Que pouvons-nous faire de plus?

Pendant que la cathédrale Notre-Dame de Paris était ravagée par les flammes lundi, fausses nouvelles et théories du complot pullulaient sur les réseaux sociaux. Comment les journalistes peuvent-ils se battre contre de telles dérives?  

Photo: La Presse canadienne

Désinformation et mésinformation étaient au rendez-vous, lundi, quand la nouvelle de l’incendie à la cathédrale Notre-Dame de Paris s’est répandue sur les réseaux sociaux. Résumé d’un après-midi déprimant dans la carrière d’une vérificatrice de faits.

Lundi 15 avril, 13 h 10, Montréal

Notre-Dame de Paris est en feu. Mon téléphone vibre et sonne au rythme des alertes mobiles.

13 h 12

#NotreDame est le premier sujet dans les tendances Twitter. Je clique pour voir les publications les plus récentes au sujet du drame.

13 h 13

13 h 14

13 h 15

Je n’aurais pas dû cliquer.

***

Sur Facebook, des amis publient de vieilles photos d’eux devant la cathédrale.

Sur Twitter, j’ai droit à un défilé hypnotisant et étourdissant d’information. Vidéos, liens, témoignages, photos, vidéos, photos, liens, témoignages, témoignages, liens, vidéos…

Ça ne finit plus. Tout est flou, tout se ressemble et tout semble sérieux. Tout semble digne d’être partagé. 

Rapidement, les journaux indiquent que la thèse de l’accident est privilégiée. 

Encore plus rapidement, des comptes Twitter et des pages Facebook mal intentionnés racontent une tout autre histoire. Exit les nuances, la prudence : on indique carrément, et sans fondement, qu’il pourrait s’agir d’une attaque terroriste.

C’est faux. Mais ça, on s’en fout complètement. Les faits ont pris le bord depuis longtemps. L’opinion prend le dessus.

Les réseaux sociaux, surtout Twitter, sont saturés. La désinformation et la malveillance qu’on y retrouve écrasent tout élan de compassion, d’humanité.

Pour preuve, cette page Facebook indique «à ceux qui ne l’ont pas réalisé» que la tragédie est en fait une attaque terroriste. Article à l’appui. Même si la photo indique clairement que le texte date de 2016. Noir sur jaune :

À ce stade, c’est de l’aveuglement volontaire. Comment les journalistes peuvent-ils se battre contre cette vague de désinformation? Que pouvons-nous faire de plus?

***

15 h 03

Sur le groupe Yellow Vests Canada (Gilets jaunes Canada), la nouvelle fait réagir. Des membres du groupe prévoient déjà que les médias cacheront la nouvelle. Comme si, depuis deux heures, toutes les salles de rédaction du monde n’avaient pas les yeux rivés sur Paris…

«Tu peux être sûr que les prochaines choses à brûler en France, ce seront les mosquées!»

Le feu n’est pas éteint, les autorités françaises n’ont pas encore fait de déclaration. Mais, déjà, les musulmans sont montrés du doigt.  

Que faire pour éviter de telles dérives? Qu’est-ce qu’on peut faire de plus?

15 h 14

À chacun son complot. Des internautes prétendent maintenant que l’incendie aurait été provoqué intentionnellement afin que le président français Emmanuel Macron n’ait pas à s’adresser aux Gilets jaunes, comme c’était prévu.

D’autres internautes «trouvent suspect» qu’on parle assez tôt d’un accident, et non d’une attaque. Même si les autorités ont divulgué très peu d’information sur l’enquête en cours, ce qui est pourtant normal en cas de tragédie.

Tout le monde a sa théorie. Tout le monde, tout d’un coup, s’y connaît en charpente d’église, en enquête policière, en extinction d’incendie.

Les médias français, du moins ceux que je consulte et dont les articles sont relayés en masse sur les réseaux sociaux, précisent plutôt que «la piste de l’accident est privilégiée». Pas de conclusion. Pas de résultat d’enquête.

À nouveau, je me pose la question: qu’est-ce qu’on peut faire de plus?

17 h 45

Ces internautes voient passer depuis des heures des montages photos et vidéos partagés par des personnes mal intentionnées qui veulent, elles, leur imposer une (et une seule conclusion) : l’attentat.

Ils ne trouvent pourtant pas ça louche.

Exemple. Le même montage vidéo où l’on peut entendre «des musulmans» chanter «Allahu akbar» devant Notre-Dame en flammes circule sur différents faux comptes Twitter associés à la cathédrale. La vidéo est démentie en peu de temps, mais elle continue quand même de circuler.

Encore une fois: que pouvons-nous faire pour rétablir les faits?

***

J’ai arrêté mon décompte des événements. Tout se ressemble, les mêmes publications trompeuses reviennent tout le temps. Ces théories du complot sont à glacer le sang.

Au moment d’écrire ces lignes, les autorités n’avaient pas encore révélé d’information sur l’enquête.

Pourtant, des internautes accusent les médias et les autorités de vouloir imposer une seule et même piste : l’accident. Ils crient au «lavage de cerveau», tout en partageant des images et des vidéos carrément montées de toute pièce. Des images et des vidéos qui imposent leur propre conclusion.

Toute la journée, des journalistes s’efforcent de les démentir. Une à une, les images sont démontées, décortiquées. Les vidéos sont examinées et on explique, preuves à l’appui, qu’elles ne sont pas vraies.

Que pouvons-nous faire de plus?

***

PS : Pour une liste étoffée des publications trompeuses et de la désinformation qui circulent au sujet de l’incendie, c’est par ici (en anglais).

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Que pouvons-nous faire de plus?

1) Éliminer l’anonymat sur les réseaux sociaux. Rendre Facebook et Twitter responsables et les poursuivre, s’il le faut, pour complicité dans les cas de transmission de propos haineux et d’appels à la violence.
2) Donner des contraventions pour les fausses nouvelles liées à des montages audio/vidéos dont le but est de tromper.
3) Agir comme avec les conducteurs de véhicules. Il y a un code de la route et des policiers qui donnent des contraventions. On pourrait mettre en place un code de conduite sociale avec un système de contraventions, au lieu de devoir aller en cour comme c’est le cas présentement.

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