Prêt pour un gouvernement mondial?

Pour affronter une économie mondialisée, il faut une instance politique planétaire, prône l’économiste et essayiste Jacques Attali. Sinon, dit-il, ce sont les forces du marché qui décideront de notre avenir collectif.

Photo : Sean Kilpatrick / PC

Aux yeux de cet ancien conseiller spécial du président François Mitterrand – Jacques Attali est également fondateur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement ainsi que président de la Commission pour la libération de la croissance française, instituée par Nicolas Sarkozy -, un gouvernement mondial est la seule entité apte « à relever les défis titanesques que lance le 21e siècle » : crise financière, bouleversements climatiques, menace nucléaire, guerres, famines…

Dans un ouvrage collectif qu’il a codirigé, Le sens des choses (Robert Laffont), Jacques Attali forge les structures de base d’un futur gouvernement mondial. Sa vision de l’économie et de la finance de demain est étayée dans son essai Survivre aux crises, qui vient de paraître chez Fayard.

L’actualité l’a rencontré en octobre, lors de son passage éclair à Montréal, où le Conseil interprofessionnel du Québec l’avait invité à prononcer une conférence. 

Quelle est votre analyse de la situation mondiale actuelle ?

– La crise économique est loin d’être finie. Les pays occidentaux doivent retrouver leurs facteurs de croissance économique, donc créer davantage de mobilité de la main-d’œuvre, donner la priorité au talent et au savoir, amorcer des réformes de fond, lutter contre le gaspillage des ressources… 

Comment expliquez-vous que les banques qui ont été sauvées de la faillite grâce à l’aide des États continuent à verser des primes faramineuses à leurs directeurs ?

– Les banques n’ont entendu qu’un message dans cette crise : « Si vous avez des pertes, ce sont les contribuables qui paieront ; si vous faites des profits, vous pouvez les garder et en distribuer une partie en primes ! » Rien n’a changé !

Le système économique et financier actuel est donc lacunaire et dysfonctionnel ?

– Sans aucun doute ! Un an après le début de la crise, le plus grand défi reste de mettre en place une architecture financière internationale crédible. On en est loin. La structure actuelle est décousue. Le G20 s’escrime à gérer un désastre. On nous fait croire qu’une harmonie mondiale règne, alors que nous assistons à une bataille profonde, dans laquelle les États-Unis gouvernent de plus en plus le monde avec la Chine, en laissant l’Europe de côté. 

Quelles sont vos prévisions économiques pour 2010 ?

– Deux scénarios sont possibles. L’optimiste, d’abord : la reprise de la Bourse depuis avril donne le sentiment que la crise pourrait être surmontée. L’optimisme des marchés boursiers pourrait en effet entraîner une amélioration progressive de la valeur réelle de certains actifs discrédités, un rétablissement des fonds propres des banques, puis un redémarrage du crédit aux entreprises et à l’investissement privé. Si ce scénario se réalisait, il faudrait s’attendre, au mieux, à une lente sortie en « U » de la crise : le PIB américain reviendrait à son niveau d’avant-crise en 2011 ; les secteurs plus touchés, comme l’automobile ou le logement, atteindraient leurs chiffres d’affaires de 2007 en 2015 ; et le plein-emploi serait rétabli en 2017. 

Et que prédit votre scénario pessimiste ?

– Si quelque chose venait à gripper dans une des étapes du premier scénario, on peut craindre, après une reprise factice des marchés financiers, une replongée durable de l’économie mondiale. L’évolution se ferait en « W ». Dans ce cas, la consommation occidentale continuerait à diminuer, paralysant la relance de l’investissement privé. De fait, aux États-Unis, la demande d’emprunts à court terme de la part d’entreprises n’atteint que la moitié de ce qu’elle était en 2003, et ces emprunts visent à refinancer des dettes à un taux plus bas. L’offre de crédit n’augmenterait pas non plus, en raison de la faiblesse des fonds propres des banques. Les États-Unis, et sans doute d’autres États occidentaux, devraient continuer à subventionner banques et entreprises, ce qui entraînerait une hausse de la dette publique, une remontée des taux d’intérêt et la perte de confiance des investisseurs dans les bons du Trésor. 

Quelles seraient les conséquences de ce scénario ?

– À la fin de 2010, le nombre de chômeurs passerait à 210 millions dans le monde et à 60 millions dans les pays de l’OCDE. Les jeunes, les immigrants, les travailleurs peu qualifiés ou temporaires et les personnes du troisième âge seraient les plus touchés. Contraintes de financer les errements des banquiers et les primes qui leur sont accordées avec la bénédiction des hommes politiques, les banques américaines enfonceraient les entreprises industrielles occidentales dans une dépression décennale. En dernier ressort, les salariés en seraient les victimes. On se tournerait alors derechef vers les gouvernements pour qu’ils nationalisent les banques et relancent une nouvelle fois l’économie. Et on se rendrait compte, avec épouvante, qu’ils n’en ont plus les moyens… 

Depuis quelques années, nous assistons, selon vous, à l’émergence d’un droit financier, qui supplante peu à peu le droit conventionnel des États.

– Le droit mondial est de plus en plus dominé par celui des affaires, lui-même dominé par les actionnaires, qui sont en train de concocter un droit conforme à leurs intérêts et en situation d’avoir des institutions judiciaires à leur service. Il ne s’agit pas exactement de droit, mais d’arbitrage, c’est-à-dire d’une volonté des parties de se mettre d’accord sur la base d’un contrat et non de la loi. Cette hégémonie du droit du capital nous rappelle que nous vivons dans un « hyperempire du marché », qui continuera à dominer sans contrainte, car l’État de droit est de plus en plus vulnérable et défaillant. 

C’est la seule issue pour éviter que l’humanité ne sombre dans la catastrophe ?

– Si nous n’instaurons pas rapidement un gouvernement mondial, le marché, y compris le marché illégal et criminel, prendra une place de plus en plus grande, à laquelle ne pourra pas résister la démocratie, car elle est trop faible. Le monde deviendra une gigantesque Somalie, dont le gouvernement est en exil au Kenya. On ne peut tout de même pas imaginer un gouvernement du monde en exil sur Mars ! On a aujourd’hui trois possibilités : on accepte sans broncher que la mondialisation des marchés s’installe sans mondialisation de la démocratie, et ce sera le chaos ; ou on retourne en arrière en refusant la mondialisation des marchés, et les pays les plus nantis adoptent des mesures protectionnistes, provoquant un effondrement économique ; ou bien on va de l’avant, on accepte la mondialisation des marchés, mais on met aussi en place une mondialisation de l’État de droit, ce qui ne peut se faire sans gouvernement mondial. 

Les États sont-ils en train de capituler devant ce droit du capital ?

– Ils ne peuvent pas dominer la loi financière. La seule instance apte à réguler cette loi débridée, c’est un gouvernement mondial. Beaucoup prônent une gouvernance mondiale. À mes yeux, c’est insuffisant. Il faut un gouvernement mondial – comme il y a un gouvernement des États-Unis, du Canada, du Québec, de la France… -, qui soit capable d’imposer une règle de droit sur les sujets planétaires et qui ait une force de police internationale ainsi qu’un tribunal, comme le Tribunal pénal international. Il faudra du temps, mais je suis convaincu que ça viendra ! 

N’est-ce pas un projet utopique ?

– Mettre en place un gouvernement mondial, ce n’est pas si compliqué : ça peut se faire en deux jours ! Mais pour mener à terme ce projet, les nations les plus puissantes devront accorder leurs violons et faire preuve d’une volonté politique farouche. Il suffit de décider que le Conseil de sécurité de l’ONU, qui joue déjà un rôle crédible, fusionne avec le G20. Il faudra évidemment admettre au Conseil de sécurité des pays qui ne siègent pas encore à cette instance, comme l’Inde, le Brésil et un pays d’Afrique – il faut une représentation africaine stable. L’Organi­sation mondiale du commerce – où se construit le droit du commerce international -, les principales institutions finan­cières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international) et l’Union européenne seront sous le contrôle non plus d’instances séparées, mais du Conseil de sécurité. Il faudra aussi tabler sur le Tribunal pénal international, outil de dissuasion à l’égard des dictateurs… 

Ce gouvernement s’appuierait donc sur des assises institutionnelles existantes.

– Absolument. L’embryon de ce gouvernement mondial existe déjà. Pour preuve : en septembre, quand le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni avec tous les chefs d’État du monde, des décisions ont été prises communément, puisqu’on a voté une résolution. Le G20 pourrait remplacer le G8. Le protocole de Kyoto constitue aussi un accord international. De même, la taxation des billets d’avion, qui permet de prélever une certaine somme ensuite affectée à l’achat de médicaments pour les pays du Sud, constitue un embryon d’impôt mondial. Le renforcement du rôle de l’Organisation mondiale de la santé à l’occasion de pandémies va dans ce sens. Deux autres acteurs sont importants : les ONG, qui sont des instances transfrontières, et les fondations privées, comme celle de Bill Gates, qui commencent à jouer un rôle considérable à l’échelle mondiale… Mais pour qu’un gouvernement mondial viable voie le jour, il faudra que le Conseil de sécurité de l’ONU soit plus efficace et ait de vrais pouvoirs. 

Beaucoup considèrent l’ONU comme une institution sclérosée, peu efficace pour relever les grands défis qui se posent aujourd’hui.

– L’ONU, c’est mieux que rien ! C’est le Parlement mon­dial. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce devraient être des ministères relevant du Conseil de sécurité. Les fondations privées, les ONG, les acteurs sociaux et les entreprises seraient représentés dans une seconde chambre de l’assemblée des Nations unies. 

Quelles seraient les phases menant à l’instauration d’un gouvernement mondial ?

– Ça se passera comme à la naissance de l’État en Europe, au Moyen Âge. Dans un premier temps, des corporations apparurent : celles des bouchers, des boulangers, des artisans… Ces corporations professionnelles ont peu à peu fusionné pour donner naissance à des ministères. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, on voit aussi apparaître des corporations – des organisations économiques ou commerciales, des ONG, des associations professionnelles transnationales… -, qui deviendront progressivement des éléments d’un ordre international, que j’espère démocratique. 

Toute une gageure !

– Ne nous leurrons pas ! La création d’un gouvernement mondial fonctionnel ne sera pas possible sans une révolution dans la gouvernance du chaos du monde. Et sans doute faudrait-il parler, dans un premier temps, d’états généraux planétaires, qui réfléchiraient à la mise en œuvre de principes pour affronter les crises et menaces qui pèsent sur l’humanité. Leurs travaux déboucheraient sur la rédaction d’une charte des droits et devoirs de l’espèce humaine et sur la création d’une institution planétaire chargée de sa mise en œuvre. Cette institution aurait pour mandat de réguler les marchés financiers, de contenir les trafics d’armes, de drogue et du sexe… Les « biens publics mondiaux » seraient protégés par une police mondiale, il y aurait une monnaie mondiale et un système public de distribution du crédit. La révolution qu’implique cette phase s’annonce déjà. Pour qu’elle devienne réalité, il faudra que les populations prennent conscience de la marche de l’humanité vers le suicide et qu’une armée d’insoumis se forme. 

Quel rôle jouerait le Canada dans un gouvernement mondial ?

– Le Canada jouit d’une excellente réputation à l’échelle mondiale. Il a fait ses preuves comme pays pacificateur. Son savoir-faire pour arbitrer des conflits militaires régionaux bénéficiera à une instance de gouvernance mondiale. Le Canada, moins brusquement frappé que d’autres pays occidentaux par la crise économique, est en voie de devenir un des leaders dans le domaine des énergies renouvelables. C’est un atout important, qu’il ne faut pas négliger. Tout comme ses réserves d’eau : l’or bleu sera très convoité au 21e siècle. 

Ne craignez-vous pas qu’on qualifie vos conjectures d’utopies ingénues ?

– Il faut rappeler que l’utopie n’est que le nom donné aux réformes lorsqu’il faut attendre des révolutions pour les entreprendre. Et comme l’écrivait Gide dans son Journal : « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Sans eux, ça en est fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. »

 

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