Quand le pouvoir étouffe la colère du peuple français

Pour défaire le Front national, le gouvernement a dû faire avaler à son électorat une pilule qui va mettre du temps à passer.

Photo: Newzulu/La Presse Canadienne
Photo: Newzulu/La Presse Canadienne

PolitiqueLe Front national (FN) est revenu bredouille des élections régionales françaises. Les apparences sont donc sauves. Et trompeuses.

Certes, le FN, en tête des suffrages le 6 décembre, a terminé troisième au deuxième tour de vote. Alors qu’il était arrivé initialement premier dans 6 des 13 régions métropolitaines, le parti d’extrême droite a finalement échoué à remporter ne serait-ce qu’un seul conseil régional. Les Français ont confié sept régions à l’union de la droite menée par Les Républicains (LR) de Nicolas Sarkozy, et cinq au Parti socialiste (PS) du président François Hollande. (Le chaînon manquant est la Corse, où les nationalistes se sont imposés.)

Pour en arriver à ce résultat inespéré, qui perpétue l’image d’une république soudée face à la montée de l’extrême droite, le gouvernement a dû faire avaler à son électorat une pilule qui va mettre du temps à passer. Le PS a en effet appelé à voter pour la droite dans trois régions où le FN avait de réelles chances de l’emporter: en Nord–Pas-de-Calais–Picardie, en Alsace–Champagne-Ardenne–Lorraine et en Provence–Alpes–Côte d’Azur.

Cette manœuvre, visant à former un front républicain contre le parti de Marine Le Pen, a été vécue comme une trahison par des électeurs de gauche qui, au quotidien, voient en Nicolas Sarkozy et LR des ennemis politiques au même titre que le FN. D’ailleurs, l’union des partis de droite n’a pas emprunté le même chemin rassembleur, puisque sa ligne de conduite en vue du second tour a été le «ni-ni»: ni retrait des candidats, ni fusion avec le PS.

En somme, «c’est grâce au désistement républicain du PS que le FN a été battu», selon Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques interrogé par francetv info. Cette stratégie a été conçue, dit-il, par un François Hollande désireux de se positionner comme le «seul et ultime rempart» contre Marine Le Pen en vue des présidentielles de 2017.

Mais François Hollande n’est pas ressorti vraiment grandi de cette stratégie, car, depuis le 6 décembre, le vent de colère ne souffle pas tant sur les électeurs du FN que sur les élites gouvernementales elles-mêmes. Dans Le Monde, Géraldine Dalban-Moreynas, présidente d’une agence de relations de presse, a résumé un sentiment généralisé dans la population en affirmant qu’en France, «on crève aujourd’hui de 30 ans de politiquement correct et de manque de courage politique».

«Les responsables du Parti socialiste et du parti Les Républicains sont les seuls responsables du score du FN. Parce qu’ils ont eu l’inestimable chance d’avoir le pouvoir de changer les choses. Et qu’ils ne s’en sont pas servis. Le résultat de ces élections régionales n’est que la sanction justifiée de 30 ans de langue de bois, d’incapacité à agir, de manque de courage, de leurs faiblesses face aux lobbys des uns et des autres, de la gestion de leurs propres intérêts, avec en première place leur réélection, alors qu’ils étaient là pour servir l’intérêt général.»

Le philosophe Alain Badiou s’en est pris, pour sa part, aux «gouvernements successifs» et aux «intellectuels», qui «doivent aujourd’hui rendre des comptes sur l’ascension d’un fascisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement mental».

Encaissant le coup des résultats pro-FN du premier tour, le premier ministre Manuel Valls a fait savoir, comme il en est quasiment de coutume en cas de revers électoral, qu’il fallait «entendre le message des Français». Or, la décision du PS de créer un front républicain semble indiquer que le gouvernement s’est plutôt affairé à étouffer le message des électeurs frontistes. Selon Laurent Bouvet, il s’agit ni plus ni moins d’un «déni de démocratie».

«[Le déni de démocratie] se déploie, si l’on peut dire, dans le peu de considération dont témoigne une telle décision au regard du vote des électeurs. Peu de considération pour ceux qui ont voté, très largement, pour le FN, comme s’ils pouvaient être écartés du débat démocratique en raison de leur vote, et donc des doléances qu’ils formulent à travers ce scrutin. Mais peu de considération aussi pour ceux qui ont voté socialiste et plus généralement à gauche. Ne pas représenter ces électeurs au second tour, en leur demandant de surcroît de voter pour un candidat, un parti et des listes contre lesquels ils se sont prononcés au premier tour, pose une question: celle de l’idée même que l’on se fait du combat politique et de son sens profond.»

À Strasbourg, le discours d’une psychologue pour enfants, électrice socialiste désabusée, a été très éloquent à cet égard. «Aucun programme ne m’intéressait, tout ce que le PS offre c’est de voter contre: contre la droite, contre l’extrême droite. Voilà, c’est devenu ça la politique, se positionner face au FN. Moi, j’ai envie qu’on me parle de solidarité, de projet social et économique différent, de pauvreté, de vivre-ensemble, d’une vraie politique de gauche. J’en ai marre de voter pour des mecs qui me la font à l’envers le lendemain. La politique, c’est devenu de la com’, une combinaison d’éléments de langage galvaudés», a-t-elle expliqué à Libération.

Se disant «fâchée», elle n’avait pas voté lors du premier tour. Comme beaucoup de Français, elle s’est cependant présentée au deuxième, votant pour un candidat de droite afin de faire barrage aux frontistes. Le sursaut de participation (de 49 % à 58,5 % en une semaine) n’a d’ailleurs qu’un seul équivalent dans l’histoire récente de la France: les élections présidentielles de 2002, qui avaient vu le FN, à l’époque dirigé par Jean-Marie Le Pen, se rendre au deuxième tour.

«Aujourd’hui, c’est la culpabilité qui me fait voter. Super, la démocratie! On n’exprime plus nos opinions, on essaie de sauver la République», a renchéri l’électrice strasbourgeoise.

Constatant le sursaut d’orgueil des Français, l’élite politique française pourrait être tentée d’enfouir encore davantage le message envoyé le 6 décembre. Mais une indiscrétion de Libération laisse à penser qu’un changement de cap est à prévoir du côté du palais de l’Élysée, où un nouveau nom pour le PS aurait même été évoqué.

«“La pire des réactions serait de faire comme avant, de se réinstaller dans une sorte de langueur qui servira la dynamique du FN en 2017”, confie un ministre qui rêve que François Hollande prenne très vite une initiative forte», a écrit le quotidien français.

Certains, comme Laurent Bouvet, croient qu’en décidant d’une alliance contre nature avec ses rivaux de droite, le PS n’a fait que mettre le couvercle sur une marmite de colère et de frustration qui continue de bouillir.

«Vouloir à tout prix, et à un coût politique exorbitant pour le PS, empêcher le FN d’accéder au pouvoir local suivant ses résultats, et priver la masse de ses électeurs de la représentation politique à laquelle ils auraient légitimement droit, c’est prendre le risque de repousser encore une fois l’échéance de la traduction de la dynamique en voix du FN dans les urnes. C’est se condamner à le voir un jour parvenir au pouvoir national.»

Dès 2017? Cela est loin d’être évident. Car, comme l’a noté Joël Gombin, spécialiste du vote du Front national, si Marine Le Pen peut légitimement envisager d’être présente au second tour des futures présidentielles, son parti reste «totalement isolé» sur l’échiquier politique, ce qui laisse une victoire en duel a priori hors de portée.

«La faiblesse principale de ce parti tient dans son incapacité à nouer des alliances ou des coalitions, ce qui lui interdit actuellement d’espérer une victoire lors de l’élection majeure, à savoir la présidentielle.»

Pour l’instant, les résultats des régionales renvoient toute la classe politique à ses devoirs. La gauche n’a pas été enterrée par les électeurs, comme cela avait été prédit. Mais cette petite victoire a surtout l’allure d’une «non-défaite», selon les mots de Laurent Joffrin, directeur de la publication de Libération. La droite, donnée officiellement gagnante des élections, n’a remporté qu’une victoire étriquée qui plonge la direction du parti dans le doute quant à sa ligne politique. La vice-présidente de LR, Nathalie Kosciusko-Morizet, a d’ailleurs été mise à la porte dès le lendemain du scrutin pour avoir exprimé sa dissidence.

Quant au FN, la défaite a tout de même saveur de victoire, puisque avec 6 820 431 voix au deuxième tour, il a non seulement recueilli 800 000 voix supplémentaires en une semaine, mais il a aussi battu son record obtenu lors des présidentielles de 2012 (6 421 426 voix). De plus, ces élections lui auront malgré tout permis de tripler son nombre de conseillers régionaux. Suffisant pour permettre à Marine Le Pen de déclarer le FN «première force d’opposition dans la plupart des conseils régionaux de France».

Les apparences sont bel et bien trompeuses.

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« Certains, comme Laurent Bouvet, croient qu’en décidant d’une alliance contre-nature avec ses rivaux de droite, le PS n’a fait que mettre le couvercle sur une marmite de colère et de frustration qui continue de bouillir. »

Contre-nature, vraiment ? Le monsieur Bouvet en question, tout comme M. Destouches d’ailleurs, devrait se renseigner sur la formule « tutti i partiti dell’arco costituzionale » (« tous les partis de l’Arc constitutionnel »).

Ce qui est déplorable, c’est plutôt que la droite républicaine n’ait pas elle aussi appelé ses électeurs à se boucher le nez et à voter PS au second tour dans les régions idoines, tout comme les électeurs de gauche se sont bouché le nez pour voter LR. Voilà ce qu’aurait dû être un vrai front républicain, selon moi. Le désistement doit être mutuel.

Malgré l’observation de Lysiane Gagnon (La Presse, « La tante et la nièce », 11 décembre), qui n’avait pas du tout l’air de saisir la portée de sa propre remarque (!) à l’effet que « Marine [Le Pen] a donné au FN un programme bizarre, sorte de mixture d’extrême droite et d’extrême gauche », je ne suis pas convaincu à ce stade que le Front national soit un fascisme stricto sensu. Mais c’est une extrême droite et un défi à la République, et donc avoir recours à l’antifascisme (« Front Républicain » ou « Arco costituzionale ») n’est pas prématuré, hélas, et encore moins « contre-nature ». Que même le très intelligent Giovanni Giolitti n’ait pas compris cela à son époque, c’est une chose, car alors personne (y compris les fascistes eux-mêmes !) ne comprenait encore où tout ça s’en allait ni en quoi au juste consistait le fascisme – si on peut appeler ça consister. Mais cette « excuse », qui d’ailleurs n’excuse pas tout, ne peut être invoquée qu’une seule fois dans l’histoire.

Cette stratégie du Front républicain est un réflexe antifasciste tout à fait sain et il serait vraiment dommageable que la droite démocratique en laisse le monopole à la gauche (qui n’a jamais eu, contrairement à ce qu’elle prétend souvent, le monopole de l’antifascisme, tout comme la droite, contrairement à ce qu’elle prétend souvent, n’a jamais eu le monopole de l’anticommunisme).. Par contre, ne faire que ça ou le faire dans un esprit manœuvrier (comme le faisait F. Mitterrand au temps du FN de Jean-Marie Le Pen) est bien entendu une erreur. En outre, le problème avec cette stratégie de désistement mutuel est évidemment que tout en barrant la route au FN, on lui fournit une apparence de carburant pour sa rhétorique qualunquiste habituelle, « tous pareils, tous pourris ». Reste que par le ton de son article, M. Destouches n’a pas l’air de bien prendre toute la mesure du péril. Sinon il ne parlerait pas de stratégie contre-nature.

non ce n’est pas un déni de démocratie, c’en serait un si la majorité des électeurs votaient pour le FN et que celui ci n’obtienne pas les mandats en question. La réalité, c’est qu’une majorité d’électeurs en France ne veulent pas du FN et agissent en conséquence, ce n’est pas le résultat d’une consigne de vote mais de leurs convictions (c’est à peu près comme si vous disiez qu’Harper aurait dû être réélu car sa défaite résulte du vote « stratégique » de certains électeurs ; vous voyez ? dit comme ça c’est stupide …). Par ailleurs, mêler Badiou à tout ça est vraiment étrange (soyez en sur, Badiou ne veut pas que le FN prenne le pouvoir). En bref, fourre tout et mal informé

« Sois le changement que tu veux voir dans le monde » — Gandhi

J’étais justement en France ces jours derniers, de telle sorte que j’ai pu suivre d’un peu plus près ces élections. J’ai remarqué ce ras-le-bol de nombre de gens avec toutes ces « vieilles » politiques qu’on sert toujours décennies après décennies. Parfois, on peut se demander si les politiciens gouvernent le pays ou si ce sont bel et bien les corporations qui dictent aux politiciens ce qu’ils doivent vraiment faire.

Je comprends particulièrement ce ras-le-bol de cette électrice strasbourgeoise qui aimerait bien que les politiciens se mouillent et lorsqu’ils sont à gauche, qu’ils se mouillent vraiment pour offrir à la population un projet de société qui ait vraiment de l’allure.

Mais est-ce vraiment possible encore dans la douce France de 2015 ? Lorsque les problèmes de sécurité sont omniprésents, lorsque l’intégrisme musulman se répand, lorsque ce pays devenu plus multi-ethnique que jamais éprouve de nombreuses difficultés pour intégrer toute sa population, lorsque le chômage n’est jamais très loin, lorsque les emplois précaires se vivent au quotidien, lorsque les clivages entre les plus riches et les moins fortunés forment l’image criante des inégalités de chaque jour.

Que peut devenir cette France qui vit comme tant d’autres nations, depuis plus de trente ans bien au-dessus de ses moyens ? Si nous comprenons tous bien que le Front National ne représente pas une solution viable pour assurer un meilleur devenir pour ce pays. Je comprends également qu’il n’est pas de politiciens, ni de partis politiques qui puissent porter l’espoir de cette nation. Comme je comprends en même temps que la majorité des français rêvent de changement sans vouloir être en même temps les véritables acteurs du changement.

Aussi on se perd dans le dédale des paroles quand plus personne n’a la volonté de s’illustrer par la beauté de ses actes.

Encore ce matin , un sans -géni de la go go gauche française a comparé le FN au DAEH ( État islamique) !!!!
Marine Le Pen s’ est défendu en envoyant des photos atroces de décapitation de l’ EI sur les médias sociaux et ainsi faire la démonstration par images que cette comparaison est idiote et sans aucun fondement et bien sûr , ces chers français en possesion de la science infuse ont protestés et est maintenant sous enquête!!!!