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Courriels, blogues, sites de réseautage : utilisant à fond les nouveaux outils de communication, le 44e président des États-Unis veut parler directement à ses concitoyens. Est-il en train d’inventer le gouvernement du 21e siècle ?

Photo: Charles Dharapak / PC / AP

Le 20 janvier, à midi, Barack Obama apparaîtra au sommet des marches du Capitole, à Washington, et prêtera serment la main sur la Bible. Devant lui, emplissant le National Mall — un parc long de trois kilomètres —, une marée humaine l’acclamera. On attend jusqu’à quatre millions de personnes. Mais le nouveau président n’aura peut-être pas le cœur à la fête. D’immenses défis l’attendent : les États-Unis, enlisés dans deux guerres, sont aux prises avec la pire crise financière depuis la Grande Dépression. Et sans doute, en ce moment historique, Obama aura-t-il une pensée pour ses « amis Facebook ». Car il leur doit une fière chandelle.

C’est le secret du succès d’Obama : partout aux États-Unis, 1,5 million d’internautes recrutés dans le site du candidat démocrate ont délaissé le cyberespace pour se rassembler en petits groupes — dans les cafés, les sous-sols de bungalow et les bureaux de campagne — et travailler bénévolement à son élection. Ils ont passé des coups de fil aux indécis, distribué des tracts dans leur quartier et ouvert des ateliers d’artisanat où l’on a fabriqué affiches et macarons à la gouache et au stylo-feutre.

Le génie de l’équipe du démocrate est d’avoir compris que le populaire site de réseautage personnel Facebook — joujou de millions d’adolescents et d’adultes — pouvait se transformer en un puissant outil politique. Dès le début des primaires, en janvier 2008, Obama a demandé à l’un des fondateurs de Facebook, Chris Hughes (26 ans), de concevoir un site Web dans lequel ses partisans pourraient se créer une page personnelle, bloguer et communiquer entre eux. Un mouvement social allait naître.

L’été dernier, je suis devenu membre de my.barackobama.com pour les besoins d’un reportage. Les possibilités du site m’ont stupéfié. En entrant un code postal américain, je pouvais localiser toutes les réunions de bénévoles dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres et contacter les organisateurs. J’aurais pu télécharger des listes de numéros de téléphone d’indécis et faire des appels dans les États clés, sans quitter la maison ! Chaque jour, je recevais des courriels, simplement signés « Barack », m’informant des derniers développements de la campagne et m’invitant à faire un don de cinq dollars.

Grâce à cette tactique, Barack Obama a pu amasser la somme record de 700 millions de dollars et dispose maintenant d’une banque de plus de 10 millions d’adresses courriel de partisans ! Un réseau au moins aussi vaste que celui des Églises chrétiennes évangéliques, qui a si bien servi les républicains au cours des dernières décennies.

« Obama a inventé la campagne électorale du 21e siècle », dit le spécialiste des relations publiques Luc Lavoie. Ce dernier, vieux renard de la politique qui a longtemps été conseiller de Brian Mulroney, a assuré cet automne la couverture de la campagne du démocrate en Ohio pour le compte de divers médias québécois. « J’en suis encore ébloui. Jamais je n’ai vu une équipe de campagne utiliser les nouveaux outils de communication avec autant d’efficacité. » Il ajoute qu’il faut rester à l’affût, car le nouveau président pourrait très bien inventer le gouvernement du 21e siècle.

Jusqu’à maintenant, en politique, Internet avait été comme un cheval sauvage : rapide comme le vent et imprévisible. Barack Obama est le premier à avoir réussi à le monter et à lui passer la bride. Et c’est sur son dos qu’il entre à la Maison-Blanche. « Attendez-vous à une redéfinition de la relation entre le président et les citoyens », dit Alan Rosenblatt, spécialiste de la promotion d’Internet pour le groupe de réflexion Center for American Progress Action Fund. Obama diffuse déjà, depuis son élection, des messages hebdomadaires à la nation dans YouTube. Son site de transition, change.gov — où l’on peut voir les conférences de presse et les discours du président désigné, assister à des réunions de son équipe de transition ou participer à des débats sur la réforme de la santé, sur l’économie ou sur l’environnement —, offre un aperçu de ce que l’on trouvera dans le site de la Maison-Blanche après le 20 janvier. (Machiavel serait fier : on donne une apparence de transparence tout en gardant la mainmise sur l’information. Au téléjournal, le président a droit à des clips de 20 secondes, sélectionnés et mis en contexte par un journaliste. Sur le Web, ce filtre disparaît. L’internaute est seul face au président, qui peut communiquer son message en entier.)

Le nouveau président promet aussi d’être à l’écoute. Avant de donner son aval à toute loi non urgente, il s’engage à instaurer une période de consultation de cinq jours pendant laquelle les Américains seront invités à laisser leurs commentaires dans le site de la Maison-Blanche. Obama prendra ainsi le pouls de l’opinion publique, sans passer par les sondeurs, selon Alan Rosenblatt. « Il pourra donc préparer des stratégies pour répondre efficacement à ceux qui sont en désaccord avec lui. » Les citoyens, eux, auront l’impression de participer un peu plus à la démocratie. Un vent de fraîcheur, après huit ans de culture du secret dans l’administration Bush.

Barack Obama pourrait aller encore plus loin. On s’attend à ce qu’il réactive, au besoin, son réseau de bénévoles pour faire avancer des dossiers que le Congrès serait susceptible de rejeter. Même si la Chambre des représentants et le Sénat sont à majorité démocrate, Obama devra travailler fort pour y faire accepter ses projets de réforme. Il veut notamment mieux réglementer l’industrie des soins de santé et obliger les entreprises à contribuer à un régime d’assurance maladie pour leurs employés. Contrairement à ceux du Canada, les élus américains n’ont pas à respecter la ligne du parti. Et les assureurs ainsi que les sociétés pharmaceutiques se défendront bec et ongles pour protéger le système de santé actuel, très lucratif pour eux.

Ceux-ci et d’autres groupes de pression pourraient voir leurs plans contrecarrés par Obama, croit Micah Sifry, cofondateur du site Personal Democracy Forum, qui étudie la façon dont Internet transforme la politique. « Le président pourrait utiliser son réseau social comme un général commande à ses troupes », explique-t-il. À sa demande, des groupes locaux pourraient faire pression sur un sénateur récalcitrant afin qu’il vote en faveur d’une loi. Le sénateur ciblé recevrait alors des milliers de courriels d’électeurs, dont il devra tenir compte, surtout si le moment de sa réélection approche. « Cette armée ne serait toutefois pas formée de conscrits, mais de volontaires. Obama devra les convaincre de l’importance de l’enjeu s’il veut les faire agir. »

Ces « soldats » pourraient former le groupe de pression le plus puissant de Washington, a déclaré le consultant en politique Joe Trippi lors d’un récent sommet sur le Web 2.0, à San Francisco. (Il est devenu un gourou du Web après avoir organisé, en 2004, la campagne de financement en ligne du candidat démocrate à la présidence Howard Dean, la première du genre.) « L’argent de l’industrie de la santé, par exemple, ne fera pas le poids devant les 10 millions d’Américains prêts à écrire aux politiciens et aux médias pour demander une réforme de la santé. »

Des milliers de militants, comme Richard Lewis, n’attendent qu’un signal du président pour se remobiliser. Cet ingénieur en informatique de 51 ans est ce qu’on pourrait appeler un super-bénévole. Pendant la présidentielle, il a mis sur pied un centre d’appels dans la ville de Ramsey, au New Jersey. Un homme d’affaires lui avait prêté un local, et des centaines de personnes sont venues y passer des coups de fil. Je l’ai joint au téléphone, au lendemain d’une réunion de bénévoles qu’il avait organisée dans le même bureau… deux semaines après l’élection ! La rencontre avait été annoncée dans le site my.barackobama.com, toujours actif. « Au moins 80 personnes se sont présentées, raconte-t-il. Nous leur avons donné une courte formation d’organisateur. Et nous leur avons dit de se tenir prêts à agir lorsque Obama sera en poste. »

Richard Lewis n’agit pas en vase clos. Il est en contact avec l’équipe de transition du président. « J’ai participé à une conférence téléphonique cette semaine. J’y ai appris qu’il y avait jusqu’à trois organisateurs bénévoles comme moi dans chaque comté du New Jersey » (l’État en compte 21).

En maintenant en vie ce jeune mouvement, Obama choisit une voie risquée. Il n’est plus un candidat prêchant un message d’espoir. Il sera le président des États-Unis et le commandant en chef des forces armées. Il prendra des décisions difficiles, qui ne plairont pas à tout le monde. Déçue, sa base pourrait alors se servir des mêmes outils de communication qui ont turbopropulsé sa campagne électorale pour se rebeller contre lui. « S’il ne tient pas ses promesses, bien sûr que nous allons nous opposer à lui ! » lance Richard Lewis. Pendant un an, explique-t-il, des milliers de gens ont travaillé gratuitement des dizaines d’heures par semaine à sa campagne. Ils ont le sentiment qu’une partie de la présidence d’Obama leur appartient. « C’est une des raisons pour lesquelles nous continuons d’être actifs : pour le garder à l’œil. Nous assurer que tous nos efforts n’ont pas été faits en vain. »

Un épisode de la campagne électorale montre comment Obama pourrait réagir à la grogne de ses militants. En juin, le candidat, sénateur de l’Illinois, a annoncé qu’il allait voter en faveur du Foreign Intelligence Surveillance Act, une loi antiterroriste controversée. Celle-ci accordait l’immunité aux entreprises de télécommunications qui avaient permis à l’administration Bush d’écouter les conversations de leurs clients sans mandat judiciaire. Piqués au vif, des partisans démocrates ont pris d’assaut le site Web d’Obama, l’exhortant à voter contre la loi.

Qu’a fait Obama ? Il a laissé s’exprimer ces dissidents — qui ont formé un groupe de 20 000 membres, le plus important de son réseau social ! Et il a tout de même voté en faveur de la loi. Puis, il s’est expliqué longuement dans son blogue. « Je ne peux pas promettre d’être en accord avec vous sur tous les enjeux, a-t-il écrit. Mais je promets de vous prendre au sérieux. » La base s’en est trouvée solidifiée, dit Richard Lewis, qui faisait partie des dissidents. « Il nous a montré qu’il nous respectait. »

Il ajoute que les militants ne s’attendent pas à des miracles. Le président aura un emploi du temps chargé : il devra redresser l’économie, mettre fin à la guerre en Irak, réformer le système de santé et lancer un vaste programme de production d’énergie propre. « Tout ce que nous exigeons, c’est de voir des progrès — même modestes — dans chacun de ces dossiers, dit le bénévole. Si c’est le cas, nous l’appuierons corps et âme. »

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