Quand Barcelone se fâche

La Catalogne s’enflamme et réclame son indépendance… Au moment où elle n’a jamais été aussi endettée et où elle traverse, comme le reste de l’Espagne, une crise économique aiguë.

« La situation est horri­ble pour les patients comme pour les pharmaciens?!?» lance Carles Bassora Ferre, propriétaire d’une pharmacie dans le quartier de l’Eixample, à Barcelone. Il rappelle en s’emportant que, depuis juillet dernier, en Catalogne, presque aucun remède n’est désormais couvert par l’assurance médicaments pour les retraités. Une des mesures d’austérité adoptées pour payer la dette. Et les pharmaciens, eux, ne reçoivent plus, depuis trois mois, les paiements que leur doit l’administration catalane. L’ordre des pharmaciens de la région a donc décrété une journée de lockout, le 25 octobre dernier. Quand on demande à Ferre s’il est en colère contre le gouvernement catalan, il répond?: «?Mais non?! Je suis en colère contre Madrid, qui nous vole et étouffe la région. C’est pourquoi il faut que la Catalogne se sépare?!?»

Un peu partout dans les rues de Barcelone, on aperçoit des drapeaux indépendantistes qui flottent au vent, accrochés à la rampe des balcons. Le 11 septembre, jour de la fête nationale de la Catalogne – qui souligne le statut d’autonomie de la région et célèbre la mémoire des vic­times du siège de Barcelone, en 1714 -, plus d’un million de Catalans ont manifesté en faveur de l’indépendance dans les rues de la ville. Depuis quelques mois, les forces de l’ordre craignent les matchs locaux du Barça, l’équipe de soccer?: ils se transforment en manifestations politiques pour la souveraineté, ce qui donne parfois lieu à des affrontements à l’extérieur du stade entre ses partisans et les défenseurs du statu quo. Depuis que l’appui à l’indépendance a franchi la barre psychologique des 50 %, l’été dernier, l’option de la souveraineté ne cesse de faire des gains.

Le parti Convergence et Union (CiU) a remporté les élections de la région le 25 novembre, mais il n’a pas obtenu la majorité absolue qu’il souhaitait. Tout porte à croire que, pour tenir un référendum sur la souveraineté de la Catalogne, la formation d’Artur Mas devra composer un gouvernement de coalition avec la Gauche républicaine (ERC), indépendantiste elle aussi.

María Dolores García, chroni­queuse-vedette à La Vanguardia, le plus grand quotidien catalan, rappelle que Convergence et Union, qui a gouverné la Catalogne de 1980 à 2003 et qui a repris le pouvoir en décembre 2010, était jusqu’à récemment un parti autonomiste, certes nationaliste, mais pas une formation prônant clairement l’indépendance, comme la Gauche républicaine. «?Le parti s’est radicalisé pour tirer profit des frustrations qu’ont engendrées la crise économique et l’intransigeance de Madrid.?» En effet, toutes les tentatives pour élargir l’autonomie politique et fiscale de la région se sont soldées par des échecs depuis une dizaine d’années – le plus retentissant étant celui du statut d’autonomie, voté en 2006, puis jugé anticonstitutionnel par Madrid en 2010.

La Catalogne est le foyer industriel de l’Espagne et ses exportations comptent pour le tiers de toutes celles du pays. Mais c’est aussi la région la plus endettée, avec ses 43 milliards d’euros de dette. Son taux de chômage (23 %) avoisine celui de l’Espagne (25 %). Résultat?: comme partout au pays depuis le début de la crise, en 2008, de plus en plus de retraités subviennent aux besoins de leur progéniture, revenue au bercail avec conjoints et enfants. Des fonctionnaires ne perçoivent plus de salaire, faute de fonds. Et les pouvoirs publics catalans suspendent régulièrement les prestations sociales. Bref, une situation explosive comparable, sur certains points, à celle de la Grèce.

N’est-ce pas malhonnête de rejeter toute la responsabilité sur Madrid?? «?Oui et non?», répond Nuria Bosch, directrice du Département d’économie de l’Université de Barcelone. «?Oui, parce que le Parlement catalan est coupable d’une mauvaise ges­tion depuis le début des années 2000, phénomène toutefois généralisé sur le territoire espagnol.?» Sur ce, l’économiste explique l’endettement plus élevé de la Catalogne par le fait que la région gère des secteurs comme la santé et l’éducation depuis plus longtemps que d’autres. «?Et non, ce n’est pas malhonnête de blâmer Madrid, parce que le système d’imposition espagnol est véritablement injuste?», poursuit-elle. En effet, selon les estimations du gouvernement, si l’on tient compte de tous les impôts versés à tous les paliers de gouvernement, de même que de la valeur des services que ceux-ci rendent – dont les pensions de retraite sont la part du lion -, on arrive à la conclusion que l’équivalent de 8 % du PIB de la Catalogne est expédié à Madrid, qui le redistribue ensuite à des régions moins nanties. «?Si la Catalogne pouvait gérer la totalité de son assiette fiscale, elle réglerait en quelques années ses problèmes de dette?», conclut Nuria Bosch.

Pendant ce temps, le bras de fer se poursuit entre Madrid et la Catalogne. Le premier répète que tout référendum sur la souveraineté de la région n’aura aucune valeur légale, puisqu’il sera anticonstitutionnel. Il rappelle régulièrement aux Catalans que s’ils optent pour la souveraineté, la région devra renégocier son entrée dans l’Union européenne en obtenant l’accord de tous les membres, y compris de l’Espagne. «?Vous voyez, la Catalogne n’a pas le monopole du chantage, précise la chroniqueuse María Dolores García. Madrid n’est pas mal non plus?!?»

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Les chefs des partis indépendantistes :

Artur Mas, du CiU, au pouvoir.

Oriol Junqueras, de l’ERC.

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