Prostitution: au nom du Père, du Fils… et des jeunes filles !

Des proxénètes qui font miroiter à des étrangères des emplois mais les envoient en fait dans la rue, c’est tristement banal. Mais un ennemi se dresse désormais sur leur route : des religieuses.

Photo: iStock

Il n’est pas encore 11 h, mais sur le bord d’une route de campagne bordée de vignes et de boisés, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Rome, deux jeunes Nigérianes au maquillage criard, en minijupe fluo et camisole échancrée, se dandinent sur leurs talons aiguilles. Dans la région, l’endroit est connu de ceux qui veulent assouvir leurs désirs sexuels à l’abri des regards.

«?Je ne les connais pas, celles-là?», me dit sœur Monica Onwunali, religieuse nigériane de la congrégation des Sœurs missionnaires de Notre-Dame des Apôtres, en descendant de la camionnette blanche de Caritas Internationalis. Un pendentif en forme de croix bien visible sur son chemisier blanc et un voile noir couvrant ses cheveux, sœur Monica vient apporter du réconfort et des conseils, mais aussi des bouteilles d’eau, des biscuits et des condoms.

Selon un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, 70 000 per­sonnes deviendraient victimes d’exploitation sexuelle en Europe chaque année. Dont 2 800 se retrouveraient en Italie, selon un rapport sur les droits de la personne publié en 2009 par le Département d’État américain.

«?En Italie, la majorité de celles qui s’adonnent à la prostitu­tion dans ce contexte de traite humaine viennent du Nigeria, de l’Europe de l’Est et de l’Asie?», m’informe sœur Monica.

L’Italie – un des pays d’Europe occidentale les plus proches des États d’Europe centrale et orientale les plus pauvres -, dotée d’une longue frontière facili­tant l’entrée clandestine par la mer, est en effet devenue l’une des «?destinations privilégiées pour le trafic de personnes en Europe de l’Ouest?», écrit Siddharth Kara dans Sex Trafficking?: Inside the Business of Modern Slavery (Columbia University Press, 2008), ouvrage phare sur la traite humaine dans le monde.

En une matinée, sœur Monica rencontre près d’une douzaine de Nigérianes, certaines petites et frêles, d’autres bien en chair. Certaines d’âge mineur, d’autres trentenaires et plusieurs fois mamans.

Leur histoire est tristement classique. Elles croyaient devenir femmes de ménage ou gar­diennes d’enfants à l’étranger pour pouvoir envoyer de l’argent à leur famille. Elles se retrouvent plutôt prostituées. Leur proxénète leur fait croire que le mauvais sort s’acharnera sur elles et leurs proches si elles ne remboursent pas les 40 000 à 70 000 euros qu’ont coûté leur visa, leur billet d’avion, les services du passeur, leurs vêtements… en incluant son profit mirobolant. Fuir signifie également que leurs consœurs devront se partager la dette.

La religieuse en convainc parfois certaines de quitter ce réseau, en faisant appel à leur foi chrétienne. «?Dieu est bien plus grand que le juju [rituel vaudou]?», leur dit-elle.

En plus de ce travail sur le terrain, sœur Monica gère le cen­tre d’hébergement pour femmes victimes de la traite situé à Marino, une banlieue de Rome. Logée au premier étage du couvent de la congrégation, la Casa Angel affichait complet lors de mon passage, l’été dernier?: cinq Nigérianes âgées de 20 à 25 ans victimes de la traite et une Came­rounaise de 54 ans victime de violence conjugale.

Sœur Monica, qui possède une maîtrise en travail social, trouve difficile de gérer la violence et la pauvreté au quotidien. «?Les filles se montrent très agressives avec nous et entre elles, me souffle la religieuse de 50 ans d’un air exaspéré. Elles se battaient pour faire respecter leur coin de trottoir et poursuivent ici cette guerre territoriale.?» Heureusement, un psychologue et six travailleurs sociaux de Caritas Internationalis viennent lui prêter main-forte.

C’est grâce aux efforts de sœur Nicole Rivard, ex-missionnaire originaire de Portneuf, près de Québec, que le centre a pu ouvrir ses portes, en 2008. Il est venu s’ajouter à la centaine déjà existants dans le réseau des reli­gieuses catholiques en Italie.

Je rencontre sœur Nicole Rivard, 70 ans, à la maison générale de la congrégation des Sœurs missionnaires de Notre-Dame des Apôtres, dans le quar­tier du Trastevere, à Rome. Secrétaire générale de la congré­gation, elle gère les 729 religieuses réparties dans 128 communautés de par le monde, la plupart en Afrique.

«?C’est une religieuse italienne, sœur Eugenia Bonetti, qui m’a parlé pour la première fois de la traite de personnes, me dit-elle. C’était en 1998. Quand on prend connaissance des drames humains que cela génère, on sent l’urgence d’agir.?»

Le coup d’envoi a véritablement été donné trois ans plus tard, en mai 2001, alors que se tenait la première rencontre de l’Union internationale des sœurs générales (UISG), un regroupement de mères supérieures qui établit les priorités. Cette rencontre, qui portait sur la traite des femmes, a rassemblé 800 supérieures, représentant près d’un million de religieuses. L’effet domino fut considérable?: la conscientisation des religieuses catholiques du monde entier.

«?Auparavant, chaque congrégation religieuse comptait sur ses propres ressources à l’interne, dit sœur Rivard. Ce qui diffère depuis 10 ans, c’est qu’on met toutes nos ressources ensemble pour former de vastes réseaux.?» Avec l’avènement de la mondialisation, les réseaux de traite sont devenus de plus en plus organisés et tentacu­laires. Combattre le feu par le feu?? C’est le pacte que semblent avoir fait les religieuses.

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Au Canada, 55 dossiers concernant la traite de personnes sont actuellement devant les tribunaux.

Les mineures autochtones sont particulièrement à risque, selon Louise Dionne, coordonnatrice du Comité d’action contre la traite humaine interne et internationale (CATHII), composé d’une quinzaine de délégués de congrégations religieuses.

Cet organisme sans but lucratif, qui s’occupe notamment de sensibiliser les proies potentielles et les organismes susceptibles d’être en contact avec elles, travaille aussi à l’ouverture de la première maison d’hébergement destinée exclusivement aux jeunes femmes victimes de la traite au Canada – qu’on espère voir établie à Montréal. Pour l’heure, le refus des gouvernements de financer le projet en retarde la réalisation. Entre-temps, Louise Dionne continue ses démarches pour que les maisons d’hébergement vouées à d’autres causes accueillent aussi des jeunes femmes victimes de la traite.

En juin 2012 a eu lieu à Montréal la troisième rencontre de la Table de concertation sur la traite humaine, qui a réuni tous les acteurs impliqués au premier plan dans la lutte, soit une vingtaine d’organismes, dont le SPVM et la GRC. La prochaine rencontre aura lieu début novembre. L’objectif est de créer un réseau d’aide aux victimes de la traite humaine.

Des chiffres

92 % des victimes de la traite dans le monde sont exploitées à des fins de prostitution?; les autres, à des fins de travail forcé ou de prélèvement d’organes.

Les victimes?: principalement des jeunes femmes (66 %) et des enfants (13 %), selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.

En Italie, prix des femmes en fonction de leur origine?: entre 2 000 et 5 000 euros (2 800 et 7 000 dollars).
(Source?: Sex Trafficking?: Inside the Business of Modern Slavery)

 

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Ce reportage a été rendu possible grâce à une Bourse Nord-Sud, attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et financée par l¹Agence canadienne de développement international (ACDI).

 

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