Qu’ont-ils fait de Londres ?

Ses gratte-ciels sont dignes de Shanghai, ses centres commerciaux de Las Vegas, ses luxueux appartements rappellent Dubaï… La cité sur la Tamise est méconnaissable. Bienvenue dans la nouvelle capitale mondiale.

Laquelle de ces affirmations concernant Londres est vraie ?
1. Une femme a chassé les Romains qui ont fondé la ville, il y a 2 000 ans.
2. Le tracé de ses rues remonte au Moyen Âge.
3. Elle compte 43 universités.
4. Michael Jackson rêvait d’y donner une série de 50 concerts.
5. Les pêcheurs taquinent encore aujourd’hui l’anguille dans la Tamise.
Réponse : toutes ces affirmations sont vraies ! Car Londres ne saurait se contenter d’être une ville. C’est la plus ancienne, la plus énorme, la plus énigmatique boîte à surprises.

Un Montréalais, toutefois, s’y sent vite en terrain connu. Les noms de ses rues et quartiers – à commencer par Montreal Place et Old Quebec Street – dégagent une impression de déjà-vu. Là aussi, le Mile End est un vieux quartier juif et Hampstead une enclave huppée. Rien d’étonnant, puisque Londres a servi de modèle aux urbanistes qui ont conçu Montréal à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique.

À la fin de l’époque coloniale (on parle de « colonies de la Couronne » jusqu’en 1981), il était de bon ton de détester l’Angleterre, mais d’aimer les Anglais. Il était facile de leur trouver du charme. À Londres, la raideur des uns, ce fameux stiff upper lip, appelait l’excentricité des autres. Sur les lieux de travail, des tea ladies servaient du thé au lait. Au pub, les clients avalaient des pintes de bière, hésitant entre ale, lager et stout.

Aujourd’hui, les chapeaux melon ont disparu. Le cappuccino a remplacé le thé. Et au pub, le choix se résume à : Belgique, France ou Australie. Car malgré leurs façades typiques à souhait, beaucoup d’établissements londo­niens ne proposent plus aucune bière anglaise ! La capitale impériale, c’est fini. Londres est désormais une capitale mondiale, la capitale des capitaux. Ses insolites tours sont dignes de Shanghai ; ses gigantesques centres commerciaux, de Las Vegas ; ses luxueux appartements, de Dubaï.

Londres sera plus que jamais sous les feux des projecteurs du 27 juillet au 12 août, pendant les Jeux olympiques, les troisièmes à y avoir lieu. Les visiteurs découvriront alors une ville en pleine mutation. Pour s’en convaincre, il leur suffira de visiter One New Change, centre commercial que l’architecte français Jean Nouvel a construit à côté de la cathédrale Saint Paul. Sa principale attraction n’est pas le chic resto de Jamie Oliver, star de la télégastronomie, mais les ascenseurs de verre qui mènent à la terrasse. Les touristes admireront un panorama moins spectaculaire qu’énigmatique. Il leur suffira de compter les grues – au nombre de 25 lorsque j’y suis passé – pour comprendre que le skyline de Londres est aussi fuyant et insaisissable qu’une improvisation libre.

Les architectes britanniques hésitent à parler d’un boum, puisque les grands chantiers étaient encore plus nombreux avant le début de la récession, en 2008. Mais vue du continent européen, Londres est une ado en pleine crise de croissance ! Depuis l’inauguration, en 2000, du Dôme du millénaire, de l’architecte Richard Rogers, les nouveaux immeubles prolifèrent. La presse populaire, toujours aussi vivace malgré la fermeture de News of the World, les a affublés de surnoms évocateurs : « Gherkin » (Cornichon), « Shard of Glass » (Éclat de verre), « Cheese Grater » (Râpe à fromage), etc. L’impertinence des tabloïds fait oublier que plusieurs de ces édifices ont été conçus par des lauréats du prix Pritzker, le « Nobel de l’architecture ».


Le 30 St Mary Axe, alias le « Cornichon »

Il faut remonter aux années 1950, lorsque Londres se relevait des bombardements allemands, pour retrouver une décennie aussi fébrile en matière de bâtiment. « Nous vivons une époque absolument incroyable », dit Brett Steele, directeur de l’école de l’Architectural Association, laquelle a formé cinq Prix Pritzker. « Qu’il s’agisse d’architecture, d’infrastructures, de population, Londres est en pleine mutation. »

Même la City, quartier historique de la finance auquel ressemble le Vieux-Montréal, regroupe d’audacieux gratte-ciels. C’est là que le « Cornichon », conçu par l’architecte Norman Foster et inauguré en 2004, abrite les bureaux des assureurs Swiss Re. Cette tour de 40 étages, dont le vrai nom est 30 St Mary Axe, est la plus « verte » de Londres : l’air extérieur glisse sur son étonnante structure – elle évoque un bas résille – au lieu de heurter des parois verticales de plein fouet, ce qui entraîne d’importantes économies d’énergie.

Les grands projets ne se limitent pas au quartier des banques. Après moult hésitations, les autorités ont donné le feu vert à une tour de 310 m, la plus haute de l’Union européenne, sur la rive sud de la Tamise : l’« Éclat de verre ». Signé Renzo Piano, architecte italien qui a réalisé avec Richard Rogers le Centre Georges-Pompidou, à Paris, ce prisme pointu est construit au-dessus d’une station de métro et d’une gare. Il ne comporte que 42 places de stationnement, toutes réservées aux handicapés. Cet immeuble est la nouvelle carte de visite des ingénieurs-conseils britanniques. « Dans le monde du bâtiment, les Britanniques ont la réputation d’être incapables de construire des gratte-ciels », explique l’ingénieur Hanif Kara, qui a travaillé avec les plus grands noms de l’architecture. « L’Éclat de verre va faire la preuve du contraire. »


L’hôtel de ville, surplombé du Shard of Glass.

Cette tour, qui a de bonnes chances de s’imposer comme le nouveau symbole de Londres, compte des défenseurs acharnés. L’urbaniste Ricky Burdett, professeur à la London School of Economics, ose une métaphore divine : « Quand vous l’observez de loin, vous vous dites que c’est un message de Dieu ou de Renzo Piano, ce qui, à mes yeux, est du pareil au même… »

Elle n’inspire pas le même enthousiasme à tout le monde. « Beaucoup de gens la détestent, comme beaucoup de Parisiens détestaient la tour Eiffel au 19e siècle », explique Angela Brady, présidente de l’Institut royal des architectes britanniques. On lui reproche d’être trop imposante, de détonner dans un quartier historique. « La seule façon de ne pas voir l’Éclat de verre, reconnaît Angela Brady, c’est d’y entrer ! »

Les nouvelles tours de Londres semblent fluides, organiques, un peu saugrenues. Leur style se démarque du post­modernisme (courant éclectique en vogue dans les années 1980) et du style « international » (qui l’avait précédé et qui méprisait toute ornementation). Comme ce nouveau style n’a toujours pas de nom, je propose le VIP, car ces immeubles sont destinés aux gens qui forment le célèbre 1 % le plus riche de la population mondiale. Eux seuls ont les moyens d’en profiter ! Ces gratte-ciels sont d’ailleurs plus impénétrables que les châteaux de jadis. Avant la Révolution française, jusqu’à 10 000 personnes entraient au château de Versailles… par jour ! Aujourd’hui, impossible pour les curieux de jeter un œil sur le hall d’entrée du Cornichon.

C’est encore pire au siège de la banque Rothschild. Le Néerlandais Rem Koolhaas – à qui a été confié l’agrandissement du Musée national des beaux-arts de Québec – lui a donné un siège social à l’élégance raffinée, quoique décalée. Mais pas question de s’approcher de l’entrée après les heures d’ouverture ! Lorsque je me suis aventuré sur le parvis, qui a pourtant toutes les apparences d’un espace public, un gardien est rapidement sorti. « Private property ! » m’a-t-il expli­qué sur un ton peu amène. « Ce n’est pas écrit », ai-je répliqué mol­lement. Il est vrai que le nom de la banque ne l’était pas non plus, comme si les banquiers devaient à tout prix rester discrets. Le passant est-il si méprisable ? Le militant anticapitaliste d’Occupons Londres, si dangereux ?

La révolution architecturale ne fait toujours pas l’objet de consensus. Le prince Charles a deux fois tenté de bloquer des architectes « modernistes » : il a échoué dans le cas de Jean Nouvel, qui a pu construire One New Change aux abords de la cathédrale Saint Paul, mais il a réussi dans le cas de Richard Rogers, dont un projet immobilier dans l’ouest de Londres, les Chelsea Barracks, a été écarté. Il a suffi à notre futur roi de prendre la plume pour écrire à l’émir du Qatar, propriétaire du terrain. Sunand Prasad, ex-président de l’Institut royal des architectes, n’en est toujours pas revenu. « Le prince refuse le dialogue. Si au moins il participait aux audiences publiques, comme les architectes et ingénieurs sont tenus de le faire ! Non, il agit en sous-main ! »


Le centre commercial One New Change

Terrain de jeux des princes et sultans, Londres possède l’adresse la plus exclusive (lire : la plus chère) du monde, One Hyde Park. Valeur du plus petit condo, comprenant une seule chambre : 6,4 millions de livres, soit 10 millions de dollars. Et ces appartements se vendent comme des petits pains ! À de riches Russes, Grecs et Arabes, qui se sont repliés sur Londres après le 11 septembre 2001. C’est ainsi que des investisseurs du Qatar ont mis la main sur One Hyde Park, l’Éclat de verre, le terrain où devaient s’élever les Chelsea Barracks et même le magasin Harrods. L’émirat de Dubaï n’est pas en reste avec le London Gateway, un nouveau port qui doit être inauguré l’an prochain sur la Tamise, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Londres. Car le boum concerne aussi les transports : Crossrail, qui comprend le percement de 42 km de voies ferrées sous la ville, est même actuellement le plus grand chantier d’Europe.


St James, le plus ancien des parcs royaux de Londres.

L’extravagante opulence de Londres, qui a vraiment les moyens d’en profiter ? Qui peut se permettre de trinquer chez Dion, une chaîne de bars à champagne ? Pas la classe moyenne, en tout cas. « Cette ville n’est plus à la portée de l’humanité », dit l’urbaniste Brett Steele, qui garde espoir que les choses pourraient encore changer. « Les politiciens ne sont pas des idiots. Ils savent bien que c’est la population locale qui les élit, pas les investisseurs étrangers. »

Le travailliste Ken Living­stone et le conservateur Boris Johnston, qui lui a succédé à la mairie en 2008, sont tous deux partisans du « londonisme », selon l’hebdomadaire The Economist. Cette idéologie emprunterait tantôt à la droite (en soutenant les banques), tantôt à la gauche (en favorisant l’immigration et l’investissement public dans les transports). Ce cocktail et le dynamisme qu’il entraîne expliquent pourquoi Londres continue d’attirer de jeunes travailleurs de toute l’Europe.

Quelle ville est plus cosmopolite ? J’ai été témoin d’une scène qui en dit long sur ce carrefour international. Ayant péniblement trouvé un restaurant qui propose encore des fish and chips, j’ai suivi une étonnante conversation à la table d’à côté : en anglais, un touriste japonais expliquait au serveur qu’il jouait du tuba dans un orchestre symphonique en Turquie ; le serveur, qui s’était exprimé jusque-là dans un anglais parfait, est aussitôt passé au turc. Dans combien de villes un tel embrouillamini est-il monnaie courante ? « C’est une ville fantastique », explique l’architecte Angela Brady, qui a quitté Dublin pour Londres il y a 27 ans. « Son principal atout, c’est sa population. Les Londoniens sont tolérants, ouverts sur le monde. »

Le changement dont peuvent bénéficier les Londoniens – non pas 1 %, mais 99 % de la population – n’a rien à voir avec les gratte-ciels. Il s’agit de l’aménagement des berges de la Tamise. Ce fleuve, auquel les Londoniens ont longtemps tourné le dos, est devenu un circuit piétonnier obligé, particulièrement sur la rive sud, entre la gare de Waterloo et la Tate Modern Gallery (musée que 4,7 millions de personnes visitent chaque année). « C’est le nouveau parcours touristique : il y a autant de monde sur les bords de la Tamise qu’au palais de Buckingham ! » explique l’urbaniste Joanna Averley, de l’ONG Centre for Cities.

Cette promenade rappelle, comme le pense l’architecte Sunand Prasad, que l’ère des grands immeubles est terminée. « C’est le beau côté de la récession, dit-il. Elle nous oblige à redéfinir ce que nous entendons par prospérité. Nous comprenons maintenant que la qualité de vie est plus importante que la quantité de richesses. »


Pas donnés, les jeux !

Il y a quelques années, le site olympique était un vaste terrain vague où on était trop occupé à compacter des voitures pour penser à pulvériser des records. Décontaminée à grands frais, cette friche industrielle sera, dès la fin juillet, la scène du « plus grand spectacle au monde », selon l’expression du premier ministre David Cameron. Les installations permanentes, auxquelles ont travaillé 46 000 personnes, valent le coup d’œil.

Le stade  de 80 000 places, en principe démontable, que le cabinet Populous a conçu, risque (comme tant d’autres) de rejoindre le troupeau des « éléphants blancs ». Comparativement au « Nid d’oiseau », le spectaculaire stade des Jeux olympiques de Pékin, il joue la carte de la modestie – trop, au goût du critique Tom Dyckhoff, du Times, qui le trouve tragically underwhelming, ce qu’on peut traduire par « désespérément peu impressionnant ».

Le centre aquatique (jusqu’à 17 500 places), œuvre de Zaha Hadid, architecte britannique d’origine irakienne, provoque en revanche un concert de louanges. Son toit, qui évoque le mouvemen­t de l’onde, a été surnommé la « Raie ».

Le vélodrome (6 000 places), conçu par Michael Hopkins, a déjà remporté de nombreuses distinctions. On le dit inspiré d’une roue de vélo. Mais quel vélodrome ne l’est pas ?

L’audacieux stade de basketball (12 000 places), signé Wilkinson Eyre, donne l’étrange impression d’être capitonné – et donne terriblement envie de sauter dessus tellement il a l’air moelleux…

Le village olympique, qui accueillera 17 000 athlètes et officiels, a déjà été vendu à des promoteurs, qui en feront 2 800 logements locatifs. Le critique Rowan Moore, de l’Observer, estime que, malgré son aspect « un rien intimidant », cet ensemble de résidences est mieux conçu que la plupart.

Les urbanistes soulignent que le site olympique aura une fonction importante pour la ville, car il permet de « remailler » le tissu urbain, de faire le lien entre le centre et les quartiers à l’est, appelés à se développer. La construction du plus grand centre commercial de l’Union européenne, Westfield, à proximité des installations olympique­s y sera aussi pour quelque chose.

Mais pas la sculpture d’Anish Kapoor qui symbolisera les Jeux de Londres. Cette tour d’observation de 114 m, qui porte le nom d’ArcelorMittal Orbit, semble faire l’unanimité contre elle ! Cette œuvre aux allures de sex toy tarabiscoté est « assez grotesque », selon Peter Murray, président de la New London Architecture, un centre professionnel.

Le coût de l’aventure olympique ? Environ 17,5 milliards de dollars, soit 18 % de plus que prévu, principalement en raison des coûts de sécurité accrus.


La ville des riches

De criantes inégalités poussent les Londoniens à l’exil.

En métro, la ligne Jubilee permet d’aller du centre-ville au site olympique en 25 minutes. De Westminster à Stratford, il n’y a que 10 stations. Mais entre ces deux pôles, l’espérance de vie chute de sept ans… Faut-il s’en étonner ? Cette mégapole de neuf millions d’habitants connaît de criantes inégalités. « Dans certains quartiers, dit l’urbaniste Ricky Burdett, de la London School of Economics, on a le sentiment d’être dans le tiers-monde. Mais ailleurs, on dirait les rues pavées d’or. »

La vie y est tellement chère que, bon an, mal an, 80 000 personnes jettent l’éponge. Ces familles de la classe moyenne préféreraient vivre dans la proche banlieue. Mais le « grand Londres », dont la superficie est trois fois supérieure à celle de l’île de Montréal, en est dépourvu : la capitale est entourée d’une « ceinture verte » protégée de 5 145 km2, soit la moitié de l’Estrie !

Beaucoup de Londoniens s’installent donc dans des villes aussi éloignées que Milton Keynes (80 km au nord-est) ou Brighton (85 km au sud) – tout en continuant à travailler dans la capitale. Là-bas, tout est moins cher, surtout les loyers et l’école privée, à laquelle tiennent beaucoup de parents de la classe moyenne. Le centre de Londres est, à ce chapitre, prohibitif. Peu de gens ont les moyens d’inscrire fiston à la Westminster School, à côté de l’abbaye du même nom, où les droits de scolarité sont de 22 400 dollars par an… au primaire !

La capitale britannique, selon le géographe Danny Dorling, serait une capitale de l’inégalité : le dixième le plus nanti de sa population possède 273 fois plus de richesses que le dixième le plus pauvre. L’auteur d’Injustice : Why Social Inequality Persists (Policy Press) va jusqu’à soutenir que ces disparités sont comparable­s à celles d’une « société esclavagiste ».

Faut-il s’étonner dès lors si Londres a été le théâtre de violentes émeutes l’été dernier à la suite de l’assassinat d’un jeune Noir par la police, malgré ses 8 000 caméras de vidéosurveillance ?