Politique française: bof, aussi bien en rire !

Malmenés par la crise, les Français se rabattent sur l’humour, qui envahit la campagne présidentielle depuis plusieurs mois.

La politique ? Bof, aussi bien en rire !
Photo: Canal+

La France traverse la pire crise économique depuis 1929 ? « Laissez-moi rire ! » répond une armée d’amuseurs publics, qui menacent de transformer la France en un immense festival Juste pour rire à l’approche de l’élection présidentielle du 22 avril.

L’humour sous toutes ses formes, du one-man show au théâtre de boulevard, connaît un indéniable regain de popularité. Dans la catégorie « humour », le site francebillet.com propose 700 (!) spectacles. De rire la France est sur le point d’éclater.

L’humour politique, tout particulièrement, est très en vogue. À Paris, l’amateur de théâtre a le choix, en ce moment, entre Qui va ramer à l’Élysée ?, Y a-t-il un sarkozyste dans la salle ? et Carla forever (du nom de la première dame), notamment.

La télévision n’est pas en reste. Les émissions à la fois humoristiques et politiques suscitent l’engoue­ment. La palme revient à l’imitateur Nicolas Canteloup, qui parodie un journal télévisé sur TF1, la principale chaîne privée. En faisant le clown et en commentant des reportages bidouillés, il attire certains soirs jusqu’à 9,4 millions de téléspectateurs. Ce qui n’est pas rien dans un pays de 65 millions d’habitants…

« Nous n’avons jamais autant de spectateurs que lorsque la sinistrose s’installe », dit l’humoriste Gérald Dahan, qui s’est illustré autant à la radio que sur la scène. Sinistrose ? Le terme, emprunté à la psychiatrie, décrit bien la morosité ambiante : les deux tiers des Français se disent pessimistes quant à leur avenir ou celui de leurs enfants. Pas étonnant qu’ils aient envie de se changer les idées…

« Dans une campagne présidentielle, les Français ne peuvent pas se contenter de comparer les programmes électoraux ! explique l’humoriste Sophia Aram. On est là pour les amuser… »

Sophia Aram m’a donné rendez-vous au Palais des Glaces, une salle de 500 places, à Paris. En ce moment, elle y présente Crise de foi, un spectacle où les religions en prennent pour leur rhume. Le sien – sa voix est un peu enrouée -, elle le soigne en buvant de la tisane et en inhalant de l’eucalyptus. Sa loge embaume l’huile essentielle, mais il ne faudrait pas croire que cette femme au physique de mannequin fait dans la douceur. Il suffit d’écouter sa chronique sur France Inter, la principale radio publique, pour constater que cette fille d’immigrants, la trentaine élégante, n’a pas froid aux yeux.

Elle a déjà dit à Jean-Marie Le Pen qu’il était « un thermomètre fiché dans le derrière des Français pour mesurer leur degré de xénophobie ». Et elle a invité Marine Le Pen à adhérer au mouvement Ni putes ni soumises, lequel prône l’émancipation des femmes, pour s’arracher à la domination de son père… Précision : l’un et l’autre étaient alors dans le même studio qu’elle. Cela a valu à Sophia Aram son lot d’injures et de menaces écrites de la part de sympathisants du Front national, et elle est désormais accompagnée d’un garde du corps.

Sarkozy, avec ses tics nerveux et de langage, reste une source inépuisable de gags. « C’est un petit garçon qui est tellement content d’être là qu’il vit dans l’excès, et on vit ça avec lui, dit Sophia Aram. Le sarkozysme est excessif, et l’anti­sarkozysme l’est aussi. Il y a des gens qui le haïssent de manière irrationnelle. »

Si elle s’en prend souvent à la droite, elle n’a pas été tendre non plus avec le socialiste Dominique Strauss-Kahn. Elle a un jour prétendu qu’il était parvenu « à 18 centimètres » de la présidence (au Québec, elle aurait plutôt dit « à six pouces »)…

Certains sont réputés à droite, d’autres à gauche, mais un sacré paquet d’humoristes lancent des attaques tous azimuts, politi­quement parlant. C’est le cas d’Anthony Kavanagh, qui fait carrière en France depuis plusieurs années. Dans son dernier spectacle, à l’Olympia, il évoquait le séjour (imaginaire) que deux femmes politiques – l’une de gauche, la socialiste Martine Aubry, l’autre de droite, la ministre des Solidarités, Roselyne Bachelot – auraient fait en Inde. « Là-bas, ils ont refusé de les toucher, parce qu’elles sont considérées comme sacrées… » Comprendre qu’il les traitait de vaches.

À force de taper sur les poli­ticiens de tous les camps, les humoristes apportent-ils de l’eau au moulin du cynique qui accuse les politiciens d’être « tous pourris » ? Ce refrain est souvent entonné par un Front national qui cherche à se présenter comme un parti « antisystème ». En tirant sur tout ce qui bouge, l’humour fait-il le lit de l’extrême droite ?

Sophia Aram ne partage pas cet avis. « J’ai énormément de respect pour la politique. Au gouvernement, il y a des gens qui sont éminemment respectables, qui bossent comme des malades. Ils ont un engagement envers notre pays. Après, il faut voir ce qu’ils font de cet engagement. Quand je m’en prends à tel ou tel ministre, c’est parce que je trouve qu’il fait du tort à sa fonction. »

Gérald Dahan fait la même analyse. « Le « tous pourris », pour moi, ça n’existe pas. J’ai une conscience politique. Je vote. Je m’intéresse trop à la politique et aux élus locaux, qui sont pour la plupart pétris de convictions, pour me permettre un tel jugement. Par contre, il est certain que plus les gens ont du pouvoir, plus ils seront tentés d’en abuser. »

Ces abus sont le fonds de commerce de Stéphane Guillon, le plus méchant clown de France. Sur la scène de l’Agora de la danse d’Évry, ville multiethnique de la banlieue parisienne, il égrène des vacheries qui l’ont rendu populaire. Les spectateurs se délectent de la caricature qu’il fait du parti au pouvoir, l’UMP (Union pour un mouvement populaire). Pour le trouver drôle, il faut, primo, accepter de rire du physique des gens et, secundo, suivre l’actualité politique française de près.

Car Guillon se contente souvent de rappeler ce que les politiciens ont dit depuis l’arrivée au pouvoir de Sarkozy, il y a cinq ans. Il a l’embarras du choix ! Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, a déjà assimilé les « gens qui se contentent de 5 000 euros [7 000 dollars] par mois » à des « minables ». Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, a demandé à la police de viser « en priorité » les Roms (mesure qu’une commissaire européenne avait qualifiée de honteuse). Gérard Longuet, lorsqu’il présidait le groupe UMP au Sénat, a laissé entendre que le nouveau président de la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) devrait être issu du « corps français traditionnel » (lire : de souche)…

Mais Guillon va parfois plus loin. Lorsqu’il traite le bébé des Sarkozy, qui n’a pas six mois, de « petite pute », la salle grogne. Pas étonnant qu’il soit la bête noire de la droite. C’est d’ailleurs après un sketch sur les « cra­pules » du gouvernement qu’il a perdu son poste de chroniqueur à France Inter, en juin 2010. Avait-il eu tort de dire que le chef du gang, « un petit nerveux qui a des problèmes de couple […], ne pense qu’à sa réélection » ?

Certains pensent que si les humoristes occupent de plus en plus le terrain politique, « c’est aussi parce que les journalistes et éditorialistes spécialisés ne jouent plus leur rôle », écrit Hélène Delye dans Le Monde. Gérald Dahan partage cette opinion : « Il n’y a jamais autant d’humoristes politiques que lorsque l’opposition est faible et que les contrepouvoirs tombent. » Ces derniers, il est vrai, ont été malmenés au cours des cinq dernières années. Des juristes ont accusé Sarkozy de porter atteinte à l’indépendance des juges. Il a modifié la Constitution pour renforcer les pouvoirs de la présidence (aux dépens du premier ministre). Il nomme désormais les grands patrons des radios et des télévisions publiques.

Les humoristes sont-ils les derniers à pouvoir tout dire ? Oui, s’ils sont prêts à en payer le prix. Gérald Dahan s’est fait renvoyer – à quatre reprises ! La dernière fois, c’était en février. Se faisant passer pour le footballeur Éric Cantona, il a appelé Nicolas Dupont-Aignan, député et candidat à la présidentielle, qui lui a dit tout le mal qu’il pensait de Sarkozy… Le patron de la radio privée Rire et Chansons, pour laquelle Dahan travaillait, lui aurait fait comprendre que tout ce qui concernait le président était touchy (comme on dit à Paris pour ne pas dire « délicat »). Dahan a refusé de retrancher les passages litigieux et a dû se trouver du travail ailleurs.

À force de s’attaquer aux dirigeants politiques, les humoristes finissent-ils par les rendre attachants ? En 2002, on a beaucoup dit que la marionnette de l’ex-président Jacques Chirac aux Guignols de l’info, émission de la chaîne payante Canal+, l’avait rendu populaire auprès des jeunes.

« Un être humain devient sympathique lorsqu’on comprend ses défauts, explique Gérald Dahan. C’est sûr que si on met une grosse loupe sur les défauts de Sarkozy, cela peut le rendre sympathique. Mais je ne crois pas que les chiffres du chômage le rendent très sympathique. » Près de 10 % des Français sont sans emploi. (En 2007, il s’était engagé en faveur du « plein emploi », déclarant même que « si on s’engage sur 5 % de chômeurs et qu’à l’arrivée il y en a 10 %, c’est qu’il y a un problème ».)

Quel est le véritable poids des humoristes dans la campagne présidentielle ? On les voit à la télévision. On les entend à la radio. On les lit même dans la presse ! Stéphane Guillon signe une chronique dans Libération, Anne Roumanoff dans Le Journal du dimanche et Nicolas Bedos dans l’hebdomadaire Marianne… Mais Sophia Aram refuse de croire à leur influence. « Si les indécis attendent les humoristes afin de savoir pour qui voter, il ne faut surtout pas qu’ils votent ! » lance-t-elle.

Cette déferlante inquiète Yves Cusset, philosophe et… humoriste. Il se réjouit de voir l’humour politique revitaliser le débat. « Il donne la possibilité de dire des choses qui nous permettent de nous comprendre. » Mais la surabondance de spectacles le laisse perplexe : « Il ne faudrait pas que le rire ne soit qu’un antidépresseur. Rire, ça fait du bien ; on est réconcilié avec le monde. D’accord, mais il ne faut pas que cela devienne une injonction : riez, vous irez mieux ! »

Ses propres spectacles, notamment son Petit manuel d’engagement politique, tiennent plus de la satire que du tranquillisant. Un critique a déjà décrit Cusset comme un humoriste « tricolore ». Bleu, blanc et rouge ? Oh que non ! Noir, saignant et jaune… « Les trois couleurs du drapeau humoristique français », explique Cusset. L’humour français serait donc noir (« c’est son côté désenchanté, un peu désespéré »), saignant (« c’est son côté méchant ») et jaune (« c’est son côté mélancolique : on rit jaune »).

Ce « drapeau humoristique » correspond bien à l’humeur des Français en cette campagne présidentielle. Est-ce pour cela, finalement, que les nouveaux fous du roi, qu’ils soient de gauche ou de droite, ou même d’extrême droite (comme Dieudonné), ont autant de succès ? Parce qu’ils ressemblent à leur public ?

Ces bouffons reprochent à Sarkozy d’avoir été encore plus risible qu’eux. « On a rare­ment eu une meilleure carica­ture de président que le président lui-même, dit Dahan. Difficile d’aller plus loin que celui qui nous inspire. » L’humoriste et chroniqueur Christo­phe Alévêque a d’ailleurs déclaré son intention de présenter sa candidature à l’Élysée : « Les politiques font les clowns, pourquoi je ne ferais pas de la politique ? »

* * *

ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES : INTENTIONS DE VOTE
(Premier tour)

– Nicolas Sarkozy (UMP)
28,5 %

– François Hollande (PS)
26,5 %

– Marine Le Pen (FN)
15,5 %

– Jean-Luc Mélenchon
(Front de gauche)
13 %

– François Bayrou (MoDem)
12 %

– Autres
4,5 %

(Second tour)

– François Hollande
53,5 %

– Nicolas Sarkozy
46,5 %

(Source : Ifop-Fiducial-Paris Match, à partir d’un échantillon de 300 à 350 électeurs interrogés quotidiennement en ligne. Données
en date du 26 mars 2012.)

QUAND SARKOZY S’INSPIRE DU CANADA

france-qc-drapeauxAprès son élection à la présidence, en 2007, Nicolas Sarkozy disait vouloir imiter le Canada. C’est du moins ce qu’il écrivait dans des « lettres de mission » (mandats) remises à deux ministres : à l’Immigration, Brice Hortefeux était prié de s’inspirer de pays amis, « par exemple le Canada » ; aux Affaires étrangères, Bernard Kouchner se faisait rappeler l’importance de la réforme de l’État, « à l’instar de celle réalisée par le Canada ».

En clair : Sarkozy voulait élaborer une nouvelle politique d’immigration pour permettre à la France de mieux choisir ses immigrants et il voulait lutter contre le déficit budgétaire. Cinq ans plus tard, force est de constater qu’il cherche surtout à restreindre le nombre de nouveaux arrivants. Au début de la campagne présidentielle, il s’est même engagé à réduire l’immigration légale de moitié. Quant à la lutte contre le déficit, c’est un échec.

Le gouvernement a réduit les effectifs de la fonction publique en ne remplaçant qu’un fonctionnaire sur deux parmi ceux qui partaient à la retraite. Mais le déficit n’a pas cessé pour autant de croître, jusqu’à atteindre 7,5 % du produit intérieur brut (comparativement à 2,8 % au Canada).

Le Canada semble être devenu un contre-exemple, surtout pour ce qui est du multiculturalisme. Le camp de Sarkozy ne cesse de dénoncer les « accommodements raisonnables » de tout ordre, y compris l’aménagement des horaires des piscines pour permettre à des femmes de se baigner entre elles. Sarkozy s’est récemment prononcé contre le droit de vote des « immigrants reçus » aux élections locales, parce que cette mesure ouvrirait la voie au communautarisme (lire : multiculturalisme). On craint, à droite, que ces électeurs étrangers poussent des conseils municipaux à imposer, par exemple, la viande halal dans les cantines scolaires. À noter : le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales figure au programme du Parti socialiste, qui souhaite étendre aux immigrants reçus non européens un droit dont bénéficient déjà les immigrants européens.

Sarkozy n’exclut pas d’adopter des mesures protectionnistes. Mais contrairement à Stephen Harper, qui s’est contenté de dénoncer le Buy American Act, il a annoncé que l’État français donnerait la priorité aux entreprises françaises si l’Union européenne n’adoptait pas rapidement un Buy European Act.

Ce n’est pas Harper non plus qui aurait, comme Sarkozy l’a fait récemment, dénoncé le mariage gai ou épinglé les grandes sociétés qui ne paient pas d’impôts (ce serait le cas de la moitié des entreprises du CAC 40, l’indice boursier parisien).

À l’écart des polémiques Sarkozy-Hollande, François Bayrou, le candidat du parti centriste MoDem (pour Mouvement démocratique), a parfois eu du mal à se faire entendre. À l’instar d’un Bob Rae…

 

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