Que se passe-t-il réellement en Amazonie ?

Les incendies en Amazonie sont devenus, dans les derniers jours, l’un des sujets les plus traités sur les réseaux sociaux. Et comme c’est le cas lors de chaque événement d’envergure, désinformation et mauvaise foi sont au rendez-vous. État des lieux avec Camille Lopez.

Photo : NASA’s Earth Observatory

Attention : cet article sera mis à jour au fil des prochains jours. Pour signaler une rumeur, une photo douteuse ou une nouvelle qui vous semble erronée, écrivez-moi !

Plus de 75 000 incendies ravagent la forêt amazonienne depuis le début de l’année 2019. La nouvelle est devenue, dans les derniers jours, l’un des sujets les plus traités sur les réseaux sociaux. Et comme c’est le cas lors de chaque événement d’envergure, désinformation et mauvaise foi sont au rendez-vous.

D’un côté : internautes, célébrités et personnalités politiques tentent de sensibiliser leur auditoire à la nouvelle… à l’aide, notamment, d’images mal datées et de nouvelles erronées. En voulant bien faire, ces derniers contribuent à désinformer le public sur ce qui se passe réellement au Brésil.

De l’autre : climatosceptiques, conspirationnistes et internautes mal informés appellent au complot médiatique, à la fausse nouvelle et à « l’hystérie climatique ».

On ne s’en sort pas.

Voici les rumeurs qui circulent toujours. 

***

Faux : Un incendie de cette envergure est normal en Amazonie

Captures d’écran

« L’Amazonie est en feu tout comme elle a été en feu lors des 15 dernières années », prétend un internaute sur Twitter. « L’Amazonie brûle comme d’habitude », écrit un autre. « Les feux en Amazonie sont des fausses nouvelles. C’est normal », s’insurge un usager.

C’est faux.

Les feux de forêt spontanés sont rares dans les forêts tropicales. Dans la plupart des cas, les incendies qui ravagent la forêt amazonienne sont déclenchés par des fermiers et des agriculteurs pour défricher des terrains déjà rasés. C’est une technique commune pour préparer les terres aux prochaines récoltes et ouvrir des pistes. « Le manque de prévention fait que ces incendies se propagent à des zones plus sèches qui n’étaient pas destinées à être brûlées », a détaillé Paulo Moutinho, chercheur à l’Institut de recherche environnementale sur l’Amazonie, à l‘Agence France-Presse (AFP).

Cette année, la situation est pire. Les près de 80 000 foyers d’incendie rapportés par l’Institut national de recherche spatiale du Brésil (INPE) représentent une hausse de 84 % par rapport à la même période l’an passé.

Au Brésil, l’arrivée au pouvoir du président climatosceptique Jair Bolsonaro a accéléré la déforestation de la forêt amazonienne au profit de l’industrie bovine. On fait de la place aux élevages.

« La déforestation de l’Amazonie est un processus en deux temps. D’abord, les arbres sont coupés, puis mis à sécher, a expliqué Doug Morton, scientifique à la NASA dans un reportage diffusé à France 24. Ce que nous observons à présent avec nos données satellites, est le deuxième temps de la déforestation : nous voyons les piles de bois mises de côté il y a plusieurs mois, prendre en feu. »

Faux : Les changements climatiques sont responsables des incendies

Captures d’écran

Les incendies qui ravagent la forêt amazonienne ne sont pas des catastrophes naturelles. Ce sont des actes volontaires, tels que résumés dans la section précédente.

Toutefois, les changements climatiques peuvent empirer la situation. Dans un climat plus chaud, plus sec, les feux brûlent plus longtemps et se propagent plus rapidement, fait valoir cet article du New York Times. Mais 2019 n’a pas été particulièrement sèche en Amazonie.

Inexact : Ces photos montrent l’incendie en cours (août 2019)

Captures d’écran

À ce point-ci, des dizaines d’articles ont remis les pendules à l’heure quant à ces photos spectaculaires de la forêt en flammes. La majeure partie des images virales qui circulent à l’heure actuelle n’ont pas été prises cette année.

Elles continuent quand même à circuler.

Le président français Emmanuel Macron a partagé jeudi une photo (dans le coin supérieur gauche) de la forêt amazonienne en flamme. Le hic ? Comme le note l’AFP, cette photo, partagée par bien d’autres personnalités publiques, a été prise par Loren McIntyre, un photographe mort en 2003.

Même chose pour le cliché situé en haut à droite de cette section, qui montre d’impressionnantes colonnes de fumée s’échapper d’une forêt ravagée par les flammes. Cette photo, l’une des plus populaires sur les réseaux sociaux, a été prise en juin 1989, selon The Guardian, qui l’a utilisée dans un article en 2007.

Le réalisateur Xavier Dolan a aussi partagé plusieurs photos dans le mauvais contexte. L’image située au bas du montage ci-haut a été prise en novembre 2014 et fait partie de la banque d’images de Getty, fait encore une fois remarquer l’AFP.

Malgré les corrections apportées par plusieurs médias, le président français ainsi que les nombreux artistes qui ont diffusé ces photos sorties de leur contexte n’ont pas rectifié leurs publications.

Pour une liste exhaustive des photos mal datées ou hors contexte, consultez cet article de l’AFP.

Inexact : « Il pleut sur la forêt amazonienne »

Captures d’écran

« Et finalement, il pleut dans la forêt amazonienne. La Terre s’est sauvée elle-même ! », prétendent différentes publications sur Twitter. D’autres variations de ces messages existent, mais les mêmes deux images sont utilisées un peu partout.

Les deux clichés n’ont rien à voir avec la situation actuelle. La photo montrant une vue de haut de la forêt amazonienne a été utilisée sur des sites Internet en 2009, 2012 et 2014. L’image montrant un palmier au premier plan est quant à elle tirée d’une vidéo Youtube filmée en Équateur en 2013, fait remarquer Snopes.

Alors, est-ce qu’il pleut ? Selon la Weather Channel, des orages sont prévus dans les prochains jours à Codajás, dans l’État d’Amazonas au Brésil. Toutefois, rappelons que la forêt amazonienne s’étend sur neuf pays. S’il pleut au Pérou, il ne pleut pas nécessairement au Brésil.

Attention aux publications trop belles pour être vraies!

Inexact : Ces photos montrent des animaux morts ou secourus dans les derniers jours

Captures d’écran

Dans le même ordre d’idées, des photos percutantes d’animaux calcinés ou sauvés par des militaires monopolisent les discussions sur la forêt amazonienne. Mais la majeure partie de ces photos sont, encore une fois, sorties de leur contexte.

Selon un vieux tweet retrouvé grâce à une recherche d’image inversée, la photo du jaguar et du militaire brésilien date d’une opération de sauvetage en 2016.

Il n’a pas été difficile de retracer la macabre photo du lapin calciné : elle a été prise pendant les feux de forêt qui ont ravagé Malibu, en Californie, l’an passé.

Les koalas ne vivent pas dans les forêts tropicales, on peut donc déduire assez rapidement qu’il ne s’agit pas d’une scène captée en Amazonie. L’image a été immortalisée en 2009 par Mark Pardew pour l’Associated Press, pendant des incendies en Australie.

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5 commentaires
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Raisonner commence par comparer le comparable!

On peut avec justesse reprocher à des artistes, vedettes et autres sonneurs d’alerte d’utiliser des photos anciennes ou parfois prises loin du Brésil pour attirer l’attention du public sur la catastrophe en cours au Brésil.

Mais est-ce que ces photos sont de la désinformation au même titre que de nier que ces feux sont allumés par l’homme, accuser les ONG (organisations écologistes) ou affirmer que des pluies torrentielles éteignent ces feux en Amazonie?

Est-il déraisonnable de penser que même si ce n’est pas une photo prise en Amazonie en date d’aujourd’hui, il reste fortement probable qu’une photo semblable, voire presque identique, pourrait être prise aujourd’hui. Parlons d’inexactitude, de manque de rigueur, mais pas de désinformation!

Aussi, je conviens que de montrer des photos de petits animaux grillés vifs, amazoniens ou pas, est un procédé plutôt alarmiste et discutable.

Mais encore une fois, est-il déraisonnable de penser que de nombreux animaux non-volants ou incapables de fuir, très semblables à ceux sur les photos plus ou moins mignons, périssent grillés vifs dans ces incendies déclenchés par des humains. Aussi, beaucoup d’autres animaux mourront plus tard à cause de la perte de nourriture et d’habitat.

À mon avis, pour être tout à fait honnêtes et rigoureux, les artistes et les sonneurs d’alertes devraient simplement accompagner leur photo d’une notice pour indiquer la source (lieu et date) et mentionner qu’il s’agit d’une image pour illustrer ce qui se passe en Amazonie et que le jugement des lecteurs est requis.

Encore là, j’y vois l’emploi d’un procédé malhonnête du « deux poids, deux mesures ». On attaque les messagers, ou la forme, non le fond du message. On cherche à attirer l’attention sur l’hypocrisie supposée des personnes qui militent contre le changement climatique. « Mais vous avez écrit ce livre défendant l’écologie sur du papier. Vous tuez des arbres! » ou encore « Les jeunes, qui font la grève scolaire pour sauver la planète, utilisent des téléphones intelligents qui polluent et consomment de l’énergie! », « Des proches de Greta Thunberg prendront l’avion ». C’est peut-être vrai dans certains cas, mais cela ne remet aucunement en cause le fond du débat.

Personne n’est parfait, mais tous ensemble nous pouvons et devons sauver la Planète!

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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Et qu’en est-il des autochtones qui vivent en Amazonie ? Vous n’en parlez pas… est-ce parce qu’ils ne font pas de selfies en se sauvant des flammes qui ravagent leurs villages qu’ils n’existent pas ?

Répondre

Cher Monsieur Allard,

Merci pour cette information ou désinformation publié par Forbes. Mais avez-vous lu l’article original publié par des chercheurs de la NASA dans Science en 2017 (http://bit.ly/2lKFpV9)? Afin que le débat demeure rationnel, quelques observations.

1) Ce que ne dit pas l’article de Forbes contrairement à l’article scientifique original est que la diminution observée des brûlis est principalement localisée en Afrique et résulte de la transformation de savanes naturelles en terres agricoles où la pratique des brûlis cède la place à l’usage de machines agricoles. En fait, cette tendance est alarmante sur le plan écologique car elle montre la disparition de milieux naturels et de biodiversité au profit de terres agricoles.

2) Au contraire, pour la même période, les feux se multiplient dans les forêts tropicales humides. Pour preuves, les zones rouges en Amazonie dans cette carte de la NASA (http://bit.ly/2mbWS8Z) qui accompagne l’article original. À long terme, les brûlis seront probablement abandonnés lorsque les forêts auront disparu et été remplacées par des terres agricoles. Peut-être un progrès économique mais également une catastrophe écologique…

3) Le graphique s’arrête en 2015, or ce qui inquiète est l’accélération récente des brûlis en Amazonie sous l’impulsion de politiques favorisant la déforestation.

4) L’effet est cumulatif et au-delà d’une certaine dégradation, il y a risque d’effondrement de l’écosystème de la forêt amazonienne. Aussi, il faut ajouter aux brûlis et à la déforestation l’effet des changements climatiques sur la température et l’hygrométrie.

5) Ce que nous observons n’est pas une loi de la nature, mais la disparition graduelle de la forêt tropicale amazonienne sous l’impulsion d’activités humaines qui peuvent changer et qui sont actuellement en train de changer à cause de politiques favorisant la déforestation.

Cela invite à davantage réfléchir… N’est-ce pas?

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE