Pleins pouvoirs aux directeurs d’école !

Le milieu scolaire suédois vit depuis les années 1990 une révolution dont Mario Dumont serait sans doute fier…

Des milliers de directeurs d’écoles publiques du Québec rêveraient sans doute de prendre sa place. Mais Mats Nilsson ne l’échangerait pour rien au monde. « Je ne voudrais plus travailler dans un système qui me force à embaucher des enseignants en fonction de leur ancienneté », dit ce blond longiligne, qui dirige l’établissement public de Rydebäcks, banlieue tranquille de Helsinbörg, dans le sud de la Suède. Depuis la refonte du système scolaire, dans les années 1990, Mats Nilsson a la liberté d’embaucher qui il veut — dans la mesure où, bien sûr, il parvient à convaincre les meilleurs candidats de se joindre à son équipe. « Cette liberté d’embauche est capitale, parce que c’est ainsi que je peux créer une culture propre à mon école et la préserver. »

Ce pouvoir accru des directeurs n’est qu’une des multiples métamorphoses qu’a subies le milieu scolaire suédois, il y a une dizaine d’années. Le gouvernement a alors délégué la gestion des établissements primaires et secondaires aux municipalités. Il a aussi instauré un système de « bons d’éducation », qui permet aux parents d’envoyer gratuitement leurs enfants à l’école de leur choix, publique ou privée. Cette décision a eu l’effet d’une potion magique sur les établissements privés. Ils accueillent aujourd’hui 8 % des élèves du primaire et du secondaire, contre moins de 1 % avant la réforme. Et leur poids continue d’augmenter.

Victimes de cette nouvelle concurrence, de nombreuses écoles communales (publiques) ont dû fermer leurs portes, dont trois en six ans dans la région de Helsingbörg. Les directeurs des établissements encore ouverts doivent composer avec des effectifs scolaires pour le moins instables. Fier apôtre du système public, Mats Nilsson demeure pourtant un partisan de la réforme, qui a poussé, selon lui, les écoles publiques à se réinventer. « Nous luttons à armes égales avec les écoles privées. Nous jouissons de la même liberté. La seule différence, c’est que je ne peux pas faire de profits. »

Les enseignants doivent respecter les objectifs dictés par le ministère de l’Éducation, mais ils jouissent d’une très grande liberté pour élaborer leur programme éducatif. Mats Nilsson les réunit chaque semaine, en groupes de 8 à 10, pour faire le point sur les activités en cours et s’entendre sur des perspectives à long terme — portant parfois sur cinq ans ou plus. « On n’est pas obligés d’être toujours d’accord. L’important, c’est d’avoir un objectif commun. »

Depuis la réforme, Mats Nilsson a hérité d’une tâche délicate : évaluer ses enseignants. Deux fois l’an, il les rencontre individuellement pour établir des objectifs et faire le bilan de l’année. C’est en soi une petite révolution : le salaire des professeurs suédois, comme ceux d’une partie de la fonction publique, ne dépend plus uniquement de leur ancienneté, mais aussi de leur performance. « S’ils répondent aux objectifs fixés et contribuent au rayonnement de l’école, je leur accorde la prime mensuelle maximale, environ 1 200 couronnes [soit 200 dollars]. Sinon, ils peuvent ne recevoir que 100 couronnes [15 dollars] par mois. »

Comme tous ses confrères, Mats Nilsson gère son budget comme il l’entend. Il veut embaucher un nutritionniste, un psychologue ou aménager un terrain de soccer ? À lui de décider. Et de défendre ensuite ses décisions devant ses vrais « patrons », les parents des élèves ! « Je dois convaincre les gens, les mettre en confiance, et pour cela, je dois “ faire passer mon produit ”, mes professeurs et mes choix. Le désavantage du système, ajoute-t-il en riant, c’est que je ne peux blâmer personne d’autre que moi-même pour de mauvais résultats ! » (Des palmarès des écoles sont publiés chaque année, mais les Suédois y accordent peu d’attention, dit-il. « Les gens savent qu’il s’agit d’une opération tendancieuse, parce que le milieu socioéconomique et le niveau d’éducation des parents des élèves diffèrent grandement d’une ville à l’autre. »)

D’abord peu enthousiaste, le syndicat des enseignants, le Lärarförbundet, a décidé d’appuyer la réforme. Mais certains enseignants ne la digèrent toujours pas, car elle a introduit dans le système scolaire la notion de concurrence — entre les écoles, d’abord, mais aussi entre les professeurs. Certains jeunes profs ont ainsi négocié de meilleurs salaires que leurs aînés, ce qui entraîne de la jalousie. Mais la majorité des enseignants semblent satisfaits. « Ce qu’on a perdu en sécurité d’emploi, on l’a regagné en liberté, dit Jessica Lundin, 34 ans. Nous avons désormais plus d’espace pour créer, et j’ai l’impression de collaborer davantage au programme éducatif de l’école. » Avoir travaillé 20 ans auprès des élèves « n’est pas une garantie de compétence », ajoute-t-elle. « L’essentiel de notre travail, c’est de capter l’attention des jeunes, d’éveiller leur intérêt. L’ancienneté a peu à voir là-dedans. Le monde change rapidement et l’école devrait toujours être la première à prendre le virage. »

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