintenant, il hésite. « J’aurai bientôt 50 ans et les promesses des politiciens ne m’impressionnent plus. Obama parle d’espoir et de changement. Mais que propose-t-il concrètement ? Je ne le sais pas. » Puis, je m’adresse à un sexagénaire qui fait le plein. « Je ne crois pas qu’un Noir soit qualifié pour être président des États-Unis », lance-t-il avant de me claquer au nez la portière de son véhicule utilitaire sport.

Les bénévoles de l’équipe d’Obama entendent ce genre de commentaires dans la région. « On m’a demandé à quelques reprises pourquoi je travaillais pour faire élire un “nègre” », raconte Cassandra Moyer, mère de famille blanche de 31 ans qui habite un village près de Harrisburg. « Et les pancartes d’Obama que j’avais plantées devant ma maison ont été volées. »

Bien sûr, les racistes ne voteront jamais pour Obama. Mais le problème des Appalaches englobe une question plus large : celle de la distance culturelle entre le candidat et les électeurs des régions, écrit l’ancien représentant démocrate au Congrès Harold Ford Jr. dans une lettre au magazine Newsweek. Ceux-ci ne se reconnaissent pas dans cet homme, qui a vécu à l’étranger, étudié à Harvard, enseigné à l’université, fréquenté une église noire et… ne sait pas jouer aux quilles. Son piètre score de 37 lors d’une partie à Altoona, ville de la Pennsylvanie profonde où il faisait campagne, fait encore sourire les gens ici.

« Bien sûr, ce serait différent s’il s’appelait John Bob Smith ! » dit Andrew Weaver, 36 ans, qui connaît le centre de la Pennsylvanie comme le fond de sa poche : il y est né et y travaille comme pasteur luthérien. Assis dans sa petite église de briques rouges, nous discutons du candidat démocrate, qu’il appuie. Selon lui, pour gagner la confiance des gens du coin, Obama doit montrer une chose : peu importe la couleur de sa peau ou son parcours, il vient de la même classe sociale qu’eux. « Si l’ouvrier blanc comprend qu’il a bien plus en commun avec son collègue noir qu’avec le riche Blanc qui possède l’entreprise, Obama gagnera. »

Et s’il perd ? Il restera un symbole de réussite pour tous les Afro-Américains, dit Nancy Henry, l’hôtesse du dîner-bénéfice. Trois Noirs assis près d’elle sur la terrasse hochent la tête. Obama est jeune, il pourrait encore se présenter aux présidentielles à six reprises avant d’atteindre l’âge de McCain.

« Mais il ne perdra pas, jure Nancy Henry. Et lorsqu’il deviendra président, le soir du 4 novembre, je serai dans la rue en train de danser ! »