Qui peut diriger la Libye ?

Le vide politique appréhendé n’est pas aussi grand qu’on le croit, dit le politologue américain Ronald Bruce St John.

Photo : Roberdan / CC2.0

Attaqué par des rebelles, le régime de Mouammar Kadhafi refuse de se rendre et contre-attaque férocement. Mais toute avancée de l’armée libyenne ne devrait pas leurrer le monde : ce n’est qu’une question de temps avant que le colonel abdique, assure Ronald Bruce St John, politologue américain spécialiste de la Libye. « Les questions sont « quand » et « dans quelles conditions ». »

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Comment imaginer la Libye post-Kadhafi ? Les 42 ans de règne des­potique et excentrique du « Guide de la révolution » – le plus long parmi les dictatures actuelles – ont fait de ce pays un désert politique… qui n’est peut-être pas aussi grand qu’on le croit, estime le politologue. Si les groupes tribaux qui forment la société libyenne entretiennent des relations tendues pour la plupart, des intérêts communs et un nationalisme fédérateur devraient les pousser vers la coopération.

Ronald Bruce St John a travaillé en Libye pour une multinationale dans les années 1970 et étudie le pays depuis lors. Il a siégé aux conseils consultatifs de la revue anglaise Journal of Libyan Studies et du groupe de recherche américain Atlantic Council Working Group on Libya, et a écrit sept ouvrages sur le sujet, dont son plus récent, Libya : Continuity and Change (Routledge), paru en mars. L’actualité l’a joint alors qu’il était de passage à New York.

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Quels sont les risques que le départ éventuel de Kadhafi fasse sombrer la Libye dans le chaos ?

– Cela me paraît peu probable. La société libyenne est essentiellement composée de tribus. Il en existe environ 140 et chacune a sa propre histoire de coopération ou d’opposition au régime de Kadhafi. Elles devront accepter de faire beaucoup de marchandage lorsque viendra le temps de décider de l’avenir du pays. Mais elles ont aussi en commun des intérêts qui les inciteront à travailler ensemble.

Le fort sentiment d’identité nationale devrait les pousser vers le compromis et l’établissement d’un gouvernement de coalition. Dès après son coup d’État, en 1969, Kadhafi s’est attelé à construire un nationalisme arabe en Libye, et c’est l’une de ses principales réussites.

Les futurs dirigeants devront continuer à faire fonctionner le système national de production de pétrole et de gaz, qui ne peut être fractionné entre les régions ou les groupes tribaux. L’économie et l’État libyens sont très dépendants de l’exportation d’hydrocarbures. Le pays possède les plus importantes réserves de pétrole d’Afrique, en plus d’être le 12e exportateur mondial. L’un des principaux échecs de Kadhafi a été son incapacité de diversifier l’économie : l’industrie pétrolière représente 95 % des exportations nationales, 25 % du produit national brut et fournit 80 % des revenus de l’État. Comme la plupart des emplois au pays sont subventionnés par l’État, ils dépendent largement de la capacité de celui-ci d’exporter des hydrocarbures.

Vous n’appréhendez donc pas un vide politique après Kadhafi ?

– Kadhafi a détruit la société civile, mais il a par le fait même renforcé les liens familiaux et tribaux des Libyens. C’est pour eux la seule façon d’avoir du sou­tien individuel et social. Il est interdit sous Kadhafi que plus de 300 personnes se réunissent. Pour qu’une quelconque organisation sociale voie le jour, il faut obtenir l’approbation du gouvernement. Or, la dernière organisation du genre à avoir été approuvée l’a été en 1997 : la Fondation Kadhafi, dirigée par le deuxième fils du chef d’État, Saïf al-Islam. Cela montre l’importance que pourraient avoir les tribus dans une Libye post-Kadhafi.

En quoi le cas de la Libye est-il différent de ceux de l’Égypte et de la Tunisie, deux voisins qui ont vu leurs chefs d’État être renversés cette année ?

– Les trois pays ont souffert pendant une longue période de problèmes de chômage élevé, de pénurie de logements, de coûts élevés des denrées et de corruption. Mais là s’arrête la comparaison.

Kadhafi a détruit la société civile libyenne de façon systématique. Il n’y a aujourd’hui aucun parti politique, aucun syndicat, aucune association civique. En Égypte, par exemple, même si le gouvernement réprimait les partis d’opposition, les Frères musulmans étaient tolérés.

Comme en Tunisie et en Égypte, la quasi-totalité de la population en Libye est musulmane et arabe, mais elle n’a jamais vraiment connu de mouvements islamistes radicaux. Au milieu des années 1990, il y en a eu quelques-uns, essentiellement des moudjahidin, des « combattants de la liberté » de retour d’Afghanistan après avoir lutté contre les Soviétiques : ils ont été férocement écrasés par Kadhafi. Même si les Libyens forment un peuple assez conservateur sur le plan des valeurs et des traditions, il n’y a pas de sympathie pour l’islamisme radical dans ce pays. Je ne crois donc pas qu’un mouvement de la sorte puisse avoir une chance de succès auprès des Libyens.

Qui serait le plus susceptible de saisir les rênes du pays en cas de départ du colonel ?

– Aucune personnalité d’envergure nationale n’est en lice. Cependant, la création du Conseil national de transition, le 5 mars dernier, est une bonne première étape vers un éventuel leadership national. Initialement composé de 31 per­sonnes, qui représentent les différentes villes et régions du pays, le Conseil est assez représentatif des divers groupes tribaux présents en Libye. Le futur leadership national aura besoin pendant un certain temps de personnes qui ont travaillé dans le régime Kadhafi afin d’avoir un soutien international et de pouvoir par la suite former un gouvernement fonctionnel.

N’y a-t-il personne dans la diaspora libyenne qui puisse diriger un nouveau gouvernement ?

– Pas vraiment. Dans la première moitié des années 1980, des Libyens ont quitté le pays et formé plus d’une douzaine d’organisations opposées au régime – le Front national pour le salut de la Libye est l’une des plus importantes. Mais ces groupes ne sont jamais parvenus à former une coalition. Ils ont tenté le coup vers la fin des années 1990 ; ils ont aussi eu une rencontre à Londres, en 2005, mais la déclaration plutôt faible qui en est sortie n’a fait que montrer la difficulté qu’ont ces groupes à travailler ensemble et à forger un programme politique pour la Libye.

Ces groupes pourront revenir au bercail et tenter d’avoir un certain pouvoir, mais les jeunes de 20, 30 ans qui ont mené les révoltes, des jeunes qui ont souffert et n’ont vécu que sous Kadhafi, ne voudront probablement pas de leaders de 60, 70 ans qui ont vécu à l’étranger pendant une longue période et qui n’ont pas pris part à la rébellion.

Qu’adviendrait-il des pro-Kadhafi ? Sont-ils nombreux ?

– Ils pourraient être une source d’opposition, mais le gouvernement, quel qu’il soit, devrait être en mesure de les isoler, puisque leur nombre est relativement faible. Les membres du régime et de la tribu de Kadhafi seraient aussi facilement identifiables.

Avant la rébellion, une petite minorité de la population appuyait fermement Kadhafi. Une minorité un peu plus importante, peut-être 20 % des Libyens, s’y opposait fortement. La majorité de la population était quant à elle ambivalente et espérait des réformes. Il faut dire que Kadhafi a toujours joui d’un fond de sympathie : pendant longtemps, il a donné à la population des soins de santé gratuits, une éducation gratuite, des logements subventionnés, des denrées alimentaires et du carburant à prix réduit. Mais la réponse brutale du régime aux premières manifestations, en février, a certainement poussé beaucoup de Libyens dans le camp des opposants.

Si Kadhafi partait, mais que le régime restait en place, qui serait le plus susceptible de lui succéder ?

– Un de ses fils. Moatassem, conseiller du Conseil de sécurité nationale, ou Khamis, commandant de la 32e brigade, l’unité militaire la mieux entraînée et équipée du pays, seraient des candidats probables, puisque les deux entretiennent des liens étroits avec la faction pure et dure du régime et jouissent d’un appui considérable dans l’appareil sécuritaire.

Si les Kadhafi parviennent à s’accrocher au pouvoir, il y aura certainement une « nuit des longs couteaux », au cours de laquelle tous ceux qui ont participé à la rébellion seront arrêtés, incarcérés ou assassinés. Et Moatassem et Khamis traînent une réputation de brutalité qui leur serait utile pour faire ce sale boulot et pour asseoir leur autorité dans leur ascension vers le sommet de l’État. L’autre fils, Saïf al-Islam, a longtemps été le chouchou des médias occidentaux, qui l’ont généralement dépeint comme un réformateur. Je ne l’ai jamais considéré comme un successeur probable, car il n’est pas bien respecté dans son pays et ses assises ne sont pas très solides dans les cercles militaires, policiers et du renseignement.

Est-ce que les États-Unis ou toute autre puissance devraient intervenir en Libye ?

– Toute intervention, unilatérale ou multilatérale, ne ferait que donner de la crédibilité aux accusations délirantes de Kadhafi, qui affirme qu’Israël, les États-Unis et al-Qaida sont derrière les soulèvements populaires. Le fort sentiment nationaliste qui habite les Libyens leur fait aussi redouter toute forme d’ingérence. Même le Conseil national de transition a envoyé des signaux contradic­toires à cet effet. La seule forme acceptable d’intervention serait ce que les forces antigouvernementales demandent : de l’aide humanitaire.

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Jean-Frédéric Légaré-Tremblay est public policy scholar en résidence au Woodrow Wilson International Center for Scholars, à Washington, où il est affilié au Canada Institute.

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