Quand la France neutralise ses bombes centenaires

Dans le nord de la France, on continue, un siècle plus tard, à neutraliser des bombes et autres munitions de la Première Guerre mondiale. Notre reporter a accompagné une équipe de démineurs.

Photo : Michel Arseneault
Photo : Michel Arseneault

Pour jouer avec le feu, mieux vaut s’armer de patience. Un faux mouvement, un moment d’inattention, et c’est la catastrophe. Tous les démineurs le savent. Mais ceux du nord de la France mieux que les autres : en Europe, personne ne ramasse, année après année, autant d’obus, de bombes et de grenades qu’eux.

En 2010, année record, ils ont recueilli 180 tonnes de « munitions non explosées », remontant pour la plupart à la Première Guerre mondiale. Et ce n’est pas parce qu’elles ont 100 ans qu’elles sont moins dangereuses : les explosifs et les armes chimiques, notamment le célèbre gaz moutarde, n’ont pas de date de péremption.

« Vous manipulez 10 000 obus et il ne se passera rien, mais le suivant va vous péter dans les mains », explique Patrick Rochet, chef du Centre de déminage d’Arras, à 70 km de la frontière belge. « C’est ça le déminage : il y a toujours des impondérables. »

Le chiffre de 10 000 n’est pas une figure de style. Pendant la « guerre de 14 », des centaines de millions d’engins explosifs, peut-être même des milliards, sont tombés sur l’Europe, et tout particulièrement sur la région frontalière entre la France et la Belgique.

On pense que 30 % des obus ont fait long feu, soit à cause d’un défaut de fabrication, soit parce qu’ils ont heurté un sol trop mou. Comme il leur arrivait de tomber dans des champs déjà « labourés » par les déflagrations, ils s’immisçaient dans le sol au lieu de le frapper de plein fouet. Leur percuteur ne pouvait donc pas allumer la charge explosive.

Arras a été le théâtre de deux grandes batailles. Les Allemands y ont affronté des troupes françaises en 1914, puis des troupes du Commonwealth, notamment canadiennes, à partir de 1916. La ville fut presque entièrement détruite, y compris ses plaisantes places baroques (avant d’être reconstruites à l’identique).

De nos jours, ce n’est pas la ville mais la campagne environnante qui rappelle ce que fut la « Grande Guerre ». Car entre les champs de pommes de terre et de betteraves à sucre ont poussé des cimetières, quantité de cimetières, toutes sortes de cimetières, tantôt militaires, tantôt civils, souvent discrets, parfois triomphalistes. Si l’Arc de triomphe, à Paris, comme le Monument commémoratif de guerre, à Ottawa, célèbrent le soldat inconnu, ces cimetières murmurent le nom du soldat connu, celui dont une croix, une plaque ou une pierre tombale garde une trace.

Cette plaine fertile, les démineurs ne cessent de la sillonner. L’érosion provoquant le tassement des sols, ces derniers recrachent des munitions non explosées sans discontinuer. Il s’agit parfois de « cafus », des restes d’obus qui ont fusé (fondu) au lieu d’exploser. Il s’agit souvent d’engins rouillés et terreux qui, malgré leur apparence, sont encore capables de tuer. Ce que les enfants ignorent et que les brave-la-mort feignent d’ignorer : des clochards arrachent parfois aux obus leur ceinture en cuivre pour la revendre aux ferrailleurs…

Au lendemain de la guerre, l’abondance des munitions non explosées (celle des cadavres aussi) poussa le gouvernement français à interdire de nombreuses activités dans les environs, déclarés « zone rouge ». Aujourd’hui, la vie a repris le dessus — même si elle a parfois besoin d’un petit coup de pouce des démineurs.

Une scène répétée des milliers de fois : des brancardiers évacuent un blessé durant la bataille de la crête de Vimy, en avril 1917.
Une scène répétée des milliers de fois : des brancardiers évacuent un blessé durant la bataille de la crête de Vimy, en avril 1917. – Photo : IAM / AKG

Ces derniers m’ont invité à passer une journée avec eux. En France, ils relèvent de la Sécurité civile — c’est écrit en toutes lettres sur les véhicules rouges dans lesquels ils circulent — et donc du ministère de l’Intérieur. (Dans la plupart des pays, ils relèvent plutôt de la Défense.) Je n’ai pas droit à un exposé sur les consignes de sécurité, mais plutôt à un soupçon de suspense, car mes hôtes me promettent « une surprise ».

J’accompagne deux démineurs confirmés (ces spécialistes travail-lent toujours en équipe). Christian Kowal, silhouette de marathonien, lunettes de prof, c’est l’intello : il est l’auteur d’ouvrages spécialisés sur la défense antiaérienne allemande. Son coéquipier, Frédéric Larroque, plus costaud, plus bonhomme, c’est le pratico-pratique. Ce qui lui plaît dans son travail ? « Retirer des objets dangereux à la portée de tous », répond-il sans hésiter.

Il n’a pas tort. Car ces « objets » continuent de provoquer des accidents. Il arrive que des enfants jouent avec ces gros pétards. « Un garçon a déjà apporté une grenade à l’école, raconte Larroque. Il trouvait que c’était une bonne façon de parler de la guerre de 14. L’institutrice était moins d’accord… »

Elle a eu droit à une grosse frayeur, mais personne n’a été blessé. Ce n’est pas toujours le cas. En mars dernier, rapportait le quotidien La Voix du Nord, sept personnes ont été intoxiquées après que des employés de la voirie eurent percé accidentellement un obus chimique à Warneton (du côté belge de la frontière).

Les agriculteurs restent les premiers concernés. Pendant la période des labours, le Centre de déminage d’Arras reçoit jusqu’à 30 demandes par jour ! Les démineurs cherchent à intervenir dans les 48 heures. Ce n’est pas toujours possible. Ces fonctionnaires français, toujours moins nombreux, sont eux aussi visés par la règle adoptée sous l’ex-président Nicolas Sarkozy : le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux.

À Monchy-le-Preux, une statue de bronze - un caribou grandeur nature - honore le Régiment de Terre-Neuve, qui a perdu des centaines d'hommes à l'est de ce village le 14 avril 1917. - Photo : Olivier Bacquet / Flickr
À Monchy-le-Preux, une statue de bronze – un caribou grandeur nature – honore le Régiment de Terre-Neuve, qui a perdu des centaines d’hommes à l’est de ce village le 14 avril 1917. – Photo : Olivier Bacquet / Flickr

Premier arrêt : Vis-en-Artois, au sud-est d’Arras. Chez Patrick Caron, cultivateur. Sa ferme jouxte un imposant monument commémoratif qui rappelle que 9 843 soldats britanniques et sud-africains ont été tués par ici pendant les trois derniers mois de la guerre.

Caron, comme son grand-père et son père avant lui, s’inquiète de tomber sur un obus pendant la récolte. Car son arracheuse de pommes de terre ne ramasse pas que des tubercules… « Ici, dès qu’on commence à creuser, on est servi », soupire-t-il.

Il prend l’initiative de ramasser les cafus. Quand je suis passé, il y en avait toute une pile à côté de sa maison en briques. Mais il préfère appeler les démineurs quand il repère un engin qui paraît en bon état. Il sait que cela peut mal tourner. Dans le village voisin, un cultivateur a déjà été blessé au dos par des éclats lorsque son tracteur a percuté un obus.

Les démineurs identifient vite l’engin britannique que leur montre Caron. En le soulevant, ils comprennent qu’il renferme un gaz de combat (qu’on qualifierait aujourd’hui d’arme chimique). Mais quoi exactement ? À première vue, de l’iodacétone ou de la chloropicrine, deux puissants lacrymogènes, croit Kowal.

Deuxième arrêt : Monchy-le-Preux. Le propriétaire d’un terrain a trouvé une grenade britannique. Malgré son air vieillot, l’intérieur en est, selon toute vraisemblance, étanche. « Un enfant qui tirerait sur la goupille la ferait certainement exploser », explique Patrick Rochet.

Celle-ci, tout particulièrement, ferait de graves dégâts, puisqu’il s’agit d’une grenade « défensive », capable de projeter des éclats à 250 m. (Contrairement à ce qu’on pourrait croire, une grenade « offensive » serait moins dangereuse, parce qu’elle est destinée à faire du bruit et du souffle pour déstabiliser l’ennemi.)

Troisième arrêt : Fampoux, au nord-est d’Arras. On a trouvé un engin explosif — j’ai droit à la surprise annoncée — dans un cimetière ! Il est vrai que ce village de 1 000 habitants en compte six, de cimetières !

C’est un obus allemand de 15 cm, un engin de moyen calibre qui pèse quand même 42 kilos. Kowal et Larroque me font remarquer qu’il est couvert par endroits d’un enduit grisâtre. C’est du zamak, un alliage de cuivre et de zinc inventé en 1916 et vite utilisé dans la fabrication d’obus. (Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il servira à faire les célèbres voitures miniatures Dinky Toys.)

Après avoir délicatement déposé cette indélicate cargaison dans leur camionnette, les démineurs se dirigent vers le dépôt de la Gueule d’Ours, lieu-dit au nord de Vimy. C’est là, derrière de hauts murs coiffés de fil rasoir, que l’on conserve les munitions non explosées de tout type. Triées par calibre et rangées dans des caisses en bois, certaines sont en bon état.

On trouve aussi au dépôt des pièces rares, notamment les restes d’une bombe Disney, l’une des plus grosses de la Deuxième Guerre mondiale. À l’origine, elle faisait plus de cinq mètres ; il n’en reste que la moitié. Non loin d’elle, des bombes « à long retardement et à piège » sommeillent au fond de leur caisse. Une fois amorcées, elles pourraient mettre 144 heures à exploser. Le piège qu’elles renferment, rarement le même, est destiné à celui qui tenterait de les neutraliser.

Ici, pas question de confondre obus toxiques et explosifs. Les premiers seront détruits au camp militaire de Sissonne, au nord de Reims, avec de la tolite, communément appelée TNT ; et les seconds, démantelés dans une usine d’armes chimiques de l’Aube (nord-est de la France).

Toutes ces pièces d’artillerie ne partiront pas en fumée. Les démineurs conservent les spécimens rares pour leur « musée », deux bureaux au rez-de-chaussée du Centre de déminage d’Arras. Dans l’un d’eux, on trouve des armes anciennes : des obus de la guerre franco-allemande de 1870, un projectile en acier du XVIIe siècle et même une grosse boule de pierre lissée, que personne ne se hasarde à dater.

La vétusté de ce boulet fait sourire, mais pas les risques de ce boulot. En 2007, deux démineurs ont été tués dans l’explosion d’un entrepôt de munitions à Ressaincourt, en Moselle, dans l’est de la France. En 2012, deux autres ont été grièvement blessés près de Marseille.

Kowal lui-même a déjà été hospitalisé pour un morceau de métal dans la cuisse après une « maladresse » d’un collègue, qui est resté handicapé. « Ce métier, il faut le chérir pour rester en vie, dit-il, prendre conscience des risques et ne pas jouer les apprentis sorciers. »

Larroque, toujours aussi pragmatique, évite de parler de ses journées à sa femme. Comme tout le monde, elle sait sans doute que l’Armistice a été signé le 11 novembre 1918. Mieux que d’autres, elle sait toutefois que les obus s’en fichent.

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