Poutine, Hitler et les échecs

Le Führer revient sans cesse dans les discussions sur la crise ukrainienne, tant du côté russe que du côté des puissances occidentales.

Photo © Gero Breloer / AP / PC
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La crise en Ukraine aura eu le mérite de faire consensus, tant du côté russe que du côté des puissances occidentales, sur une notion importante : Adolf Hitler était méchant.

En effet, le Führer revient sans cesse dans les discussions et chaque force s’approprie une partie de l’histoire pour dénigrer l’autre et/ou se mettre en valeur, explique Matt Ford, de The Atlantic.

D’un point de vue européen et américain, par exemple, l’annexion de la Crimée fait écho à la politique étrangère du leader nazi entre la remilitarisation de la Rhénanie, en 1936, et l’annexion des Sudètes, en 1938. Garry Kasparov, célèbre opposant au régime de Vladimir Poutine, a d’ailleurs écrit qu’entre l’invasion de pays voisins et la tenue des Jeux olympiques, « si Poutine avait voulu faire une meilleure imitation du Adolf Hitler de 1936-1938, il lui aurait fallu se faire pousser une petite moustache ».

Hillary Clinton, l’ancienne secrétaire d’État américaine, y est aussi allée de son commentaire sur Vladimir Poutine, qui a justifié son action en Crimée par un effort de protection des Russes ethniques. « Si cela vous paraît familier, c’est parce que Hitler a fait la même chose dans les années 1930 », a-t-elle dit.

De nombreux autres diplomates ont trouvé un lien entre les agressions pré-guerre de Hitler et les actions de Poutine. The Atlantic en cite plusieurs, dont John Baird, le ministre fédéral des Affaires étrangères, et son homologue polonais, Radoslaw Sikorski, de même que Olexandre Tourtchinov, le président ukrainien par intérim.

« La Deuxième Guerre mondiale a débuté avec l’annexion par l’Allemagne nazie de territoires appartenant à d’autres pays, a dit ce dernier. Aujourd’hui, Poutine suit l’exemple des fascistes du XXe siècle. »

Mais les diplomates étrangers ne sont pas les seuls à établir des parallèles entre la crise ukrainienne et l’Allemagne nazie. En Russie, Poutine et ses alliés préfèrent expliquer qu’ils combattent le Hitler de 1933 et 1934, celui qui a transformé en moins d’une décennie la faible démocratie parlementaire de la République de Weimar en un Troisième Reich totalitaire et génocidaire. En clair, Poutine ne serait pas un agresseur à tendance fasciste, mais plutôt un défenseur de la Russie contre le fascisme.

« Nous assistons à une répétition du renversement par les nazis durant les années 1930, en Allemagne », a d’ailleurs expliqué, peu après sa fuite en Russie, Viktor Ianoukovitch, le président ukrainien déchu.

Si Hitler revient de manière incessante dans les débats, c’est pour une raison simple : l’analogie fonctionne, car elle renvoie au triomphe du mal et à la négation philosophique de la civilisation occidentale, explique Matt Ford. Un sondage relayé par le Washington Post montrait récemment l’effet que la mention de Hitler a eu sur la perception du conflit ukrainien chez les Américains.

« Poutine n’est pas Hitler. Mais nous devons l’arrêter quand même », explique Garry Kasparov dans un article signé de sa plume pour Politico.

Ancien champion du monde d’échecs, Kasparov aura peut-être reconnu dans la politique de Poutine une stratégie familière. Pour Slate, René Dzagoyan indique en effet que l’action du Kremlin ressemble à s’y méprendre à la « défense Alekhine ».

Vu l’enthousiasme que manifeste Angela Merkel à mettre une fois de plus la main à la poche, il y a fort à parier que Bruxelles autant que Washington s’allègeront bientôt du poids de cette démocratie nouvelle en laissant Moscou reprendre sa part du fardeau par l’annexion plus ou moins officielle de la zone orientale russophone, selon des règles déjà éprouvées au Kosovo. Le tout accompagné des atermoiements indignés de nos chancelleries, comme de règle.

En clair, Moscou n’a qu’une chose à faire: après une généreuse offensive venant de l’Ouest, attendre que le lâchage programmé de l’Ukraine fasse son effet et reprendre sa portion congrue de territoire.

Étrangement, cette stratégie rappelle celle mise au point en 1921 par un maître échiquéen légendaire, Alexandre Alexandrovitch Alekhine. Cette stratégie, la défense Alekhine, consiste en une manœuvre fort simple: en réponse à l’avancée d’un pion blanc, offrir un cavalier sans aucune défense. Les blancs, attirés par un gain facile, avancent le pion pour l’attaquer, puis un autre, puis un autre encore, fragilisant à chaque coup leur propre ligne de défense. À la fin, au moment choisi, le cavalier, coup après coup et fort patiemment, prend tous les pions audacieux et le reste jusqu’à ce que se termine la partie.

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