Quel avenir pour le Darfour ?

C’est la plus grande catastrophe humanitaire de l’heure. Et la moins bien comprise. La guerre du Darfour est une lutte pour le pouvoir et pour le pétrole. Nos correspondants ont rencontré les rebelles.


(Photo : Ben Curtis / AP / PC)

La femme, la trentaine avancée, se laisse tomber lourdement sur une natte de plastique jetée à même le sol aride du Tchad, entre les tentes rondes en toile aux couleurs des Nations unies. Un réfugié fraîchement arrivé au camp surpeuplé, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, vient de lui apprendre la mort de son fils, retourné avec des amis au Darfour , du côté soudanais, quérir les ânes laissés derrière par la famille. « Mais ils se sont retrouvés face aux janjawids [des cavaliers armés]. On les a tués », laisse échapper la mère, la voix éraillée.

Pieds nus sous sa longue jupe, un foulard noir sur la tête, Khamisa Hussein pleure son fils mais également son mari, mort six mois plus tôt lorsque les janjawids sont venus incendier leur village. Comme 200 000 de ses compatriotes, elle a alors quitté le Darfour et pris la route du Tchad. Pour sauver sa peau assouad (noire, en arabe). Car depuis plus d’un an, les janjawids, ces miliciens nomades d’origine arabe à la solde du gouvernement soudanais, pillent, violent et tuent leurs compatriotes d’origine africaine au Darfour . Selon l’ONU, cette région de l’ouest du Soudan est le théâtre de la plus grave crise humanitaire du moment. Un désert et des larmes…

Les manchettes peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un conflit ethnique. Une population noire contre des milices arabes. Mais c’est également un conflit lié à la politique, à l’économie. L’histoire d’une province pauvre de cinq millions d’habitants, de la taille de la France, en lutte contre le pouvoir central de ce pays qui fait une fois et demie le Québec – le plus grand d’Afrique. Un pouvoir central à qui la province reproche d’accaparer les richesses pétrolières et minières encore inexploitées de son sous-sol et de ne lui laisser que des miettes. Bref, un conflit où la religion a bien peu à voir. Mais qui a fait jusqu’ici, selon l’ONU, entre 30 000 et 50 000 victimes, un million de déplacés et 200 000 exilés.

Le Darfour , c’est 500 000 km2 de terres désertiques, peuplées surtout de paysans et d’éleveurs noirs. Un territoire chiche en ressources, mais dont le sous-sol regorge d’uranium, de cuivre… et de pétrole. Au point que le président soudanais, Omar al-Béchir, a récemment accusé les puissances occidentales de soutenir les rebelles – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement justice et égalité (voir « Rencontre avec les rebelles« ) – simplement pour mettre le grappin sur cet or noir.

Ces rebelles en turbans – jaunes pour la plupart – exigent, kalachnikov à la main, une place au pouvoir et une part des richesses du sous-sol du Darfour . Encouragés par les gains obtenus par d’autres rebelles, dans le Sud.

Les violences au Darfour surviennent en effet au moment où la communauté internationale semble avoir trouvé une solution au conflit qui aura ravagé le sud du Soudan pendant 20 ans et fait près de deux millions de morts. La guérilla revendiquait là aussi plus de pouvoir et un meilleur partage des richesses. Elle s’est opposée à Khartoum, qui s’acharnait à imposer la charia (loi islamique) à une population d’obédience soit chrétienne, soit animiste.

Dans le conflit au Darfour , la question religieuse ne pèse pas bien lourd, puisque les principales ethnies – massalit, zaghawa et four – partagent la même religion que les Arabes, l’islam. Ce que la population noire craint, c’est l’arabisation du Soudan: l’emprise croissante des tribus arabes sur l’appareil d’État, l’organisation de la société, le contrôle des terres agricoles et du bétail.

Au début de 2003, l’Armée populaire de libération du Soudan (à distinguer de l’ALF, qui elle est active au Darfour ) fait des gains importants dans le Sud: Khartoum renonce à imposer la charia et, surtout, accepte de partager les importantes ressources pétrolières de la région.

Pour Khartoum, la multiplication de tels accords serait une menace à l’équilibre du pays. Il n’est donc pas question d’accorder aux rebelles du Darfour ce qu’a obtenu à l’arraché la guérilla du Sud. En guise d’émissaires, le pouvoir central envoie aux Darfouriens ses bombardiers Antonov. Les cultivateurs noirs fuient en masse devant la terreur des milices dites « arabes ».

Le Québécois Jean-Sébastien Matte, 32 ans, chef de mission de la section française de Médecins sans frontières au Tchad, est l’un des rares témoins étrangers des violences perpétrées au Darfour (voir L’actualité, 1er mai 2004). Au début de l’année, ce natif de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, travaillait à Mornay, un des nombreux villages du Darfour convertis en camps de déplacés depuis le début du conflit.

« On ne voit pas les attaques des vieux bombardiers russes, cela se passe de nuit. Mais on les entend. Et on voit les colonnes de feu à l’horizon. En une journée, j’en ai compté 11 », raconte ce gaillard aux longs cheveux bruns, dont le calme et le regard franc imposent d’emblée le respect. Le pilonnage incessant, pendant plusieurs semaines, a provoqué un important afflux de réfugiés à Mornay. « Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà 25 000 déplacés. En trois semaines, ils sont passés à 65 000. »

Tous ces Darfouriens parlent des avions Antonov qui ont bombardé leurs villages, funeste prélude aux razzias des janjawids, accusés de brûler leurs cases, de voler le bétail, de contaminer les puits en y jetant des animaux morts. Cela pour s’assurer que personne ne reviendra habiter les lieux.

La terreur se poursuit parfois jusque dans les camps de ces déplacés. « Quelquefois, des milices venaient voler du bétail le soir, raconte Jean-Sébastien Matte. Presque quotidiennement, il y avait des coups de feu. »

C’est justement pour protéger les exilés des incursions des milices que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a érigé ses camps au Tchad, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière soudanaise. À Breidjing, le plus important, ils sont plus de 40 000 enfants, vieillards et femmes (dont certaines sont enceintes) à s’entasser dans des tentes en toile disposées de façon plus ou moins anarchique sur une terre rouge et dure – le « rocher de fer », comme l’appellent les habitants du village adjacent, perdu en brousse.

En cette journée inondée de soleil, les tenues bigarrées des femmes portant le foulard sont autant de touches de lumière. Elles se rendent au puits chercher de l’eau en papotant assez joyeusement, avant de s’éloigner un peu du camp, à la recherche de brindilles pour alimenter le feu. Autour d’elles, les enfants courent et rient, en jetant un regard curieux sur les étrangers.

« Il n’y a plus rien là-bas », explique Dabaï Atim, 35 ans, en parlant de son village pillé, au Darfour .

Un béret bordeaux de travers sur ses tresses rastas, des souliers verts en plastique moulé aux pieds, la jeune femme transporte un sac de riz à moitié plein sur sa tête et son enfant sur son dos. Elle fait partie de ceux qu’on nomme ici les « spontanés »: elle s’est rendue dans un camp du Tchad sans attendre la bénédiction du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Avant de se retrouver là, elle est restée 11 mois à la frontière avec ses proches. « Dès que je suis arrivée au Tchad, j’ai trouvé certains parents de mon ethnie: je suis zaghawa. Je me suis installée tout près d’eux pour travailler et j’ai pu nourrir mes enfants. » La terre de ses hôtes étant pauvre et ingrate, le départ vers un des camps est rapidement devenu une nécessité pour Dabaï Atim. « Avec la saison des pluies, je n’avais pas d’abri. »

Dabaï Atim est l’une des rares Zaghawas à Breidjing. La plupart des exilés dans ce camp sont massalits. Les Zaghawas, eux, se sont massivement installés dans les camps situés plus loin dans le nord du Tchad, où ils ont retrouvé des membres de leur communauté. Les Fours, aussi victimes des violences des milices, sont restés au Darfour (le « pays des Fours », en arabe).

« On va passer notre vie ici, au Tchad », dit Adam Idriss Mohamed sur un ton résigné.

À 76 ans, ce vieillard au dos voûté ne sait pas s’il mourra au camp de Breidjing. Mais ses petits-enfants y feront certainement leurs premiers pas. Sur le terrain, les membres des ONG ne sont pas optimistes. À mots couverts, chacun y va de son pronostic. Trois ans, cinq ans, dix ans, avant la fin du conflit?

Les réfugiés parqués dans les camps, eux, attendent l’intervention de la communauté internationale. « Nous voulons que l’Amérique organise une opération pour chasser les milices et assurer la sécurité totale, sans laquelle il nous est impossible de retourner au Darfour « , martèle Mohamed Baredin, prenant la parole au nom d’un groupe d’hommes âgés, les cheikhs.

L’interprète ajoute: « Par Amérique, les gens ici veulent dire la communauté internationale. »

Communauté internationale ou Amérique? Voilà la question.

Dans le camp de Breidjing, sous un arbre à l’écart des tentes, des observateurs du gouvernement américain recueillent les témoignages des nouveaux exilés. Leur rapport atterrira au début de septembre sur la table du secrétaire d’État américain, Colin Powell, qui parlera dès lors de « génocide ». « Appelez cela une guerre civile, appelez cela du nettoyage ethnique ou un génocide. Ou rien de tout cela. La réalité est la même. Il y a des gens au Darfour qui ont désespérément besoin de la communauté internationale », a déclaré le chef de la diplomatie états-unienne au début de septembre.

Alors qu’un génocide entraîne normalement l’intervention de la communauté internationale, Washington se contente pour l’heure de menacer le Soudan de sanctions pétrolières. Et délègue l’épineuse question de la sécurité du territoire et des rivalités tribales aux Africains eux-mêmes. Avec 300 hommes au Darfour et un mandat limité, l’Union africaine (UA) n’a pas la force nécessaire pour intimider Khartoum, selon de nombreux observateurs. L’ONU et l’UA espèrent porter à 3 000 le nombre de militaires africains sur le terrain et élargir leur mission. Du coup, Kofi Annan a demandé à l’Occident de signer un nouveau chèque de 284 millions de dollars à l’UA.

En attendant, à quelques kilomètres du camp de Breidjing, sur la frontière, l’armée française patrouille. Paris, qui a fait du Tchad – une ancienne colonie, indépendante depuis 1960 – la plaque tournante de ses opérations militaires au centre de l’Afrique, invite les pays européens (en clair, l’Allemagne) à lui envoyer des renforts. C’est à savoir qui, de Washington ou de Paris, en désaccord profond sur l’Irak, entend jouer les héros au Darfour . Et, surtout, quand les spectateurs de la tragédie entreront en scène.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie