Quelle laïcité ? – Entrevue avec Raphaël Liogier

Raphaël Liogier est choqué par la burqa dans l’espace public, mais estime tout de même qu’une démocratie ne doit pas l’interdire. Rencontre avec un sociologue qui prône une laïcité respectant les droits de la personne.

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Si vous êtes friand de scénarios apocalyptiques, tapez les mots « islamisation » et « Québec » dans un moteur de recherche. À en croire certains commentaires, la survie de notre civilisation serait en jeu. Des armées de musulmans — forcément des djihadistes en puissance — seraient en voie de conquérir le territoire, déterminés à imposer des valeurs contraires à celles de l’Occident, avec la complicité des élus et des intellectuels bien pensants.

Une fillette de Gatineau obtient le droit de porter son voile pendant les matchs de soccer ? Voilà une « soldate d’Allah téléguidée par les barbus pour forcer la charia dans les sports », peut-on lire. Des McDonald’s de l’Abitibi recrutent des employés au Maroc ? Méfions-nous, car l’islam est « la pire menace à notre civilisation, le plus gros aveuglement de notre société ». Consommer du poulet halal d’Olymel ? C’est « se faire servir la charia dans son assiette ». C’est simple : aujourd’hui le voile sur le terrain de soccer, demain l’invasion islamiste et la destruction de l’identité québécoise.

Le sociologue français Raphaël Liogier, directeur de l’Observatoire du religieux, à Aix-en-Provence, reconnaît cette rhétorique. En Amérique du Nord comme en Europe, à mesure que l’immigration musulmane se fait de plus en plus visible et suscite des débats sur la laïcité, les mêmes angoisses — souvent doublées d’hostilité — se répandent. Non seulement ces peurs sont infondées, tranche-t-il, mais elles relèvent de la paranoïa. « Il y a deux volets : l’idée que le nombre de musulmans s’accroît dangereusement, et qu’ils le font exprès, qu’il y a une intention maligne derrière. C’est faux. C’est une maladie du regard », dit le chercheur, qui analyse le phénomène dans Le mythe de l’islamisation: Essai sur une obsession collective (Seuil).

Outre-Atlantique, ce sentiment d’être assiégé est bien ancré, même dans la classe politique. « L’Europe est en train de glisser dans un nouveau populisme entièrement fondé sur le rejet de l’islam, qui transcende l’opposition gauche-droite », estime-t-il.

Au moment où le gouvernement Marois se prépare à créer une charte de la laïcité, Liogier met les Québécois en garde contre la tentation du modèle français. L’actualité l’a joint à Aix-en-Provence.

Raphaël Liogier – Photo: Droits réservés
Raphaël Liogier – Photo: Droits réservés

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que l’islamisation de l’Europe est un mythe ?

Les personnes de culture musulmane représentent à tout casser 4 % de la population de l’Union européenne. Que l’on regarde les taux de fécondité, le rythme des conversions ou les flux migratoires, rien n’indique que la proportion augmentera. Les chiffres montrent plutôt le contraire. Même en imaginant que les musulmans fassent plus d’enfants que la moyenne et que l’immigration reste au niveau actuel, ils pourraient difficilement dépasser 10 % de la population… dans un siècle ! Et contrairement à l’idée voulant que leurs lieux de culte pullulent en France, ils sont toujours moins nombreux que ceux des autres confessions en fonction du nombre de fidèles. Alors pourquoi dit-on que l’Europe sera musulmane dans 20 ans ? Je ne vois pas par quel processus.

Observez-vous néanmoins, chez certains musulmans, un désir grandissant d’afficher leur foi ?

Ils sont plus visibles aujourd’hui qu’il y a 10 ans. Il y a une intensification bien réelle du sentiment religieux, surtout chez les jeunes, qui se caractérise par une plus grande volonté de pratiquer le ramadan, de faire la prière, de fréquenter des lieux de culte.

Mais cette ferveur serait banale si on ne soupçonnait pas qu’elle cache quelque chose. Dès qu’un comportement se rapporte à l’islam, on y voit une volonté de nous imposer un mode de vie. C’est le passage de la phobie à l’atmosphère paranoïde : quand on est paranoïaque, on n’a plus seulement peur de l’autre, on suppose chez lui une intention malveillante.

Ce qui passerait inaperçu s’il s’agissait d’une autre religion devient immédiatement le symptôme d’une épidémie à combattre. Un sandwich halal vendu dans un fast-food ne peut pas relever seulement d’une opération commerciale, à côté d’autres créneaux comme le végétarisme ou le bio, mais d’une question de sécurité nationale. Un voile dans l’espace public ne peut pas être une simple expression de dévotion ; il traduirait à la fois l’emprise subie par celle qui le porte et sa volonté d’imposer une nouvelle règle vestimentaire.

N’y a-t-il pas dans les « banlieues » françaises des gangs violents qui se revendiquent de l’islam ?

C’est vrai qu’il existe des réseaux criminels et une violence ordinaire marquée dans les quartiers pauvres en périphérie des grands centres, où la vaste majorité des musulmans sont encore concentrés. Or, la nouvelle ferveur musul-mane n’est pas source d’instabilité, mais une réaction contre la précarité et la violence. Quand on fait des enquêtes dans les banlieues, on se rend compte que la majorité des gens qui se mettent à pratiquer le font pour se donner une nouvelle régularité, un repère moral. Là où les structures publiques se désengagent, la socialisation religieuse prend le pas, avec des écoles coraniques et des associations très dynamiques. On a aussi observé, chez les adolescents, qu’un engagement religieux soutenu était un facteur de réussite scolaire.

Mais effectivement, l’islam peut devenir, pour ceux qui se sentent dépossédés, méprisés et sans avenir, l’emblème de la lutte contre le système, justement parce qu’ils sentent bien que cette religion fait peur aux nantis. Ce n’est pas l’islam en tant que doctrine qui les attire, mais la révolte contre les puissants.

Votre vision des choses n’est-elle pas angélique ? Vous conviendrez que cette religion peut opprimer les femmes et stigmatiser les homosexuels.

L’islam a un problème avec la modernité, c’est indéniable. Il ne faut pas tout mettre du côté de la paranoïa. L’Église catholique a fait une certaine mise à jour avec le concile Vatican II, mais l’islam n’a pas fait la sienne.

Le problème, ce sont les clichés qui en font une civilisation monolithique, collée à une interprétation littérale du Coran. Pourtant, dans toutes les sociétés musulmanes, de multiples positions s’affrontent sur des sujets tels que la démocratie, la place de la femme, les mœurs. En France, selon une enquête Ifop de 2009, les femmes de conviction ou d’origine musulmane sont majoritairement favorables au concubinage, à l’avortement et aux rapports sexuels hors mariage, tandis que les plus ferventes y sont défavorables. On retrouve les mêmes tendances chez les catholiques en fonction de l’intensité de leur foi.

Vous considérez l’année 2003 comme un moment charnière dans cette montée de l’islamophobie, plutôt que les attentats de 2001 à New York ou ceux de 2004 à Madrid. Pourquoi ?

Le 20 mars 2003, les États-Unis décident d’envahir l’Irak sans l’assentiment de l’Europe. Les Européens réalisent alors qu’ils ne sont plus les partenaires privilégiés de la première puissance du monde, la conscience morale de l’humanité.

On assiste depuis à la plus grave crise d’identité de l’histoire du continent. Il faut comprendre ce qu’a été l’Europe pour saisir l’étendue de son désarroi. Elle n’a pas été qu’un empire, elle a été le monde dans sa totalité. La voilà vouée à redevenir une partie du globe comme les autres.

Entre 2003 et 2006, on voit naître presque toutes les associations de lutte contre l’islamisation. C’est aussi pendant cette période qu’ont lieu les débats sur la Constitution de l’Europe — qui ne vont pas aboutir —, sur ses racines chrétiennes, sur les identités nationales. Et dans tous ces débats, c’est le musulman qui est devenu l’ennemi intérieur. Il n’est plus simplement le bouc émissaire des crises économiques et sociales, mais de la blessure narcissique du Vieux Continent.

Pourquoi lui ? Comment le musulman en est-il venu à incarner une telle menace ?

Dans les années 1960, l’immigration arabo-musulmane en Europe résulte d’une importation pure et simple de main-d’œuvre bon marché. Le travailleur musulman est moins stigmatisé en raison de sa foi que méprisé pour son identité d’immigré, la couleur de sa peau, sa langue. C’est la révolution iranienne de 1979 qui va transformer le regard occidental. Au cours de la décennie 1980, l’image internationale de l’islam ne cessera de se détériorer. On l’associe désormais aux foules hurlantes en tchador, aux prédicateurs antioccidentaux, au terrorisme ; on commence à parler d’intégrisme islamique. C’est aussi à cette période que les « quartiers » dans lesquels ont été con-centrées les populations immigrées deviennent difficiles à gérer. La stigmatisation subie par leurs parents a nourri un sentiment de révolte chez les jeunes.

Le printemps dernier, le plus haut tribunal de France a annulé le renvoi d’une employée de la garderie Baby Loup qui refusait de retirer son hidjab : étant privée, cette crèche n’est pas liée par l’exigence de laïcité qui s’applique aux services publics. Depuis, des voix s’élèvent pour réclamer l’interdiction des signes religieux dans tous les services à l’enfance…

Certains voudraient même que la neutralité s’étende à l’espace intime des nounous ! Lorsqu’elle garde des enfants, une nourrice ne pourrait plus porter le foulard chez elle et devrait retirer les décorations religieuses. Où va-t-on s’arrêter ? Comme s’il y avait des armées de nounous voilées qui nous mettaient en péril !

Ce sont les femmes qui sont visées en priorité par ces mesures. Ce genre de politique sexiste contribue à les exclure du marché de l’emploi au nom d’un vague discours libérateur, comme si, parce que ce sont des femmes, elles ne pouvaient pas décider seules du mode de vie qui leur convient. On ne peut plus croire, en tout cas, qu’il s’agit de régler un problème d’identification — on parle du simple fou-lard — ou de libérer les femmes de l’emprise des hommes — on menace au contraire leur autonomie financière. C’est donc en tant que musulmanes qu’elles sont visées.

Admettez-vous que l’on puisse être choqué par le niqab et la burqa, qui ont pour fonction de rendre les femmes invisibles dans l’espace public ?

Moi aussi, ça me choque. Mais je suis contre le fait d’interdire à des personnes de s’habiller comme elles veulent. Dans une démocratie, tant qu’il n’y a pas une atteinte avérée à l’ordre public, on ne peut pas compromettre la liberté des gens.

Nous avons soutenu une étude de la chercheuse Agnès De Féo sur une centaine de jeunes Françaises portant le voile intégral, qu’elle a suivies à partir de 2008. Nous avons découvert des femmes qui, en majorité, ont un discours nouvel âge ; radical, fondamentaliste, mais pas islamiste. Pas dans le sens où elles veulent transformer la société, plutôt dans le sens de se transformer elles-mêmes. Leur décision de porter ce vêtement apparaît très réfléchie. Elles doivent en général lutter contre leur entourage pour le mettre. Seulement 10 % sont mariées, la plupart sont divorcées, elles ont un parcours très autonome. Elles n’adhèrent à aucune utopie politique et se situent à mille lieues des réseaux terroristes.

Or, depuis l’interdiction du voile intégral dans les lieux publics, en 2010, s’est ajoutée une seconde vague de femmes, qui disent s’être décidées à le porter non seulement pour des raisons spirituelles, mais par esprit de résistance. Il y a eu indéniablement un glissement vers un intégrisme plus politisé.

Quel lien faites-vous entre le mythe de l’islamisation et la montée des extrêmes droites européennes ?

On assiste plutôt à la disparition de l’extrême droite. Depuis 2003, l’Europe glisse dans un nouveau populisme, une sorte de fascisme antimusulman. Ce n’est plus de l’extrême droite. Mais c’est plus grave. Aujour-d’hui, les thématiques portées par Marine Le Pen ne sont pas à l’extrême, elles constituent le centre. Et c’est pour ça qu’on les retrouve au Parti socialiste comme à l’UMP. Ce sont des enjeux qui permettent d’arriver au pouvoir, comme on l’a vu récemment aux Pays-Bas et en Autriche. Et si vous n’en avez pas dans votre discours, vous n’avez aucune chance d’être élu, que vous soyez à droite ou à gauche.

Lors de son dernier congrès, en novembre 2012, l’UMP a adopté une proposition qui prévoit que les représentants de l’islam devront s’engager par écrit à respecter l’égalité hommes-femmes. Ce qui veut dire qu’ils sont suspects a priori de ne pas la respecter. On demande à des citoyens français, parce qu’ils sont musulmans, de montrer patte blanche, ce qu’on ne demande pas aux catholiques, aux bouddhistes ou aux juifs.

Que conseillez-vous aux Québécois qui se demandent comment préserver la laïcité de leurs institutions tout en accueillant des immigrants attachés à leurs coutumes religieuses ?

Le laïcisme à la française n’est pas un modèle à suivre. C’est une dérive. La loi de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles dans les écoles publiques en est l’illustration. Le principe de neutralité s’appliquait jusque-là aux fonctionnaires de l’enseignement, mais la neutralité n’avait jamais été imposée aux élèves. Et pour cause : elle était justement là pour protéger la libre expression de leurs identités. La laïcité traditionnelle française, c’est la neutralité des représentants de l’État. Aujourd’hui, on est dans une laïcité qui neutralise les gens et qui est en contradiction avec les droits de l’homme. À mon avis, c’est plutôt la France qui devrait s’inspirer des accommodements raisonnables à la canadienne.

* * *

Un autre son de cloche

Un nouvel ouvrage de la journaliste française Élisabeth Schemla, paru ce printemps, risque d’attiser la peur de l’islamisation. Dans Islam, l’épreuve française (Plon), Schemla, ex-rédactrice en chef du Nouvel Observateur et reporter spécialiste du Proche-Orient, décrit « la conquête progressive et patiente de la France par l’islam radical » et dit aux Français qu’ils ont raison d’avoir la trouille.

L’auteure dépeint une religion repliée sur elle-même, passéiste, complice du terrorisme et hostile à la démocratie. Elle s’en prend notamment aux imams exerçant en France : ils enseigneraient « un islam cherchant toujours à établir coûte que coûte une société conforme à celle de l’époque et des préceptes de Mahomet », écrit-elle. « Très rares sont les responsables du culte musulman qui font l’effort de prendre en compte le contexte français. » Elle reproche aussi aux imams, qui seraient en majorité des étrangers, de mal parler le français et « d’ignorer à peu près tout de la société française, de ses institutions et de son fonctionnement général, hormis celui de la Sécurité sociale » !

La rédaction

 

 

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